LE NAGEUR
Pour aller jusqu'à l'île où sont les fleurs géantes Et les cigognes d'or dans les arbustes nains, Où les magnolias ont l'air d'adolescentes, Où dans le port étroit dorment les brigantins,
J'ai nagé à travers les courants et les barres Enivré par l'écume et nourri par le sel ; L'épave m'a cogné, j'ai heurté des gabarres Et vu les cachalots jouer dans l'archipel.
La mousse et le lichen m'ont couvert d'une robe Le crabe m'a mordu, l'espadon m'a piqué. Suivi par les requins j'ai vu monter les aubes, De nacre et de corail j'étais le soir casqué.
JI3 LE VOYAGE FANTASTIQUE
J'ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes Et les forçats de loin m'ont lancé leur boulet. J'ai troué des typhons hauts comme des montagnes. Et les vents furieux m'ont donné des soufflets.
Quand j'ai passé le long de leurs coques énormes Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon. Empoignant les cheveux d'herbages équivoques J'ai saisi des noyés mangés par les poissons.
Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels Et les baleines du battement de leur queue M'ont projeté dans leur jet d'eau plein d'arc-en ciel
Mais toujours je fendais allègrement la lame, Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé, Et porté sur les flots par la force de l'âme L'infini de la mer me semblait sans danger.
Et lorsque j'émergeai couvert de coquillages Et d'algues et pareil à quelque crustacé Sur l'île merveilleuse et le divin rivage. Mon corps marin par l'air terrestre fut glacé.
LE NAGEUR. 3l3
Et mes yeux n'avaient vu jamais de paysage Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux. Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages Et leur exhalaison était un souffle affreux.
Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes Claquaient du bec, non loin d'un cratère fumant. Un soleil jaune ainsi qu'une horrible lanterne Se balançait sur des collines d'ossements.
Alors j'ai dit : J'ai fui les grottes et les criques Pour cela! Trahison de l'idéal humain!
J'aurais pu m'endormir sur les eaux magnétiques, Chevaucher l'hippocampe ainsi qu'un roi marin.
Que le poulpe m'aspire et le crabe me ronge! Je descends dans l'azur des abîmes profonds Pour dormir à jamais dans un linceul d'épongés Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...
Le lac miraculeux brillait dans les couloirs
De galets bleus et de rochers météoriques.
Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir
Et je suis descendu dans l'abîme conique.
Des gerbes de mica jaillissaient par milliers, Près de moi s'éployaient des arbres de porphyre, Le soufre et le salpêtre humectaient l'escalier, Je voyais aux parois des laves froides luire.
Et tout au fond du gouffre, au cœur des minéraux, Parmi les champs de houille et les forêts de schiste, Sous l'ardoise pareille à d'aveugles vitraux, La porte d'or massif était splendide et triste.
3i8 LA DESCENTE AU PARADIS.
Elle tourna pour moi silencieusement.
Je me remémorai le regard de ma mère.
Je vis les rochers noirs et leurs entassements Et quittai le chaos fraternel de la terre.
— Que d'azur 1 j'en étais entièrement baigné. C'était un printemps clair, éternel, immuable, De parterres taillés, de sources ineffables Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.
Et les roses semblaient des citrouilles parfaites Par la dimension et l'absence d'éclat Et le parfum de ces énormes cassolettes Était comme un parfum de tisane et d'orgeat.
Les bienheureux marchaient en mornes théories, La vierge sans désir baissant encor les yeux, L'épouse vertueuse avec sa peau jaunie Et l'enfant nouveau-né dont le corps est glaireux.
Et je pus contempler leur laideur étonnante. Ils n'étaient éclairés par aucun sentiment. Quelques femmes montraient des poitrines pendantes. Les groupes se croisaient géométriquement.
Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie, Avec afiection et se tenant les mains.
Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.
« Quoi, pas même une femme et pas même une vierge, Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs. Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair
Pas même un chérubin, qui par sa grâce double. Son torse féminin, ses hanches d'Adonis, Rappelle le péché délectable et son trouble Et ses remords autant que l'amour infinis.
N'est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre Sont rougeâtres avec d'émeraudes lueurs.
Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre, Tordant avec orgueil leur corps plein d'impudeur? »
Alors je me souvins des mortes admirables,
Et des chers compagnons que j'avais tant pleures,
C'étaient des désireux et des insatiables,
Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.
Et je les vis... Leurs yeux, leur forme et leur image, Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir ! Une béatitude emplissait leur visage, C'était là la splendeur peut-être de mourir.
Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres Que l'on voit dans les lits, déjà décomposés. De leur morne bonheur ils étaient les esclaves. Ils ne possédaient plus le secret du baiser.
Ils avaient oublié l'amère connaissance.
Ils n'avaient plus au front le sceau de la douleur, Ils n'avaient plus au cœur le mal de l'espérance, Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.
Et j 'ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre Vers l'obscur escalier où le salpêtre luit, Et j'ai baisé l'ardoise et caressé le soufre Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.
Et j'ai crié : « Seigneur, ton amour est sans charme ! La souffrance est trop belle, on ne peut l'oublier. Si la vertu de Dieu ne peut verser des larmes. Je préfère le mal qui connaît la pitié.
LA DESCENTE AU P A B A I> I S . .> 2 i
Je crache sur tes lis et vomis sur tes palmes. Ta clarté n'est pas faîte avec du vrai soleil. A tes rêves trop bleus dans tes jardins trop calmes Je préfère le cauchemar de mes sommeils.
Je préfère la chambre étroite où je me couche
Avec le linge impur et les bouquets flétris,
La triste odeur des corps, le goût humain des bouillies.
Mon paradis mauvais plein d'ombres et de cris.
Je préfère la femme au regard immodeste, Les peines de mes soirs, le plaisir déchirant. Le fumier familier où croît l'arbre terrestre Et le vice fécond qui m'a fait le cœur grand. »
Pages.
Lk Jardin maudit ï
Épigraphe 7
Combat de femmes 1 1
Le Jeune Homme aux citrons. lo
La première Nuit au couvent iO
Le Médecin avorteur 23
La Baleine en rut ^4
L'Ane à cornes au Palais 27
Le CUâtiment du luxurieux 29
L'Ane à cornes sur la tour 02
Le Bal fantastique 34
Les Éphèbes et la Femme hydropique 87
La Prière du soir "^9
Visite matinale ^^
La Princesse et les laquais 45
Le Sérail mort ^^
3a4 TABLE.
Pages.
I,a Cathédrale furieuse 5o
Les Chambres de l'hôtel 53
L'Après-midi du faune 55
Plaisirs du sultan 58
L'Esprit de la mer. 6o
Femme à la panthère 63
La Bouchère nue 65
La Fille du sultan 67
Les Castrats 69
Le Bain rouge 71
La Chamhre de Barbe-Bleue 78
La Maison des adolescentes 76
L'Incube et la Vierge 78
Le Page aux gants mauves 83
La Tristesse du nain chinois 84
Le Parc masqué 87
Les Gladiateurs aveugles , 89
Les Voluptueux 9^
Le dernier spasme 9^
La Messe de l'âne à cornes 9*^
Le long du Port vieux io3
L'Enfant mort io5
L'Arbre de chair 108
L'Orgie pauvre iio
TABLE. 3a5
Page*.
Je voudrais bien entrer H2
La Jeune Fille au lupanar n4
Le Secret perdu . ii8
Les Dieux sur les quais 120
La Treizième Année 124
La Complainte de l'hôpital ia6
Le Voile froissé 129
Le Café-Concert maudit i3i
La Tresse coupée i34
La Foire folle i36
Les Nocturnes iSg
Viol de Fille i4i
La Petite Danseuse i44
Le Corbillard infatigable i46
Complainte de l'homme qui s'est perdu i49
Si petite est la chambre i55
La Silencieuse 167
Que la soirée est belle 169
Le Visage enfantin 161
Le Vase imparfait i63
J'entr'ouvris doucement i65
L'Amitié et le Baiser 167
Tigresse aux ongles peints 169
Le Collier de turquoises 171
Pages.
Baisers morts 173
L'Envoûtement 176
La Bête 177
Elle sentait le thym. 179
Le Miroir ovale. 181
Ote tes vêtements i83
Le Passage de la belle heure i85
Celui-là, jamais plus 187
Le Fantôme 189
Le Compagnon. 191
Femme aux bijoux igS
L'Ame des pavots morts 196
L'Inconnu familier 200
LE SPECTRE DES SOUVENIRS
Le Présent subtil 2o5
Le Souvenir caricatural 307
Les Absents sont des morts 310
Le vieil Hôtel. 313
La Solitude des femmes 3i5
Le Nom à voix basse 319
Tristesse d'Olympio 320
L'Embaumeuse 322