‹ La morale de MolièreChapitre 13 sur 31 · ALCESTE · texte numérisé non relu

ALCESTE

Non : elle est générale , et je hais tous les hommes , Les uns , parce qu*ils sont méchants et malfaisants , Et les autres , pour être aui méchants complaisants , Et n'avoir pas pour eux ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aui âmes vertueuses (1).

Allons , c'est trop souffrir des chagrins qu'on nous forge ; Tirons-nous de ce bois et de ce coupe-gorge.

Puisqu'entre humains ainsi vous vivez en vrais loups , Traîtres , vous ne m'aurez de ïna vie avec vous.

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en pourra coûter : Mais , pour vingt mille francs , j'aurai droit ule pester Contre l'iniquité de la nature humaine, Et de nourrir pour elle une immortelle haine (2).

Vous avez bien fait, Molière, de frapper sur cette vertu iusociable et orgueilleuse qui ignore les plus grandes de toutes les vertus , la modestie et la charité; qui ne sait pas aimer et plaindre les vicieux avec autant de douceur qu'elle doit avoir de haine pour le vice ; qui ne veut pas connaître cette forme délicate de la charité parmi les gens de bonne compagnie , la politesse ; et qui , pour un procès perdu et pour une maîtresse infidèle , se sauve m un désert et fuit rapproche des humains (3) , oubliant que le devoir de Thomme de bien est de rester parmi les faibles et les méchants , pour les relever , les instruire , se faire estimer d'eux par Vexemph^ aimer par la charité.

(i) Le Misanthrope , àct. I , se. i.

(2) /d., act. V, se. I.

(3) Id j act. I, so. I.

50 L'iioimtrrB homvc.

Avec cela vous Tavez fait amoureux, et amoureux d'une façon qu'il condamne lui-même (1), pour nous montrer que ie sage inébranlable rêvé par Torgueil stoïcien (8) ou par Végoisme épicurien (3) n'existe point ; pour nous rappeler à l'humilité que doit entretenir en nous le sentiment de notre incurable faiblesse, et pour avertir les plus fermes de leur fragilité y comme le chant du coq avertit Pierre (4).

Enfin vous avez sa, eu noas peignant ces infirmités du sage/ et en nous faisant rire de ses travers , nous inspirer pour lui , pour sa vertu , un sentiment de respect que ne peut diminuer tout le rire excité par ses boutades; et, à la fin de votre pièce, notre opinion sur lui reste celle qui était la vôtre , et que vous ayez mise dans la bouche de la sincère Eliante :

DaikB ses façoos d'agir il est fart singulier ; Mais j*eo fais , je Tavoue , un cas particulier ; Et la sincérité dont son âme se pique A quelque chose en m de noUe eit d^kénrifque.

(i) U Misanthrope^ act. I» se. i.

(2) Sénèque, Epist. ^hl\ y 14 : « Jam sapiens ille est, qui plenus gaudio, hilarls etplacidus, inconcnssus, cum diis et pari yivit. »

(3) Lucrèce, De rerum naiura, Ub. II, v. 7 :

Edita doctrioa sapientum templa serena, Despicere onde qaeas alios , etc.

(i) Malth., chap. XXVI, v. 75. — • Mais le coup de maltfft est â*atoir fidt Alcesie amoureux, d*avoir courbé cette âme indomptée sous le joug de la passion , et montré par là surtout que le plus sage ne peit être CMBpléteiQeBt sage ,

Et que dans tous les cœors il est toiyours de Thomme.

Ce vers renferme toute la pièce. » F. Génin , Vie de Molière, chap. tV.

L*HONNÉTg HOMME. 51

C'est une verta rare au siède d*aqjourâ'hni , Et je la Toudrois voir partout comme chez lui (1).

Oui, on voudrait voir partout la sincérité et la vertu d'Àkeste^ avec plus d'indulgence et moins d'orgueil. Il se regarde comme trop au-dessus des autres pour pouvoir être homme d'honneur parmi eux (2) : cet amour-propre , hélas ! c'est le défaut le plus enraciné dans le cœur même des plus sages.

L'amour-propre tient assez de place dans le monde pour qu'un prétendu moraliste ait voulu qu'il soit le mobile de toutes nos actions (3). Molière a fait une guerre sans trêve à l'amour-propre. Il est vrai que c'est une des sources comiques les plus fécondes. Il n'y a pas une de ses pièces où ce défaut ne soit mis en scène : « C'est l'amour-propre qui a engendré les précieuses affectant un jargon inintelligible, et les savantes engouées de sciences qu'elles ne comprennent pas; les pédants si orgueilleux de leur érudition indigeste, et les beaux esprits si vains de leurs fadaises rimées ; le manant qui épouse la fille d'un gentilhomme, et le bourgeois qui aspire à passer pour gentilhomme lui-même; les prudes qui affichent une sévérité outrée , et les coquettes qui étalent les conquêtes faites par leurs charmes ; les mar-

(i) Le Misanthrope, act. IV, se. t.

(2) /d., act. V,sc. vm.

(3) La Rochefoucauld , Maximes,

quis qui se vantent des dons de la nature^ des bontés du roi et des faveurs des dames ; et ce misanthrope lui-même dont il faut estimer la vertu ^ mais dont Torgueil bourru fronde la vanité de tous les autres (1). »

Si l'amour-propre est le défaut le plus universel , il n'est pas le seul qui règne dans la bonne société : Molière a frappé avec non moins d'autorité sur l'habitude qu'ont les gens riches ou inoccupés, de médire sans cesse du prochain , et de trouver à blâmer partout (2). Comme il traite ces marquis oisifs, persuadés qu'il suffit d'un peu de fortune et de beaucoup de vanité pour être d'honnêtes gens et faire leur chemin dans le monde (3)! Comme il touche, dans la personne de Philinte (4), cette indulgence équivoque bien différente du dévouement de Cléante (5) , inspirée moins par bienveillance réelle que par prudent intérêt, et trop voisine de l'indifférence égoïste pour que le moraliste ne la condamne point (6) !

(i) Àuger , Discours préliminaire aux Œuvres de Molière ^ 1819.

(2) Le Misanthrope, act. II , se. v.

(3) Les Précieuses ridicules, les Fâcheux, la Critique de VEcole des Femmes, VImpromptu de Versailles, le Misanthrope, le Bourgeois gentilhomme.

(4) Le Misanthrope , act. I , se. i.

(5) Le Tartuffe, Voir plus loin , chap. XI.

(6) Le principal mérite du Philinte de Molière par Fabre d^Eglantine est de montrer à Tœuvre les caractères du Misanthrope, Alceste , malgré ses boutades, pousse le dévouement jusqu'à Tabnégation sublime ; Eliante joint toute la grâce à toute la charité ; Philinte tombe dans Tégoïsme indigne. Voir D. Nisard, Histoire de la Littérature française, liv. IV, chap. vi, g 6, Fabre d'Eglantine, le Philinte de Molière.

Comme il flagelle tout ce qu'il y a de méprisable^ de coupable ^ daus cette vie creuse ^ passée en amuse^ ments futiles^ en conversations malignes^ en satisfactions vaniteuses^ sans travail ni but (1) !

Toute la galerie de portraits des Fâcheux (2) est une revue de cette société raffinée et inoccupée, qui pense bien faire tant qu'elle ne fait pas clairement le mal. Nul n'échappe au fléau du ridicule (3) dont s'est armé Molière, ni le duelliste (4), ni le capitan (5), ni le musicien (6), ni le joueur (7), ni le chasseur (8). Mais, dans tous les plaisirs permis, utiles même, tant qu'ils ne deviennent pas des passions, c'est l'excès seulement que Molière condamne avec une verve sans pareille, en montrant combien deviennent maniaques et ridicules ceux qui , même dans leurs divertissements, se laissent aller au delà de la juste mesure.

L'égoïsme, forme plus accentuée et plus basse de l'amour-propre, est aussi une des matières universelles de Molière : les pères de V Etourdi et du Dépit amoureux , égoïstes qui ne songent qu'à leur argent et

(1) Voir plus loin , chap. X.

(2) 1661. — Voir A. Bazio, Notes hittoriques sur la vie de Molière ^ f part.

(3) La Bruyère, Les Caractères , Des ouvrages de Vesprit,

(4) Voir plus liant, cbap. Il, p. 39.

(5) Les Précieuses ridicules, se. x.

(6) Les Fâcheux y act. I, se. v.

(7) /d., act. II, se. n. — Voir Boileau , Satire X, 216.

(8) /d., act. H, se. vn.

54 nmiMÈTE HOMME.

leur tranquillité (1); ceux du Mariage forcé et du Mari confondu y égoïstes qui ne songent qu'à se débarrasser de leurs filles (2) ; Harpagon ^ ég(u'ste qui ne songe qu'à ses éc»s (3) ; Àmolphej égoïste qui ne songe qu'à se fabriquer une femme au gré de son souhait et un nom au gré de son orgueil (4) ; don Juan et Tartuffe j égoïstes hardis qui courent au plaisir à travers le crime ^ Tun suivant ses effrénés caprices^ et l'autre avec une prudence raffinée (5) ; Chrysakj égoïste timide qui ne songe qu'à sa soupe (6); Argantj égoïste douillet qui ne songe qu'à sa santé, et déshérite ses enfants pour s'assurer une gardemalade (7) ; Philihte même , égoïste discret qui ne ménage les autres que pour n'avoir pas à les combattre (8) : la liste en est longue, et comprend plus des trois quarts des personnages de Molière.

Molière semble n'avoir oublié aucun des points sur

(i) L'Etourdi (1653), act. I , se. vi , ix ; act. II , se. vu — le Dépit amoureux (1654) , act. II , se. VI ; act. III , se. m, iv , v.

(2) Le Mariage forcé (1664), se. xiv, xvn. — Le Mari confondu (1668), aet. I, se. vin ; aet. II , se. m ; aet III , se. xiv.

(3) Voir plus haut, chap. Il, p. 34.

(4) L'EcoU des Femmes (1662), aet. I, se. i.— On doit dire, et M. D. Nisard rafort bien dit, la même ehose de Sganarelle dans V Ecole des Maris (1661) : « Sganareîle n*est qu'un fort vilain homme; un mot le résume : e*est Taoïste, etc. > Histoire de la Littérature française , .liv. III , ch. ix, § 2 , r Ecole des Maris,

(5) Voir plus haut , ehap. II , p. 22 et 29.

(6) Les Femmes savantes (1672) , aet. II, se. vu.

(7) Le Malade imaginaire (1673) , act. I , se. v , viii , ix ; act. lli , se. ui.

(8) Voir plus haut, p. 52 , note 6.

lesquels doit être parfait soit hmnéte homme : il ne tolère ni Textravagaoce de ïimportftnk, qui dérange tOQt le inonde, qoi vent que tous s'occmp^^t de lui, et qui tranche toutes les questions avec une suffisance burlesque (1) ; ni la politesse écervelée de ceux qui se rendent importuns à force de civilités, et s'obstinent à rendre service aux gens malgré eux (2); ni la sotte vanité de rougir de ses pères, de se faire appeler Jf . de la Souche au lieu d'Amolphe (3), ou de vouloir, au risque de ruiner sa maison.,, devenir, de bourgeois, gentilbomme (4) : ce travers, qmi semble* rait au premier abord excusable, peut aller pourtant, jusqu'à une réelle dégradation morale, aboutir à la perte des biens péniblement acquis, et au malheur des enfants ridiculement mariés (5).

Il est imipitoyable pour le pédanlisme , plus insupportable que rigoorance. Nul n'a jugé plus sainement que lui des ouvrages de lespiit ;, nul n'a mieux compris combien ils élèvent et ennoblissent l'homme. Aussi a-l-il nettement fixé où le savoir est bon, et dans quelle mesure la science doit être recherchée: avec amour, mais S9uis excès, de foçon qv'^elle n'en-

(1) Le9 Fâ4àeuxy9at I , se. i; la Critiqué Ht VEeok de$ FemmUf. se. vi, vu ; fo MUanHaroipe , act. III y.^.h

(3) Les Fâcheux , acte IV , se. v ; t Impromptu 4t yttMiUeê^ st* % \% vt* VII, vm, IX.

(3) L'Ecole des Maris, act. I, se. i.

H) Le BmiT^eois gtfnléAaotme, act. 1,| se. i ; ael. Il, se. ix ; act Ul, se. ui, IV, VI, xn.

(5) George Dandin est Texeinple terrible d*un de ce»nariego9 àê vanité.

vahisse pas tout rhomme et n'éloafFe pas en lui^ sous rorgoeil du savant, les autres qualités qu'il faut posséder d'abord (1). Il a clairement montré, par les plus risibles exemples (2), la folie de ceux

Qui prennent pour génie un amour de rimer (3).

Boileau n'a fait qu'exprimer le jugement de Molière sur le métier d'écrivain :

Soyez plutôt maçon , si c'est votre talent , Ouvrier estimé dans un art nécessaire , Qu'écrivain du commun et poète vulgaire (4) .

Que les vers ne soient point votre éternel emploi : Cultivez vos amis ; soyez homme de foi.

G*est peu d*ôtre agréable et charmant dans un livre : 11 faut savoir encore et converser et vivre (5).

Molière et Boileau ont servi la morale en séparant, dans les ouvrages de l'esprit, k bon or du fanœ (6) , et en frappant sans pitié les Scudéri , les

(i) Les Femme» savantes , act. II, se. vn; act. III, se. i, n, v; act. IV, se. m.

(2) Les Précieuses ridicules^ se. x,MascariUe; les Fâcheux^ SiCi. I, se. v, Lysandre; act. III, se. ii, Caritidès ; la Critique de V Ecole des Femmes, se. vu, Lysidas; V Impromptu de Versailles , se. i , m , du Croisy; le Misan^ thrope, act. I, se. ii, Oronte; la Comtesse d'Escarbagnas^ se. xv, xvi, M. Tihaudier; les Femmes savantes ^ act. III, se. i, n, m, iv, v; act. IV , se. la, IV , Trissotin et Vadius , etc.

(3) Boileau, Art poétique , ch. I, v. 10.

(4) /d., eh. IV, V. 26.

(5) /d., ch. IV , V. 121. — Remarquez que le Misanthrope est de 16§6, les Femmes savantes sont de 1672 , et l'Art poétique ne fut achevé qu'en 167i.

(6) «., ch. IV , V. 233.

Cotin , les Quioault (1) , et tous ceux qui se mêlent d'écrire sans en être capables. Aujourd'hui , la censure ne s'occupe guère des livres que pour réprimer quelques paroles trop hardies contre le gouvernement ou les mœurs. Celle de Molière et de Boileau était plus utile quand elle proscrivait, de par le ridicule et le bon sens , tout ouvrage

Où la droite raison trébuche à chaque page (2).

Platon avait senti combien il importe à la santé morale des nations que leur littérature soit raisonnable (3). C'est ainsi qu'un bon écrivain est un homme utile, moins pour ce qu'il enseigne que pour l'habitude qu'il donne à ses lecteurs de penser raisonnablement. Les lettres ont leur responsabilité : elles peuvent et doivent avoir l'influence excellente de former les esprits au bon sens en ne leur offrant que des œuvres de bon sens ; et les auteurs du temps de Périclès , comme ceux du siècle de Louis XIV , contribuèrent certainement de cette façon à la grandeur de leur patrie. C'est un honneur

(1) Le jugement de Boileau sur Quinault (Sat. II, III, X) doit être maintenu dans toute sa sévérité, malgré Tessai de réhabilitation tenté par Voltaire. Lire les Œuvres de Quinault (Paris, 1739, 1778 , 1842) : Boileau a raison au nom du goût et au nom de la morale. Molière fut moins sévère que son ami , puisque) consentit à prendre Quinault pour collaborateur {Psychéy 1671) ; mais ce fut par nécessité et par ordre , dans des ouvrages auxquels son insouciance Tempéchait d*attacher aucune importance (Voir Le Libraire au Lecteur , au commencement de Psyché).

(2) Boileau, 5a/ire IX, V. 152.

(3) Platon, Hépuhliquef Uv. III,

à Boiieau et à Molière (1) d'avoir voulu, d'avoir su readre ce service à la France : service bien oublié aujourd'hui y et auquel pourtant elle doit «ne gloire plus solide que celle des victoires et même de fio* dustrie, la gloire de Fesprit français (2).

Molière n'était^il pas encore Tutile auxiliaire de Descartes et de Bossuet, quand il se moquait des vieux errements de renseignement scotastique et pédantesque en la personne du docte Métaphraste et du révérencieux Bpbinet (3) ? Ne réclamait-il pas , avec toute la force du fou rire rabelaisien , mais avec plus d'autorité que Rabelais (4) , la rénovation de la philosophie y et ne sonnait-il pas (5) aux oreilles des savants la nécessité du bon sens , de l'observation (6)

(1) Toutes les scèoes oii Molière fût dire des sonnets oa des petits vers sont des chefs-d*œuvre de critique littéraire. On doit mettre au-dessus de toutes les antres celle du Misanthrope (act. I , se. n) : le sonnet d'Oronte séduit le lecteur surpris par Fagrément de Tharmonie et du trait ; mais Mofière a raison de résister énergiquement à Finvasion de ces eoli/ichets dont le bon uas murmure. Voir plus loin, chap. VII.

(2) D. Nisard , Histoire de la Littérature française , H?. I , chap. i , 1 2 , 3,4,5.

(3) Le Dépit amoureux^ act. II, se. vu; la Comtesse d'Esearhagnas , se.

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