CMUque de la Raison pratique (traduction Picavet, p
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de peines évitées. Les plaisirs et les peines dépendent, d'ailleurs, delà sensibilité; celle-ci est tout individuelle. Par suite, ce qui aura causé du plaisir à une personne ne sera pas nécessairement capable d'en causer à une autre. On ne pourra donc jamais dire d'une façon universelle 1 : « Telle action conduit au bonheur. Par conséquent, elle est bonne. » En somme, il est bien vrai que l'homme aspire au bonheur. Mais il est vrai aussi qu'il n'y a pas d'objet dont la présence cause du plaisir ou évite de la peine partout et toujours. On ne peut donc tirer de cette proposition un système de conduite ayant une valeur universelle. Si l'eudémonisme a bien compris quelle est la fin inévitable pour la volonté humaine, il s'est trompé quand il a cru possible une science des moyens de procurer cette fin. Il n'y a pas de moyens constants et généraux de produire le bonheur. Il y a donc pas de morale possible du bonheur.
Dira-t-on, au contraire, avec les partisans de la morale du Bien, que la nature humaine tend à la production d'autre chose que le bonheur? Déterminera-t-on, a priori, quel est l'objet qu'elle aspire ainsi à réaliser? Sans doute, alors, il n'y aura rien d'absurde à supposer que des moyens constants et généraux puissent produire cet objet. Les morales de la perfection ne seront donc pas fausses pour la même raison qui rend faux tout eudémonisme, quel qu'il soit. Mais est-il vrai que l'homme tende à autre chose qu'au bonheur? Est-il vrai que nous puissions aimer un objet pour lui-même? — C'est là, répond Kant, une erreur profonde. La tendance, le désir ne sont possibles que si l'on attend de la présence de l'objet qu'on désire une satisfaction. Si l'on n'espère pas qu'un objet causera du plaisir par sa présence, on ne le désire pas. L'objet n'est aimable que
1. Critique de la Raison pratique, Théorèmes I et II (Picavet, p. 31 sqq.).
par l'effet qu'il produit sur le sujet. D'où cette conséquence : c'est par un abus de mot qu'on dit : « J'aime le Bien », comme c'est par un abus de mot qu'on dit : « J'aime tel objet. » Car on ne saurait aimer ou désirer que le plaisir qu'on attend de la présence du Bien ou de l'objet aimé. C'est l'eudémonisme qui a raison, quand il détermine la fin que poursuit la nature humaine. Cette fin est le bonheur. Or on ne peut pas plus affirmer que le Bien, quelle que soit la définition qu'on en donne, produit le bonheur, qu'on ne peut indiquer, pour cette production, un moyen quelconque. D'un mot, les morales du Bien ne se trompent peut-être pas quand elles indiquent les moyens d'atteindre ce qu'elles appellent le Bien. Elles se trompent, en revanche, quand elles affirment que l'homme tend à autre chose qu'au bonheur 1 .
Bref, lorsqu'on se propose, avec les moralistes naturalistes, de découvrir les lois morales en définissant le Bien et en en déduisant ensuite le devoir, on se met dans l'impossibilité de trouver aucune de ces lois. Car, de deux choses Tune. Ou bien on ne se trompe pas sur la nature de la fin de la vie humaine. On reconnaît que la tendance au bonheur est inévitable dans l'humanité. Alors, on est dans l'incapacité d'apercevoir des moyens constants et généraux d'arriver au bonheur. Ou bien, aii contraire, on nie que le but de la vie humaine soit le bonheur. Alors, s'étant fait un concept du Bien, on découvre facilement ce qui produirait ce Bien. Mais on se trompe sur la nature de la fin que poursuit la volonté humaine. Par conséquent, les lois que l'on présente sous le nom de lois de la Morale sont nulles et non avenues. Des deux problèmes qu'il faudrait résoudre pour faire dépendre la science du devoir de la science du Bien, l'un ne peut donc être résolu, sans que l'autre
1 Critique de la Raison pratique (Picavet, p. 31 sqq. Ibid., p. 68 (Paris, Félix Alcan).
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reste sans solution. Il est, par suite, impossible de faire une science de la Morale qui débute par une conception rationnelle du Bien, et qui finisse par une déduction également rationnelle du devoir; une science qui trouve la justification et la condamnation des actes dans les résultats qn'ils procurent; une science où l'objet produit soit la raison d'être de la moralité des actes qui le produisent. D'un mot, une Éthique fondée sur un principe matériel est impossible.
Sa critique de la Raison pure interdisait à Kant toute théorie morale théologique. Dès le début de sa Critique de la Raison pratique, il s'interdit également toute théorie morale naturaliste. Il se pose donc en opposition avec tous les philosophes qui l'ont précédé.
C'est là un fait d'une extrême gravité à cause de ses conséquences.
Quelle aurait été, en effet, la définition de la moralité, si une morale matérielle avait été possible ? Un acte ne peut, nous l'avons vu, avoir une valeur morale que s'il est accompli en conformité, à la fois avec la lettre et avec l'esprit de la science morale. Or toute morale matérielle repose sur la double connaissance du but que poursuit naturellement la volonté et des moyens naturels d'y atteindre. L'être saint aurait donc été ici celui qui, ayant compris la fin de sa nature et les moyens de s'en rapprocher, aurait employé ces moyens avec satisfaction, avec joie, celui qui, en agissant suivant les lois de la Morale, se serait dit : j'agis suivant mes vœux les plus chers; je fais ce que je veux en réalité, ce que je ne puis pas ne pas vouloir. La vraie moralité eût été la moralité joyeuse de l'être.
Mais voilà que Kant croit avoir prouvé la fausseté de toute morale matérielle; voilà, par conséquent, que cette conception de la moralité s'écroule pour lui tout entière. On ne saurait agir moralement quand on cherche à se procurer un objet.|Çar il n'est pas d'objet
que tout être cherche partout et toujours; ou, s'il en est un, les moyens qui le procureraient à l'un ne le procureraient pas à l'autre^ On ne peut chercher un objet que comme individu; et agir en individu, c'est, nous l'avons vu, rester en dehors de la moralité. La vie morale ne peut être que la vie impersonnelle. Comment mènerait-on donc jamais une vie morale en vivant suivant un principe matériel de conduite? La conception naturaliste de la moralité doit, par suite, céder la place à une conception toute différente, peut-être même tout opposée.
Ce sont là, selon Kant, des conclusions inévitables. Et elles lui apparaissent avec tant de clarté qu'il s'étonne du succès si longtemps obtenu par ce qu'il appelle les morales matérielles. Toutes sont fausses. Mais il y en a, parmi elles, que tout condamne avec une si parfaite évidence que, seules, les spéculations embrouillées de certaines philosophies leur conservent une apparente vraisemblance.
Quelle doctrine, par exemple, peut être plus opposée à la véritable idée de la moralité que cet eudémonisme dont on ne saurait s'expliquer la popularité? La conscience universelle le réprouve; mieux encore; personne ne juge de la valeur des actes par le bonheur qu'ils peuvent procurer. Trouveriez-vous bonne, pour un homme à qui vous voudriez confier votre fortune, une recommandation comme celle-ci : « Cet homme s'entend merveilleusement à se procurer par tous les moyens possibles, ce qui peut lui être agréable »? Cependant, son intelligence dans la recherche du bonheur serait, si l'eudémonisme était le vrai, la meilleure garantie de sa moralité. Jugeriez-vous que le coupable méritât une punition, si sa faute était d'avoir manqué d'intelligence dans la poursuite du bonheur? Il serait assez puni, puisqu'il ne serait pas heureux. Cependant, la culpabilité ne peut être, dans l'eudémonisme, que le résultat
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d'une erreur commise dans la recherche du bonheur, erreur qui le fait manquer. — Et si vous jugez le premier de ces deux hommes mal recommandé, le second, digne d'une punition, c'est donc que vous ne jugez pas de la moralité d'un acte en vous demandant en quoi il contribue à la production du bonheur. C'est que vous avez, de la vie morale, une idée différente, opposée même à celle de la vie heureuse. — Et cela est bien heureux pour l'humanité. Car, si la conquête du bonheur pouvait, seule, produire la moralité, si l'homme n'était bon qu'en étant heureux, quelle puissante intelligence ne faudrait-il pas avoir pour s'élever à la vie morale ? Us seraient rares, ceux qui pourraient comprendre comment il faut vivre. La moralité serait le privilège exclusif de quelques-uns. — Et, d'ailleurs, comment le moraliste pourrait-il commander à l'homme au nom du bonheur ? On n'ordonne pas à un être de faire ce qu il veut lui-même. Les impératifs moraux, dans un eudémonisme, n'auraient donc pas leur raison d'être. — Comment, d'autre part, pourrait-il expliquer le remords que nous éprouvons, en agissant mal ? Si nous ne devions chercher que le bonheur, le regret seul pourrait soulever notre âme quand nous l'avons manqué. — Toutes preuves secondaires qui achèvent de démontrer que non seulement l'eudémonisme est incapable de découvrir des lois morales, mais encore il soutient un paradoxe insoutenable, en faisant du bonheur le critère de la vertu1.
Que l'eudémonisme n'aille pas, d'ailleurs, se dissimuler sous la forme de la doctrine du sentiment moral. Il n'y est pas plus heureux. Non pas, dit Kant, qu'il n'y ait certains plaisirs qui, chez certains êtres, accompagnent l'exercice de la vertu. Mais, selon cette doctrine, on reconnaît qu'un acte est conforme au devoir quand
1. Critique de la Raison pratique, scolie II (Picavet, p. 58 sqq.).
on sait que son accomplissement entraînera une satisfaction morale. D'autre part, pour éprouver une satisfaction morale, il faut savoir que l'acte qu'on accomplit est conforme au devoir. La doctrine du sentiment moral tourne donc dans un cercle vicieux. Nous n'y pouvons connaître le devoir que par une satisfaction que nous ne pourrions éprouver si nous ne le connaissions pas déjà. Il faut être honnête homme et se savoir honnête pour jouir de son honnêteté. Mais cela n'est possible que si l'on a dans l'esprit une idée de l'honnête distincte de l'idée de la satisfaction morale1.
Rien de plus singulier donc, que le succès de l'eudémonisme sous toutes ses formes. Car l'eudémonisme est, de toutes les théories morales, la plus paradoxale, puisque nous jugeons sans cesse du bien et du mal, à l'aide d'une idée de l'honnête opposée à celle du bonheur. Et cependant, les morales du Bien, pour être plus élevées que l'eudémonisme, sont plus éloignées encore que lui de la vérité puisqu'elles se trompent, même quand il 1 s'agit de découvrir le but naturel de la vie humaine, et attribuent à l'homme autre chose que le désir constant du bonheur.
Il faut donc bien, une fois pour toutes, renoncera l'idée naturaliste de la moralité. La science de la nature humaine n'est pas moins impuissante que la théologie devant le problème de la conduite. Une seule alternative reste donc : ou il n'y a pas de morale possible, ni, par suite, de moralité ; ou l'une et l'autre sont différentes de ce qu'on les a crues jusqu'à Kant. Les vieilles méthodes se sont usées en restant stériles. Pour être un moraliste, il faut être un novateur. C'est ce que Kant s'est proposé d'être. Il a cherché une voie nouvelle pour découvrir une définition philosophique de la moralité.
1. Critique de la Raison pratique (Picavet, p. 65). — Cf. Doctrine de la vertu (trad. Barni, p. 6 sqq.).
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Consacrer notre vie à la recherche d'un objet, cela ne peut être vivre comme nous le devrions. Quand donc, en agissant, ferons-nous ce que devraient faire tous les êtres capables de moralité?
Kant a cru le découvrir en examinant quels sont les différents modes de détermination possibles.
Lorsqu'un être conçoit un acte à faire, deux choses, et deux seulement peuvent influer sur sa décision et l'amener à l'accomplir. Un acte est, en effet, toujours conçu avec une matière et avec une forme. Une matière : lorsque je pense, par exemple, que je pourrais aller me promener, la promenade est la matière de l'acte possible que je conçois. Une forme : lorsque je pense, par exemple, que, si je le voulais, je pourrais aller me promener, je pense à la matière d'un acte comme conditionnée par une autre matière, et c'est ce rapport du conditionné à ce qui le conditionne qu'exprime la forme hypothétique suivant laquelle j'énonce l'acte que j'ai conçu. On doit donc pouvoir se déterminer à agir en tenant compte plus spécialement soit de la matière, soit de la forme de l'acte que l'on conçoit comme possible. D'autre part, on ne saurait s'y déterminer que par l'examen de cette matière ou de cette forme. Car, dans la conception d'un acte comme possible, il n'y a rien de plus.
• En fait, les décisions sont toujours prises de l'une ou de l'autre de ces deux façons. Quand nous accomplissons un acte, c'est toujours ou parce que nous considérons comme bons les résultats qu'il nous procurera, ou parce que nous avons l'idée que nous devons le faire, quels que doivent être ses résultats. Dans le premier cas, ce qui nous détermine à l'action, c'est le désir de produire un certain objet dont la réalisation est subordonnée à certaines conditions/ Dans le second cas, nous nous déterminons à l'action sans nous préoccuper de l'objet qu'elle aura pour effet de produire, mais en considérant
simplement l'ordre qui nous est donné de l'accomplir. Dans le premier cas, nous agissons sous l'empire d'un principe matériel, puisque, si nous nous déterminons, c'est pour produire une certaine matière, un certain objet. Dans le second cas, l'acte est accompli sous l'empire d'un principe formel, puisque si nous nous déterminons, c'est à cause de la façon dont nous concevons l'acte à faire j autrement dit, à cause de la forme de l'acte conçu1.}
Or, si une action peut être accomplie en raison de sa matière ou de sa forme, et si elle ne peut l'être qu'en raison de l'une ou de l'autre, il suffit de se rappeler ce que Kant dit des morales matérielles pour apercevoir aussitôt quels seront, selon lui, les seuls actes qui pourront avoir une valeur morale. Tant qu'on agit pour se procurer un objet, on reste, selon Kant, en dehors de la moralité. Une action dominée par un principe matériel ne peut être considérée comme bonne. Seule donc aura une signification morale l'action qui sera accomplie en raison non pas de sa matière, mais de la forme sous laquelle elle aura été conçu!. Un acte ne viuidra • qu'en raison du principe formel qui lé dominerai Agir pour se procurer un objet, c'est être en dehors de la moralité. Or si une action n'est pas faite en vue de la matière, de l'objet qu'elle produit, elle ne peut l'être qu'en raison de la forme sous laquelle elle est imaginée par l'agent2.
Premier résultat positif pour une définition de la moralité : l'action morale ne peut être que l'action faite en raison de la forme sous laquelle elle est conçue, abstraction faite de tout examen de ses résultats.
Mais, ainsi formulée, la définition de l'acte moral est encore insuffisante. Il y a, en effet plusieurs formes sous