‹ La montée aux enfers; poésiesChapitre 137 sur 138 · LE NAGEUR · texte numérisé non relu

LE NAGEUR

Pour aller jusqu'à l'île où sont les fleurs géantes Et les cigognes d'or dans les arbustes nains, Où les magnolias ont l'air d'adolescentes, Où dans le port étroit dorment les brigantins,

J'ai nagé à travers les courants et les barres Enivré par l'écume et nourri par le sel ; L'épave m'a cogné, j'ai heurté des gabarres Et vu les cachalots jouer dans l'archipel.

La mousse et le lichen m'ont couvert d'une robe Le crabe m'a mordu, l'espadon m'a piqué. Suivi par les requins j'ai vu monter les aubes, De nacre et de corail j'étais le soir casqué.

JI3 LE VOYAGE FANTASTIQUE

J'ai frôlé des pontons qui servaient à des bagnes Et les forçats de loin m'ont lancé leur boulet. J'ai troué des typhons hauts comme des montagnes. Et les vents furieux m'ont donné des soufflets.

Quand j'ai passé le long de leurs coques énormes Les vaisseaux de haut bord ont tiré le canon. Empoignant les cheveux d'herbages équivoques J'ai saisi des noyés mangés par les poissons.

Je me suis débattu parmi les pieuvres bleues Qui me fixaient avec mille yeux surnaturels Et les baleines du battement de leur queue M'ont projeté dans leur jet d'eau plein d'arc-en ciel

Mais toujours je fendais allègrement la lame, Sûr que je ne serais ni noyé, ni mangé, Et porté sur les flots par la force de l'âme L'infini de la mer me semblait sans danger.

Et lorsque j'émergeai couvert de coquillages Et d'algues et pareil à quelque crustacé Sur l'île merveilleuse et le divin rivage. Mon corps marin par l'air terrestre fut glacé.

LE NAGEUR. 3l3

Et mes yeux n'avaient vu jamais de paysage Plus désolé. Le sol était pauvre et crayeux. Les grandes fleurs semblaient faites de cartilages Et leur exhalaison était un souffle affreux.

Des squelettes de pélicans sur des eaux ternes Claquaient du bec, non loin d'un cratère fumant. Un soleil jaune ainsi qu'une horrible lanterne Se balançait sur des collines d'ossements.

Alors j'ai dit : J'ai fui les grottes et les criques Pour cela! Trahison de l'idéal humain!

J'aurais pu m'endormir sur les eaux magnétiques, Chevaucher l'hippocampe ainsi qu'un roi marin.

Que le poulpe m'aspire et le crabe me ronge! Je descends dans l'azur des abîmes profonds Pour dormir à jamais dans un linceul d'épongés Auprès de la méduse aveugle des bas-fonds...

Le lac miraculeux brillait dans les couloirs

De galets bleus et de rochers météoriques.

Des monts de fin du monde au loin fermaient le soir

Et je suis descendu dans l'abîme conique.

Des gerbes de mica jaillissaient par milliers, Près de moi s'éployaient des arbres de porphyre, Le soufre et le salpêtre humectaient l'escalier, Je voyais aux parois des laves froides luire.

Et tout au fond du gouffre, au cœur des minéraux, Parmi les champs de houille et les forêts de schiste, Sous l'ardoise pareille à d'aveugles vitraux, La porte d'or massif était splendide et triste.

3i8 LA DESCENTE AU PARADIS.

Elle tourna pour moi silencieusement.

Je me remémorai le regard de ma mère.

Je vis les rochers noirs et leurs entassements Et quittai le chaos fraternel de la terre.

— Que d'azur 1 j'en étais entièrement baigné. C'était un printemps clair, éternel, immuable, De parterres taillés, de sources ineffables Et tout était choisi, sans défaut, ordonné.

Et les roses semblaient des citrouilles parfaites Par la dimension et l'absence d'éclat Et le parfum de ces énormes cassolettes Était comme un parfum de tisane et d'orgeat.

Les bienheureux marchaient en mornes théories, La vierge sans désir baissant encor les yeux, L'épouse vertueuse avec sa peau jaunie Et l'enfant nouveau-né dont le corps est glaireux.

Et je pus contempler leur laideur étonnante. Ils n'étaient éclairés par aucun sentiment. Quelques femmes montraient des poitrines pendantes. Les groupes se croisaient géométriquement.

Ils goûtaient, sans regret des choses de la vie, Avec afiection et se tenant les mains.

Aux bords des purs ruisseaux et des calmes prairies Les plaisirs innocents et les bonheurs divins.

« Quoi, pas même une femme et pas même une vierge, Ai-je dit, qui malgré les azurs bleus trop clairs. Parmi ces corps pétris dans la pâte des cierges Ne sente le plaisir lui tourmenter la chair

Pas même un chérubin, qui par sa grâce double. Son torse féminin, ses hanches d'Adonis, Rappelle le péché délectable et son trouble Et ses remords autant que l'amour infinis.

N'est-il pas quelque coin où des fleurs en désordre Sont rougeâtres avec d'émeraudes lueurs.

Ou des femmes aux bras mêlés jouent à se mordre, Tordant avec orgueil leur corps plein d'impudeur? »

Alors je me souvins des mortes admirables,

Et des chers compagnons que j'avais tant pleures,

C'étaient des désireux et des insatiables,

Au cœur toujours ouvert et toujours déchiré.

Et je les vis... Leurs yeux, leur forme et leur image, Mais ils avaient perdu ta lampe, ô souvenir ! Une béatitude emplissait leur visage, C'était là la splendeur peut-être de mourir.

Mais ils étaient pour moi plus morts que les cadavres Que l'on voit dans les lits, déjà décomposés. De leur morne bonheur ils étaient les esclaves. Ils ne possédaient plus le secret du baiser.

Ils avaient oublié l'amère connaissance.

Ils n'avaient plus au front le sceau de la douleur, Ils n'avaient plus au cœur le mal de l'espérance, Jamais plus de leurs yeux ne couleraient des pleurs.

Et j 'ai fui vers la porte ouverte sur le gouffre Vers l'obscur escalier où le salpêtre luit, Et j'ai baisé l'ardoise et caressé le soufre Et joui des clartés qui tombaient de la nuit.

Et j'ai crié : « Seigneur, ton amour est sans charme ! La souffrance est trop belle, on ne peut l'oublier. Si la vertu de Dieu ne peut verser des larmes. Je préfère le mal qui connaît la pitié.

LA DESCENTE AU P A B A I> I S . .> 2 i

Je crache sur tes lis et vomis sur tes palmes. Ta clarté n'est pas faîte avec du vrai soleil. A tes rêves trop bleus dans tes jardins trop calmes Je préfère le cauchemar de mes sommeils.

Je préfère la chambre étroite où je me couche

Avec le linge impur et les bouquets flétris,

La triste odeur des corps, le goût humain des bouillies.

Mon paradis mauvais plein d'ombres et de cris.

Je préfère la femme au regard immodeste, Les peines de mes soirs, le plaisir déchirant. Le fumier familier où croît l'arbre terrestre Et le vice fécond qui m'a fait le cœur grand. »

Pages.

Lk Jardin maudit ï

Épigraphe 7

Combat de femmes 1 1

Le Jeune Homme aux citrons. lo

La première Nuit au couvent iO

Le Médecin avorteur 23

La Baleine en rut ^4

L'Ane à cornes au Palais 27

Le CUâtiment du luxurieux 29

L'Ane à cornes sur la tour 02

Le Bal fantastique 34

Les Éphèbes et la Femme hydropique 87

La Prière du soir "^9

Visite matinale ^^

La Princesse et les laquais 45

Le Sérail mort ^^

3a4 TABLE.

Pages.

I,a Cathédrale furieuse 5o

Les Chambres de l'hôtel 53

L'Après-midi du faune 55

Plaisirs du sultan 58

L'Esprit de la mer. 6o

Femme à la panthère 63

La Bouchère nue 65

La Fille du sultan 67

Les Castrats 69

Le Bain rouge 71

La Chamhre de Barbe-Bleue 78

La Maison des adolescentes 76

L'Incube et la Vierge 78

Le Page aux gants mauves 83

La Tristesse du nain chinois 84

Le Parc masqué 87

Les Gladiateurs aveugles , 89

Les Voluptueux 9^

Le dernier spasme 9^

La Messe de l'âne à cornes 9*^

Le long du Port vieux io3

L'Enfant mort io5

L'Arbre de chair 108

L'Orgie pauvre iio

TABLE. 3a5

Page*.

Je voudrais bien entrer H2

La Jeune Fille au lupanar n4

Le Secret perdu . ii8

Les Dieux sur les quais 120

La Treizième Année 124

La Complainte de l'hôpital ia6

Le Voile froissé 129

Le Café-Concert maudit i3i

La Tresse coupée i34

La Foire folle i36

Les Nocturnes iSg

Viol de Fille i4i

La Petite Danseuse i44

Le Corbillard infatigable i46

Complainte de l'homme qui s'est perdu i49

Si petite est la chambre i55

La Silencieuse 167

Que la soirée est belle 169

Le Visage enfantin 161

Le Vase imparfait i63

J'entr'ouvris doucement i65

L'Amitié et le Baiser 167

Tigresse aux ongles peints 169

Le Collier de turquoises 171

Pages.

Baisers morts 173

L'Envoûtement 176

La Bête 177

Elle sentait le thym. 179

Le Miroir ovale. 181

Ote tes vêtements i83

Le Passage de la belle heure i85

Celui-là, jamais plus 187

Le Fantôme 189

Le Compagnon. 191

Femme aux bijoux igS

L'Ame des pavots morts 196

L'Inconnu familier 200

LE SPECTRE DES SOUVENIRS

Le Présent subtil 2o5

Le Souvenir caricatural 307

Les Absents sont des morts 310

Le vieil Hôtel. 313

La Solitude des femmes 3i5

Le Nom à voix basse 319

Tristesse d'Olympio 320

L'Embaumeuse 322

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