LA SANCTION ET U VIK POTURE
De là croyAnee èti une tie fatufe èomme mobile dé là vAloftIé \ elle est d'uQ e£fet à peu près nul dans l'ekprit des peuples prioûtift ; chez les grecs, les devoirs qui découlaient de cette croyance, et même le culte des mortâ, avaient un effet politique plutôt que moral ; chez les tragiques, la promesse ou la terreur d'une juitice divine ne détermine expressément les actions d*aucun personnage. — Sentences d'Euripide. Les tragiques entreprennent réduoation des dieut. ^ Lu considération des éftet» actuels a toujours le plus de prise sur U volonté des hommes (Olivier ^ de la Chanson de Roland, le miracle de Théophile du trouvère fiutebmuf}. -^ Inlttrierlté de le sftgéMd de le mort. ^ Quelques positions morales (CTfM tempête sotis un orânê^ dans lês Uieérables). — De la croyance, en tant que postulat de la morale : le dogme d^tine smctien ultéHeure n'est plus de nécesftité morale, mais semble de néœsfeité logique (de Kant à M. Sidgwiek). — Confusion habituelle des sanctions de Tutile avec celle du juste. — La Justice, dans le théâtre grec, est satisfaite humainement, non pas divinement* -~ Sfficaoité de la oonseienoe. Li tie future, pour prolonger la vie présente, ne la sanctionnerait pas autrement que le fait la conscience.
L'idée de sanction est eâsentiellè à toute morale construite. J*ai déjà parlé de la pénalité et du remords ; je voudrais maintenant faire la critique de la croyance en une sanction ultérieure considérée comme motif de la volonté et postulat de la morale.
Dans le monde de la loi écrite, la loi exprime
Tordre et porte lâ peine qui garantit l'obéissance à cet ordre. Les sanctions légales sont, à bien regarder, une sorte de régulateur des sanctions naturelles. Ce sont les elSets observés des actes qui conduisent les sociétés pri nitives à s*organiser d'une certaine façon ; et de même que le « fait » contrôle Yetpérience scientifique, c'est le fait qui redresse Thomme dans les choses de la société et de la justice. C'est le fait qui est partout critérium^ et qui porte la première sanction.
Cependant, ni les sanctions naturelles ne s*épuisent sur l'individu : elles frappent sur plusieurs générations d'hommes ; ni les sanctions légales ne sont infaillibles. L'homme conclut logiquement des faits à un idéal de justice sociale qui n'est pas réalisé. C'est pourquoi il se plait à se figurer un monde ultérieur où le monde actuel s'achève d'après le plan qu'il conçoit. Non pas qu'on soit parti du désir de la justice pour construire un monde des âmes : on s'accorde à donner pour origine à la croyance en leur survie les phénomènes du rêve qui montrait les morts vivant d'une vie insaisissable et pourtant réelle aux yeux de l'homme primitif, qui n'avait pas appris à distinguer les apparences illusoires de la réalité. Mais on justifia plus tard la croyance en un monde ultérieur par ce désir de justice ; on y continua le présent pour le parlaire ; on imagina
des châtiments et des plaisirs qui y étaient la sanction dernière des actes de la vie inférieure ; et la crainte de ces châtiments inévitables, Tespérance de ces félicités divines furent un mobile de la volonté humaine^.
Comme la scène d'opération des religions primitives, écrit M. Lyall, est seulement le monde visible, il n'y est pas question de peines ni de récompenses futures. Il est remarquable qu'une doctrine qui, dans les hautes religions des peuples civilisés, est regardée d'ordmaire comme la plus importante et exerce certainement la plus forte impression sur les masses, est d'un effet presque insignifiant dans Tesprit des peuples primitifs. Les Indiens en masse, dit le même auteur, considèrent encore la religion comme l'autorité suprême qui administre les affaires de ce monde, et non comme un instrument pour le progrès delà conduite morale-.
Les Grecs d'Homère se figurent une manière d'existence après la mort, existence chélive : Achille préférerait être misérable gardien de pourceaux sur la terre que de commander aux ombres dans les
1. La crainte de la mort, et la difficulté même de concevoir le non-être, ont contribué certainement à faire naître la croyance.
2. A.-C. Lyall : Tfie Influence upon religioue Beliefs of a fiiee in Moralityj in the Fortnighlly Review, vol. XXIII, New Séries, 1878.
Cliarops-Élysées. De même que la théologie anlique était distincte de la morale, l'iromortalité était aussi sans justice. C'était la yengeance des dieux qui s'exer* çait dans le Tartare ; les supplices célèbres de VÂdès sont des cas particuliers qui ne tiennent pas à une doctrine générale de réparation* D'ailleurs la religion domestique^ divinisant tous les ancêtres, vénérait un Pélops et un Tantale sans leur reprocher leurs crimes. Les quelques devoirs qui découlaient de ia croyance, et même le culte des morts, avaient un eifet politique plutôt que moral.
Chez les tragiques, la promesse ou la terreur d'une justice divine ne détermine expressément les aolions d'aucun personnage. Ce fut Platon qui introduisit ridée de la justice dans la conception de la vie future. Mais les tragiques, qui avaient reçu la légende de dieux grossiers et scélérats, entreprirent l'éducation des dieux et les corrigèrent selon leur propre conscience. Euripide, à cet égard, est le plus intéressant. Il dit4 par ia bouche d'ïphigénie en Tauride: « Je ne crois pas que les dieux, assis au festin servi par Tantale, se soient repus avec joie de la chair d'un enfant; ce sont les habitants de ce pays, altérés de sang humain, qui attribuent à la divinité leurs instincts barbares. Je ne puis penser qu'aucun des dieux soit méchant. • Dans Hercule furieux^ Thésée console Hercule égaré par Junon et meur-
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trier de ses enfonts, d'un ton fort irrévérencieux envers l^% habitante de l'Olympe : « N'ont ili piis tbrmé entre euit des uniô&fe que nuUô loi n'autorise? N'ont^ils pas, pour régner, chargé leurs pères de liens hônteut? Et cependant ils continuent d'habiter roiympe^ et lès Tâutes qu'ils ont oommises né leur pèsent point* t II follail 6*éiev6r à la notion d'un être qui Ait digne des respects des hommes devenus lupérieurs» en moralité, âuk àneiêni diiuk. t toi, dit Hécube^ qui portes lii terre ôt as ton siège iur la terre^ quelle que soit ton ê^sènCë didieile à connaître, néoesdité de là nëiturê ou intelligence des mortels ! je t'adore, ô Jupiter : car, à travers des voies mysiérieuscd) tu diriges ôvec justice toutes les choses humaines. -^ k8 Tfopenmë. i « Nous sommes esclaves et sens foi'Cê) gémit là malheureuse Héùu^, je le "fêwt. bien ; mais là force est aux âleu)t et & la loi qui règne sur eut, car c'est par la loi que nous connaissons les dieux et que nous avons fixé les règles du juste et de l'injuste. * L'idée qui mène à concevoir le divin est donc celle du juStôy supérieure aux dieux mêmes, et l'homme fait les dieux d'après la justice qu'il comprend.
Ainsi créés, les dieux dispensent aux homt^es les maux et les biens. Il est vrai qu'ils le font inégalement et qu'ils ne paraissent pas toujours équitables, Si l'on regarde le détail ; mâis^le poète accepte que
l*cnsemble des choses est dirigé vers le. bien et qae la somme de l*œuvre justifie les dieux. Dans Bippolyte se trouve une explication singulière du malheureux sort de ce héros. Diane y dit à Thésée que c'est une loi établie parmi les immortels que, 4oin de s'opposer au dessein arrêté de Tun d'entre eux , les autres s*e0acent, devant lui ; sinon, et si elle ne craignait Zeus, elle n'eût pas laissé périr celui des mortels qu'elle chérissait le plus, mais elle a sa part de chagrin, « car les dieux ne se réjouissent pas de voir^ mourir les hommes pieux, tandis que nous exterminons les méchants, eux, leur postérité et leur race. »
Certainement la crainte des dieux contribua à îovtifier les sentiments de justice dans le cœur des hommes ; ce fut par le respect et par un inlArêl présent plutôt que par la considération d'un état ultérieur. La croyance aux dieux infernaux, si souvent invoquée, resta vague chez les Grecs. Euripide lui-même se plaît quelquefois à dife que « les morts ne sont rien, les vivants ont l'espérance — les Troyennes » ; et que, « mieux vaut mourir que de vivre dans la douleur : car le sentiment du malheur est étranger à ceux qui ne sont plus. Ibid. » Ou encore : «la mort pas^e, en effet, pour être le souverain remède à tous les maux. — les Héraclides. » Il a pourtant une doctrine de réternité des âmes, qui
est fondée sur le dualisme de la substance. H dit, par la bouclie de Pylade, que les principes qui constituent l'être humain iront se réunir aux éléments d'où ils étaient tirés, les principes terrestres à la terre, les principes éthérés à l'éther (Oresté). Dans Hélène, < l'âme de ceux qui ne sont plus, dit Hélène bien docte, cesse de vivre; mais réunie à rimmortel éther, elle conserve un sentiment qui ne meurt point. » Et Thésée, dans les Suppliantes : « Souffrez désormais que la terre recouvre leurs cadavres, et que le double élément qui la compose retourne à son origine, l'esprit à l'éther, le corps à la terre (1).»
Cette doctrine d'une vie future est du reste en formules ef n'agit guère, ou pas du tout, dans le drame. La vengeance divine appelée par les justes ne menace le méchant qu'en sa vie présente, en ses biens, en son pouvoir, ^n ses plaisirs. Le méchant est retenu par la crainte d'une intervention possible des dieux
1. Où nous sommes deux, le corps et Tâme, TEgyptien était quatre, six, et plus peut-être. l\ avait un corps^ qui devenait la momie'; un double, qui durait matériellement en s'appuyant sur les statues qu'on avait faites de lui et qui étaient enfermées dans son tombeau ; puis une àme, servant elle-même d*cnveloppe à une parcelle du feu divin ou de Tintelligence divine, couple qui émigrait dans l'autre monde, tandis que l'autre restait sur la terre, pour y naître et y mourir indéfiniment à la manière du Soleil. — Maspero : Histoire des âmes dans VEgypte ancienne, m Rev, scientifique du !•>■ mars 1879.
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dans les affaires de ce monde, ou bien les suites naturelles des mauvaises actions sont attribuées par le poète à la main d'une Providence qui les a préparées et qu'on ne peut pas tromper. L'homme est organisé pour le combat de la vie, et la considération des effets actuels a toujours plus de prise sur sa volonté que l'attente des* châtiments ou des plaisirs promis dans les régions obscures du trépas.
Même le renoncement chrétien ne détachera pas tout à fait rhomme des Intérêts de la terre. Dans la Chanson de Roland^ œuvre toute de mouvement, une promesse divine sert les mobiles pratiqués, mais elle ne les domine pas. Gagnez Tempire de ce monde, vous aurez la fin céleste par surcroit. L^archevêque Turpin promet aux braves le paradis, & défaut de la victoire et de la gloire ici-bas. « Si vous mourez, vous serez tous martyrs. Dans le grand paradis vos places Sont toutes prêtes (v. 1134*35). i Olivier frappé à mort prie Dieu de lui donner son paradis ;
€ Si preiet Deu que pàréîd 11 dunget
Et beneïet Carlan et fVance dulce (v. 2016-17). »
Ayant fini sur terre, il songe au ciel.
Dès que la béatitude céleste occupe trop les âmes, elles en sont énervées et diminuées, Le moyen âge, dont la morale était construite sur l'espérance et la
crainte de la mort, a produit quelques compositiotis où ce sentiment est le mobile avoué de la conduite. Qu'on lise, par exemple, le Miracle de Théophile, rimé par le célèbre trouvère Rutebœuf^ Théophile, aiin de rentrer dans sa charge dont son évéque Ta dépouillé, se donne au diable. Il infligerait volontiers à Dieu, qui a laissé faire Uinjustice, s'il le pouvait atteindre là-haut, une volée de bois vert.
c Iroi-je me noier ou pendre ?
Je ne m'en pais pas à Dieu prendre,
G'on ne puet à lui avenir.
Ha I qui or le pourroit tenir
Et bien batre à la retornée,
Moalt auroit fet bonne Jornée. »
Il éprouve bien quelque hésitation à se donner au diable :
<i Si Je reni saint Nicbolas, Et saint Jehan et saint Thomas,
Et DOBtre Dame, Qad fera ma chétive d'âme?
Elle sera arse en la flame
D'enfer le noir.»
Il s'y décide pourtant ; il remet ses lettres à
1. XIII* Siècle. ^ Théâtre franpttis au moyen-éige, par F. Mi-
CHEU et M. MONMBRQUA.
Satanas et mène pendant sept ans une vie de mauvaiseté et d'impiété. A la fin, le repentir lai vient. Mais il a moins souci, cet avisé pécheur, de réparer les maux qu'il a causés que de racheter son ânie. Il s'aperçoit qu'il a fait'un mauvais marché, que Dieule rejettera et que Te diable le trahit. L'enfer ne lui plaît point et il a perdu sa place au ciel. Il ne sait où lojger. Il s'adresse à la Vierge, dans la crainte que Dieu lui ait gardé rancune. La Vierge le rabroue, puis elle Tex'auce en faveur de son ancienne piété ; elle va quérir sa charte des mains du diable et ordonne que révéque la lise devant tout le peuple en sainte église.
Ces œuvres ont une saveur littéraire ; mais que le caractère moral en est étroit ! Une doctrine morale indépendante des fins religieuses est plus virile ; une doctrine qui méprise les fins pratiques est débililante. La prédication du bouddhiste, celle du prêtre chrétien a plus d'onction et de chaleur; 4'ensôignement d'Aristote et de Cicéron a plus de justesse. La sagesse solitaire du stoïcisme, dans la bouche même d'un Marc-Aurèle, ne me satisfait point*. Au sage Épietèle qui se fait de là vertu une arme de défense.
1. Ce n'est pas que le stoïcisme ait été sans action sur là vie sociale. Lire un Mémoire concernant l'influence du atoîcismewr la doctrine des jurisconsultes romains, par P. La.fehrièrk, in Ment, de VAcad, des se. mor. et polit, tom. X, 2^ série.