Trad. Silvestre de Sacy
franchise. Notre théâtre classique du xvii® siècle est. œuvre d'art: Corneille dédaigne l'utilité morale, entendant bien Aristole sur ce point. La tentative faite au xviii® siècle d'une littérature morale répondit à la doctrine d'une morale indépendante, utilitaire ou plus souvent intuiliviste, laquelle, voulant se passer de la prédication religieuse, réclamait le secours du roman et du théâtre. Voltaire se flaUait de corriger les spectateurs. Diderot, à cette poétique édifiante, donna la forme de la tragédie bourgeoise : il écrivit le Fils naturel ou les épreuves de la vertu, en 1757, le Père de famille en 1758*. Dans le Fils naturel, Constance dit à Dorval que — l'honnête tend à marquer tous les ouvrages, et que « ceux où 1 on inspire aux hommes la bienveillance générale sont presque les seuls qui soient lus. Voilà les leçons dont nos théâtres retentissent et dont ils ne peuvent retentir trop souvent; et le philosophe (Voltaire) dont vous avez rappelé les vers doit principalement ses succès aux sentiments d'honnêteté qu'il a répandus dans ses poèmes et au pouvoir qu'ils ont sur les âmes. Non, Dorval, un peuple qui vient s'attendrir tous les jours sur la vertu malheureuse ne peut être ni méchant ni fourbe. — Acte IV, scène III. » On le voit, c'est la
1. Citons Marmonlelj Bernardin Je Saint-Pierre, Fiorian, Semaine, etc.
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théorie du drame moral exposée sur la scène par les personnages mêmes, qui prêchent d'exemple.
Dorval, le fils naturel» est aimé d'une jeune fille qu'adore Clairville, Tami qui lui a ouvert sa mai^n. Il ne veut pas profiter de cette passibn ; il persuade h Rosalie la bonté du sacrifice ; il prévoit la déception de leur amour qui aurait fait une victime, de leur bonheur qui serait un vol : « L'ivresse passe ; on se voit tel qu'on est, on se méprise, on s'accuse, et la misère commence, » Certes, il en coûte à Dorval pour se tenir à celle hauteur. «0 vertu? douce et cruelle idée l chers et barbares devoirs ! . . . vertu , qu'es- tu, si lu n'exiges aucun sacrifice?... — Acte m, se. IX. '» Il se trouve, quand Dorval a acconapli son renoncement et que Rosalie Ta accepté, que ces amants sont frère et sœur. Dorval peut répondre à la passion chasle de Tionslance et Clairville retrouve le cœur de Rosalie. La vertu, qui était malheureuse, est à la fin victorieuse et récompensée. D'autre part, le vieux Lysimond, le père de Dorval, est un honnête homme que des circonstances fortuites ont empêché de reconnaître son fils. Dans la vie réelle, le cas ordinaire est que Thomme, n'ayant cherché que le plaisir, abandonne lâchement l'enfant et la mère. Mais la tragédie bourgeoise est, de sa nature, optimiste.
^iderot croyait à la possibilité de discuter sur le
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théâtre les points de morale les plus importants. Il ne perd pourtant pas de vue l'art de la composition. « Si une telle scène est nécessaire; si elle tient au fonds, si elle est annoncée et que le spectateur la désire, il y donnera toute son attention, et il en sera bien autrement affecté que de ces petites sentences alambiquées dont nos ouvrages modernes sont cousus*. »
Lessing traduisit Diderot, transporta sa théorie en Allemagne et travailla lui-même dessus. Dans sa Miss Sara Sampson (1755-72), que Sehlegel qualifie de prédication larmoyante et lamentable, sir William pardonne à sa fille Sara, qui s'est enfuie de la maison paternelle avec Mellefont, son séducteur; il pardonne à Mellefont et le nomme fils; Sara, mourante du poison que lui a versé Marw^ood, Tancienne maltresse de Mellefont, pardonne à cette Marwood, elle déchire la lettre dans laquelle cette femme s'accuse hautement, et elle couvre Tamant indigne d'elle de la mansuétude de son amour. Du moins Mellefont se fait justice, il se tue auprès de la pauvre Sara morte pour lui, et il mérite que sir William l'absolve, estimant qu'il a été plus malheureux que coupable.
Dans Misanthropie et Repentir, de Kotzebue, le mari , devenu un loup farouche après la trahison de