‹ La morale chez les ChinoisChapitre 21 sur 23 · ART DRAMATIQUE · texte numérisé non relu

ART DRAMATIQUE

Les Chinois ont un goût prononcé pour l’art dramatique ; ils l’appellent : la joie de la paix et de la prospérité ; mais quoique leurs pièces ne manquent pas d’un certain mérite littéraire, elles ne sont pas interprétées par des artistes dignes de ce nom. Les entrepreneurs de théâtres ambulants achètent des enfants d’esclaves et les élèvent pour cette profesion généralement peu estimée. « L’art dramatique, dit M. E. Biot, est encore en enfance ; peut-être cette imperfection tient-elle en grande partie à la condition dégradée des acteurs chinois, qui ne sont à peu près que des valets aux gages d’un entrepreneur et qui doivent presque toujours s’adresser à une multitude ignorante pour gagner leur misérable vie. »

L’n grand nombre de circonstances servent de prétexte aux représentations dramatiques : une promotion de mandarin, une heureuse moisson, un danger évité, un temps prolongé de sécheresse ou de pluie, un évènement heureux ou malheureux. Souvent des chefs de district se rassemblent et se cotisent, afin d’y attirer des comédiens pour plusieurs jours- Un simple particulier même, voulant se faire bien voir de ses concitoyens, leur procure ce plaisir à ses frais.

La littérature dramatique proprement dite ne

date que de la dynastie des Thang au huitième siècle de notre ère. Auparavant, on n’exécutait que des pantomimes, des danses ; mais la vie désordonnée des saltimbanques les fit souvent proscrire. Tching-tliang, fondateur de la dynastie des Chang dans le dix-septième siècle avant Jésus-Christ, les défendit. Dans le huitième siècle, l’empereur Sieouen-wang, de la dynastie de Tcheou , reçut des remontrances au sujet de la présence d’histrions à sa cour.

On parle même d’un empereur qui fut privé des honneurs funèbres pour avoir trop recherché ce plaisir. (1) Enfin, nous avons vu Khoung-tseu ordonnant de trancher la tête à des histrions qui avaient fait exécuter des danses indécentes devant deux rois.

Les premières pièces de théâtre ne datent que du huitième siècle de notre ère, depuis lors, beaucoup d’auteurs se mirent à l’œuvre, et le nombre des comédies et des drames est devenu incalculable. (2)

Ces pièces ont généralement un but d’enseignement moral, et le code chinois lui-même déclare qu’elles doivent représenter des hommes sages, des femmes chastes et des enfants âffectueux, afin d’inspirer aux spectateurs le goût et la pratique des mêmes vertus. De là ce personnage qui, comme le chœur du théâtre grec, tout en restant mêlé à l’action générale, est comme un intermédiaire entre l’auteur et l’auditoire, et débite de temps en temps des tirades pompeuses où il invo-

(1) Mémoire sur les Chinois, t. vin, p. 228.

(2) Voir l« théâtre Chinois, par Bazin, 2 v. ia-8*.

que la tradition et cite des maximes connues.

Le code pénal défend de représenter des empereurs et des impératrices, des princes, des ministres et des généraux des premiers âges. Mais, cette loi n’a pas été rigoureusement observée ; on représente souvent des généraux et des ministres.

Les juges surtout y apparaissent sous un fort mauvais jour : on les montre se laissant corrompre par des présents, condamnant et faisant exécuter des innocents, ou absolvant des coupables.

Bien que le châtiment du crime soit toujours le dénouement de la pièce, les auteurs mettent trop d’espaceentre l’un et l’autre ; et c’est souvent le fils de la victime qui, parvenu au faîte des honneurs, accomplit cette réparation. Ainsi, dans le drame intitulé Ho-lang-tan , une courtisane s’empare tellement de l’esprit d’un homme, quelle parvient à s’en faire épouser malgré la résistance de la femme légitime, de celui-ci, qui en meurt de chagrin. Cette courtisane ayant conservé des intrigues avec un autre homme, vole son mari, brûle la maison et s’enfuit avec son complice. Les deux coupables vivent fort tranquillement pendant un bon nombre d’années, jusqu’à ce que le fils de la victime soit monté en grade et ai t'obtenu la dignité de juge; alors il fait rechercher, condamner et exécuter les coupables. Voilà une justice bien tardive.

S’il est défendu aux femmes de jouer sur le théâtre, leur sexe y remplit plusieurs rôles assez dignes et assez importants. Il semble que les auteurs dramatiques aient voulu relever sur la scène leur condition et leur caractère, si méconnus dans la société; l’esprit, l’adresse, la chasteté, sont les aspects favorables sous lesquels on les fait intervenir fréquem-

ment. Je citerai, entre beaucoup d’autres, le drame intitulé : Tchao-meï-hiang , ou : les intrigues d’une soubrette.

Un jeune bachelier se présente chez une dame dont la fille lui a été promise en mariage, et comme il arrive souvent en Chine, sans le connaître ; il aperçoit sa fiancée, en devient amoureux, et s’écrie: « Lorsqu’on n’arrête pas ses regards sur un objet fait pour inspirer des désirs on conserve la paix du cœur. »

La jeune fille s’éprend aussi du jeune homme ; celui-ci en tombe malade. La suivante de la jeune fille, entremetteuse des deux amants, cherche à modérer cette passion et recommande au jeune homme la patience. « Une folle passion, lui dit-elle, est digne de risée. En songeant au mariage vous avez renoncé aux nobles études qui faisaient le bonheur de Yen-hoeï (disciple de Khoung-tseu). » Le jeune, homme pour l’encourager à servir son amour, lui dit : « Si vous réalisez ce mariage je veux prendre le corps d’un chien ou d’un cheval pour vous servir dans une autre vie. » Il professe ici la doctrine bouddhiste qui figure souvent dans les pièces chinoises ; le système des transmigrations prêtait singulièrement aux scènes de surprises, de reconnaissances, en un mot aux coups de théâtre.

A cette proposition la servante, qui, de son côté, est pénétrée de la doctrine de Khoung-tseu, cite une maxime de ce philosophe : Je n’ai pas encore rencontré un homme qui aimât la vertu comme on aime la volupté. »

Tout en se chargeant avez zèle de porter des lettres de l’un à l’autre, elle continue ses réflexions

sur l’amour : « Les belles femmes de l’Empire, se dit-elle, perdent les sages. »

Enlin, elle leur ménage un rendez-vous ; mais la mère de la jeune fille surprend les amoureux et s’exhale en reproches contre la soubrette; celle-ci, sans se déconcerter, récrimine à son tour, s’élève contre la négligence de sa maîtresse qui gouverne mal sa maison, et finit par lui conseiller de marier les deux amants; dénouement obligé de toutes les comédies (1).

Malgré sou imperfection, la littérature dramatique est la seule, en Chine, qui soit susceptible d’exercer les imaginations; les lettrés, élevés tous exclusivement dans l’étude des livres anciens, n’ont que les drames et les romans pour sujets de composition littéraire , et ils s’y livrent avec la même ardeur que le public en montre à voir jouer leurs pièces et à lire leurs nouvelles.

Cette double distraction littéraire n’est pas sans un résultat favorable aux mœurs : les drames et les romans renferment des scènes édiûantes entremêlées à profusion de sentences tirées des livres anciens; si elles n’enseignent rien de nouveau, elles rappellent toujours les auditeurs et les lecteurs aux sublimes inspirations de la sagesse antique.

(1) Voirie Théâtre chinois, par Bazin.

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