‹ La Montespan: drame en trois actesChapitre 16 sur 19 · LE ROI, M- DE MONTESPAN, MARIE-AUBE · texte numérisé non relu

LE ROI, M- DE MONTESPAN, MARIE-AUBE

Marie-Aube.

Epargnez-nous !

Le Roi.

Ma fille !

(Jl va vers elle.)

Marie-Aube (saisissant la main du Roi).

Que vous ai-je fait? Vous me détestez ! Vous voulez me perdre!

Le Roi.

L'innocente enfant!... Voilà votre victime, madame.

M™o DE MONTESPAN.

C'est vous qui la frappez.

Le Roi. /

Allons, ne pleurez pas, ma fille. Qu'est-ce que vous avez ? Vous avez mal entendu. Vous êtes punie de votre curiosité. Comment étes-vous entrée ici ?

Marie-Aube.

Ah ! sire, je savais que vous étiez irrités l'un contre Tau-' tre, j'avais peur de votre colère. Pardonnez-vous, je vous en prie.

Lb Roi..

Ce n'est pas votre affaire. Rentrez chez vous, mademoiselle. Votre place n'est point ici.

Marie-Aube.

Ne me chassez pas! Où irai-je, si vous me repoussez? Je n'ai de place nulle part qu'entre vos bras. Je n'ai pas d'autre famille, point d'amis, je n'ai que vous, je vous aime tous deux. Si vous êtes ennemis, vous me déchirez, je ne puis plus vivre î

Vous avez entendu des choses que vous ne deviez jamais connaître. J'aurais voulu vous les êpargner.Puisque le mal est fait, tâchez de l'oublier et croyez que votre pète vous aime.

84 LA MOIVTESPAN

Mmo DE MONTESPAN.

Il est mieux que vous ayez entendu, il ne sert à rien de s'entourer de mensonges. Cela n'est bon qu'à faire des victimes. Mieux vaut se déchirer le cœur et voir le monde comme il est : la bassesse des hommes, la férocité de la vie. Regardez-nous, méprisez-nous, et tâchez de vivre et de valoir mieux.

Le Ro|.

Eh I madame, vous la tuez !

Marie-Aube.

Ah I pourquoi m'avez-vous fait vivre alors, si la vie est ainsi? Je ne suis pas assez forte. Vous aimez tant la lutte, que vous trouvez une saveur même dans la haine et le mépris. Mais moi, ils m'accablent J^ai besoin d'aimer, de respecter... et je ne peux plus, je ne peux plus ! Pourquoi m'avoir fait vivre dans cette vie pour qui je ne suis pas faite? Ah ! Sire, quel présent funeste vous m'avez fait du jour! Et vous aussi, madame! Pourquoi vous êtes- vous aimés 1 Est^il juste que pour votre amusement et pour votre ambition, vous m'ayez condamnée à celte douleur? (Elle pleure aux pieds du Roi. Le Roi et M^^ de Montespan se tiennent un instant muets et accablés, M^^ de Montespan se penche près de Marie^Aube, pour la consoler, Marie-Aube à genoux se cache la figure dans la robe de sa mère, sans quitter la main du Roi, qui la regarde avec pitié.)

Le Roi.

Que voulez-vous que je fasse, ma fille?

Pardonnez!

■-.V. .-.,..<, t. s.-,^^\.'^.-^fi,*:;^TTr7!rT^^!1^

Le Roi.

Il ne s'agit pas de moi seulement. Vous ignorez heureusement ce qui s'est passé.

Marie-Aube.

.Si, je sais...

Le Roi.

Vous savez ce que votre mère a fait ?

Marie-Aube (troublée).

Non, sire, je me trompe, je ne sais pas, je ne sais rien..*. (M"^^ de Montespan s'écarte instinctmement de sa fille,) ,

Le Roi.

Je puis sacrifier mes ressentiments. Je ne puis sacrifier la justice.

Marie-Aube.

Prononcez à sa place !

Le Roi.

Eh bien, pour vous, ma fille, je consens à soustraire la coupable à ses juges; mais il faut qu'elle se châtie ellemême, qu'elle quitte sur-le-champ la cour, qu'elle se i-etire au couvent.

Marie-Aube (avec empressement).

Ah! sire, n'est-ce que cela? Et vous lui pardonnerez, si elle vous obéit?

Le Roi.

Peut-être, un jour, nous verrons.

Marie-Aube.

Elle le fera, sire. Elle me Ta promis.

Le Roi.

Vous avez promis à votre fille, madame ?

Marie-Aube.

D'elle-même, elle voulait partir, N'est-ce pas, madame, vous me l'avez dit ?

M™® DE MONTESPAN

Il est vrai, j'avais promis à cette enfant : cette nuit, j'avais décidé de partir; mais je voulais le faire librement, la tête haute, par ma volonté et non la vôtre. Aujourd'hui, tout a changé, vous me chassez ; je ne puis m'avilir à cette basse soumission. Je reste.

Le Roi.

Alors, que la justice vous prenne !

Mme OB MONTESPAN.

Qu'elle me prenne I Elle entendra d'étranges révélations.

Votre âme est-elle endurcie à toute honte ?

Mm» DE MONTESPAN.

La pire honte est celle du chien qui rampe sous les coups.

Marie- Aube.

Ma mère, ayez pitié de nous et de vous !

Mme DE MONTESPAN.

Ne me regarde pas, toi, avec ces yeux lamentables, qui me poursuivent comme un remords !

Marie-Aube.

Vous m'avez promis ! Vous m'avez donné votre parole, madame. Voulez- vous que je ne croie plus en vous? Oh! je ne le pourrais point. Je meurs, si vous aussi, vous m'avez trompée,

Tais-toi, ne me demande rien: je ne pourrais te refuser. Ne te fais point la complice de mes ennemis !

Marie-Aube,

Je vous en prie, je le veux, il le faut I...

M^* de Montespan (au Roi).

Vous l'emportez. Cette innocente se fait l'instrument de votre despotisme. Je ne puis résister à son regard triste et tendre. Je pars si elle le veut, si vous dites un mot. Prenez garde, ne le dites point ; pour la dernière fois, je vous avertis. Ne me poussez point à bout ! L'abîme est proche.

Le Roi (durement).

Vous irez dans vos terres ; vous n'en sortirez point, dans un rayon de dix lieues. Vous ne verrez plus vos enfants, si ce n'est, par dernière indulgence, Mademoiselle de Blois, qui aura la permission de vous visiter quinze jours par an. Vous resterez là jusqu'à votre mort, priant et implorant la miséricorde de Dieu.

Marie-Aube.

Sire!...

Le Roi.

C'est mon arrêt.

U^Q DE Montespau

Que le Destin s'accomplisse !

88 LA MONTEÇPÂN

Marie-Aube.

Sire, ne lui direz-vous pa& au moins une parole affectueuse avant son départ ?

Le Rot.

Je n'ai plus pour elle ni affection, ni haine, je ne demande qu'à oublier cette femme, je l'efface de moi.

M^no DE MONTESPAN.

Mon amour est comme la tunique de Nessus : on ne Tarrache de soi, qu'en se déchirant soi-même.

Le Roi {hausse les épaules).

Adieu, madame.

{Il lui tourne le dos, va machinalement à la petite table^ et se verse un verre de vin. M^^ de Montespan le regarde; ses yeux ne peuvent cacher leur flamme, Marie-Aube en est frappée; . elle suit le regard de sa mère, voit le Roi, le verre qu'il tient, regarde encore M^^ de Montespan. Elle ouvre la bouche, fait un mouvement vers M^^ de Montespan, veut parler^ puis se décide et va rapidement vers le Roi.)

Sire, donnez-moi à boire.

Le Roi (lui tendant son verre).

Prenez, ma fille.

(M^^ de Montespan, saisie d'horreur, retient à peine un cri, s'approche précipitamment de sa fille et lui prend la main,)

Mine DE Montespan.

Ne buvez pas !

(Marie-Aube la regarde sans parler, J

LA MOKTESPAN 89

Le Roi.

Pourquoi? Elle tremble; ces émotions Pont brisée. Cela lui fera du bien.

(Marie-Aube porte le verre à ses lèvres. M^^ de Montespan,

après une seconde d'^hésitation, s'' élance et lui arrache le

verre, quelle vide d'un trait.)

M"^ô DE MONTESPAN.

Non!

Marie-Aube.

Qu'avez-vous fait? — Ce n'est pas... ce n'est pas?...

Mmo DE MONTESPAN.

Ne craignez point. J'ai vu ce que vous pensiez. Pauvre petite, je vous ai comprise.

Oh! pardon ! pardon !...

Mme DE MONTESPAN.

Vous ne pouviez supporter de me mépriser, n'est-ce pas?

Marie- Aube.

J'ai besoin de vous estimer pour vivre, de garder ma foi en vous.

Mme DE MONTESPAN.

Merci. Ne la perdez point, quoi qu'il arrive.

Le Roi.

Que veut dire cette scène?

Mmo DE MoNTESPAN.

Tout s'unit pour ma défaite. Dieu me frappe : c'est bien.

Je suis sauvée I Je sors de l'oupagan qui m'emportait. Oh ! Dieu ! comment ai-je fait pour m'arracher à son étreinte ? J'ai besoin de sentir que c'est irrévocable, — oui, irrévocable, — afin de me rassurer. Si ce n'était pas fait, je crois que je ne le referais point. — C'est fait. Rien au monde n'y changerait plus rien. — A quel enfer j'échappe I II s'en est fallu de si peu que je ne la sacrifie, elle aussi, à ma rage ! — Respire, mon cœur I Les monstres qui grondent dans ce sein s'agitent en ce moment dans les convulsions de la mort. Moi, moi, je les ai frappés. Je sens une âpre joie à m'ôtre délivrée moi-même, de ces mains. — Moi ? si peu moi ! — ma raison, ne t'enorgueillis point ! Ce n'est pas toi qui m'as sauvée. Raison si claire, si lucide, imbécile Raison, qui vois tout et ne peux rien, tu n'es rien sans le Destin ! — Allons, ne me méprisez pas I Vous voyez bien que c'est Lui qui fait tout, que je suis sa victime... Ah I Vous qui croyez

conduire le monde I...

fJSlle chancelle,)

Marie-Aube.

Ah ! je le savais bien !...

(Elle soutient sa mère en pleurant.)

Le Roi.

Mais qu'est-ce donc ?

Marie-Aube.

Ah I sire, ne voyez- vous pas qu'elle meurt?

Le Roi.

Elle meurt? — Dieu ! — Mais alors, ce verre, ce vin I... C'était donc moi qu'on voulait ?... Moi I — Grand Dieu I tu m'as sauvé !

(Il s'agenouille sur son prie-Dieu, devant le tableau du Cruci-

fîment.)

iir

Mmo DE MoNTBSPAN (amèrement).

Regardez-le, ma fille: en ce moment même, il ne pense qu'à lui.

Marie- Aube (hors d'elle).

Au secours!...

M*»» DE Montespan.

Paix, il n'est plus de secours.

Le Roi (à Marie-Auhe).

Taisez-vous, infortunée, n'appelez point !...

Marie-Aube (désespérée).

Elle se meurt. Au secours!...

Le Roi.

Taisez-vous ! Je le veux.

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