‹ La Montansier, ses aventures, ses entreprises, 1730-1820Chapitre 4 sur 7 · CHANT · texte numérisé non relu

CHANT

L'Hymne des Marseillais, à grand spectacle.

Le Départ des Volontaires pour F armée,

Les Deux Héroïnes de Saint-Amant^,

LJOificier de fortune,

Le Siège de Lille,

La Carmagnole à Cliambéry.

Le ministre auquel s'adressait M"^ Montansier était ce Lebrun-Tondu qui, d'après M™^ Roland, « passait pour un esprit sage parce qu'il n'avait d'élans d'aucune espèce et pour un habile homme parce qu'il était un assez bon commis. » Sans esprit ni caractère, il ne se formalisa pas de la

particule bizarrement arborée par la solliciteuse et lui répondit aussitôt :

« Paris, 27 novembre 1792.

« J'ai reçu, citoyenne, la lettre que vous m'avez écrite hier; je ne puis qu'applaudir au louable dessein de propager dans la Belgique, avec tous les moyens puissants qui sont dans vos mains, les principes et l'amour de la Liberté et de l'Egalité, en même temps que les succès de nos armes affranchissent ses habitants de la servitude et de l'esclavage sous lesquels ils étaient courbés depuis si longtemps.

« Votre entreprise est trop belle pour que je ne sois pas empressé, en mon particulier, à vous obtenir tous les encouragements dont elle est susceptible et que doit vous mériter votre zèle.

« Je mettrai en conséquence votre demande sous les yeux du Conseil ce soir, et je ne doute pas de le trouver dans les mêmes dispositions que moi : c'est presque vous assurer votre demande.

« Vous vous trouverez en bonne compagnie à Bruxelles, car je suis instruit que nos meilleurs artistes de l'Opéra et d'autres théâtres de la capi-

taie se proposent d'y faire une apparition et de concourir avec vous à instruire les Belges dans le grand art de la Liberté par les charmes et la gaîté de leur talent.

« Je vous salue, citoyenne, bien fraternellement. »

Il tint parole et obtint, pour la Montansier, le succès qu'il avait cru pouvoir lui promettre :

« Paris, 28 novembre 1792,

« Je vous avais annoncé, par ma lettre d'hier, que je mettrais sous les yeux du Comité Exécutif la lettre que vous m'avez écrite relativement à votre projet d'aller dans la Belgique propager les principes de l'amour de la Liberté et de l'Egalité. Il a beaucoup applaudi à cette entreprise et a pris un arrêté qui vous sera remis et qui vous tiendra lieu du titre ostensible que vous avez paru désirer. Il a même été résolu qu'on vous donnerait des encouragements.

« Je me félicite d'être dans ce moment l'organe du Conseil pour vous faire part de sa satisfaction, et je vous invite à venir me voir pour déterminer ensemble ce qu'il sera possible de faire pour vous dédommager des dépenses que

doit nécessairement occasionner l'exécution de votre projet.

« Le ministre des Affaires étranger es y

« Lebrun. »

Surprise de voir ses vœux comblés d'une manière aussi prompte, M"^ Montansier riposta par ces lignes charmantes :

« Ce jeudi, 29 novembre.

« Digne citoyen ministre,

« Je reçois votre seconde lettre et je la relis pour bien me convaincre que ce n'est point une illusion. Combien vos expressions, vos procédés sont aimables ! Combien j'en suis touchée ! Comment vous peindre ma gratitude? Ah! quand l'intérêt de la chose publique vous inspire autant de bienveillance pour des frères, qu'il est beau de se trouver républicaine et d'avoir en ses ministres de véritables pères ! Vous m'invitez d'aller causer avec vous de mes intérêts? Quel contraste avec tout ce que j'ai vu ! J'irai donc, mais quand? Ce soir je pourrais vous contrarier : demain c'est vendredi et, toute ma vie, j'ai conservé la faiblesse de n'oser faire un pas ce jour-là

pour ce qui m'intéresse. Je vaincrai cette petitesse : sous votre égide je ne dois éprouver que de la confiance, qu'envisager la plus flatteuse perspective. Daignez me dire votre heure et recevoir d'avance l'hômage (sic) bien affectueux de ma reconnaissance et de mon respect fraternel.

« De Montansier. »

De l'entrevue ministérielle M"® Montansier sortit plus satisfaite encore. Elle y avait acquis la certitude que ses frais seraient largement couverts par une subvention gouvernementale.

Quand elle quitta Paris, effectivement, elle avait en poche 25,000 bonnes livres versées par Lebrun à la citoyenne « qui n'avait cessé de contribuer aux progrès de l'esprit public par le soin pris de faire représenter sur son théâtre un grand nombre de pièces, soit anciennes, soit nouvelles, propres à entretenir le patriotisme et l'amour de la Liberté ».

Elle emportait, en outre, comme recommandation auprès des autorités françaises, un écrit la posant en missionnaire zélée de la République une et indivisible.

Dès son arrivée à Bruxelles, M"® Montansier s'aboucha avec Moreton, à qui l'adressait particulièrement le ministre des Affaires étrangères;

le bon vouloir du général ne pouvait, par malheur, triompher des obstacles que les entrepreneurs du théâtre belge voulurent mettre aux travaux de leur concurrente.

Deux lettres, inédites comme les précédentes et gardées avec elles aux Archives Nationales, diront les conditions fâcheuses que, par nécessité, dut subir de ces gens notre compatriote.

« Bruxelles, ce 4 janvier 1793.

a Citoyen ministre,

« Je suis arrivée, ainsi c|ue ma troupe, avanthier mercredi, 2 janvier, à neuf heures du matin. Je me suis aussitôt rendue chez le général Moreton, à qui j'ai remis votre lettre et qui m'a fait l'accueil le plus flatteur. Il n'a pu me dissimuler qu'avec tout le désir qu'il avait d'être agréable au Conseil Exécutif, il se trouvait fort embarrassé relativement aux directeurs de Bruxelles qui, prévenus de notre arrivée, avaient témoigné ne pas vouloir céder leur salle à quelque prix que ce soit; il m'a cependant donné lieu d'espérer que cela pourrait s'arranger et qu'il emploierait toute l'autorité qui lui était confiée, en observant toutefois le respect dû aux propriétés. 11

me dit de me rendre chez lui, hier jeudi, à onze heures du matin, et qu'il ferait prévenir les directeurs de Bruxelles de s'y trouver.

« Nous nous y sommes rendus tous à l'heure indiquée. Les directeurs m'ont fait des propositions exorbitantes. Le général Moreton a fait tout ce qu'il a pu pour les déterminer à faire un arrangement convenable. Enfin, ils ont fini par proposer que je me chargerais de tous les appointements des employés quelconques du théâtre de Bruxelles d'ici à Pâques, qu'en outre je leur donnerais 15,000 livres de dédommagement et que je serais chargée de tous les autres frais que nécessite le spectacle. Je leur ai demandé de me procurer l'état de toutes leurs prétentions; il doit m'être remis demain; mais, je vous l'avoue, je ne vois d'autres moyens de remplir les vœux du Conseil Exécutif que de m'arranger avec les directeurs, étant persuadée que si les recettes ne remplissent pas la totalité des dépenses et qu'il y ait du déficit, il viendrait à mon secours.

« Je vous assure, ministre citoyen, que jamais dépense n'aura été plus fructueuse. D'après lé peu de temps que je suis ici et tout ce que j'entends, je crois pouvoir vous dire que ce pays est loin de l'esprit public qui devrait l'animer. L'aristocratie y règne; les nobles y ont encore du

crédit; les prêtres y ont beaucoup d'influence; les préjugés y régnent dans toute leur force. Les habitants s'observent beaucoup; il est difficile de les pénétrer, et je crois qu'il est nécessaire d'employer tous les moyens que la politique d'un peuple libre peut autoriser pour arracher le bandeau qui couvre les yeux des habitants de ce pays... »

« Bruxelles, ce mardi 8 janvier 1793.

« Citoyen ministre,

« Dans la lettre que j'ai eu l'honneur de vous écrire vendredi 4 courant, je vous ai rendu compte de mes premières démarches. J'avais demandé deux jours au général Moreton pour faire une réponse décisive aux directeurs sur les propositions qu'ils m'avaient faites; mais, le croiriez-vous ? dans cet intervalle on a joué Pierre le Cruel, tragédie antirévolutionnaire de Dubelloy. Dans la foule de vers aristocratiques dont fourmille l'ouvrage, je ne vous en citerai que quelques-uns :

Fils de roi, dès Tenfance on dut vous enseigner Quel sceau Dieu même imprime à ceux qu"il fait régner,

Son être, sur la terre, en eux seuls se retrace,

Ils ont le droit du Dieu dont ils tiennent la place.

Mon peuple est-il mon juge? Amour, rigueur, ven-

[geance.

Oubli de mes devoirs, abus de ma puissance. J'en dois compte à moi seul; vous, nés pour obéir, Au lieu de me combattre il fallait me fléchir.

Dans les chamjis de l'honneur je m'arme contre un roi, Dans les fers, dans ma cour, il est un dieu pour moi.

Un roi, même coupable, est un objet sacré.

« Le général Moreton, indigné qu'on se soit permis de donner une semblable pièce, n'a pu dissimuler aux directeurs, lorsqu'ils se sont trouvés chez lui avec moi, son mécontentement et, comme ils se proposaient de faire représenter Gaston et Bayard, il leur a défendu expressément, en leur disant que s'ils se permettaient jamais de faire jouer cette pièce ou telle autre semblable, il se servirait de tout son pouvoir pour les punir sévèrement, et que, d'ailleurs, le plus sûr pour leur en ôter le moyen était de faire avec moi un arrangement convenable, puisque le Conseil Exécutif de France avait cru, dans sa sagesse, qu'il était nécessaire d'envoyer une troupe patriote pour donner des pièces propres à éclai-

rer l'esprit public et à propager les principes de Liberté et d'Egalité.

a Cette mercuriale du général les a rendus plus disposés à entrer en accommodement, et, sans faire un détail de toutes les tracasseries que j'ai éprouvées, étant restée chez le citoyen Moreton depuis onze heures du matin jusqu'à neuf heures du soir, nous avons enfin terminé. Mais je suis forcée de vous l'avouer, ils ont plus consulté leur intérêt que leur patriotisme, car l'arrangement que j'ai fait avec eux ne peut qu'être très onéreux; cependant il fallait y souscrire ou retourner à Paris avec ma troupe sans jouer ici, et j'aurais cru alors m'éloigner de l'objet de la mission dont j'étais chargée et ne pas remplir les vues du Conseil Exécutif. Voici les conditions auxquelles j'ai souscrite (sic) : je me suis chargée de payer tous les appointements des employés quelconques du spectacle de Bruxelles d'ici à Pâques, suivant l'état qui m'en a été fourni par les directeurs et qui est certifié par eux, plus de leur donner en dédommagement 15,000 livres. Il y a, en outre, quelques représentations à donner pour les bénéfices des acteurs de leur troupe et dont je reste chargée, ainsi que du luminaire et généralement de tous les frais que nécessite le spectacle.

« Dans l'accord que j'ai fait avec les directeurs, je l'ai prolongé jusques et y compris le jour de Pâques, regardant comme très important de jouer la semaine sainte et de porter le premier coup aux abus religieux dont ce pays est infecté. Mon projet est aussi de donner des représentations gratis pour la classe du peuple qui ne peut se procurer l'amusement du spectacle (et il est important d'éclairer cette classe!); vous présumez bien que je choisirai les pièces les plus propres à atteindre ce but.

« Je ne doute pas, d'après mes bonnes et utiles intentions, que le pouvoir exécutif viendrait à mon secours dans le cas où les recettes ne pourraient suffire aux dépenses. Croyez, d'ailleurs, que je ferai tout ce qui dépendra de moi pour que l'entreprise soit la moins onéreuse possible au gouvernement. Je ne puis que vous répéter, citoyen ministre, ce que je vous ai déjà dit : je suis éloignée de songer à nulle espèce de bénéfice, le bonheur d'être utile à mon pays sera ma plus douce récompense; mais en même temps je ne puis vous dissimuler que je serais hors d'état de pouvoir supporter un déficit, s'il y en avait. Je crois d'ailleurs que les représentants provisoires du peuple belge pourraient subvenir aux pertes que je pourrais faire, si le Conseil Exé-

cutif de France jugeait à propos de lui en faire l'invitation, mais, dans tous les cas, je souhaiterais que vous nommiez ici quelques personnes chargées de vérifier les recettes et les dépenses que je pourrais faire.

« Je suis très fraternellement, citoyen ministre, votre concitoyenne.

« De Montansier. »

Le traité signé, M"^ Montansier s'empara des rênes de la direction bruxelloise et fit afficher, pour le 10 janvier, le premier spectacle donné par les Comédiens de la République française réunis aux comédiens de la République belgique, spectacle, bien entendu, des plus démocratiques.

Un acteur parisien, La Cave, avait l'avantveille, au cours d'une séance de la Société des amis de la liberté et de légalité, formulé ce programme à l'adresse des frères brabançons :

« Envoyés par le Conseil Exécutif de la République française pour jouer la comédie dans la Belgique, et pour y propager, par des pièces patriotiques, les principes de liberté et d'égalité, nous seconderons vos efforts autant qu'il sera en nous. Nous prenons l'engagement de jouer toutes les pièces les plus propres à éclairer l'es-

prit public; et, dans les pièces que nous serons obligés de jouer pour remplir notre répertoire, nous choisirons celles qui, par leurs principes, peuvent prouver au peuple que c'est parmi lui que s'est toujours trouvé l'exemple des vertus publiques et particulières, que les grands sont des oppresseurs, les riches des égoïstes, les mauvais prêtres le fléau de l'humanité, comme les bons peuvent en être l'espoir et la consolation. »

Sur quoi l'assemblée, convaincue du civisme de M"*^ Montansier, avait chaudement applaudi, puis voté la résolution de n'aller au théâtre que lorsqu'on y jouerait des pièces patriotiques.

De fait le répertoire approuvé par Lebrun défila tout entier devant le public belge. Il s'y ajouta même des ouvrages comme les Rigueurs du cloître, drame, et Pamtrge dans File des laitternes, opéra auquel avait collaboré le comte de Provence et que, par une coïncidence plutôt triste, on donna le 21 janvier, jour de l'exécution de Louis XVI, son malheureux frère.

Le 24 février, les Français célébrèrent bruyamment la réouverture de l'Escaut; il y eut défilé des clubistes du pays, on fit au peuple des distributions de pain blanc et de saucisson, et on l'admit, le soir, à une représentation spéciale de la Liberté conquise.

Le 26 du même mois, nouvelle fête motivée par la réunion de toute la Belgique, et dont parle ainsi un journal bruxellois, le Courrier de VEgalité :

« L'arbre de la liberté a été planté; la plus touchante fraternité a régné parmi les citoyens. Ils formaient un nombreux cortège, qui s'est porté à l'hôtel où logent les commissaires. Une distribution de pain, de viande et de boisson a été faite au peuple au bruit d'une brillante musique. La citoyenne Al ontansier, directrice du spectacle, a saisi cette occasion pour donner une représentation gratis. Le civisme de cette bonne patriote a été récompensé par le plaisir qu'a fait la pièce, souvent interrompue par les cris de : Vive la nation ! Vive la réunion ! Les armes de l'archiduchesse, qui étaient encore dans la salle, ont été abattues et remplacées par le bonnet rouge, épouvantail de l'aristocratie... »

En dépit de nombreux efforts, les cervelles brabançonnes, empâtées comme les avait dites M"^ Montansier, s'ouvraient peu aux idées révolutionnaires; on s'en occupait à Paris et, rendant peut-être la directrice responsable de cet échec, ses ennemis ne désarmaient pas et lui prêtaient parfois des torts imaginaires.

C'est ainsi que, le 12 mars 1793, Duhem dé-

l6o LA MONTANSIER

clara à la Convention avoir reçu la veille un paquet contenant une médaille d'argent à l'effigie du dernier roi avec cet exergue : Louis XVI martyrisé le 21 janvier, et qu'accompagnait la note suivante : « La Montansier, payée par la France à Bruxelles, y a apporté de ces médailles, et la jeune Crumpipen, maîtresse de Dumouriez, en a distribué partout. » — « Sans doute, ajouta le membre du Comité de sûreté générale, les aristocrates, en m'envoyant cette médaille, s'imaginaient qu'elle donnerait lieu à une grande dénonciation de ma part contre Dumouriez : ils se sent trompés. J'ai pris des renseignements sur la conduite de la Montansier; elle est à Bruxelles, où Lacroix m'a assuré qu'elle avait rendu de grands services à la liberté en donnant gratis, pour l'instruction du peuple, des pièces très révolutionnaires. Ses acteurs ont converti plus d'aristocrates que les aristocrates ne pervertiront de patriotes. En conséquence, je crois que tout le monde sera convaincu que cette petite espièglerie vient des aristocrates... »

Favorable autant que Duhem à M"® Montansier, le ministre Lebrun s'émut à la réception d'une lettre dépeignant avec franchise l'état fâcheux de ses affaires. Les recettes étaient nulles, bien que les commissaires conventionnels La-

LA MONTANSIER l6l

croix, Danton, Merlin et Gossuin ne dédaignassent pas de recruter pour elle : — « Ils peuvent, disait la directrice, attester de quelle utilité a été ma troupe. Il était nécessaire qu'elle vînt, non seulement pour les habitants, mais pour les militaires. Il en passe une très grande quantité, ils viennent au spectacle; les pièces patriotes les électrisent; aussi j'ai soin d'en faire jouer tous les jours. Après la comédie ils montent sur le théâtre, dansent la Carmagnole et chantent la chanson marseillaise. » — Mais, tandis qu'elle sert de son mieux la cause républicaine, l'ennemi a repris l'offensive; les Autrichiens, qui ont battu les nôtres à Nerwinden, arrivent à marches forcées sur Bruxelles, et la directrice s'inquiète avec raison pour les siens, pour elle-même : — a Nous courons de grands risques, nous qui sommes des apôtres, et, dans le cas oii nous serions obligés de fuir, comment faire? nous n'avons pas le sol. »

L'envoi de 8,000 livres répondit à ces plaintes; la somme arriva juste pour permettre à la troupe Montansier de quitter avec Dumouriez, le 23 mars 1793, Bruxelles que les Autrichiens réoccupèrent le lendemain.

Voici, dressé par M"^ Montansier, le bilan de l'expédition théâtrale dont, bien entendu, le mi-

nistre Lebrun supporta toutes les conséquences pécuniaires :

« Frais de voyage et de représentations 20,2461. 10 s. »d.

« Dépenses en numéraire 15.537 liv. 2 s. 3 d., qui ont coûté en assignats 31,074!. 45.6

« Aux entrepreneurs du spectacle de Bruxelles qui ont reçu déjà 5,639 1. 2 s. 3 d. en numéraire, payé en assignats 2,000 » »

« La citoyenne Montansier a reçu en assignats 33.000 » »

« Elle réclame donc 20,320!. 14 s. 6 d.

« Elle a été forcée d'abandonner à Bruxelles dix malles pleines d'habits; néanmoins elle ne demande point de gratifications pour elle-même, mais le Conseil, en accordant quelque indemnité aux artistes qui compose (sic) sa troupe, rendrait justice à leur zèle et à leur patriotisme. »

53,320 livres ! Pour le résultat obtenu, la dépense apparaît un peu forte.

Plus de vendredi saint. — Trois généraux. — On épure le Palais-Royal. — Un grand projet. — - Spectacles de par et pour le peuple. — Le Théâtre-National.

— Son prospectus. — Le monument. — Début médiocre. — Répertoire complet du Théâtre-National.

— Une salle très bonne pour l'Opéra. — Robespierre et ses acolytes. — M"® Montansier suspecte.

— Elle est arrêtée. — Ce que devint son grand théâtre.

Quand la troupe parisienne quitta Bruxelles, il s'en fallait de huit jours que son traité allant à Pâques fût expiré. M"" Montansier n'avait donc pu, comme elle le désirait, s'attaquer aux abus religieux, en tenant son théâtre ouvert pendant la semaine sainte. Elle s'en dédommagea dans la capitale; le vendredi même, tandis que tous les spectacles de Paris faisaient relâche, elle donna la Gageure du pèlerin et le Sourd. Cette

indépendance d'idées n'était point nouvelle chez la directrice; le 12 juin 1791 déjà, elle avait voulu rompre avec la coutume en jouant le jour de la Pentecôte, mais le maire Bailly avait ordonné d'arracher ses affiches. Beaucoup plus avancés, les municipaux de 1793 ne gênèrent en rien une irrespectueuse fantaisie dont elle tira sans doute maigre profit.

M"® Montansier n'avait point, en Belgique, laissé que des bagages; trois de ses pensionnaires l'avaient abandonnée pour suivre définitivement la carrière des armes; c'étaient Grammont et Dufraisse, acteurs tragiques, Robert, chef de ballet. Tous trois devaient atteindre de hauts grades, mais avec un sort différent.

Grammont, adjudant à l'armée de La Rochelle, adjudant général ensuite de l'armée révolutionnaire, fut, en cette dernière qualité, chargé de commander l'escorte menant à l'échafaud la malheureuse reine de France. Exagérant le zèle, il crut devoir caracoler autour de la charrette en criant à diverses reprises : « Là voilà, l'infâme Antoinette, elle est f..., mes amis! » — Or, par un singulier retour des choses, il fut, dix mois plus tard, impliqué dans un complot royaliste et, condamné, subit la guillotine avec son fils, c quet lieutenant de dix-huit ans.

Dufraisse, lui, avait eu jadis du succès, auprès des citoyennes actives, en manœuvrant à leur gré la petite guillotine en argent qu'il portait comme breloque. Devenu général de brigade, il fut, après Grammont, mis en accusation, mais il sortit indemne des poursuites et mourut glorieusement au passage du Rhin par l'armée de Sambre-et-Meuse.

Pour Robert, général de brigade comme Dufraisse, il perdit un membre à Austerlitz et acheva ses jours à Metz, sa ville natale.

La troupe du théâtre Montansier était assez nombreuse pour parer à ces défections; elle avait même suffi, pendant la campagne belge, aux nécessités grandes du répertoire; seulement ce répertoire s'était, comme la directrice, démocratisé. On flattait là, comme partout, les vainqueurs du jour en mettant leurs discours en dialogues, voire en couplets. Mais, à la date même du retour de M"® Montansier, une mesure administrative combattit fâcheusement l'influence des ouvrages dits patriotiques : prise d'un tardif scrupule, la Commune de Paris expulsa du Palais-Royal, devenu Palais-Egalité, les fllles qui l'encombraient et qui • — • la Ribaude nous l'a dit — peuplaient quotidiennement la salle et le foyer du théâtre Montansier. Le déficit qu'on constata fut, pour la di-

l66 LA MONTANSIER

lectrice, une raison de poursuivre avec activité un projet qui la hantait depuis longtemps.

Bien qu'on l'eût agrandie, la salle du Palais- Royal demeurait trop restreinte pour la tragédie même; elle ne pouvait, par suite, répondre à l'ambitieux désir qu'avait M"® Montansier d'offrir aux Parisiens des spectacles corsés de pompeuses mises en scène. Cette impossibilité constatée dès la rentrée pascale de i/Qi, elle s'était mise en quête d'un terrain favorable à l'édification de spacieux bâtiments; l'ayant trouvé rue de Richelieu, elle l'avait acquis, moyennant 460,400 livres, de M. Collin, administrateur de la Caisse d'Escompte. Le demi-million avait été fourni par des commanditaires, car, fidèle à ses principes, M"^ Montansier tablait, pour sa grande entreprise, sur la fortune d'autrui. Les plans étaient dressés par l'architecte Louis quand, vexés du déclin de leur petite salle, M"" Montansier et Neuville convinrent d'ordonner les travaux du nouvel édifice. Ils furent menés assez vivement pour qu'on pût fixer au 10 août 1793 l'ouverture du théâtre qui portait tout naturellement le nom de National.

C'est du moins la date que donnait M"'' Montansier, dans une lettre écrite au Comité de Salut public pour réserver ses droits à l'indemnité pro-

mise par la Convention aux théâtres qui, d'août à septembre, joueraient gratis, une fois par semaine, des tragédies républicaines, et que nous transcrivons sur l'autographe :

« Paris, ce 3 août, l'an second de la République française.

« Citoyens,

a Instruite par les papiers publics que les directeurs de spectacles devaient vous faire parvenir le répertoire des ouvrages qu'ils se proposent de donner pendant le séjour de nos frères des départements à Paris, je m'empresse à vous faire passer celui de mes spectacles, l'un situé au Palais de l'Egalité, l'autre rue de Richelieu dont l'ouverture va se faire à l'occasion du 10 août.

« Salut et fraternité,

Suit une liste qui n'est qu'une abréviation de celle soumise l'année d'avant au ministre Lebrun, mais à laquelle s'ajoutent : Régtdus, de Dorât, la Constitution à Constantinople, la Journée de Marathon et VH ynine à la Liberté.

l68 LA MONTANSIER

Ce n'est pas le lO, mais le 15 août 1793, qu'on inaugura le Théâtre-National par les pièces suivantes :

La Baguette magique, prologue en i acte, par Bertin d'Antilly;

La Constitution à Constantinople, pièce patriotique en I acte, mêlée de chants et de danses, par Lavallée;

Adèle et Paulin, comédie en 3 actes, en vers, par Delrieu.

Toute personne, à l'entrée, se voyait offrir le programme donnant le prix des places, variant de 30 sous à 6 livres, et un prospectus rédigé par Neuville en ces termes :

« Les progrès et l'amour raisonné de l'art d-^ la scène, cet aimable délassement de tous les âges, ont inspiré à la citoyenne M ontansier et au citoyen Neuville le désir d'élever un monument digne de la majesté du Peuple Français et dont la pompe fût calculée sur le respect que l'on doit avoir pour les plaisirs d'une grande nation.

« Destiné à représenter tous les genres de spectacles au public, il était important de faire faire à l'illusion un pas de plus. Les entrepreneurs ont senti que, pour accroître les jouissances des spec-

tacles et doubler la vérité de la Représentation Théâtrale, il fallait qu'il existât une ligne de démarcation bien sentie entre les spectateurs et l'action représentée; et que s'il est nécessaire, pour l'enchantement du Public, que tous ses sens soient en entier sur le Théâtre, il faut que l'Acteur, pour ainsi dire, soit seul avec le Personnage qu'il joue. Cette considération, importante au progrès comme à la magie de l'art, a fait taire toute spéculation mercantile, et, pour la première fois, un Théâtre s'est élevé sans être gêné par des loges d'avant-scène.

« Nulle idée de rivalité n'a souillé l'esprit d'une entreprise aussi vaste. Son ensemble et ses détails ont besoin également de faveur; les Entrepreneurs, ainsi que leurs camarades de tous les genres de talents, s'y présentent avec autant de défiance de leurs propres forces que d'empressement de plaire à leurs concitoyens, et se mettent, avec une modeste confiance, sous la sauvegarde de l'indulgence nationale.

« Peut-être le génie, toujours incalculable dans ses productions comme dans ses effets, trouvant un cadre de plus, assez vaste pour y déployer ses conceptions, daignera-t-il quelquefois briller sur cette scène nouvelle; au moins peuton concevoir l'espérance que la liberté des Théâ-

très, laissant le choix aux Artistes célèbres, celuici ne leur paraîtra pas au-dessous de l'éclat dont ils ont besoin.

« La Tragédie, la grande Comédie, l'Opéra, la Danse et la grande Pantomime, ce genre superbe, oublié depuis le fameux Servandoni, tels sont les spectacles que tour à tour l'on présentera au Public dans cette salle, qui a été construite sur les plans et sous la conduite du citoyen Louis, déjà connu par les grands monuments qu'il a élevés dans la République. »

L'architecte d'abord eut un succès très grand et des plus mérités. Le plan du monument, élevé sur partie de l'emplacement de l'ancien hôtel Louvois, était un parallélogramme d'environ trente toises de long sur vingt de large. Quatre voies l'entouraient. La principale façade était sur la rue Richelieu ou de la Loi; les parties latérales, sur les rues Louvois et X..., présentaient un rez-de-chaussée ayant un entresol surmonté de deux étages troués chacun de dix-huit croisées; ces parties donnaient jour à des appartements, et entrée à des locaux destinés au commerce.

Le péristyle spacieux, percé de treize arcades, était extérieurement décoré de lestons suspendus

entre les consoles soutenant un balcon; il offrait une entrée d'autant plus commode qu'elle était de plain-pied avec le trottoir. On le fermait de grilles, qui toutes pouvaient s'ouvrir pour l'entrée ou la sortie des spectateurs. 11 était chauffé par trois poêles et terminé, à droite et à gauche, par deux grands escaliers au pied d'un corridor. Ces corridors communiquaient avec deux autres escaliers plus petits, qui desservaient aussi les portes des rues latérales.

Au premier étage se trouvaient les entrées des corridors conduisant au parterre, à l'orchestre et aux loges grillées ou baignoires. Sur le même palier on entrait, du côté de la rue Richelieu, dans un foyer décoré de colonnes, de glaces et de panneaux ornés d'arabesques en relief. Ce foyer, qui pouvait en certaines occasions ne former qu'une pièce, était cependant divisé en trois parties, donnant toutes sur le grand balcon de la principale façade du bâtiment. Le second corridor répondait aux ouvertures des premières loges ; il avait, du côté de la rue, des croisées percées, à balcons, donnant sur le foyer; les extrémités de ces deux corridors ouvraient sur le théâtre. Dans le troisième corridor étaient les entrées des secondes loges; le quatrième conduisait au troisième rang de loges et communiquait, sur la rue, avec un

logement assez vaste pour servir à des assemblées.

I.a disposition de la salle n'était pas moins heureuse que ses dégagements. Dix colonnes cannelées, d'ordre corinthien, surmontées d'un riche entablement, composaient son architecture principale. Ces colonnes soutenaient quatre grands arcs doubleaux, qui portaient une corniche servant d'appui à une coupole d'environ cinquantequatre pieds de diamètre. Les loges, séparées seulement par les quatre colonnes placées au fond de la salle, n'étaient divisées qu'à hauteur d'appui. Au niveau des loges, les cannelures des colonnes étaient ouvertes et formaient ainsi, à chaque étage, quatre loges grillées. La frise faisant le devant du cinquième rang de spectateurs, était ornée de festons de fleurs. Les ouvertures des arcs doubleaux, au-dessus de l'entablement, laissaient voir des parties de plafond divisées et soutenues par des lunettes décorées d'ornements. Par une géniale combinaison, la coupole était éclairée d'une manière vive et mystérieuse, partie par- des nuages chargés de lumières dissimulées aux spectateurs, partie par un lustre d'un artistique dessin.

Quant à la scène, ses proportions étaient énormes : soixante-quinze pieds de profondeur

sur une largeur égale, hauteur cent pieds. Les décorations montaient des dessous, toutes chargées de lumières, et les frises, formant des arcs, assortissaient les plafonds, les ciels ou les arbres aux coulisses qui n'étaient pas d'une hauteur proportionnée à celle de l'avant-scène. Sur la salle, enfin, étaient deux planchers; le premier, entourant la coupole, recevait les ouvertures des ventilateurs pratiqués derrière les arcs doubleaux; le second portait l'atelier des peintres de décorations.

Au total, aidé par des peintres et des sculpteurs adroits, l'architecte Louis avait fait du Théâtre- National une chose élégante, spacieuse, commode pour tous.

Mais si le monument, justement apprécié, conquit, le premier soir, des suffrages unanimes, il n'en fut pas de même des pièces trouvées faibles, indignes du beau cadre qu'on leur avait donné. Seule l'œuvre politique échappa aux sifflets, encore le dut-elle à une mise en scène émouvante.

Son sujet était l'acceptation, par les Français résidant à Constantinople, de la Constitution républicaine. Un cortège terminait cette cérémonie. Attelé de huit chevaux superbes, un char de triomphe sur lequel étaient placées les tables de la nouvelle Loi s'avançait sur la scène. Des cava-

liers en uniforme étaient en tête, des fantassins suivaient, puis des groupes nombreux de vieillards, de mères, d'artisans, d'enfants, de vierges vêtues de robes blanches. Tout cela se mêlait, sans pourtant se confondre, dans les mouvements réglés avec la plus grande précision. On applaudit fort ce tableau, mais la presse, après le public, conseilla à la directrice de bannir désormais les ouvrages vulgaires, les acteurs médiocres qui eussent déshonoré un temple estimé trois millions.

M"® Montansier était trop intelligente pour fermer l'oreille à l'avis et ne pas mettre ses soins à constituer, en même temps qu'un bon répertoire, une troupe que l'on pût comparer à celles des meilleures scènes. Elle engagea divers artistes, en tête desquels Mole et M"® Devienne, de la Comédie-Française, et joua successivement des ouvrages anciens ou nouveaux dont voici la liste, pour la première fois dressée :

i6 août, Nanine, comédie en 3 actes, en vers, par Voltaire (du Théâtre-Français);

20 août, le Maître généreux, opéra en 4 actes, par Dubuisson, musique de Paisiello (du théâtre Montansier) ;

21 août, Bru tus, tragédie en 5 actes, par Voltaire (du Théâtre-Français) ;

21 août, les Folies amoureuses, comédie en

3 actes, en vers, par Regnard (du Théâtre-Français) ;

24 2.o\i\.,V Obstacle ijnprézni, comédie en 5 actes, par Destouches (du Théâtre-Français) ;

25 août, Tartuffe, comédie en 5 actes, en vers, par Molière (du Théâtre-Français) ;

26 août, LA Journée de Marathon, ou le Triomphe de la Liberté, pièce historique en

4 actes, avec des intermèdes et des chœurs, par Guéroult, musique de Kreutzer;

28 août, la Mort de César, tragédie en 5 actes, par Voltaire (du Théâtre-Français) ;

28 août, le Médecin malgré lui, comédie en 3 actes, par Molière (du Théâtre-Français).

Disons, comme parenthèse, que pour avoir joué en août « de par et pour le peuple » Brutus, la fournée de Marathon et la Mort de César, le Théâtre-National reçut de la Convention 16,000 livres d'indemnité, tandis que la salle Montansier, qui avait donné dans les mêmes conditions Brutus, la Mort de César, le Départ des Volontaires et Sœvola, se voyait allouer 9,000 livres.

l-]^ LA MONTANSIER

29 août, les Epoux mécontents^ opéra en 4 actes, par Dubuisson, musique de Storace (du théâtre Montansier) ;

29 août, LA FÊTE CIVIQUE, divertissement en I acte, par Gallet;

3 septembre, la Bonne Mère, comédie en i acte, par Florian (de la Comédie-Italienne) ;

4 septembre, la Servante maîtresse, opéra-comique en 2 actes, par Baurans, musique de Pergolèse (de la Comédie-Italienne);

5 septembre, les Amants anglais, drame en 3 actes, en vers, par Aude (du théâtre Montansier) ;

7 septembre, la Femme jalouse, comédie en 5 actes, en vers, par Desforges (de la Comédie- Italienne) ;

7 septembre, le Défart des Volontaires, comédie patriotique en i acte, par Laval lée (du théâtre Montansier) ;

10 septembre, Jean-JacqUES ROUSSEAU AU Paraclet, comédie en 3 actes, par Aude;

10 septembre, le Mariage clandestin, opéra-comique en I acte, par X..., musique de Devienne (du théâtre Montansier) ;

16 septembre, V Avocat Patelin, comédie en 3 actes, par Brueys (du Théâtre-Français) ;

25 septembre, Hélène et Francisque, opéra en

3 actes, par Dubuisson, musique de Sarti (du théâtre Montansier) ;

30 septembre, Ponrccaiignac, opéra bouffon en 3 actes, par Molière, musique de Mengozzi (du théâtre Montansier) ;

i" octobre, le Codicille, comédie en i acte, mêlée de chant, par Cuvelier, musique de Othon Van der Broeck (du théâtre Montansier);

5 octobre, SÉLIKO, on les Nègres, opéra en 3 actes, par Saint-Just, musique de Mengozzi;

9 octobre, la Mère confidente, comédie en I acte, par Marivaux (de la Comédie-Italienne); 15 octobre, LES MONTAGNARDS, comédie en 3 actes, par la citoyenne Monnet;

17 octobre, V Amant jaloux, opéra-comique en 3 actes, par d'Hèle, remis en musique par Mengozzi ;

28 octobre, LA Femme qui sait se taire, opéra en i acte, par Laval lée, musique de Foignet ;

30 octobre, LES Deux Sophie, drame en 5 actes, par Aude;

30 octobre, LA PREMIÈRE RÉQUISITION, pièce patriotique en i acte, par Landon;

10 novembre, les Fausses Infidélités, comédie en I acte, en vers, par Barthe (du Théâtre-Français) ;

13 novembre, Liicïnde et Raymond, opéra en 3 actes, par Dubuisson, musique de Tarchi (du théâtre Montansier).

Dans cette nomenclature assez longue les pièces nouvelles, dont nous avons souligné les titres, ne tiennent que peu de place. C'est que plus que jamais les entrepreneurs de spectacles étaient contraints à la prudence. Pour avoir donné Pa- Jiiéla, comédie taxée d'incivisme, les acteurs du théâtre de la Nation s'étaient vu conduire aux Madelonnettes, avec ces paroles effrayantes : « La tête de la Comédie-Française sera guillotinée et le reste déporté ! » M"'' Montansier, dont l'aristocratique passé n'était pas oublié et à qui l'échafaud avait pris des amants comme Danton, l'abbé Bouyon, des amis comme les Girondins, manoeuvrait de son mieux pour éviter l'arrestation que suivait d'ordinaire le dernier supplice. Rien dans son existence ni dans le choix des œuvres représentées par elle ne pouvait motiver la plus légère poursuite; elle n'en était pas moins, cependant, vouée aux pires aventures.

Le succès obtenu par la salle qu'elle avait fait construire fut, contre toute prévision, la raison de sa perte. Dès le premier soir, en effet, des juges compétents avaient déclaré que l'Académie

de Musique, exilée au boulevard Samt-Martin serait, dans l'immeuble de la rue Richelieu, à sa place véritable. Ce fut malheureusement l'avis de ce pâle Robespierre qui ne dédaignait pas d'achever dans les coulisses du premier théâtre lyrique les journées que marquaient tant de crimes. En ce temps de terreur, chose désirée était, pour les puissants, chose prise. Hébert et Chaumette, ordinaires limiers de V Incorruptible, se chargèrent, sur un mot, d'accomplir le désir de leur maître, exacerbé par une minutieuse visite. Le 23 brumaire an II (13 novembre 1793), Chaumette, procureur syndic de la Commune de Paris, faisait à la tribune de cette assemblée la déclaration suivante :

« Je dénonce la citoyenne Montansier comme ayant fait bâtir la salle de spectacle rue de la Loi, pour mettre le feu à la Bibliothèque Nationale; l'argent de l'Angleterre a beaucoup contribué à la construction de cet édifice, et la ci-devant reine a fourni 50,000 écus. Je demande donc que ce spectacle soit fermé, à cause du danger qui pourrait en résulter si le feu y prenait. »

Sur quoi Hébert, dévoué complice, ajouta :

« Je dénonce personnellement la demoiselle Montansier; j'ai des renseignements contre elle.

l80 . LA MONTANSIER

Et il m'a été offert une loge à son nouveau théâtre pour m'engager à me taire. Je requiers que la Montansier soit mise en état d'arrestation, comme suspecte. »

Quarante-huit heures plus tard, M"® Montansier fut arrêtée et conduite à la prison de la Petite-Force, où Neuville devait bientôt la rejoindre.

Les directeurs absents, que devint le théâtre?

Le 1/ novembre il était enjoint aux artistes de clore la salle; on leur permit pourtant, sur demande, de se former en société et de jouer, quelque temps encore, à leurs périls et risques. Ils donnèrent ainsi :

24 novembre, le Dépit amoureux, comédie en

2 actes, en vers, par Molière (du Théâtre-Français) ;

27 novembre, ÏEcole des Maris, comédie en

3 actes, en vers, par Molière (du Théâtre-Français) ;

27 novembre, LES PRÊTRES ET LES RoiS, pièce révolutionnaire en 3 actes, en vers, par Lombard ;

7 décembre, le Misanthrope, comédie en 5 actes, en vers, par Molière (du Théâtre-Français), jouée par Mole pour son début;

LA MONTANSIER l8l

8 décembre, le Consentement forcé, comédie en I acte, par Guyot de Merville (du Théâtre- Français) ;

15 décembre, le Méchant, comédie en 5 actes, en vers, par Gresset (du Théâtre-Français), jouée par Mole;

15 décembre, le Babillard, comédie en i acte, en vers, par de Boissy (du Théâtre-Français), jouée par Mole.

17 décembre, ESTELLE, opéra en 3 actes, par Ayot-Villebrune, musique de Persuis;

21 décembre, le Bourru bienfaisant, comédie en 3 actes, par Goldoni (du Théâtre-Français), jouée par Mole;

23 décembre, LA PARFAITE EGALITE, ou les Tu et Toi, comédie en 3 actes, par Dorvigny;

30 décembre, le Tuteur, comédie en i acte, par Dancourt (du Théâtre-Français) ;

2 janvier 1794, t Impatient, comédie en 5 actes et un prologue, en vers, par de Boissy (du Théâtre-Français) ;

10 janvier, le Dissipateur, comédie en 5 actes, en vers, par Destouches (du Théâtre-Français), jouée par Mole;

10 janvier, le Retour du mari, comédie en I acte, par Ségur jeune (du Théâtre-Français);

l82 LA MONTANSIER

15 janvier, la Gageure imprévue, comédie en I acte, par Sedaine (du Théâtre-Français) ;

16 janvier, t Ecole des Pères, comédie en 5 actes, en vers, par Pieyre (du Théâtre-Français) ;

4 février, Manlius Torquatus, ou la Discipline romaine, tragédie en 3 actes, par Joseph Laval lée;

13 février, la Coquette corrigée, comédie en 5 actes, en vers, par de Lanoue (du Théâtre- Français), jouée par Mole;

23 février, VR preuve nouvelle, comédie en I acte, par Marivaux (de la Comédie-Italienne) ;

25 février, LA MORT DE Marat, pièce en 3 actes, en vers, par Féru.

De ce drame où Pétion, Brissot, tous les Girondins jouaient des rôles, Charlotte Corday était absente. L'Ami du peuple, représenté par Mole, était frappé dans la coulisse et revenait sur le théâtre pour mourir dans les bras d'Emilie, sa femme!

i^'' mars, Alisbelle, ou les Crimes de la féodalité, opéra en 3 actes, par Desforges, musique de Louis Jadin;

6 mars, la Méiromanie, comédie en 5 actes, en vers, par Piron (du Théâtre-Français), jouée

LA MOXTANSIER 183

par Mole et M"® Devienne, celle-ci pour son début ;

13 mars, LA JOURNÉE DE l'Amour, divertissement anacréontique en i acte, par Gallet, musique de Mengozzi;

10 avril, le Cocher supposé, comédie en I acte, par Hauteroche (du Théâtre-Français);

10 avril, Wenzel, ou le Magistrat du peuple, opéra en 3 actes, par Pillet, musique de Ladurner.

Les acteurs sociétaires faisaient, malgré tout, d'honorables recettes quand un arrêté du Comité de Salut public, signé Barrère, Prieur de la Marne, Carnot, et portant la date du 27 germinal an II (16 avril 1794), ordonna la translation du Théâtre-National dans la salle du faubourg Saint-Germain, et celle de l'Opéra dans la salle Richelieu. L'association des anciens pensionnaires de M"^ ISIontansier fut alors dissoute et ce fut avec ses débris, ralliés par Mole et M"" Devienne, que l'ex-théâtre de la Nation fit sa réouverture sous le nom de Théâtre de iEgalité, section Marat (27 juin).

Quant à l'Opéra, devenu Théâtre des Arts, il prit, le 7 août suivant, possession de la salle enlevée à M"^ Montansier. Par malheur ni Chau-

r84 LA MONTANSIER

mette, ni Hébert, ni le mélomane Robespierre n'assistèrent au succès final de leur commune gredinerie : ils avaient, l'un après l'autre, péri sur l'échafaud où étaient montées, grâce à eux, tant d'innocentes victimes!...

La Petite-Force. — Pistole et Paille. — Le théâtre Montansier change de nom. — Un titre élevé. — Jeu de cartes républicanisé. — M"^ Montansier est recommandée par Chaumette. — Son interrogatoire. — Elle réclame. — Silence de Couthon. — Une lettre cynique. — Le 9 Thermidor. — M"® Montansier et Neuville au Collège du Plessis. — Requête à Colombel. — Enfin libres !

Nous avons laissé M"® Montansier sur le seuil de la Petite-Force.

Cette prison occupait, depuis 1785, l'Hôtel de Brienne contigu à la Grande-Force (ancien Hôtel Saint-Paul), qui était située entre les rues du Roi-de-Sicile, Culture, Neuve-Sainte-Catherine, Pavée-Saint-Antoine, avait son entrée principale rue du Roi-de-Sicile, et une autre en face de la petite rue des Ballets, donnant sur la rue Saint-Antoine. La Petite-Force avait servi

l86 LA MONTANSIER

d'abord de maison d'arrêt pour les femmes de mauvaise vie, mais, dans le cours de 1792, elle avait dû recevoir le trop-plein de l'Abbaye et du Châtelet : des gens politiques, des prêtres, des soldats suisses, des voleurs même qui, la plupart, périrent dans les massacres de septembre et que remplacèrent alors des suspects. Les détenus y étaient à peu près confondus, car il n'y avait guère que deux catégories tranchées : les prisonniers pourvus d'assez de ressources pour vivre à la pistole et ceux que leur détresse obligeait à subir le régime de la faille. Ces derniers habitaient, par groupe de cinq à vingt-huit, des chambres placées sous l'invocation de tous les saints du calendrier grégorien.

Les femmes ayant, comme les hommes, faculté d'user du régime payant ou gratuit, c'est, comme bien on pense, la pistole que choisit M"® Montansier. Quoique l'étonnant un peu, sa mésaventure ne l'abattait point; elle comptait d'ailleurs en sortir à sa gloire et à la confusion d'ennemis qu'elle sentait guidés par la jalousie et un vil intérêt.

Dès l'arrestation de leur directrice, les prudents acteurs du théâtre Montansier avaient effacé son nom et baptisé la salle Théâtre du Péristyle du Jardin-Egalité. Cette transforma-

tion ne leur semblant pas assez radicale, on les vit, le 26 novembre, déclarer au Conseil général de la Commune qu'ils entendaient prendre ce troisième nom : Théâtre de la Montagne. Sur quoi des conseillers objectèrent qu'on ne savait s'ils méritaient « un titre aussi élevé » ; mais Lhuillier, procureur, plaida la cause des comédiens :

« Qui pourrait, dit-il, s'opposer à ce que des citoyens qui n'ont pas démérité de la patrie prennent le titre le plus respectable de la nomenclature républicaine? Qui, plus que les artistes, peut contribuer à la propagation de l'esprit public? Certes, le moyen le plus sûr de leur en donner la puissance, c'est sans doute de leur permettre de prendre un titre qui leur attire la confiance des patriotes. D'ailleurs, s'ils s'égaraient, la surveillance active des magistrats n'estelle pas toujours debout pour réprimer leur audace? Je demande que les citoyens artistes soient autorisés à prendre le nom qu'ils ont adopté. »

Ainsi fut-il fait, et les comédiens enchantés offrirent comme remerciement, au Conseil, un jeu de cartes républicanisé. — « Aux rois, dit l'un d'eux, on a substitué des sages, aux valets des braves, aux dames des vertus... — Ceux qui

l88 LA MONTANSIER

tiendront ces cartes seront les vices », conclut le président, aux rires de l'assemblée.

M"^ Montansier prisonnière, restait à instruire contre elle et à donner couleur légale à une mesure tout arbitraire. Une note fielleuse du procureur Chaumette montra à l'Administration de police la voie qu'il fallait suivre :

« Montansier, considérée comme intrigante, dont les liaisons et les agents sont plus que suspects. » — Voici, d'ailleurs, un article la concernant : « On cherche depuis longtemps quel est le moyen qu'elle a pu employer pour bâtir un théâtre qui lui revient à plus de trois millions; cette directrice n'ayant encore payé que le douzième du prix du terrain, il n'a pu servir d'hypothèque à des financiers qui, comme on sait, n'avancent leurs fonds qu'avec la certitude de ne courir aucun risque. Ces réflexions ont fait soupçonner que la salle avait été bâtie avec des fonds appartenant à des émigrés qui les ont placés là pour en frustrer la nation, etc. »

Après la situation de quelques intrigants bailleurs de fonds, on ajoute : « Le nommé Duplessis (ci-devant Chevalier) dont le seul métier, depuis vingt ans, a été d'être escroc et le Mercure de tous

les ci-devant. Cet entremetteur est l'âme damnée de la Montansier, et il se vante partout de lui avoir fait prêter à lui seul plus d'un million. Comme il a été lié, à cause de son infâme métier, avec des gens qui présentement sont émigrés, il serait possible qu'il les ait engagés à placer les débris de leur fortune chez IVIontansier. »

On voit que, renonçant à accuser M'"^ Montansier de projets d'incendie contre la Bibliothèque Nationale, Chaumette s'en tenait, vis-à-vis d'elle, à l'imputation d'avoir accepté, provoqué pour son entreprise des concours financiers constituant un danger public. Sur ce point spécial l'accusée répondit nettement dans l'interrogatoire que lui firent subir, le i'"'' décembre, les administrateurs de la police, et que nous empruntons au très curieux dossier récemment publié, dans le Monde artiste, par M. Martial Teneo.

« Cejourd'hui, devant nous, administrateurs au département de police, est comparue une citoyenne mise en état d'arrestation en vertu d'un arrêté du Conseil général de la Commune de Paris, en date du 24^ jour du 2" mois républicain.

« Enquise de ses noms, prénoms, âge, pays, profession et demeure,

« A répondu se nommer Marguerite Brunet- Montansier, âgée de 45 ans, née à Bayonne, directrice de spectacles, et demeurant à Paris, palais de l'Egalité, n° 82.

« A elle demandé depuis quand elle est à Paris ?

« A répondu qu'il y a environ trente ans.

« A elle demandé, depuis ce temps, quels ont été ses moyens de subsistance?

« A répondu que ses moyens de subsistance ont été le produit des différents spectacles qu'elle a tenus jusqu'à présent.

« A elle demandé combien lui a coûté la totalité de son terrain situé enclos de l'ancien Hôtel de Louvois?

« A répondu que ledit terrain lui a coûté 460,400 livres, ainsi qu'il est constaté par le contrat qui en est passé devant Rouen et Robin, notaires à Paris, le 7 décembre 1791, et sur laquelle somme elle a payé de ses deniers celle de 55,248 livres.

« A elle demandé si elle sait à combien s'élève le prix de la totalité des bâtiments qu'elle a fait construire sur ledit terrain?

« A répondu ne pas le savoir de mémoire et que d'ailleurs tous les mémoires ne sont pas encore tous fournis ni réglés, que de plus elle se

propose de donner à cet égard tous les renseignements qui seront nécessaires lorsqu'elle les aura acquis.

« A elle demandé si pour toutes lesdites constructions elle a fait marché avec un seul ou plusieurs entrepreneurs ?

« A répondu avoir fait marché avec le citoyen Léonard Mouchonnet, entrepreneur de bâtiments demeurant à Paris, lequel, par acte passé avec la répondante en janvier 1792, s'est engagé de construire la totalité de tous lesdits bâtiments, à condition que jusqu'à la Pentecôte 1792, époque à laquelle il devait livrer la salle de spectacle, de payer audit Mouchonnet la somme de 350,000 livres, et que le surplus lui serait payé à raison de 60,000 livres par chaque année jusqu'à définition du paiement.

« A elle demandé si jusqu'à présent elle a effectué envers le citoyen Mouchonnet les conventions souscrites?

a A répondu oui, qu'elle les a effectuées jusqu'à présent.

« A elle demandé qui lui a procuré les fonds nécessaires pour acquitter lesdits engagements?

« A répondu différents particuliers à qui elle a emprunté, savoir : 53,000 livres au profit du citoyen François-Louis-Claude Marin, rue Saint-

Honoré; 90,000 livres à Jean-Charles Bertrand, à Yverdun, canton de Berne, et demeurant alors à Paris, rue des Vieux-Augustins; 200,000 livres avec subrogation en faveur d'Antoine Lepescheux, négociant rue de l'Echiquier, à Paris; 11,000 livres à Jean Mannehou-Leudenor, rue Saint-Joseph; 20,000 livres à Marguerite Boudier, veuve Allège, rue de Grammont; 14,000 livres à Guetteau-Vellony et Victoria-Marguerite Allègre, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Total des sommes empruntées et qu'elle a données audit Mouchonnet, 447,000 livres, ainsi qu'il est constaté par les différents actes passés chez Rouen, notaire de la répondante.

« A elle demandé quelles sont ses relations avec le citoyen Neuville?

« A répondu que le citoyen Neuville est son associé dans les diverses entreprises sus-énoncées et que les actes qui les constatent sont faits solidairement entre ledit citoyen Neuville et la répondante.

« A elle demandé si elle ne reste pas aussi en commun avec le citoyen Neuville?

« A répondu oui.

« A elle demandé quelles relations elle a avec le citoyen Verrier ?

« A répondu que Verrier n'est autre chose que le domestique de Neuville.

« A elle demandé si elle connaît le nommé Languet ?

« A répondu qu'elle connaît le nommé Languet pour venir quelquefois chez elle depuis environ deux' ans, qu'elle sait qu'il est patriote, parce qu'elle le voit toujours avec des patriotes.

« A elle demandé si le citoyen Languet a eu quelque participation à quelques-unes de ses entreprises ?

« A répondu non.

« A elle demandé si dans les divers emprunts qu'elle a faits il n'y a pas quelques bailleurs de fonds qui fussent émigrés?

« A répondu que quand on lui a prêté ils n'étaient pas émigrés, et qu'à présent elle ne pense pas qu'aucuns d'eux fussent émigrés.

« A elle demandé si elle sait actuellement où est le citoyen Lepescheux ?

« A répondu qu'elle l'ignore.

« A elle demandé si elle connaît le nommé Marin, homme de lettres ?

« A répondu qu'elle le connaît comme étant un de ses prêteurs.

0 A elle demandé si elle connaît le nommé Duplessis, ci-devant Chevalier?

« A répondu qu'elle le connaît comme auteur.

« A elle demandé si le nommé Duplessis ne lui a pas prêté ou fait prêter différents fonds?

« A répondu non.

« A elle demandé comment se nomme son caissier ?

« A répondu qu'il se nomme Cosmond, dont le frère est comédien chez la répondante.

« A elle demandé si, lorsque Dumouriez vint à Paris l'hiver dernier, il ne fut pas plusieurs fois chez la répondante?

« A répondu qu'au dernier voyage connu que Dumoujjiez fit à Paris, la répondante était alors à Bruxelles avec partie de sa troupe, où elle avait été envoyée par le pouvoir exécutif afin d'y propager le républicanisme, mais que l'avant-dernier voyage que Dumouriez fit à Paris, Dumouriez fut à plusieurs spectacles et Dumouriez vint une fois à celui de la répondante et ce jour-là elle donna le Départ des Volontaires, mais que Dumouriez ne vint jamais à son domicile et jamais elle ne fut au sien.

« A elle demandé si lorsqu'elle était à Bruxelles elle n'a pas quelquefois vu Dumouriez, et si quelquefois Dumouriez n'a pas soupe à sa table?

« A répondu qu'elle n'a pas vu Dumouriez et

que, par conséquent, elle na jamais mangé avec lui.

« A elle demandé si elle n'a pas eu quelques correspondances par écrit avec Dumouriez ?

« A répondu que, se trouvant à Bruxelles avec sa troupe, sans argent, lorsque les commissaires du pouvoir y étaient, ainsi que les représentants du peuple nommés Gossuin, Lacroix, Merlin et Danton, la répondante écrivit à Dumouriez, lorsqu'il passa quelque temps avant de livrer la Belgique, à l'effet de se faire donner quelques secours par avance, auquel billet Dumouriez ne fit aucune réponse.

« A elle demandé si elle ne s'est pas trouvée quelquefois avec les commissaires du pouvoir exécutif ou avec les représentants du peuple qu'elle vient de désigner?

« A répondu que s'étant trouvée à plusieurs banquets patriotes qui ont eu lieu dans la Belgique, elle y a vu beaucoup de patriotes du nombre desquels étaient les citoyens Merlin et Gossuin, ainsi que le citoyen Fauchet, ci-devant secrétaire à la police, ainsi que Deffant-Desjardins.

« A elle demandé si elle a obtenu de quelque manière que ce soit les fonds dont alors elle avait besoin?

« A répondu que le pouvoir exécutif lui a envoyé 8,000 livres en assignats et que le nommé Du Sauzun lui a fait quelques légers prêts de diverse nature, dont l'état doit se trouver dans ses papiers.

« Lecture à elle faite des demandes et de ses réponses, a dit icelles contenir vérité, y a persisté et a signé : M. Brunct-M ontansïer . »

Si l'on met à part la phrase initiale dans laquelle M"® Montansier, par une audacieuse coquetterie, se rajeunit de dix-huit ans, ses dires, très clairs, dénotent la franchise. Ses papiers d'ailleurs les devaient confirmer. On en inventoria devant elle cinq cartons sans y rien trouver d'incivique. Etait-il possible de greffer sur de vagues propos une action criminelle? La police ne le pensa pas et se contenta de maintenir sous les verrous la dame et son complice supposé. Ils pouvaient vivre, en somme, pourvu que d'eux ne vînt aucun obstacle au caprice du tyran jacobin. Mais la Montansier n'était pas de ces femmes qu'on bâillonne.

Dès les premiers jours de sa captivité, elle avait entrepris un Mémoire dans lequel les insinuations calomnieuses d'Hébert et de Chaumette étaient point par point réfutées. Ce Mémoire, au-

jourd'hui perdu, nous en trouvons trace dans un catalogue d'autographes publié en 1 849. M"* Montansier y exposait sa conduite politique et son administration théâtrale depuis le commencement de la Révolution. C'était, si l'on en croit le rédacteur du catalogue, « un modèle de fourberie et d'ingratitude envers d'illustres bienfaiteurs devenus malheureux ». — Il fut envoyé le 24 décembre 1793 à Couthon, que la signataire avait maintes fois reçu dans son théâtre, avec ce billet qui, plus heureux que la pièce même, a été conservé :

« Aîi Président de la Convention.

« Prison de la Petite-Force, 4 nivôse, an 2.

« Citoïen, tu es un vrai républiquin, par conséquent juste. Je suis assurée que tu aime à soutenir l'innocence. Je t'envois un exemplaire de mon Mémoire. Tu y liras la vérité, rien que la vérité. Cependant je suis en prison depuis cinq semaines... »

Ami de Robespierre, Couthon se tint coi; cela lui valut, quelques jours après, cette seconde épître :

« Ce 24 nivôse de l'an 2.

« Tes momens sont précieux, Citoïen, je n'en abuserai pas.

« Tu as reçu un exemplaire de mon Mémoire, tu as vu que j'y réponds aux calomnies suggérées au Phe Duchesne. C'est d'après ces calomnies que j'ai été interrogé :

« 1° Sur les moïens avec lesquels j'ai fait bâtir le Spectacle de la rue de la Loi;

« 2" Sur mes prétendues liaisons avec Dumourier;

« 3° Sur mon voyage dans la Belgique.

« J'ai répondu d'avance dans mon Mémoire, et je n'ai dit que la vérité.

« La vérité que j'ai ditte est confirmée par l'examen de mes Papiers contenus dans un carton remis aux Administrateurs de la Police, lors de la levée des scellés posés à mon domicile.

« Ces Administrateurs n'y ont trouvé que des livres de compte relatifs aux Appointements des comédiens et à des frais de voyage de Bruxelles.

« Des mémoires adressés au Conseil Exécutif pour en obtenir des indemnités, à raison des pertes que ce voyage m'a fait éprouver.

« Enfin une correspondance qui, bien loin de m'accuser, atteste mon civisme.

« Cependant, sur rapport, mon affaire a été envoyée au Comité de Sûreté générale. Je m'attendais à être rendue sur-le-champ à la liberté et à une entreprise immense, à laquelle est attachée la fortune de plusieurs citoyens irréprochables.

« Mais les représentants du Peuple sont justes, et ma cause est en sûreté dans leurs mains. Je crains seulement les lenteurs et les malheurs qui peuvent en résulter pour les bailleurs de fonds, les créanciers, les fournisseurs, et pour cinq cents artistes, à la veille detre confondus avec moi dans une ruine commune.

« Je ne te demande donc qu'un prompt examen, et tu éprouveras, j'en suis sûre, le besoin de secourir l'innocence opprimée.

« Salut et fraternité.

Pas plus que la première, cette adjuration n'eut d'effet, et la captive comprit qu'elle n'avait à attendre de la grande Assemblée qu'une indifférence complète. Mais son cas n'était pas isolé, et, quatre mois après, le Comité de Salut public, accablé de réclamations par les détenus des prisons parisiennes, nomma une commission populaire chargée de recenser les gens suspects et de

faire mettre en liberté les citoyens qu'elle croirait accusés sans justice. Cette commission, composée de cinq membres, devait, suivant les instructions du Comité, « tenir une conduite digne du ministère qui lui était confié, ne jamais perdre de vue le salut de la patrie, vivre dans cet isolement salutaire qui concilie aux juges le respect et la confiance publique et qui est le garant de leur intégrité, être inaccessible à toutes les sollicitations et fuir toute relation susceptible d'influencer leur conscience et d'affaiblir son énergie». - — C'était là un très beau programme, et l'on devine qu'à peine formé le nouveau tribunal fut saisi d'innombrables requêtes. M"® Montansier, la première, fit appel à sa sollicitude, non par une simple lettre, mais par cet exposé, brutal jusqu'au cynisme :

Ai/x Citoyejis composant la Commission Populaire.

a Je me nomme Marguerite Brunet-Montansier, âgée de cincjuante et tant d'années, domiciliée Maison Egalité n° 82, directrice de spectacles depuis près de trente ans.

« J'ai été arrêtée la nuit du 24 au 25 brumaire, au retour de la cérémonie faite en Thon-

neur de l'immortel Marat, pour laquelle le rassemblement s'était fait à notre Théâtre-National rue de la Loi, et oii nous avions conduit tous nos camarades-pensionnaires, au nombre de près de cinq cents qui, pour la plupart, y étaient employés, et où j'avais passé toute la journée. Ça été par un mandat d'arrêt de la Commune, sur les calomnies atroces insérées dans le n° 310 du Père Duchesne et dans le réquisitoire de Chaumette, tous deux reconnus pour des scélérats. J'ai été conduite d'abord à la mairie, ensuite à la Petite-Force, où je suis encore depuis plus de sept mois. J'ai été conduite chez moi, pour la levée de mes scellés, l'examen le plus scrupuleux de mes papiers y a été fait; quelques jours après j'ai été reconduite à la mairie où j'ai été interrogée, et je me suis pleinement justifiée avec les pièces à l'appui; les actes notariés y ont été portés ensuite par les notaires. Les papiers qui ont été pris chez moi sont déposés au Comité de Sûreté générale avec les interrogatoires et le rapport du Citoyen Administrateur qui me les a fait subir; j'ai répondu par mon Mémoire imprimé, ci-joint, à toutes les calomnies, à la supposition atroce que nous n'avions fait bâtir le Théâtre- National qu'avec l'intention de mettre le feu à la Bibliothèque, ce comble d'horreur est si bien

reconnu, et toutes les autres doivent l'être de même, que l'Opéra va y être transféré. Toutes les calomnies que Chaumette et Hébert ont forgées contre moi sont dans le même genre, aussi atroces, aussi absurdes les unes que les autres, et je ne connais pas d'autres dénonciateurs, je ne crois pas même qu'il soit possible que j'en aie d'autres, à moins que ce ne soit quelqu'un de leurs coîiipUces.

{{ Mes relations, mes liaisons avant et depuis la Révolution ont toujours été avec des auteurs, des artistes, dont la plupart sont nos pensionnaires, et avec des fournisseurs, des actionnaires, des créanciers, le tout relativement à nos entreprises.

« Au mois de juillet 178g, je partageais si réellement les sentiments patriotiques du citoyen Neuville, que je me rendis à ma section, même pendant la nuit et à l'époque la plus instante de la Révolution, et que j'y ai attendu son retour pendant plusieurs heures pour jouir du résultat des opérations dont le comité l'avait chargé; tout le comité de 89 et tous les bons citoyens qui étaient alors à la section peuvent en rendre témoignage.

« En septembre les ci-devant gardes vinrent me demander notre salle de Versailles pour y

donner un repas, je la leur refusai et j'appris, ensuite, que ce repas se donna dans la grande salle du château, et qu'il fut suivi d'une orgie qui amena les glorieuses journées des 5 et 6 octobre.

« Au mois d'octobre, lorsque les braves Parisiens se rendirent à Versailles, ma salle leur fut offerte et ouverte pour leur servir d'asile, ils y passèrent la nuit et on leur procura toutes les subsistances possibles, et même des amusements, car ils eurent aussi des violons.

« A la fuite du Tyran nous eûmes horreur de sa trahison, nous le dîmes hautement et nous n'avons cessé de le répéter depuis.

« A sa mort j'étais à Bruxelles, où je m'étais rendue avec la plus grande partie des artistes de notre troupe, conformément à un arrêté du Conseil Exécutif, pour y propager les bons principes par les représentations des pièces révolutionnaires, mission que nous avons remplie avec toute l'ardeur et le patriotisme de vrais Républicains. J'en appelle au témoignage des députés de la Convention Nationale, des Commissaires du Pouvoir exécutif et de tous les bons patriotes qui étaient alors à Bruxelles. Je n'ai eu liaison, dans ce pays, qu'avec nos artistes; plusieurs logeaient dans ma même maison et nous man-

gions ensemble. Ce fut à la suite et en réjouissance de la mort du Tyran que, tous les patriotes réunis, nous coupâmes les portraits, c'est-à-dire les têtes de Marie-Thérèse, mère de la scélérate Marie-Antoinette, et du tyran Joseph, son frère; nous les envoyâmes aux Jacobins, avec une adresse que j'ai signée ainsi que tous les bons patriotes; je n'ai point signé d'autre pétition ni d'autre arrêt.

« A la trahison de l'infâme Dumouriez, je fus obligée de me sauver précipitamment avec mes camarades; quelques heures plus tard, nous eussions été pendus par les Autrichiens; je fus donc forcée de me sauver et d'y abandonner un magasin considérable que j'y avais fait apporter et une fort belle montre que j'y ai laissée en gage; plusieurs de mes camarades furent obligés d'y laisser aussi de leurs effets : nous y avions joué, la veille, la Prise de la Bastille.

« De retour à Paris, je rendis au Pouvoir exécutif le compte des recettes et dépenses, avec les pièces justificatives à l'appui, et, pour en diminuer le déficit, je portai en recette les 25,000 livres qui m'avaient été données en secours, en 1792, comme à plusieurs autres spectacles de Paris. Je n'ai point inséré ce trait dans mon Mémoire imprimé, mais il est aisé de s'en assurer

par le compte que j'ai rendu et les reçus que j'ai donnés.

a Les comptes des recettes faites aux spectacles, les frais journaliers du théâtre, ont été arrêtés à Bruxelles par les Commissaires du Pouvoir exécutif qui avaient ordre d'y veiller; je n'étais donc qu'un être passif pour cet objet.

« Pour ne point abuser des moments des membres de la commission, en traçant en double les mêmes faits, j'ai écrit au citoyen Neuville d'insérer, dans sa série, ce que nous avons eu le bonheur de faire conjointement, pour la Révolution, ainsi que notre position avant et depuis la Révolution.

Hébert et Chaumette, ces deux scélérats ennemis de tous les bons patriotes, m'ont calomniée et fait jeter dans les fers où je suis depuis plus de sept mois; mon Mémoire imprimé, ci-joint, répond au romand (sic) d'impostures qu'ils ont eu la cruauté de fabriquer contre moi, et j'espère que mes juges, instruits de la pure vérité, vont enfin me rendre à la Liberté.

« Fait en la maison d'arrêt de la Petite-Force, ce 28 prairial, l'an II de la République une et indivisible.

Il eût été difficile, certes, à M"" Montansier,

de montrer plus d'habileté, d'indépendance de cœur dans ce plaidoyer grave dont elle était en droit d'espérer le succès; malheureusement pour elle les commissaires implorés prenaient, avant, toute décision, l'avis des membres du Comité de Salut public, comité qui lui-même obéissait au moindre mot de Robespierre; aussi donnèrent-ils par leur complet mutisme, le droit à la directrice de maudire, avec une énergie nouvelle, les magistrats bizarres qui ne voulaient ni l'élargir ni la mettre en jugement.

Elle eût pu pourtant savoir gré, à celui qui l'avait spoliée, de ne pas faire le geste qui, en envoyant à la mort un couple décrié, l'eût débarrassé de plaintes agaçantes en lui enlevant pour l'avenir la crainte de toute réparation. C'est par la guillotine que Robespierre faisait résoudre les difficultés personnelles ou publiques; il y mettait du zèle car, en l'été de 1794, le couperet fatal n'abattit pas moins de soixante têtes par jour. C'était trop, et, craignant d'être eux-mêmes victimes de cette rage sanguinaire, les partis modérés de la Convention se coalisèrent pour anéantir le rhéteur-bourreau. Mis le 9 thermidor (27 juillet) hors la loi, Robespierre fut exécuté le lendemain, avec son frère, Couthon, Saint-Just et dix-sept autres terroristes.

La satisfaction fut grande dans Paris, surtout dans les prisons où les suspects, rassurés, entonnèrent des cantiques. Ils ne furent pas, toutefois, libérés aussi vite qu'ils l'avaient pu croire. Pour la Alontaiisier et Neuville, par exemple, la mort de Robespierre eut comme seule conséquence immédiate leur transfert de la Petite-Force au Collège du Plessis, attenant à Louis-le-Grand. Cela n'était pas pour les satisfaire; aussi, ressaisissant la plume, M"^ Montansier dédia-t-elle bientôt à Colombel, secrétaire du nouveau Comité de Sûreté générale, cette supplique, conservée, comme les deux qui précèdent, à la Bibliothèque de l'Opéra :

« Maison d'arrêt Egalité, ci-devant collège du Plessis, ce 18 fructitidor, l'an 2 de la République.

« Citoyen Représentant,

« Je ne te connais que de réputation et cela me suffit pour être sûre que tu écouteras favorablement les cris de l'innocence opprimée:

« Depuis dix mois je languis dans les fers par suite des calomnies aussi absurdes qu'atroces des Chaumette et Hébert qui m'accusèrent, au

Conseil général de la Commune, d'avoir tait bâtir le Théâtre-National, rue de la Loi, avec des fonds de Pitt et de la Liste civile, dans le dessein de mettre le feu à la Bibliothèque, et décernèrent en conséquence un mandat d'arrêt contre moi qui fut mis à exécution dans la nuit du 24 au 25 brumaire.

« Le citoyen Neuville a été arrêté dans son lit, la minute d'après, sans aucun mandat d'arrêt, sur le seul motif d'une porte de communication de mon logement au sien.

« Il y a près de huit mois que nous avons été interrogés par le même Administrateur de Police. Nos réponses, appuyées de pièces d'autant plus justificatives que le citoyen Rouen, notaire, apporta lui-même les minutes de tous les actes d'emprunts et de sommes fournies pour cette construction; nos réponses, dis-je, firent connaître toute la fausseté, toute l'absurdité de l'accusation.

a Le rapport en fut fait dans le temps à l'Administration de Police; mais cette Administration, composée alors de plusieurs complices de ces deux scélérats, n'osa pas contrarier leurs desseins perfides en nous rendant la liberté qui nous était due; elle renvoya le tout au Comité de Sûreté générale où sont toutes nos pièces.

« Les affaires majeures dont le Comité de Sûreté générale a été surchargé, les factions, les conspirations, la tyrannie des Triumvirs ne lui ont pas laissé le temps de s'occuper des affaires particulières; mais les traîtres ont été déjoués et punis par l'énergie de nos dignes Représentants; l'allégresse est dans tous les cœurs, l'espoir renaît dans celui des innocents opprimés. Remplis le nôtre en faisant rendre justice, et conséquemment la liberté, à deux victimes de la calomnie et de l'oppression qui ont donné, dans tous les temps et dans toutes les occasions, des preuves de leurs sentiments patriotiques et révolutionnaires.

« Salut et fraternité.

Le programme de la Convention s'était trop modifié pour que ses agents osassent mépriser la dénonciation d'un abus. Colombel donc fit une enquête, dont le résultat naturel fut un arrêté décidant la mise en liberté de la réclamante et de son associé. Le 30 fructidor an II (16 septembre 1794), jM"*' Montansier et Neuville, enfin libres, tombaient en pleurant dans les bras l'un de l'autre...

Les directeurs du Théâtre-National veulent être indemnisés. — Premier Mémoire. — Sept millions !

— Nouvelles requêtes. — Une phrase imprudente.

— Projet combattu. — M"" Montansier et Neuville à la barre de la Convention. — Quelle somme leur est votée. — Queue de liquidation. — Au Conseil des Cinq-Cents. — Le Consulat clôt l'affaire.

Le premier soin des directeurs libérés fut de mettre un peu d'ordre dans leurs affaires. Le théâtre de la Montagne, assez prospère, était en outre bien noté par suite de l'habileté qu'on avait eue de glisser dans son répertoire des pièces ultra-républicaines comme la Plume de Vange Gabriel, la Sainte Omelette et le Campagnard rèvolntionnaire. On n'avait donc qu'à le maintenir dans la voie où il trouvait profit en même temps que sécurité.

Le Théâtre-National, lui, était devenu le siège

officiel de l'Académie de Musique qui l'avait modifié à sa guise, s'y trouvait bien, et ne manifestait aucune velléité de restitution. M"*' Montansier n'entendait point pourtant que d'autres récoltassent où elle avait semé : on lui rendrait sa salle ou on l'indemniserait dans des proportions telles qu'elle pût au moins se libérer des dettes accumulées pendant son illégale captivité. Dès qu'elle eut reconquis ses papiers déposés aux Archives, on la vit commencer, avec l'aide de Neuville, la plus active comme la mieux justifiée des campagnes.

Voici, dans son intégrité, le premier des Mémoires rédigés par les réclamants sous ce titre : Les Propriétaires 'du Théâtre-National à la Convention Nationale, et portant la date du 20 frimaire an III (10 décembre 1794) :

« Législateurs,

« Nous venons devant vous nous plaindre d'attentats portés à la liberté individuelle et aux droits sacrés de propriété. Nous vous dirons comment on a foulé aux pieds tous les principes pour nous dépouiller; nous vous parlerons avec franchise, avec confiance, vous nous écouterez avec intérêt.

« Nous sommes, d'après des actes authentiques, indiscutables, seuls propriétaires du spectacle National établi rue de la Loi. Tout ce que nous avions de fortune et de crédit a été employé pour élever, dans le plus beau quartier de cette commune, le plus bel atelier que l'on ait encore ouvert aux arts.

« La jalousie n'avait pas vu sans niquiétude s'élever ce monument; l'intrigue le convoitait : à peine était-il ouvert que la calomnie le fit fermer.

« Pour s'emparer plus facilement du spectacle, on nous incarcéra, nous propriétaires. Nous sommes libres enfin, après onze mois de captivité; nous sommes dispensés de prouver que notre détention fut injuste, mais, si l'on pouvait en douter, il suffira de dire qu'une dénonciation d'Hébert, qu'un réquisitoire de Chaumette ont été les seuls motifs de notre incarcération Un bruit sourd avait précédé notre emprisonnement, ce bruit avait atteint une nouvelle consistance lors des premiers jours de notre captivité : quelques hommes avaient le projet de s'emparer de notre salle et d'y placer l'Opéra.

« Pouvions-nous croire à un pareil, attentat ! Et cependant, à peine sommes-nous incarcérés

que, foulant aux pieds toute justice, toute pudeur, sans nous appeler, sans nous consulter, regardant déjà notre propriété comme un héritage, par un arrêté de l'ancien Comité de Salut public du 27 germinal qui n'est pas soumis à la sanction de la Convention, ces mêmes hommes s'emparent de notre théâtre, y transfèrent les artistes de l'Opéra, envoient au faubourg Saint-Germain les artistes ui théâtre de la Loi, et n'accordent que trois jours pour un déménagement qui exigeait plusieurs décades; on prend nos magasins, on prend aussi ceux du théâtre maison Egalité, qui nous appartient, et l'on enlève même à celui de Versailles plusieurs de nos décorations.

« Il est impossible, dans une adresse, de donner un aperçu des pertes énormes qui ont été la suite de cette violation de tous les principes, de tous les droits, de cet assaut donné à nos propriétés et du pillage qui a suivi l'assaut.

« Aujourd'hui les constructeurs, les fournisseurs et tous ceux qui avaient pris des termes avec nous, nous assiègent à leur tour; nos immeubles sont saisis réellement, nos meubles vont être exécutés; des ennemis sourds ont empoisonné l'opinion publique sur notre compte, et lorsque la liberté nous est rendue, nous n'avons pas même de quoi payer nos premiers besoins.

« Mais notre droit, votre justice nous soutiennent; nous venons réclamer aujourd'hui contre tout ce qui s'est fait à notre préjudice, et conséquemment au préjudice de nos créanciers; et certes la Convention l'ignore. Nous venons, armés de cette déclaration des droits, que des séditieux ne violeront plus, que des tyrans ne mettront plus en oubli, armés de cette sublime adresse qui assure au peuple les vrais trésors de liberté, nous venons vous demander justice; nous venons réclamer nos propriétés; mais, législateurs, en nous les rendant simplement, cette justice ne serait pas complète.

« La non-jouissance nous a fait perdre la confiance générale; en coupant les canaux de notre industrie on a tué notre crédit. Nos créanciers souffrent de nos délais; il est de notre devoir de les calmer, de les satisfaire. Sans les vexations exercées contre nos personnes et nos propriétés, nous l'eussions fait. Ainsi, à cette dégradation du local, à cet enlèvement des magasins de toute espèce, à cette désorganisation d'une grande machine, enfin à tous ces maux réels, il faut un remède : il ne nous appartient pas de l'indiquer; c'est à vous, législateurs, à prononcer sur les remboursements dus et sur les justes indemnités qui nous deviennent nécessaires, in-

dispensables pour rentrer dans une activité dont nous n'avons été privés que par la tyrannie.

« Notre cause fixera sans doute l'attention de la Convention Nationale; nos droits sont trop légitimes pour ne pas espérer qu'enfin vous nous affranchirez totalement des fers dont nous avait accablés un pouvoir arbitraire et tyrannique, et que vous pèserez, dans votre sagesse, le jugement qui doit à jamais fixer nos espérances et notre sort.

« Vive la République! Vive la Convention Nationale !

« Bourdon-Neuville, Brunetmontansier. »

Cette requête, appuyée d'une consultation juridique signée Verteuil, fut renvoyée par la Convention à ses comités d'instruction publique et des finances. Au nom de ces derniers, Ramel fit, le 23 frimaire (13 décembre), un rapport dans lequel étaient évaluées à sept millions les réclamations de Neuville et de JM"*" Montansier.

— « Sept millions pour un théâtre, s'exclama Bourdon, de l'Oise, on aurait à ce prix une escadre de sept vaisseaux ! »

L'Assemblée reconnut qu'en principe un dédommagement était dû aux pétitionnaires, mais

2l6 LA MONTANSIER

ajourna sa décision sur le montant même de la somme à allouer.

A très peu d'intervalle, Neuville et son amie reprirent l'exposé de leurs doléances et de leurs desiderata dans deux nouveaux Mémoires intitulés : "N ote essentielle relative à l'affaire des propriétaires du T hédtre-N ational volés^ incarcérés, vexés par V ancien Cojuité de Salut public; — Dernières observations des propriétaires du Théâtre-National à la Convention Nationale.

Intervint alors un groupe de créanciers qui, faisant cause commune avec l'Opéra menacé, prétendit que leur salle faisant partie du domaine national, Montansier et Neuville n'étaient plus propriétaires; qu'ils ne l'avaient jamais été, parce qu'ils n'avaient m.ême pas payé de leurs deniers les frais de l'acte d'acquisition du terrain; qu'enfin la solution logique était la mise en vente de l'immeuble en conteste.

A cela les intéressés répondirent, dans une violente brochure : Réfutation des mensonges intitulés : Observations sur l'affaire du Théâtre des Arts par les créanciers de ce méine théâtre, que personne n'étant assez riche pour mettre enchère, le magnifique établissement serait adjugé pour le tiers de sa valeur, et qu'en dehors des quelques

coalisés les ayants droit seraient par suite réduits à la misère.

« Indiquer ce complot à des hommes justes, concluaient-ils, c'est le déjouer. Ils sauront faire distinguer le régime républicain de celui où les courtisanes obtenaient tout au moyen de quelques gentilshommes de la chambre, et disposeront les choses de manière que les Lays et les Phrynés n'aient pas à s'applaudir de leurs manœuvres. »

Pour le plaisir de jouer avec le nom de son principal adversaire — Lays, chanteur de l'Opéra ou théâtre des Arts — M"" Montansier s'exposait, comme on voit, à se faire rappeler durement qu'elle avait figuré jadis dans un monde très galant et que ses procédés pour obtenir des privilèges n'avaient point différé de ceux qu'elle prétendait flétrir. Il fut heureux pour elle que nul ne punît sa boutade.

Le 16 ventôse an III (6 mars 1795), l'affaire du Théâtre-National revint devant la Convention. Un membre désigné par les comités des finances et des domaines fit à ce sujet un rapport proposant de rendre à M"° Montansier la salle de la rue de la Loi et de réinstaller, dans le délai de trois mois, le théâtre des Arts dans le bâtiment du boulevard Saint-Martin. Ce dessein provoqua des critiques.

2l8 LA MONTANSIER

■ — « Je m'oppose, dit entre autres Bentabolle, au projet de décret. Je pense que l'on doit favoriser l'Opéra plutôt que la citoyenne Montansier qui, si j'en juge d'après ce qui se passe dans son théâtre, au Palais-Egalité, fera encore de cette nouvelle salle un lieu de ralliement pour les contre-révolutionnaires. On a chanté dernièrement, dans la salle du Palais-Egalité, des vers royalistes, des vers en l'honneur de Charlotte Corday.

« Rewbell. Je ne me serais jamais imaginé qu'il ne fallût pas rendre justice à un propriétaire de spectacle parce qu'on aurait chanté de mauvais couplets sur son théâtre. Le Comité de Salut public a ruiné la citoyenne Montansier en lui prenant sa salle et tous ses accessoires, et elle sera toujours ruinée si, en lui rendant sa salle, nous ne lui rendons pas ce qui peut la faire valoir. Vous devez lui remettre sa chose dans l'état oii vous l'avez prise et lui en payer les loyers.

« Legendre. La persécution que la citoyenne Montansier a éprouvée est une suite du complot qui fut ourdi pour arracher du sein de la Convention plusieurs de ses membres qu'on a égorgés. C'est encore un des crimes de Robespierre.

Avant de tuer un homme il fallait le dépopulariser, et pour cela Robespierre se servait de Chaumette et d'Hébert. Le journal de celui-ci était comme la trompette de Jéricho; quand ce scélérat avait fumé trois fois sa pipe autour d'une réputation, il fallait qu'elle pérît. Chaumette et Hébert ont répandu que Danton et Lacroix avaient contribué à la construction du spectacle, et il a été prouvé depuis qu'ils n'y avaient pas fourni un sou. La IMontansier a été onze mois en prison; elle a échappé à l'échafaud, et tout son crime était d'avoir bâti ce spectacle pour enrichir la nation, car c'est l'enrichir que de faire prospérer les arts... »

Malgré ce débat, aucune solution n'intervint encore. M"'' i\Iontansier et Neuville se résolurent alors à une manifestation personnelle; le i""" messidor (19 juin), ils parurent à la barre de la Convention et présentèrent, dans les formes voulues, une pétition demandant :

1° La restitution de leur propriété et de ses dépendances mobilières et immobilières;

2° Que, par experts nommés respectivement entre le gouvernement et eux, il fût procédé surle-champ à l'estimation des sommes à eux dues par le gouvernement, tant pour raison de la

jouissance qu'il avait eue et avait encore de leur propriété que pour raison des dégradations faites au bâtiment, et pour les autres objets de réclamations légitimes énoncés dans leurs précédentes pétitions; lesquels experts seraient tenus de terminer leurs opérations dans le délai d'un mois;

3° Que, sur le vu du procès-verbal d'estimation desdits experts, la Trésorerie nationale en paierait le montant soit à eux, soit à leurs créanciers qui jusque-là ne pourraient faire d'autres poursuites contre eux que de simples actes conservatoires.

Renvoyée de droit à la commission des finances, cette supplique fut examinée avec une célérité louable, car le 7 messidor (25 juin) le rapporteur Vernier présenta à la Convention, qui l'adopta, le décret suivant :

« La salle du théâtre des Arts, rue de la Loi, avec toutes ses dépendances mobilières et immobilières, est réunie au Domaine national, par voie d'acquisition, du consentement des citoyens Bourdon-Neuville et Brunet-Montansier, propriétaires, moyennant la somme de huit millions, et autres conditions portées dans les soumissions par eux remises à raison de cette acquisition, lesquelles demeurent annexées au présent décret et seront

LA AIONTANSIER 221

imprimées à la suite, pour être exécutées tant envers eux qu'envers leurs créanciers, suivant leur forme et teneur. »

Huit inillions, c'eût été pour nos gens la fortune si, par une restriction adroite, cette grosse somme n'eût été stipulée payable en assignats, et si les paiements eussent été effectués avec la promptitude commandée par les circonstances. Or, au 9 ventôse an VI (27 février 1798), l'Etat restait devoir 449,415 livres aux propriétaires, 920,335 livres à leurs créanciers, soit 1,369,750 livres, et la Montansier, accablée de poursuites ruineuses, dut à cette date recommencer, auprès du Directoire, une campagne de plaintes et de réclamations.

Bien que le Conseil des Anciens eût, le 13 floréal (2 mai), approuvé l'autorisation donnée neuf jours auparavant au Directoire, par le Conseil des Cinq-Cents, de traiter à l'amiable avec les citoyens Montansier et Neuville pour le reliquat dû, ce n'est qu'en floréal an VII, c'est-à-dire une année plus tard, que cette négociation fut sérieusement tentée. M"® Montansier et Neuville réduisaient alors leur demande à 625,072 livres payables trois quarts en domaines nationaux, un quart en numéraire, à la condition qu'à cette

somme s'ajoutassent le prix des onze arcades du Palais-Royal acquises le 15 juin 1789 — 570,000 livres - — et celui de trois autres arcades acquises le 24 frimaire an VII — 4,001,000 livres en assignats, faisant en numéraire 40,000 livres.

Cela fut discuté, le 14 prairial an VII (2 juin 1799) au Conseil des Cinq-Cents. Briot, député du Doubs, y proposa de payer, en domaines nationaux, les 625,000 livres réclamées par les associés; mais sur l'opposition violente de Crochon, de l'Eure, et de Richard, des Vosges, qui jugeaient M"" Montansier suffisamment indemnisée, le Conseil adopta la question préalable.

Deux ans passèrent, pendant lesquels le Directoire fit place au Consulat. Alors, sur demandes nouvelles, fut liquidée enfin la dette contractée par l'Etat au sujet du théâtre de la rue de la Loi : un arrêté des Consuls, en date du 13 floréal an IX (3 mai 1801), accorda à M"^ Montansier et à Neuville, pour solde de leur créance, 1,200,000 francs en valeurs diverses et 100,000 fr. sur le Grand-Livre.

Cette somme parut à plusieurs un peu forte; elle était, en réalité, si insuffisante que, pour désintéresser les moins patients de ses créanciers, M"'' Montansier dut vendre onze des quatorze arcades dont elle était propriétaire.

La salle du Palais-Royal en vogue. — Réaction dans les mœurs. — Les filles reviennent d'exil. — Le foyer Montansier, d'après les livres de l'époque. — Le Quai de la Volaille. — Robillard, commissaire spécial. — Bonbons ou cachot. — M"® Montansier cède sa direction. — Un quintette d'administrateurs. — • Le Théâtre Montansier-Variéics.

Tandis que M"® Montansier essayait de récupérer les fonds mis dans son grand théâtre, qu'était-il arrivé à sa petite salle du Palais- Royal ? Rien que de très heureux.

En 1795, d'abord, on lui avait rendu le nom de sa directrice, puis la mode à nouveau l'avait adoptée quand des artistes comme Brunet, Tiercelin, Volange étaient venus renforcer une troupe comptant déjà ces sujets estimés : M™*^^ Caroline, Baroyer et Flore. Volange conservait toute l'originalité avec laquelle il avait créé le bon

type de Janot; Tiercelin triomphait dans les rôles populaires; pour Brunet, parfait de naturel et de naïveté, il était le Cadet-Roussel né, le Jocrisse idéal.

Une circonstance encore servait le théâtre Montansier; il était, après Thermidor, devenu l'arsenal d'où sortaient les traits décochés aux puissants de la veille; le Concert du jour, le Thé à la mode, ITntèrieur des comités révolutionnaires et d'autres ouvrages présentaient, sous leur véritable aspect, les tyrans abjects dont on rougissait d'avoir si longtemps subi le pouvoir ridicule.

Enfin, complétant le changement politique, était advenue dans les mœurs une réaction dont avait profité le Palais-Royal et, conséquemment, l'ancien théâtre de la Montagne. Les filles bannies en 1/93 étaient revenues, plus nombreuses et plus provocantes; elles avaient repris leurs anciennes habitudes, celle surtout de faire du foyer Montansier le champ principal des galantes manœuvres qui leur valaient une célébrité européenne.

Deux petits livres, V Optique du jour et les Rencontres au foyer Montansier, nous retracent la physionomie de ce lieu qu'on eût pu nommer le boudoir du Palais-Royal. Les communication?

immédiates qui existaient entre la salle et le foyer donnaient à l'une et à l'autre un aspect très animé : c'était un mouvement continuel de conversations commencées sur un canapé et qu'on allait terminer dans une baignoire, ou de marchés entamés à l'orchestre, qu'on se hâtait d'aller conclure ailleurs. Toutes les classes de la société avaient des places assignées au théâtre Montansier; on y voyait parfois des femmes honnêtes, mais, en temps ordinaire, elles cédaient le pas à celles que leur état obligeait à être jeunes et jolies et qui formaient dans la salle une réunion que l'on n'eût pu trouver ailleurs. Les entr'actes étant le moment brillant de la soirée, l'administration avait soin de les faire longs autant que nombreux. Alors se répandait dans le foyer une nuée de femmes éblouissantes de parure et de beauté, autour desquelles papillonnait la jeunesse dorée, disputant leurs faveurs banales aux officiers républicains, aux fournisseurs du gouvernement, aux agioteurs du Perron, et à la troupe joyeuse des auteurs attitrés du théâtre.

Une galerie placée à la hauteur des premières loges et qui régnait dans toute la largeur du foyer servait de place d'honneur aux plus jolies des hétaïres. De ce balcon, savamment accoudées, elles distribuaient leurs plus doux sourires. Là

trônaient PAs de -pique, la Belle Paysanne, la Stainz'illc, la Lévêqiie, le Roi Théodore, la Bacchante, toutes créatures expertes en l'art d'exciter les désirs masculins. On nommait irrespectueusement cette galerie : le Quai de la Volaille.

Un commissaire spécial, nommé Robillard, était préposé à la garde de toutes ces demoiselles. Ses soixante ans, sa corpulence énorme, ses lunettes larges comme des roues de cabriolet, sa coiffure de 87 et ses boucles d'argent à la Chartres ne le mettaient pas à l'abri des espiègleries de ses administrées. Bon enfant, il avait dans ses poches des douceurs destinées aux brebis soumises, mais les récalcitrantes se voyaient par lui enfermées dans une espèce de salle de police, durant les entractes, et privées ainsi du meilleur de leur casuel.

Au bout du foyer, et l'un en face de l'autre se trouvaient un comptoir de limonadier et un petit magasin de librairie. I^e premier servait aux préliminaires des traités amoureux; le second, tenu par M™" Cavanagh, débitait des ouvrages malsains, illustrés avec fantaisie, dont s'approvisionnaient les curieux de province ou de l'étranger.

Les façons de ses abonnés n'étaient pas pour scandaliser M"*" Montansier. Son passé l'obli-

geait à une indulgence dont ses intérêts, d'ailleurs, se trouvaient à merveille. Du fait des acteurs ou des courtisanes le théâtre du Palais- Royal était toujours comble, et la directrice eût amassé des rentes si ses profusions et son insouciance n'eussent rendu la chose impossible. Puis les dettes du Théâtre-National pesaient sur elle d'un poids tel que, pour s'en délivrer partiellement, elle dut se résoudre à céder l'entreprise qui était sa meilleure ressource. Le 18 germinal an VI (7 avril 1798), elle loua sa petite salle à un quintette composé des sieurs Poignet père, Simon, Ribié, D*** et de M™'' veu\e Nicolet.

Poignet et Simon s'étaient fait connaître comme compositeurs de musique, Ribié comme auteur et acteur. M""® Nicolet comme digne compagne de l'imprésario qui avait pour devise : De fins fort en plus fort; quant au D*** qui gardait l'anonyme, on le supposait ami, sinon mieux, de la mûre cédante.

D'après leur traité les nouveaux directeurs ne pouvaient changer le nom du théâtre Montansier; il leur était loisible pourtant d'ajouter à ce nom le mot Variétés, et ils s'y décidèrent le jour même de leur entrée en jouissance.

Barras. — Vicomte et directrice. — Une table ouverte. — Bonaparte attristé. — Barras marieur. — M"" Montansier en visite. — Dîner de fiançailles. — Châteaux en Corse. — Une affaire décidée. — Le 13 Vendémiaire. — Convive par obéissance. — Un foutour qui seclipse. — Ce qu'il faut croire du récit de Barras.

Parmi les personnages célèbres qui ne craignaient pas de paraître dans le milieu bruyant, grouillant, qu'était le foyer Montansier, figurait un des parlementaires qui, en vertu de la Constitution de l'an III, gouvernaient la France sous le nom de Directoire : le Provençal Barras.

IM"*^ Montansier était pour Barras une très vieille amie. Elle l'avait connu à Versailles alors que, comme vicomte, il faisait à la cour de Louis XVI un modeste début. Bien que, dans ses Mémoires, Barras prétende que les relations

entamées alors furent toujours innocentes, un témoignage formel démontre, au contraire, qu'il eut le plaisir d'être un des nombreux amants de la belle Béarnaise. Bien placé pour tout voir et entendre, l'acteur Fleury surprit un jour, entre la directrice et le jeune gentilhomme, ce dialogue édifiant :

— C'est à n'y pas tenir, disait Barras jaloux, vous jetez votre cœur à la tête de tout le monde.

— Il faut bien faire un peu les honneurs du Midi à ces gens de la capitale.

— Savez-vous comment cela s'appelle?

■ — Oh! l'on baptise tout aujourd'hui; sous Louis XIV j'aurais été appelée Ninon, mais tout dégénère, les hommes d'à présent ne savent gré de rien.

— Il faudrait vous remercier peut-être quand, pour obéir à un penchant de coquetterie...

— Vous êtes dans l'erreur sur ce genre de penchant ; c'est chez moi pure bonté d'âme. Estce ma faute si je suis la femme du monde la plus persuadée que, si la vie est un bienfait, on ne la reçoit qu'avec l'obligation d'embellir celle des autres ?

Trompé, Barras avait pris le parti de rire en

quittant sa maîtresse, mais, comme tous ceux qui l'avaient aimée, il était resté son ami.

Devenu puissant, en raison du rôle qu'il avait joué en Thermidor comme général en chef des troupes conventionnelles, Barras s'était volontiers employé pour faire ouvrir les portes du Plessis où gémissait, avec Neuville, son amante d'antan, et amener ensuite la réparation des pertes subies par les deux associés. Reconnaissante, M"'' Montansier lui avait offert un appartement dans les vastes locaux dépendant de sa salle de spectacle, et Barras, qui menait à Paris la vie de garçon, bien qu'il eût en Provence une épouse légitime. Barras, disons-nous, s'était empressé d'accepter un abri dans ce Palais-Royal où ses goûts de plaisirs pouvaient à l'aise se satisfaire.

Il tint là table ouverte pour les bons patriotes que la Révolution n'avait pas enrichis. Un de ces besogneux, si l'on en croît Barras, se distinguait tout particulièrement par son assiduité à demander au Directeur une part des déjeuners et des dîners quotidiens ; c'était le général de brigade Bonaparte, qu'une de ces visites intéressées devait, au mois de septembre 1/95, mettre en présence de M"- Montansier. Laissons, sur cette rencontre et les suites qu'elle faillit avoir, la parole à Barras lui-même, et citons

LA ^lOXTANSIER 23 I

textuellement les Mémoires dont nous apprécierons ensuite le plus ou moins d'exactitude :

« S'il ne s'agissait que de moi, me dit un jour Bonaparte, je pourrais attendre avec patience; un homme n'a pas de grands besoins ; mais j'ai une famille qui est dans la plus extrême détresse. Je sais bien que nous viendrons à bout de la mauvaise fortune : en révolution, il doit se trouver du pain pour tout le monde, et il y a assez longtemps que les aristocrates détiennent les biens de la terre ; il faudra bien que notre tour arrive. En attendant, nous souffrons.

« Je ne pouvais donner tort à une plainte fondée sur une position personnelle aussi ingrate; je dis à Bonaparte : « — Tu as du talent, de la capacité, du courage, du patriotisme; tout cela trouvera et prendra sa place quelques jours plus tôt ou plus tard; patience... » Et, comme ce mot falïence paraissait mal sonnant à son oreille : « Eh bien, lui dis-je en riant, veuxtu marcher plus vite encore? Je vais te donner un moyen : c'est un mariage. Nous procédions amsi dans l'ancien régime; j'en ai vu faire beaucoup ainsi. Tous nos nobles ruinés, ou qui n'avaient jamais été dans l'état de l'être, étant nés sans aucune fortune, tous ces nobles arran-

geaient ainsi leurs affaires : ils guettaient les filles de négociants, de banquiers, de financiers; ils n'en manquaient pas une. Pour peu que j'aie le temps de regarder et de réfléchir, je pourrai te trouver cela... »

« Dans le moment où je parlais ainsi à Bonaparte, on m'annonça M"'' Montansier qui venait fréquemment chez moi sans cérémonie, en déshabillé de voisine. Déjà septuagénaire au moins (i), elle portait son âge avec l'avantage que soutient un certain embonpoint, de la gaîté, de la prévenance dans ses manières, tout ce qui engage la conversation. Elle me parla avec un sentiment de confiance en moi et de flatteuse sécurité de l'état de trouble qui se faisait sentir dans Paris, de l'agitation des sections.

« — Vous vous en tirerez encore, nous ditelle, vous autres; vous êtes des hommes, vous êtes militaires. Quand vous n'êtes pas tués, vous avez de la gloire et vous faites tout ce que vous voulez. Aboyez au contraire notre sort, nous autres femmes isolées, sans appui; nous sommes en quelque sorte prédestinées au pillage et à toutes

(1) Barras vieillit par calcul M"'' Montansier, qui n'avait alors que soixante-cinq ans. Pour le même motif, il la dit isolée quand Neuville vivait publiquement avec elle, et il donne de son arrestation une raison inexacte.

les infortunes; nous sommes des vaincues en tout état de cause; nous appartenons au vainqueur quel qu'il soit; nous ne pouvons pas nous battre. Ah! continuait en riant M"" Montansier, si le bon Dieu m'avait bien voulu faire homme, si j'avais le droit de porter des culottes, jarnicoton ! (en élevant la voix) je ne vous laisserais pas aller seuls au feu, citoyens, je vous le promets, ma parole d'honneur. » — • Elle promenait en même temps ses doux regards sur moi et le petit militaire qu'elle voyait dans mon intimité.

« — Madame n'a donc point de mari ? dit Bonaparte à M"® Montansier avec un ton plein d'intérêt ; elle est bien sûre au moins de ne pas manquer de bras pour la défendre.

« — Tu entends bien, dis-je à Bonaparte, que Madame n'a point de mari puisqu'elle est demoiselle; c'est jM"® IMontansier qu'on avait arrêtée avant le 9 thermidor parce qu'elle est riche, parce qu'on lui redoit plus d'un million, et par beaucoup de raisons qui valent autant et ne valent pas moins.

« — Hélas ! oui, dit d'un air mélancolique M"^ Montansier, j'étais en prison, et je pouvais bien être au moment de périr, comme tant d'autres qui ne l'ont pas mieux mérité que moi, lorsque Barras nous a enfin délivrés de ce dé-

2 i] LA MONTANSIER

mon de Robespierre et nous a permis de respirer. C'est à Barras que je dois la vie. Aussi me trouvé-je doublement heureuse de ce qu'il a bien voulu accepter un logement chez moi : il me semble qu'il me protège comme un paratonnerre.

— Mademoiselle, répond Bonaparte, qu'est-ce qui ne serait pas flatté et honoré d'être votre défenseur? Le citoyen Barras ne manquera pas d'amis qui seraient charmés de faire comme lui. »

— M"" Montansier regarda avec un aimable sourire le petit militaire qui se présentait si galamment; elle le remercia : — « Ce n'est pas de refus, dit-elle, je suis bien aise que les amis de Barras soient les miens, et j'y compte. » — En s'exprimant ainsi, elle se rapprochait familièrement du petit militaire et lui donnait une légère tape, qu on pouvait appeler une caresse, sur la joue : — « Oui, citoyens, je compte sur vous tous », ajouta-t-elle, et elle se retira gaîment, nous saluant avec une douce amitié et nous priant « de lui faire l'honneur de dîner chez elle ce jour même. On se rapporterait l'un à l'autre ce qu'on aurait appris dans le jour, enfin l'on serait tous ensemble s'il fallait se défendre. »

« Bonaparte avait entendu avec une grande attention ce que j'avais dit de la fortune de M"" Montansier, et il me prouva que cette at-

tention avait un principe d'intérêt fort réfléchi. — « Eh bien, me dit-il le lendemain, vous m'avez mis, citoyen représentant, en coquetterie avec M"*' jMontansier. On ne donnerait réellement pas son âge à cette femme ; elle est pleine de gaîté, elle est bonne et complaisante; elle est toujours occupée du désir de rendre tout le monde à son aise.

« " — Abrège tes compliments, répondis-je en riant à Bonaparte. J'ai parlé de mariage avec toi fort récemment, tu n'en as pas perdu la mémoire; est-ce que tu aurais envie de donner suite à mon idée? Explique-toi franchement : veux-tu épouser ^I"* Montansier?

« — Citoyen représentant, me dit en baissant les yeux Bonaparte, cela mérite réflexion. La personne de mademoiselle n'a rien qui me contrarie, la disproportion d'âge est comme tant de choses auxquelles on n'a pas le temps de faire attention dans les révolutions; mais ce que vous avez dit de sa fortune est-il aussi réel depuis ses malheurs qu'auparavant ? Quand on pense à une affaire aussi sérieuse que le mariage, il faut savoir sur quelle base on l'appuie.

(( ■ — • Je ne puis répondre à tes questions qui sont celles d'un homme plus sensé que moi, répondis-je, car moi je me suis marié il y a quel-

que vingt ans et je ne m'arrêtai pas à ces réflexions; il est vrai que si je contractai mariage fort lestement, je le quittai plus lestement encore, car le lendemain de mon mariage je suis parti pour les Indes, et depuis je n'ai pas revu ma femme.

« — C'est bien une perspective qu'on peut avoir aussi, dit Bonaparte, en formant certaine union; on peut très bien voyager militairement, quand on a d'abord arrangé ses affaires.

« — Eh bien, je me charge de faire à M"® Montansier les questions dont la solution pourra répondre à tes vœux. Pour commencer par le commencement, il faut que je sache d'abord si elle veut se marier, si elle le voudrait avec toi; après cela j'en viendrais à traiter l'affaire de sa fortune, où elle en est aujourd'hui.

« Bonaparte me remercia très humblement. Je lui tins parole. La réponse de M"'' Montansier, sans aucun déguisement, fut qu' « elle ne demanderait pas mieux que de se marier, pour faire une un, dit-elle franchement, et puis pour avoir un protecteur doublement nécessaire à une femme qui avance en âge... »

« — C'est un militaire qu'il vous faut, lui dis-je amicalement. ■ — Elle me prend la main, je serre la sienne, et lui dis : « J'ai votre affaire

LA MOXTANSIER 237

toute trouvée... » — Un instant après je lui demande où elle en est de sa fortune après toutes ses tribulations; elle me répond n'avoir pas moins de 1,200,000 francs, elle m'en peut fournir la preuve; « elle sera heureuse de partager sa fortune avec celui à qui elle devra sa tranquillité ».

« Je croyais que nous nous quittions lorsque, l'instant d'après celui-ci, M"^ Montansier revient et me demande aussitôt quelle est cette affaire trouvée dont je lui ai parlé.

« — C'est un jeune militaire que vous avez aperçu chez moi, qui vous a beaucoup remarquée. Il vous a trouvée charmante et il est prêt à vous le prouver. — - Serait-ce ce jeune homme que j'ai vu et qui m'a fait des compliments si flatteurs ? — Pourquoi pas celui-là même? — Mais il n'a pas trente ans, je serais sa mère ! — Si ce jeune homme n'a pas trente ans sonnés, il est beaucoup plus avancé que son âge en raison, en réflexion. On a pu, en l'apercevant, lui accorder peu de considération en raison de son exiguïté; mais c'est un brave offlcier, qui a fait déjà de belles preuves au siège de Toulon, et qui se distinguera, j'en réponds. J'ai entendu ceux qui ne le connaissaient pas l'appeler /c^t///^//^<3?^/»^(7/^, et il est au-dessus de ces lazzis par son carac-

tère et par ses talents. Je suis sûr que la femme qu'il épousera sera heureuse et honorée. »

« Il ne faut pas beaucoup d'éloquence, lorsque la question de la disproportion d'âge est mise de côté, pour intéresser en faveur d'un jeune homme le cœur d'une femme sensible, déjà arrivée à cette maturité qui est la vieillesse même. Le dernier amour n'a pas moins d'ardeur et de vérité que le premier. . .

« Je reviens au mariage projeté. Bonaparte le désire; il ne m'a fait qu'une question, c'est celle de la fortune de sa future. Cette question est heureusement résolue selon ses vœux, puisqu'il reste 1,200,000 francs encore à M"® Montansier; il n'y a donc plus qu'à s'entendre, à se revoir pour faire les accords.

« Je dois faire trouver ensemble, à dîner, les futurs époux; je les engage chez moi; ils acceptent tous deux avec un empressement égal. Les voyant arriver à l'heure du dîner, se rencontrer en se regardant chacun avec un grand intérêt de physionomie, je serais au moment d'éclater de rire; mais il faut garder son sérieux, il faut que tout se passe dans les formes. Je place à table M"^ Montansier à côté de moi; je dis à Bonaparte de se mettre vis-à-vis de nous, pour faire les honneurs de son côté. Le dîner ne se passe

pas sans que tous les deux aient leurs regards fixés l'un sur l'autre.

« Nous nous levons de table : les fiancés s'approchent, se mettent à causer très particulièrement. Je m'écarte, afin de ne pas déranger l'intéressant colloque; mais déjà, sans vouloir surprendre leurs paroles, je les entends dire de ces mots qui feraient croire à l'intimité d'une connaissance ancienne : « Nous ferons ceci, nous ferons cela »... Nous, à chaque instant : c'est déjà ce noi/s de Corinne, si bien exprimé par M""^ de Staël dans son roman célèbre. Bonaparte parle de sa famille, qu'il espère faire connaître à M"^ Montansier. Sa mère, tous ses frères apprécieront une femme aussi distinguée. Il veut, aussitôt que cela sera possible, la mener en Corse : c'est un excellent climat, pays de longévité, pays neuf on avec quelques capitaux on peut faire une fortune rapide, la doubler en très peu d'années, etc. Bonaparte fait à sa future des châteaux en Corse, qui valent les châteaux en Espagne...

« Mais, à l'époque où nous sommes (je veux parler du débat qui existe entre les sections de Paris et la Convention Nationale), il n'est pas possible de rester tranquille un après-dîner chez soi, et de s'y complaire à quelques idées individuelles. Au moment où j'allais me n^êler à la

conversation des deux tourtereaux, voilà qu'on me vient avertir qu'il y a du trouble dans Paris, que je suis mandé au Comité de Salut public par mes collègues. « Je vous charge de garder la maison », dis-je a Bonaparte et à M"® Montansier, et je les laisse ensemble...

« Les événements qui survinrent ne permirent guère de s'occuper d'autre chose que de la bataille à laquelle était attaché, sans équivoque, le salut de la République. Depuis sa dernière entrevue avec M"" Montansier, son futur était devenu un héros et, sans qu'on puisse croire qu'il fût le seul ni même le premier acteur de la victoire du 13 Vendémiaire, j'avais aimé à lui en donner une bonne part.

« M"" Montansier, apprenant l'issue des événements, avait cherché à me rencontrer tous les jours; mais trois jours venaient de s'écouler sans que j'eusse pu rentrer me coucher ni changer de chemise... M"*" Montansier, m'atteignant enfin, me saute au cou pour me féliciter de notre triomphe : elle est doublement heureuse. Exultante de joie, elle me demande des nouvelles de son futur. Ce qui prêterait à rire, si la plaisanterie n'était pas contraire à la décence, c'est que, prononçant presque à l'italienne beaucoup de mots, notamment la lettre ?/ comme ou, M"*' Montan-

sier disait naïvement : « Comment va mon foutoîir? »

« Je lui apprends que son f autour s'est éminemment distingué, et que je vais le proposer pour avoir de l'avancement. Dans un moment aussi doux pour son cœur et flatteur pour ses idées, M"® Montansier ne se croit plus obligée à baisser les yeux dans une timidité virginale; elle me dit avec vivacité : « Eh bien, quand le mariage? — Donnez-lui le temps, bientôt, lui répondis-je. Eh! pour mieux arranger tout, que ne nous donnez-vous à dîner aujourd'hui chez vousmême, car, dans l'intervalle qui vient de nous séparer, nos marmites ont été renversées, et il faut que vous veniez à notre secours. — Vous n'avez fait que prévenir mes vœux : ma table et tout ce qui peut être à votre service, ainsi que toute la maison, je vous prie d'en disposer sans aucune réserve ni cérémonie. »

« Je retourne au quartier général, où Bonaparte m'attendait, me demandant mes ordres. Après avoir mis en règle le plus pressé : — « Tu es invité aujourd'hui à dîner, lui dis-je, avec moi, non pas chez moi, mais chez M"^ Montansier, ta future. » Il sourit avec une espèce d'ironie qu'on aurait cru de regret : « C'est très flatteur, me dit-il, citoyen représentant, nous

n'aurons guère le temps de dîner encore aujourd'hui. — Eh bien ! demain, car il faudra bien dîner encore si nous ne sommes pas morts. » Je fais dire à M"" Montansier que « je lui demande ses bontés seulement pour le lendemain » ; elle me répond qu « elle est à notre disposition toutes fois et quand nous voudrons. » — Bonaparte, le lendemain, ne paraissait pas plus empressé que la veille; je lui dis sans aucune réflexion : « A cinq heures et demie, général, vous m'accompagnerez. — C'est militairement, me dit Bonaparte; je ne suis qu'un soldat, je ne sais qu'obéir. » — Nous arrivons. M"® Montansier nous attendait avec une toilette qui n'avait pas l'air d'être sans dessein; elle fait aussitôt servir, puis, prenant par la main Bonaparte et moi tout ensemble, elle nous fait passer dans la salle à manger, et nous place tous les deux à côté d'elle, moi à sa droite, Bonaparte à sa gauche.

« Un magnifique dîner, splendidement servi, arracha quelques compliments à Bonaparte; mais c'est à peu près tout ce qu'il dit; ce n'est plus l'homme aimable, complirrîenteur et à projets corses des jours précédents, c'est un homme taciturne, enfoncé dans ses réflexions. Au dessert on propose un toast aux vainqueurs de Vendémiaire; j'accepte au nom de mes compagnons

d'armes absents : « Ils sont d'ailleurs dignement représentés ici par mon ami le général Bonaparte. » J\I"® Montansier, se tournant particulièrement de son côté, porte le toast en regardant avec intérêt son futur époux. Il est sensible à cet hommage, mais en l'acceptant comme chose qui lui serait due : il n'est pas moins renfrogné.

a Le dîner n'était pas tout à fait achevé qu'on vint demander Bonaparte pour affaire de service. Il se lève de table, rentre l'instant d'après, et me dit que c'est son aide de camp Junot qui est venu lui faire un rapport important sur quelques nouvelles machinations sectionnaires; il est indispensable qu'il se rende au poste; il m'en demande la permission et, sans attendre ma réponse, il se dirige vers la porte en saluant fort rapidement et de l'inclinaison de tête la plus légère. Je l'arrête pour lui dire de me tenir instruit de ce qui peut être survenu de nouveau, que je l'attends lui-même; il salue encore fort lestement M"^ jMontansier, annonce qu'il ne va pas tarder à revenir, part et ne revient pas... »

L'ex-vicomte de Barras attachait tant d'importance aux relations de Bonaparte avec la Montansier qu'il composa lui-même le récit que

nous venons de reproduire, tandis qu'il laissait à divers amis le soin de donner, sur des notes plus ou moins laconiques, une forme à ses Mè- 7noires. Pour tout juge clairvoyant, les Mémoires de Barras n'ont été entrepris que dans ce double but : dresser à leur auteur un piédestal exagéré; montrer sous un aspect odieux ou grotesque le soldat qui, au i8 Brumaire, avait traité le chef des pourris avec un dédain justifié par ses mœurs impures et sa notoire incapacité. Mais, si ardente que soit une haine politique, elle ne saurait autoriser l'usage d'inventions ridicules ou basses. Du nombre des premières est cette assertion de Barras que, devant Toulon comme au 13 Vendémiaire, le rôle de Bonaparte fut très insignifiant. Comment comprendre alors que, de capitaine qu'il était au début du siège de Toulon, Bonaparte devînt, à la prise de la ville, général de brigade, et qu'après Vendémiaire Barras même insista pour que « la culotte de peau » qu'il diffame fût nommé chef suprême de l'armée de l'intérieur? Amèrement contrit d'avoir contribué à la fortune de Napoléon, Barras s'accuse presque de s'être intéressé à lui par caprice, sans motif justifiable, mais la postérité ne prendra pas le change : elle croira que Barras, député et directeur, avait su discerner le mérite, et que Barras,

vieux et aigri, s'est calomnié lui-même pour servir sa rancune.

L'intrigue où évolue, près d'une courtisane blette, le futur maître des rois nous apparaît non moins suspecte. Elle est, dans ses détails au moins invraisemblable. Que Bonaparte, pauvre et cherchant l'emploi de facultés déjà prouvées, ait talonné Barras pour sortir par son aide, d'une gêne et d'une inaction écœurantes, cela était fort naturel en un temps où, plus qu'en aucun autre, la faveur primait tous les droits. Que par perfidie ou malice, le représentant débauché ait un jour lancé l'officier dépourvu à l'attaque d'une place qui ne demandait qu'à capituler, nous l'admettons encore; mais quand le conteur montre Bonaparte opérant avec enthousiasme, quand surtout il affirme que M"^ Montansier possédait 1,200,000 francs alors qu'elle n'avait que dettes et procès, il est permis de dire qu'il peint les choses avec plus de fantaisie que de bonne foi. Bornons-nous donc à croire qu'en ces circonstances l'attitude de Bonaparte fut, comme il convenait, celle d'un homme qui sentait l'embarras de sa position de fortune, mais avait l'âme trop ûère pour consentir à s'en tirer par un moyen ridicule ou malpropre.

M"* Montansier se marie. — Un bon ménage. — Directrice encore. — LOféra-Buffa. — La rue de la Victoire et la salle Favart. — Une débâcle.

— M™ Montansier prisonnière pour dettes. — Mort de Neuville. — Un adieu théâtral. — La Comédie-Française jalouse. — • Une nouvelle salle.

— Dans la Cité. — Liauguration du TJuâirc des Varicics.

M"*" Montansier n'avait pas sans chagrin renoncé aux exploitations dramatiques, seules affaires qu'elle aimât; son esprit veillait et son œil scrutait l'horizon, car elle était bien décidée à profiter de la première occasion favorable pour rentrer dans l'arène.

En attendant, elle se maria. Sans intermédiaire ni difficultés, car le compagnon légal qu'elle prit n'était autre que l'homme qui, l'ayant aimée jeune, avait, pendant un tiers de siècle, traversé avec

elle de nombreuses aventures : Honoré Bourdon, dit Neuville. Ils s'épousèrent le 6 septembre 1800. Cette union, qui ne surprit personne, fut heureuse; il n'en pouvait être autrement dans un ménage où le mari, se résignant au second rôle, laissait mener la barque à sa femme, dont il admirait sincèrement le génie.

Ce génie trouva le mo}'en de se manifester quand les victoires de Bonaparte en Italie donnèrent un cours nouveau aux idées parisiennes. On fit des fêtes pour les célébrer, et la circonstance poussa naturellement les amateurs de musique italienne à regretter l'absence des Bouffes. Les troubles politiques les avaient fait fuir, et Duhem, en pleine Convention, l'avait constaté de cette façon un peu naïve : « L'épouvante a saisi des étrangers qui ne peuvent pas prendre le même intérêt que nous à notre révolution. » — ^ Entendant désirer des chanteurs italiens, M"^ Montansier sortit de sa retraite et offrit de reconstituer le spectacle des Bouffes. Elle connaissait bien la musique et avait à Versailles, en 1787, exhibé des virtuoses cisalpins dont s'étaient délectés les seigneurs de la cour. En raison de ce précédent et des intelligences qu'elle avait su se ménager auprès de IM"" Bonaparte, ses propositions furent agréées; mais, pour dire vrai, elle

n'eut pas grands efforts à faire, car le Premier Consul l'avait devancée en formant à Milan une troupe chantante avec laquelle l'entrepreneuse n'eut qu'à traiter.

C'est dans une petite salle de la rue de la Victoire, appelée Salle Olyinfiqiic, que M™" Montansier installa le nouvel Opéra-Buffa. Il ouvrit, le 31 mai 1801, par deux ouvrages d'une bonne école, spectacle si abondant que, commencé à huit heures précises, il finit à une heure du matin; par malheur le tarif des places avait une ampleur égale ■ — • 12 francs au parquet, 16 francs dans les loges, — et plus d'un dilettante s'était, pour cette raison, abstenu. Dès le lendemain, prix des places, durée du spectacle, tout rentra dans l'ordre et de bonnes recettes s'en suivirent.

La musique italienne était chère au Premier Consul, mais l'explosion de la machine infernale l'avait rendu prudent et, sollicitée d'occuper avec son époux une loge au nouveau théâtre lyrique, Joséphine dut avouer à la directrice que jamais Bonaparte ne s'aventurerait dans les voies étroites conduisant à la rue de la Victoire. Désireuse avant tout de plaire à celui qui détenait le pouvoir et dont la popularité faisait pressentir les très hautes destinées, M™* Montansier n'hésita pas à louer, à un prix insensé, la salle Favart que

rOpéra-Comique venait d'abandonner, et dont sa troupe, fort augmentée, prit possession le 17 janvier 1802.

Elle eut là le plaisir de recevoir maintes fois le couple Bonaparte, mais le très grand chagrin de faire rarement ses frais. En vain lutta-t-elle, aidée des 42,000 francs que le gouvernement lui avait alloués comme avances; il lui fallut, le 16 janvier 1803, abandonner la place en avouant un énorme passif.

Comme ses réclamations au sujet du Théâtre- National venaient d'aboutir, on ne voulut pas croire à ses embarras, et ses créanciers usèrent envers elle d'une rigueur extrême : ils la firent arrêter.

Conduite à la Préfecture, M™"^ Montansier y resta vingt jours, au bout desquels, pour être libre, elle aliéna les trois arcades du Palais- Royal qui lui restaient encore.

A peine était-elle remise de cette violente alerte qu'un malheur réel l'atteignit : Neuville mourut. Si blasée qu'elle fût sur les catastrophes, M"^'' Montansier retrouva des larmes pour pleurer le vieux camarade dont le dévouement étouffait constamment les scrupules. A chaque écart de sa maîtresse, Neuville avait fulminé, mais sa

colère était toujours tombée devant le repentir de celle qu'il aimait.

Avant qu'on clouât le cercueil, AI'"® Montansier fit découdre le drap qui enveloppait le corps de son mari et, découvrant sa tête dans un geste un peu théâtral :

— Neuville, dit-elle, adieu, ami chéri. Nous avons beaucoup souffert l'un par l'autre; pardonne-moi comme je te pardonne.

Puis, l'ayant embrassé, elle se retira en sanglotant.

Neuville fut enterré avec faste, au milieu de sympathies qui s'adressaient à son amie plutôt qu'à sa mémoire même.

Un long temps abattue, M™^ Montansier retrouva toute son énergie pour sauver de la mort l'entreprise qui portait son nom.

Le théâtre Montansier-Variétés faisait de si bonnes affaires que, jalouse, la Comédie-Française avait entamé contre lui une campagne tendant à le faire supprimer. Sans aller aussi loin, l'Empereur, circonvenu, enjoignit par décret aux administrateurs d'évacuer le Palais-Royal le !*"■ janvier 1807.

Indignée, M""" Montansier protesta et, par l'intermédiaire de l'Impératrice, obtint l'autorisation de réédifier son théâtre à une plus grande dis-

tance des Comédiens Français. Elle réunit alors la société des Cinq pour lui proposer la construction d'une salle boulevard Montmartre et, en attendant, une installation provisoire dans l'ancien théâtre de la Cité. Effrayés des dépenses, Foignet et Simon se retirèrent, mais la Montansier et Brunet prirent leurs places et les deux choses furent décidées.

Comme il en avait l'ordre, le théâtre Montansier joua pour la dernière fois au Palais-Royal le 31 décembre 1806. Ses adieux au public furent touchants. Désaugiers, Francis et Moreau avaient, pour la circonstance, composé une série de couplets rappelant chacun un rôle ou une pièce à succès; tous furent bissés par le public en larmes.

Il fallut de très grands efforts pour faire passer la Seine aux Parisiens, esclaves de leurs habitudes. On y parvint pourtant, et un simple vaudeville, la Famille des Innocents, réalisa dans la Cité des recettes étonnantes.

Le 24 juin 1807, la salle du boulevard Montmartre, construite en douze mois, fut inaugurée, sous le nom de Théâtre des Variétés, par le Panorama de Momiis, ingénieux vaudeville inventé pour prévenir le public du genre adopté par les administrateurs, et lui présenter en même temps

les acteurs dans les rôles qu'ils avaient le mieux réussis. Des mêmes auteurs que les couplets d'adieux, la pièce d'ouverture fut comme eux applaudie, et commença par un succès le répertoire auquel les Variétés ajoutent encore chaque année d'heureux titres.

Acrobates et poupées. — • La dernière entreprise de ^me Montansier. — Le Théâtre des Jeux-Forains. son histoire et son répertoire. — • Tardif amour. — On ferme. — Retraite définitive de M™*^ Montansier. — Singulière existence. — 1814. — L'enterrement de M"" Raucourt. — Placet à Louis XVIIL

— Chagrin suprême. — Mort de M""^ Montansier.

— Le billet de faire-part.

Indépendamment du cinquième qu'elle possédait dans l'administration des Variétés, M*"^ Montansier restait propriétaire de la petite salle du Palais-Royal. Elle obtint l'autorisation de l'exploiter, pourvu qu'elle n'y mît pas une troupe de comédiens. Elle loua, de 1807 à 18 10, à des faiseurs de tours, à des danseurs de corde; un de ces derniers, Ravel, fî.t courir là tout Paris. Puis l'Italien Alberico Francisque y montra les Pupi-N apolitani, poupées qui, adroitement ma-

nœuvrées, jouaient des tragédies, des comédies, des opéras et même des ballets-pantomimes. Des chiens savants leur succédèrent; enfin, en août 1810, un administrateur sérieux se présenta et, sous le nom de Jeux-Forains, ouvrit un vrai spectacle. Il avait droit de jouer, à l'aide de marionnettes, des scènes en vaudevilles, et d'y joindre des pièces à spectacle interprétées par des acteurs dont deux seulement pouvaient parler. Cette combinaison réussit au point que M""® Montansier crut adroit de se substituer à son locataire. Elle sortit du grenier les comédiens de bois du comte de Beaujolais, — comédiens qu'en 1785 elle avait essayé d'évincer au profit d'élèves dramatiques ou lyriques, — et, après les avoir habillés tout à neuf, leur adjoignit une nombreuse troupe d'adultes qu'elle mena vaillamment au combat.

On n'a jamais dressé le catalogue des pièces données aux Jeux-Forains; il sera à sa place dans les pages consacrées à l'entreprise dernière de notre héroïne.

Page 1