‹ La MontespanChapitre 3 sur 20 · SCÈNE III M- DE MONTESPAN, LA VOISIN · texte numérisé non relu

SCÈNE III M- DE MONTESPAN, LA VOISIN

M"** DE MoNTESPAN fse dressc sur son lit et appelle).

Voisin !

La Voisin (sort de V encoignure du lit, à l'ombre duquel elle était cachée).

Ma fille ?

Tu étais là? Tu Tas entendue ? Il me trompe ! Il aime une autre. Une autre a pris ma place. Il fait ù d'autres largesse de ce qui est mon bien. Voilà donc pourquoi il n'est pas encore venu aujourd'hui ! Il m'échappe. Une rivale me l'enlève... Cela ne se peut, ce n'est point vrai ! C'est une invention de cette menteuse. Cette idiote malfaisante a imaginé ce conte, cette histoire de collier afin de me torturer !

La Voisin.

Elle a dit vrai. Vous avez une rivale.

Balourde ! tu le savais, et tu ne me disais rien !

La Voisin.

Une injure de plus, et je pars.

M™' DE MONTESPAN

Reste ! — Ah ! comme tu abuses de ce que j'ai besoin de toi ! — Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? Qui est cette femme ?

Je puis donner aux autres les moyens de prévoir et de faire leur destin ; je n'ai pas le droit de le faire à leur place.

M™* DE MONTESPAN

Eh ! que m'as-tu donné? J'ai cru en toi, je me suis soumise à toi, j'ai bu tes philtres, récité tes prières, porté tes amulettes. Chaque jour, pour t'obéir, je marche au bord de la mort éternelle. Et pourquoi ? Pour en arriver là !

La Voisin.

De quoi vous plaignez-vous? Voici quinze ans que, grâce à moi, vous gardez un cœur, que jusqu'ici rien n'avait pu enchaîner.

Mais au prix de quelles luttes ! Pas une heure de repos. Un combat tous les jours renouvelé. Et dès que mes yeux écrasés de sommeil se ferment malgré moi, ce cœur incertain se dérobe et me fuit. Quelle fatigue ! Dois-je être reconnaissante de cette conquête heure par heure, où tout est à recommencer toujours ?

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La Voisin.

Je ne vous ai point trompée. Vous avez les succès auxquels vous avez droit. Les moyens dont vous usez ne peuvent vous donner que des victoires passagères. D'autres plus vigoureux vous devaient assurer le triomphe décisif. Vous avez reculé. Vous seule êtes cause de ce que vous me reprochez.

Que pouvais-je faire de plus ?

La Voisin

Vous le savez.

Tais-toi !

La Voisin.

Vous savez bien ce dont je vous ai parlé. C'est si peu de chose, pourtant : quelques cérémonies, une messe...

M™* DE MONTESPAN

Oui, la messe, la messe noire... Tais-toi ! Je t'ai défendu de m'en reparler !

La Voisin.

Le grand-père du Roi disait que Paris valait bien une messe.

Oui, mais quelle messe !

La Voisin.

Vous avez consenti à vous servir du Maître; mais vous retirez d'une main ce que vous donnez de l'autre. Ne vous étonnez point qu'il agisse de même. Pour être sûr de Lui, Il doit être sûr de vous.

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Lui refiisé-je rien de moi ? Mon âme est sienne ; mais qu'il ne me demande point de m'abaisser à ces immondes pratiques !

De quoi s'agit-il ? Quelques gestes. Pas un mot. Fermez les yeux, et livrez votre corps.

M™^ DE MonTESPAJi (les yeux fixes).

Nue, couchée sur l'autel, la tête et les jambes pendantes, — sur mon corps, les regards et les mains d'un prêtre vicieux, — sur mon ventre sacrilège, la croix du Seigneur, et le calice sacré, le calice rouge du sang d'un enfant innocent !.. — Non, non ! Ote-toi d'ici !

La Voisin.

Qu'est-ce que cela au prix de ce que vous voulez ? Il se fonde à peu de frais, le pouvoir qui n'exige que le sang d'un innocent.

Mon cœur se soulève. Je ne veux pas, je ne puis pas m'humilier.

La Voisin (âprement).

Vous qui croyez connaître toutes les voluptés, vous ne connaissez pas la plus puissante de toutes, celle de se dégrader. Le troupeau humain est parqué entre deux étroites limites: celle du bien, celle du mal. 11 lui est interdit d'aller, ni plus haut, ni plus bas. Un petit nombre seuls osent franchir les barrières ; et la gloire est plus grande à passer celle du mal ; car cela est plus défendu. Briser ses chaînes, s'arracher au carcan de la morale humaine, souffleter sa conscience, s'avilir,... c'est une amère joie pour ceux qui sont

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grands et qui dominent le monde. Ce n'est rien de mépriser les autres : il faut aussi se mépriser soi-même. Quelle âpr jouissance de fouler aux pieds l'œuvre de Dieu, de salir son image, de s'abaisser, de s'abaisser plus bas! Alors on devient semblable à l'Autre, à Celui qui rit dans la douleur, et qu s'enorgueillit dans l'abjection, au Maître qui tient dans ses mains toute la puissance du monde, non afin d'en user, mais afm de la détruire l

Je ne puis. La maladie a brisé mon cœur. Il est trop faible pour supporter tes sauvages ardeurs. Ah ! Voisin ! Songe qu'il suffirait d'un instant d'imprudence pour me perdre à jamais !

La Voisin.

Un instant suffît aussi, si vous n'agissez point, pour ruiner votre pouvoir. Osez !

M""* DE MoNTESPAN (sèchement).

Je ne veux point. — (La Voisin fait mine de s'éloigner. — Suppliante). — Ne te fâche pas, Voisin, ne m'abandonne pas! Je suis fatiguée, usée, rongée par la fièvre. Je ne puis penser. Epargne-moi ! Plus tard!... Maintenant, il faut que je dorme. Je veux guérir, guérir... (La Voisin va sortir. M'^^ de Montespan la rappelle.)

M"" DE Montespan.

Attends. Disons ensemble la prière.

La Voisin revient, s'agenouille près du lit. M'^* de Montespan, assise sur le lit, dit la prière avec une exaltation contenue).

M""» DE Montespan.

« Je demande l'amour du Roi : qu'il me soit continué. Que

nulle autre n'entre dans son lit. Que mes rivales meurent. Que la race de la Reine s'éteigne sans enfants ; que mes enfants prennent leurs places dans leurs honneurs et dans le trône. Que je sois toute puissante aux conseils du Roi; que ma volonté soit la sienne ; que mes créatures soient les siennes ; et que ma gloire redoublant plus que par le passé, la Reine étant répudiée, je puisse épouser le Roi. »

(Silence.) (La Voisin reste un moment encore agenouillée, tandis que M"^* de Montespan, muette, semble attachée opiniâtrement à sa pensée. — La Voisin se lève, arrange les oreillers de i/°" de Montespan qui se recouche' elle baisse les rideaux et sort. — M'"" de Montespan, immobile, les yeux fermés, semble dormir.)

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