‹ La Morale d'AristoteChapitre 55 sur 58 · L^ÉDUCATION · texte numérisé non relu

L^ÉDUCATION

l'application. Mais peut-être appelle-t-il loisir les hautes contemplations de son esprit pour lequel penser est la félicité suprême. Il ne veut pas que l'amusement soit employé autrement que comme remède à la fatigue d'une vie très occupée ; et ce qu'il entend par repos, n'est qu'un changement d'occupation. Mais l'occupation destinée à remplir le loisir « doit avoir pour but l'individu lui-même ; au lieu que l'instruction appropriée aux occupations nécessaires à la vie, a plus particulièrement rapport aux autres ». Il est bien naturel que chacun occupe son loisir d'une manière conforme à ses dispositions, ses goûts, ses prédilections, et plus l'esprit est élevé et le goût raffiné, plus le loisir a de charme. Mais serait-il interdit à l'homme de choisir aussi selon sa nature particulière l'occupation nécessaire à sa vie ? Nous ne pouvons l'admettre ; car l'homme fait surtout bien ce qu'il aime, et il aime ce qui est conforme à son goût et le plus souvent à ses aptitudes. Aussi pensons-nous que la distinction établie par Aristote entre l'occupation nécessaire et l'occupation de loisir, s'applique plutôt à la manière dont nous les pratiquons, la première, pour l'utilité des autres, et la seconde pour notre propre plaisir. La musique lui semble particulièrement destinée au loisir, puisqu'elle séduit tous les âges aussi bien que tous les hommes. Mais elle est pour lui plus qu'un moyen de délassement, elle est utile aussi « à l'instruction et à la purgation ». Les chants moraux servent à l'instruction la plus élevée. Les mélo-

dies qui ont un caractère sacré, apaisent les passions et purifient l'âme en y faisant l'harmonie. Aristote pense que la jeunesse est précisément l'âge propre à l'acquisition de cet art qui peut donner aux habitudes de l'âme un caractère déterminé. 11 n'est pas nécessaire de rappeler ici les légendes par lesquelles l'enthousiasme populaire a consacré les ravissements de la musique. La vie intime de chacun de nous ne rend-elle pas témoignage aux* bienfaits de cet art divin, dont les accents si divers, et si pénétrants, tour à tour, exaltent, tempèrent, et toujours rassérènent l'âme ?

La nature elle-même nous invite, non seulement à chercher les moyens d'employer notre temps] d'une manière utile, mais aussi de faire un usage honnête et intéressant de nos loisirs. Car, encore une fois, c'est la nature qui commence tout.

En effet, si l'un et l'autre sont nécessaires, et si le loisir est préférable à l'application, il faut, en général, chercher à quoi nous occuperons notre loisir : ce ne peut être à de simples divertissements, car il s'ensuivrait que l'amusement serait pour nous la fin ou le but de la vie. Or s'il est impossible que cela soit, ce sera plutôt dans les occupations qu'il faudra se procurer des amusements, car c'est surtout quand on est fatigué, qu'on a; besoin de se délasser; et même l'amusement n'a pas d'autre but que celui-là, et la vie occupée se compose de travaux soutenus. Voilà pourquoi il faut, quand on a recours aux amusements, observer les moments où l'on en fait usage, comme si on ne voulait les employer qu'à titre de remède; car

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une telle agitation de l'âme est un relâchement et un moyen de se délasser par le plaisir qu'elle procure.

Au reste, il y a, dans le loisir même, une sorte de volupté, de bonheur, et de charme ajouté à la vie; mais qui ne se trouve que chez ceux qui sont exempts de. tout travail, et non chez ceux qui sont occupés. Car, être occupé de quelque chose, c'est travailler pour un but ou une fin qu'on n'a pas encore atteint ; or, le bonheur est une fin qu'on croit généralement être accompagnée de plaisir, et exempte d'affliction. Toutefois, on convient que ce plaisir n'est pas le même pour tous ; mais qu'il est, pour chaque individu, conforme à sa nature particulière et aux dispositions qu'il a ; et qu'enfin le j)laisir de l'homme le plus accompli, doit être ce qu'il y a de plus ravissant. D'où il suit évidemment qu'il faut, pour savoir employer son loisir, apprendre de certaines choses, s'instruire, et que ce genre de connaissances et d'instruction doit avoir pour but l'individu lui-même; au lieu que l'instruction appropriée aux occupations nécessaires à la vie, a plus particulièrement rapport aux autres. {Politique, pp. 510-512.)

Faut-il croire que la musique contribue en quelque chose à la vertu, parce que, de même que la gymnastique donne au corps certaines qualités, ainsi la musique peut donner au caractère certains avantages , en accoutumant à prendre des plaisirs honnêtes, ou bien en contribuant à la fois à l'amusement et au développement de l'esprit ? (Ici, p. 518.)

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Pour ce qui est de rechercher les impressions de la rausique, non seulement à cause de ce plaisir même, mais aussi à cause de son utilité, comme moyen de délassement, à ce qu'il semble... Toujours faut-il examiner si ce n'est pas simplement un accessoire, si la nature de cet art n'est pas quelque chose de plus important que ne le ferait croire l'emploi ou l'usage dont nous venons de parler ; et si l'on ne doit pas, indépendamment du plaisir général qu'il donne (car il y a dans la musique comme un plaisir qui tient à sa nature propre, et elle séduit tous les âges aussi bien que tous les hommes), considérer si elle] n'exerce pas quelque influence sur les mœurs et suq l'âme. Et cela serait incontestable, s'il était vrai qu'elle nous fit acquérir certaines qualités sous C( rapport.

Or qu'elle produise un pareil effet, c'est ce qui est évidemment prouvé par les chants d'un grand nombre de musiciens, et surtout par ceux d'Olympus. Car tout le monde convient qu'ils produisent dans les âmes une sorte d'enthousiasme, c'est-à-dire cette espèce d'affection particulière qui résulte d'une impression morale ; et même il suffit, en général, d'en entf^ndre des imitations, pour qu'on en soit vivement ému, indépendamment du rythme et de la mélodie. Puisque donc la musique est une chose agréable, et que la vertu consiste à avoir des plaisirs, des sentiments d'amour et d'aversion, approuvés parla raison, il n'y a rien sans doute que l'on doive apprendre, et à quoi il faille s'habituer autant qu'à juger sainement des mœurs honnêtes et de bonnes actions, et à y prendre plaisir.

On produit, en effet, par le rythme et par la mélodie, des imitations de la colère, de la douceur, du courage et de la tempérance, qui ont la plus grande analogie avec la véritable nature de ces passions,

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et do toutes les autres affections morales qui leur sont opposées. Et les faits mêmes en sont la preuve, puisque notre âme est modifiée de diverses manières, quand nous les entendons. Or, l'habitude d'éprouver de la peine ou du plaisir, à l'occasion des choses qui ressemblent à ces affections, tient de bien près, à la disposition à éprouver de pareils sentiments pour les mêmes choses en réalité. (Zd., pp. 521-523.)

Parmi les différentes espèces de rythmes , les uns indiquent des mœurs plus calmes, plus paisibles, et les autres plus de trouble et de mobilité dans les habitudes ; et, parmi ceux-ci, il y en a qui marquent les mouvements brusques, qui tiennent à un caractère grossier; il y en a d'autres qui expriment plus d'élévation et d'indépendance dans les sentiments. Il est donc manifeste, d'après cela, que la musique peut donner aux habitudes de l'âme un caractère déterminé. Et, si elle peut avoir une telle influence, il est évident aussi qu'il faut y avoir recours, et la faire apprendre aux jeunes gens.

Or, c'est précisément l'âge qui est propre à l'acquisition de cet art, car les jeunes gens ne supportent pas volontiers tout ce qui est fade et languissant ; et la musique est, par sa nature, une des choses dont l'impression est la plus agréable. Il semble, en effet, qu'il y ait dans le rythme et dans l'harmonie quelque chose d'analogue avec notre nature, et c'est pour cela que plusieurs philosophes prétendent, les uns, que l'âme est une harmonie, les autres, qu'elle embrasse et comprend l'harmonie. (Id., pp. 525-526.)

Au reste, admettant la division des chants, qui a été adoptée par quelques philosophes, en moraux, pratiques, et propres à exciter l'enthousiasme, et une harmonie particulière appropriée à chacun' d'eux, en sorte que chaque partie est susceptible d'un genre spécial d'harmonie, nous dirons que l'emploi de la musique ne se borne pas à un seul genre d'utilité, mais qu'elle doit en avoir plusieurs. En effet, elle peut servir à l'instruction, à la purgation ; enfin, et en troisième lieu, à l'amusement,, c'est-à-dire, comme moyen de relâche et de repos,! après une application soutenue. D'où il est facile dej voir que l'on doit faire usage de toutes les sortes d'harmonie, mais non pas de la même manière, dans^ tous les cas. Au contraire, il faut faire servir les chants les plus moraux à l'instruction , mais se borner à entendre ceux qu'on appelle pratiques, et ceux qui sont propres à exciter l'enthousiasme, lorsqu'ils sont exécutés par d'autres sur les instruments.

Car cette manière d'être affecté, si vive et si profonde chez certaines personnes, existe au fond chez .tout le monde : elle ne diffère que par le plus et le moins ; par exemple, la pitié, la crainte, et aussi l'enthoupiiame. En effet, il y a des individus qui sont éminemment susceptibles de ces sortes de mouvements de l'âme ; ce sont eux qu'on voit devenir calmes et recueillis, par l'effet des mélodies sacrées, lorsqu'ils viennent à entendre des chants propres à apaiser les passions violentes; il semble qu'ils aient rencontré le remède propre à purifier leurs âmes.

Les hommes disposés à la pitié, à la crainte, et, en général, aux affections vives, doivent nécessairement éprouver le même effet ; et les autres aussi suivant que chacun d'eux est susceptible de ces

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