‹ La morale dans le drameChapitre 13 sur 59 · L Ancien droit (trad. Gourcelle Seneuil), ch. I · texte numérisé non relu

L Ancien droit (trad. Gourcelle Seneuil), ch. I

3. Voir Farticle de M. A. Geoffroy : la Saga de Niai dans la Revue deu Deux-Mondes du !«' novembre 1875.

séparent bons anois. D'ailleurs la saga montre les éléments d^une institution juridique et témoigne à\i passage de la composition pécuniaire à une pénalité offrant le caractère moral.

Le talion est la forme primitive de la pénalité. Celte forme brutale sort directement de la nolioh logique qui est essentielle à l'idée de justice, et elle en réalise Téquation : il ftiut que A égale B.

Le chœur des Choéphores en appelle aux Parques vénérables : « . . Que Touirage soit puni par Toutrage ! — Ce cri vient d'éclater ; la justice réclame sa dette, que le meurtre venge le meurtre; mal pour mal, dit la sentence des vieux temps. » Sénèque le Tragique applique le talion dans son Tarlare, auquel il ne croit plus :

< QuQ^ quisque feçit, palitur : i^uctorem aoelus c Repetit, suoque premitur exemplo nocens, »

(Herc. fur., v. 735-36).

Celte forme gouverne Iç monde barbare des drames de ShaHspeare. Et n'est-ce pas la même justice sommaire que M. Dumas fils invoque contre l'adultère : Tue-là\ L'épouse adultère faisant au mari un esclavage légal, il ne reste à celui-ci que le crime pour s'en affranchir. Sans doute le drame ne posf cet étal violent que pour l'opposer à la lâcheté de^ mœurs et préparer la solution du divorce. Mais 1

est remarquable que la conscience révoltée, écartant à un moment donné tous les tempéraments de la loi, revienne tout-à-coup à cette logique rigoureuse. Le talion reparaît aux heures violentes de rhistoire et dans les situations extrêmes du drame.

C'est une idée composée qui dirige le juge moderne dans la répression des délits et des crimes. La loi qu'il applique est «punissante », elle vise une sanction des actes, qui importe à la société, et qui garantit Tordre de la justice. Cet ordre, il est donné déjà dans Téqu^tion logique. Mais il faut Ten tirer et parvenir à Tidée d'un ordre moral distinct de l'ordre matériel. Cependant cet ordre du juste^ du bien, ne peut être réalisé que*par le moyen de fins intermédiaires relatives et porte nécessairement un caractère d'utilité.

En étudiant avec attention le théâtre des Grecs, on peut s'assurer que la justice a été comprise par eux comme la règle de fins pratiques, conformes à leur état politique et religieux. Bien faire, dans le théâtre grec, est une expression précise, concrète ; et la formule qui prescrit d'obéir aux dieux et d'être juste y signifie : remplir telle obligation, faire telle chose qui concourt à un résultat déterminé. Le développement de la société, qui enferme la culture morale, s'est efl'ectué par un travail de l'intelligence concluant sans cesse de Texpérience de la vie à des insti-

tulions qui ont pour effet de régler et d'assurer le cours de la vie.

L'une des fins qui remplissent la tragédie grecque est la durée de la famille. C'est le devoir de continuer la race qui fait rinlérêt de l'aventure d'Oreste. Son action est louée sans réserve dans Homère * ; cette fin avait d'autant plus d'importance que la famille était encore le seul groupe, fortement constitué. Euripide, dans une tragédie qui est perdue, représenta l'aventure d'Alcmœon, qui est à peu, près pareille à celle du fils de Clyiemnesire. Amphiaraùs, l'un d^s alliés de Polynice, avait ordonné à son fils Alcmœon, non-seulemeni de venger sa mon sur le$ Tbébains, mais encore de punir la trahison de sa mère, complice du meurtre de son époux. Pour obéir à cet ordre, et après avoir obtenu, comme Oreste, la sanction de l'oracle de Delphes, Alcmceoa tua Eriphile, sa mère; mais la redoutable Erynnis lui infligea un long et terrible châtiment. Ces vieilles histoires attestent assez l'iraporiahce que les âges dont le poète les a reçues attachaient à la filiation par le père et à la continuité de la famille, qui ne peut être assurée que par la descendance paternelle*.

Quelle scène sévère, dans les Choépliores, quand Oreste et Electre invoquent l'appui de leur père as-

j. OdyMetf,I,40etXI, 461.

sassiné, dont ils préparent secrètement la vengeance 1 « Alors, dit Oreste, les humains fonderont en ton honneur de solennels banquets. Si tu nous abandonnes, tes mânes resteront sans gloire dans les fêtes où s'allument les gras bûchers des morts... Entends ce dernier cri que je t'adresse, nfbn père ! Vois tes deux enfants debout près de ta tombe : prends pitié de la fille, de ton fils : ne laisse point s'éteindre en nous la race des Pélopides. C'est ainsi que tu vivras encore malgré le trépas; car les enfants, monument glorieux, sauvent de Toubliun père qui n'est plus, pareils à ces morceaux de liège qui font surnager le filet et Tempêchent de se perdre dans l'abîme. »

Celte fia oblige à ce point la coascience d'Oresle, qu'un dieu lé raèae et arme sa main. « Il fallait à ce tombeau des honneurs, gémit lugubrement le chœur d'Eschyle... La Parque forge le poignard et Taiguise ; Erynnis, la déesse dont le temps révèle la puissance, la déesse aux profonds desseins, ramène un fils dans la maison paternelle, et le sang jadis versé est payé à son prix. »

La croyance religieuse prêtait en effet une nouvelle force à la famille. Il fallait, selon la croyance antique, que le père eût des enfants mâles pour continuer son culte et arroser son tombeau de libations : sinon le mort errait malheureux et malfaisant. * cher époux, s'écrie le chœur des Troyennes d'Euri-

3^ LÀ MURALE DASï'ii LB PHAftIfi

pida, tii n'es plus et ton ombre erre privée de la sé<" puiture et de Teau lustrale. • Sur les bords du Sfyx, parmi les mânes que repousEd le sévère nocher, Enée rencontre Tinfortuné Palinure, son pilote, que le vent a arraché du gouvernail et jeté à leau, et qui le supplie de le prend)*e dans sa barque pour passer le fleuve infernal : Enée lui promet un tombeau et les honneurs funèbres*.

Cette croyance a dû exercer un grand empire sur Tesprit des hommes, et la sainteté de la sépultuce est demeurée une fin très importante dans te théâtre grec. L'Anligone ^ de Sophocle et les Suppliantes d'Euripide en servent d'exemples.

Créon a défendu qu'on inhumât le corps de Polynice ; il n'était pas de plus terrible châtiment. L^ courageuse Antigone se révolte contre cet ordre barbare et tente de rendre à son malheureux frère les

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