‹ La morale de MolièreChapitre 15 sur 31 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mais, à ce compte, Molière est donc nn moraliste ; il enseigne donc les règles de la vertu ; il met donc en pratique le précepte d'Horace traduit par Boileau :

Qu'en savantes leçons votre muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et YuHle (1).

Eh ! non : Molière est un comédien ; Molière veut nous divertir. Il y réussit admirablement par la peinture de nos vices et de nos ridicules. Et comme le contraire du vice et du ridicule est le bien, en poursuivant tous les vices et tous les ridicules, il montre par contraste le bien sous toutes ses faces. Il choisit pour sujet ce qui nous intéresse le plus : nousmêmes. Et nous ne pouvons nous voir, nous, notre cœur, nos passions, nos faiblesses et nos crimes, sans réfléchir tout en riant. Il est honnête et plein de bon sens, en sorte qu'il se fait de l'honnêteté une idée élevée et pratique, qu'on peut dégager de l'ensemble de ses tableaux. Cette idée est digne qu'on la recherche et qu'on l'étudié, parce que c'est l'idée d'un observateur hors ligne et d'un génie exceptionnel ; il

(1) Artpoétique, ch. IV, v. 87.

est utile de la bien connaître pour se rendre compte de l'influence morale d'un auteur si attachant. Mais s'il était un moraliste^ il l'aurait dégagée lui-même : il ne l'aurait pas laissée obscure au point que des hommes comme Bossuet et J.-J. Rousseau^ pour prendre les extrêmes parmi ses critiques, aient pu se méprendre sur ses pensées et ses intentions. Comme son but est d'émouvoir agréablement (1), il mêle dans une proportion artistique le bien et le mal chez ses personnages (2) , en sorte qu'il faut un effort de réflexion pour discerner au fond et son opinion et son influence. Sans doute, il blâme les mœurs de don Jvxm; mais pourtant il le présente séduisant, héroïque, et ne lai donne pour contradicteur qu'un valet absolument ridicule (3). Il blâme la brutalité d'Akeste^ et le fait pourtant si vertueux qu'on l'admire malgré soi (4). Aux Sganarelles et aux Amolphes^ il oppose des Artstes d'une modération exagérée (5), aux Misanthropes, des Philintes égoïstes dont le calme indifférent pourrait faire croire que l'homme parfait de Molière est un sceptique indulgent (6). Il condamne absolument Tartuffe (7) , et le met aux prises avec un bourgeois sot et crédule, qu'on verrait sans pitié ruiné parl'impos-

(1) Voirplas haut, chap. I, p. 3 et 13.

(2) /d., chap. I , p. 9 et 18.

(3) Id., chap. Il, p. 22, et plus lom, chap. XI. (i) /d., chap. m, p. ii.

(5) Voir particulièrement V Ecole des Maris y act. I, se. u; act. IIl, se. ti, VHi, IX, Ariste; VEcole des Femmes, acte I, se. i, Chrysaîde.

(6) Voir plus haut, chap. 111, p. 52.

(7) Id.j chap. 11, p. 29.

leur s'il n'avait une femme et des enfants intéressants (1). Enfin il combine tous les sentiments de la façon la plus propre à plaire et à faire rire, en sorte que ce n'est pas sans peine ni sans quelque chance d'erreur que, cherchant en ses ouvrages ce qu'il ne tenait pas à y mettre, on arrive à en tirer les beauK préceptes d'honnêteté exposés dans le précédent chapitre.

Oui , ils sont beaux ; mais ils ne sont point là spécialement pour instruire; ils s'y trouvent seulement au nom de l'art et du génie; ils font partie de la matière humaine remuée et transformée par ce hardi créateur; ils ajoutent à l'intérêt, à l'émotion, au charme victorieux qui domine la foule enivrée. Mais toute cette étude du cœur humain, si profonde, si philosophique même , Molière ne s'y est pas livré dans un but moral , pas plus que Raphaël n'a étudié les muscles et le squelette pour devenir un chirurgien; il n'a pas fait ses drames les plus moraux pour instruire, pas plus que Michel-Ange n'a taillé ses torses pour enseigner la myologie. Leur but, à tous, c'est Vart. Pour le peintre et le sculpteur, l'art est une belle tête sur la toile, qui nous fasse penser, ou un beau corps de marbre, qui nous émeuve; pour le comédien^ une bonne comédie qui fasse rire. Le rire est son bien ; il le puise à toute source : si la source en est morale, instructive, tant mieux ; quand elle ne l'est point, il y puise quand même; et cette belle médaille

(1) Voir'plas loin, chap. VI.

de Molière philosophe et moral a un revers frappé d'immoralité.

Il faut protester contre le jagement raf&né de Boileau :

Dans ce sac ridicule où Scapin s*enve]oppe ,

Je ne reconnois plus Vauteur du Misanthrope (1).

Si vraiment, on reconnaît l'auteur comique (2) : sa verve n'est pas moindre, et il ne traite pas le bouffon avec moins de génie que V agréable et le fin (3). Au point de vue de l'art, on ne doit pas plus blâmer les farces de Molière que les grimaces des damnés dans la fresque de la chapelle Sixtine. Seulement, la morale n'y est plus ; et on ne le lui reproche pas, puisqu'il atteint son but , qui est de divertir irrésislible-

(1) Art poétique f ch. III, v. 399. Voir plus haut, chap. 1, p. 10, note 2. — Mais ce n*est pas un motif pour s'associer à Tinjuste rigueur du dix-huitième et du dix-neuvième siècle contre Boileau. Il ne faut pas exiger de lui d*avoir été en toute circonstance et toujours Tinterprète absolu de la raison et du bon sens, sans erreur ni défaillance aucune. S*il s*est montré trop rigoureux pour le sac de Scapin et les autres farces de Molière , s'il a été cruellement silencieux pour son ami La Fontaine, ces fautes de son esprit, mais non de son cœur, sont excusées par la lutte sans pareille qu'il a eue à soutenir pour rejeter en debors de la civilisation littéraire de la France les turlupinades et les gaillardises. On doit comprendre qu'il ait été offusqué par les audacieuses plaisanteries de Scapin, comme par la gracieuse luxure des Contes , qui ne lui permettait pas de bien voir le mérite transcendant des Fables. Son horreur pour Tabarin était si juste et si nécessaire, qu'il n'admettait pas la possibilité de son alliance avec Térence ( Art poétique , ch. m, Y. 398).

(2) « On reconnaU eneor l'auteur da Misanthrope. »

M. Roux , Réfleaions sur le Misanthrope, dans les Actes de V Académie de Bordeaux, 3« fascicule, 1866.

(3) Boileau, Art poétique, ch. III, v. 397.

ment. On se contente de juger que Molière a un grand sens moral y une grande influence morale , mais encore une fois n'est point moraliste.

Qui ne condamnera, au point de vue moral, toute la longue comédie de l'Etourdi (1), où, d'un bout à l'autre, l'auteur étale la conduite d'un fils débauché, doublé d'un valet digne des galères (2), travaillant ensemble , de la fagon la plus plaisante du monde, à duper et à voler un vieux père et son vieil ami (3)? Ce qui ajoute à l'immoralité du spectacle, c'est le caractère méprisable donné aux vieillards (4), qui fait excuser d'autant plus volontiers les joyeuses manœuvres des deux jeunes escrocs. La comédie s'ouvie sur cette belle déclaration , prononcée docloralement par l'admirable Mascarille :

D*un censeur de plaisirs ai-je fort l'encolure , Et Mascarille est-il Fennemi de nature?

Vous savez le contraire , et qu'il est très -certain Qu'on ne peut me taxer que d'être trop humain (5).

11 n'est pas besoin de donner des explications sur la nature et Vhumanité de ce valet philosophe. Avec cette vertu peu scrupuleuse, on n'a pas honte de pratiquer agréablement le vol à la tire (6) et autres

(2) LélU et Mascarille.

(3) UEtourdij acte I, se. vi, ix ; acte U, se. m, iv, etc. (i) Voir plus loin, chap. X.

(5) UEtourdi, acte I, se. ii.

(6) M., actel, se. vi.

plaisanteries que la justice a le tort de trouver mauvaises. Que tout cela soit fort réjouissant, nul n'en disconvient ; mais n'est-il pas funeste pour la morale de forcer , pendant deux heures , Thonnête spectateur à trouver plein de grâce et d'intérêt le plus insigne des voleurs et des fourbes ? N'en résulte-t-il pas dans l'âme un adoucissement de cette haine pour le mal que Molière a si bien enseignée ailleurs (1 ) ? Y a-t-il rien de plus révoltant que de faire rire de la ruse d'un fils qui fait argent du faux bruit de la mort paternelle, et qui, tout en larmoyant, emprunte pour ces prétendues funérailles de quoi se payer des maîtresses (2) ? Tout cela est si gaiement présenté, qu'il est bien difficile de ne pas oublier toute la morale outragée pour applaudir au succès de la ruse , et quoiqu'il ne s'agisse que de crimes imaginaires , le rire devient une complicité réelle.

Il est inutile de passer en revue tous les exploits parfaitement comiques , quoique pendables , de ce héros qui veut

Qu'au bas de son portrait on mette en lettres d*or : Vivat MascariUus , fourbum imperator (3) !

Mais il importe d'insister sur l'immoralité d'un spectacle où l'intérêt, le charme, la passion sont sans cesse inspirés par des hommes indignes, chez

(1) Voir plus haut, chap. Il et III.

(2) UEtourdi, act. II, se. iv.

(3) Id. , act. II, se. xi.

DE MOLIÈRE. ?i

qui l'auteur fait survivre des qualités d'esprit et de cœur inconciliables avec la bassesse de leurs actions, en sorte qu'on leur pardonne leur vice en faveur de leur grâce , de leur sensibilité , de ce reste d'honneur qui leur a été artistement laissé ; et le gai spectacle de leurs succès finit par insinuer doucement au spectateur séduit, que le vice, après tout, n'est pas si noir qu'on le fait.

Ce n'est pas une fois que Molière a mis sur le théâtre ces conduites criminelles, fardées sous Texcellent comique de sa verve intarissable, et rendues excusables en apparence par le caractère de ceux contre qui elles sont dirigées.

Le Sganarelle et le Valère du Médecin volant ne sont pas plus estimables que Mascanlk et Lélie^ quand ils inventent la farce insensée par laquelle ils enlèvent sa fille au bonhomme Gorgibus (1).

Le Mascarille du Dépit amoureux (2) ne vaut guère mieux que son aîné de VEtourdi, et s'il ne pratique pas la même conduite, c'est moins par vertu que faute d'occasion.

Le Sganarelle du Cocu imaginaire ^ avec ses plaisanteries et ses actes grivois (3) , est un type si peu ho-

(1) U Médecin volant, se. x.

(3) Le Cocu imaginaire (1660), se. iv et passim, — « Le personnage de Sganarelle est trop souvent invraisemblable pour offrir toujours de Tintérét , trop souvent bouffon pour être toujours comique. C'est un de ces caractères de con~ vention, une de ces caricatures de fentaisie , assemblage bizarre de trivialité et de bonne plûsanterie , de verve et de grossièreté, etc. » J. Tascbereau, {Histoire de

norable qu'on serait presque heureux de le voir devenir ce qu'il s'imagine être. Celui du Médecin malgré lui est si divertissant^ avec sa bouteille aux juleps (1) et sa jovialité rabelaisienne , qu'on le voit, sans lui en vouloir, battre sa femme qu'il ruine, et plaisanter sur ses enfants qu'il laisse mourir de faim (21). Il est si gai qu'on lui pardonne tout : qu'il boive, qu'il mente, qu'il vole (3), qu'il aide à enlever une fille (4), et qu'il cajole une femme au nez du mari (5) : le mari et le père, les trompés et les volés sont si niais , Sganarelle a tant d'esprit , qu'on applaudit toujours , et qu'on serait désolé de le voir pendre, comme le voudrait bien Lucas (6).

Hali , dans r Amour peintre (7) , est encore un vrai Mascarille ; et Mercure , dans Amphitryon (8) , est le Mascarilk divinisé , qui ne procure plus des esclaves aux fils de famille (9) , mais des reines aux dieux.

la vie et dei ouvrages de Molière y liv. I. Voir aussi D. Nisard {Histoire de la Littérature française , Hv. III , chap. ix , § 2) , qui met trop de bonne volonté à trouver une morale à cette farce : « Sganarelle nous fait honte de la jalousie dans le ménage ; il nous rend moins chatouilleux aux apparences , nous rassure pleinement sur notre mérite. » — J. Taschereau a raison de dire que Molière « n*eut évidemment d*autre but que celui de faire rire , et il était difficile à la vérité de le mieux atteindre. »

(1) Le Médecin malgré lui (1666), acte 1, se. vi.

(2) Id., act. I, se. I.

(3) M., act. II, se. VIII, IX; act. III, se. ii. (i) Id., act. III, se. vi, vii, viii.

(5) Id.y act. II, se. IV, v; act. III, se. m.

(6) Id.y act. III, se. VIII, IX.

(9) Célie de V Etourdi; Isidore de l'Amour peintre; Zerhinette des Four^ beries de Scapin.

Oui n'a ri à plein cœur en voyant Sosie battu et Amphitryon à la porte (1)? Mais, pendant tout ce rire, oii donc était la morale ?

Et qu'on ne dise pas que Molière s'est laissé aller à cette indulgence dans les débuts de sa carrière , aveuglé par l'exemple de ses prédécesseurs et de ses contemporains y entraîné par la nécessité de nourrir sa troupe et de faire rire à tout prix : c'est en 1 669, quand il a donné k Misanthrope j le Tartuffe j r Avare j après Amphitryon j que l'imitation antique peut excuser un peu ; c'est enfin quand il est maître et roi de la scène, qu'il joue devant le roi la désopilante farce de M. de Pourceaugnac ^ chef-d'œuvre comique où, par malheur, les deux personnages intéressants, spirituels, actifs, les deux chevilles ouvrières de la pièce, sont la Nérine et le Sbrigani , qui se font réciproquement sur la scène cette apologie digne des cours d'assises :

(( NÉRINE : Voilà un illustre. C'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit : un homme qui, vingt fois en sa vie, pour sauver ses amis, a généreusement affronté les galères ; qui, au péril de ses bras et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les entreprises les plus difficiles ; et qui , tel que vous le voyez , est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.

(1) Amphytrion^ act. I, se. ii; act. 111, se. u. Voir plus loin, chap. IX«

» SBRIGANI : Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrois vous en donner avec plus de justice sur les merveilles de votre vie, et principalement sur la gloire que vous acquîtes , lorsque avec tant d'honnêteté vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus , ce jeune seigneur étranger que Ton mena chez vous; lorsque vous fttes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille, lorsque avec tant de grandeur d'âme vous sûtes nier le dépôt qui vous étoit confié , et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avoient pas mérité (1). »

Dites que dans tout cela il y a de l'ironie : mais est-ce assez de l'ironie quand il s'agit de crimes pareils? Est-il moral de faire reposer toute une intrigue touchante sur l'adresse de telles gens , à qui l'on s'intéresse nécessairement, parce qu'on s'intéresse au succès de ce qu'ils entreprennent? N'est-il pas blessant de voir une honnête fille confier à ces directeurs-là son honneur et son amour (2)? N'est-on pas choqué de trouver qu'un amant délicat et distingué comme Eraste n'a pas honte de se faire le second d'un Sbrigani(S)^ Dans toute la suite de la pièce, le ridicule excellent dont est couvert M. de Pourceaugnac fait qu'aux yeux du spectateur Sbrigani a raison.

(1) M. de PourceaugnaCf act. I, se. iv.

(2) Id, , act. 1, se. lY.

(3) /d., act. I, se. Yi; act. in, se, i.

toujours raison^ dans toutes les entreprises de son infâme industrie; et ^ à la fin , on est si bien pris au charme de cette joyeuse corruption^ qu'on entend sans indignation chanter par toute la troupe :

Ne songeons qu*à nous réjouir :

La grande affiiire est le plaisir (1) !

C'est en 1671^ dans toute la force de son génie ^ quand il ne manque plus à ses chefs-d'œuvre que les Femmes savantes et le Malade imaginaire , que Molière donne les Fourberies de Scapin , et qu'il exalte un héros de la même volée que Mascarille et Sbriganiy roi de la pièce d'un bout à l'autre , qui dresse les fils de famille à courir les filles (21) et à insulter leurs pères (3), qui vole plus effrontément que tous ses prédécesseurs (4), avec un entrain si victorieusement comique qu'il est impossible à l'âme la plus ferme de résister au fou rire causé par le mukt et la galère (5), et de n'être pas , malgré tous les principes , enchantée de voir réussir ces admirables four^ beries. Il a tant d'esprit ! Les jeunes amours qu'il sert sont si gracieuses! les barbons qu'il trompe sont si avares ! Que^ pour comble^ il charge de coups de bâton l'honnête maître dont il a volé l'argent et

(1) M, de PourceaugnaCy act. III, se. x.

(2) Les Fourberies de Scapin , act. I, se. ii.

(3) /d., act. I , se. IV.

(i) /<!., act. II, se. lY.

(5) Id,, act. n, se. Yiii, XI.

corrompu le fils (1) , nous rirons encore et toujours, en dépit de la morale oubliée, et nous ne pourrons nous empêcher d'applaudir au triomphe final de ce Prince des Fourbes, entouré de sa messagère Nérine y de ses lieutenants Carie et Sylvestre, et de la foule des pères, des fils, des amantes qui subissent la toute-puissance de son génie diabolique (2).

On peut mettre en avant l'excuse que, tout en nous réjouissant par le triomphe des fourbes et des coquins, Molière nous les présente spirituels, mais coquins; risibles, mais coquins; bienveillants, dévoués même à leurs heures, mais toujours coquins ; en sorte qu'on ne sort guère de ce spectacle avec une grande estime pour eux, ni un grand désir d'avoir un valet comme Mascarille^ Sbrigani ou Scapin.

Sans doute ; et ce qu'il y a d'immoral dans tous ces personnages, ce n'est pas tant leur conduite , évidemment condamnable et condamnée par tout homme de sens froid, que le charme comique par lequel Molière sait atténuer ce sens chez le spectateur. On le répète, il faut une âme très-ferme pour retrouver, après ces impressions , toute la délicatesse de la vertu. Et on ne peut douter que les âmes du peuple ne perdent , à force de se courber sous ce vent du plaisir, l'énergique élasticité nécessaire

{\) Les Fourberies de Scapin , act. III, se. u. (2) /d., act. III, se. xiy.

pour se redresser ensuite dans toute la rigueur du devoir.

Il faut une intelligence cultivée et un effort de réflexion pour discerner, dans les Hommes de Molière, les principes d'honnêteté qu'il y a mis : il ne faut que voir, et suivre l'entraînement du rire, pour approuver le vice qui y est étalé. II est vrai que c'est d'une part un vice évidemment condamné par le sens universel; d'autre part une honnêteté supérieure, sublime. Mais, en somme, sur ce théâtre, le vice est trop ' séduisant , l'honnêteté trop dissimulée. A la lumière de la rampe, qui pense d'Alceste ce qui en a été dit^ au chapitre précédent? et qui hésite à battre des mains au triomphe de Scapin ? Le bien est à peine entrevu; le mal illuminé et applaudi sans restriction. le ne parle ni de vous, ni de moi , mais du peuple qui , depuis deux cents ans, vient tous les soirs remplir ce théâtre. Et quand je dis peuple, je ne dis pas populace : mais tout le public pour qui Molière écrivait, et dont l'immense majorité va toujours croissant, tandis que diminue le petit groupe des rêveurs qui usent le temps à penser.

Ces réflexions n'ôtent rien à la valeur artistique de toutes les œuvres de Molière, ni à la portée morale de plusieurs, ni à l'éclat du bon sens qui brille par traits saillants jusque dans les plus folles scènes ; mais elles sont nécessaires si l'on veut se rendre compte de la morale de Molière.

Enfin, le moraliste a encore un reproche à faire.

Tous ces entremetteurs infâmes, tous ces valets, âmes damnées du vice et de la débauche, travaillent cependant à des causes justes, nobles^ touchantes; ils sont tendres , compatissants , désintéressés ; ils ont un esprit qui touche au génie : cela est faux dans la réalité. Quoique l'homme soit un insondable mélange de bien et de mal , c'est erreur d'imaginer que les qualités les plus délicates puissent s'accoupler avec les vices les plus honteux. Un pareil contraste peut ajouter à l'intérêt, à l'émotion ; mais c'est un mensonge moral.

Dans r Avare j il y a une invraisemblance qui est une faute; c'est que Valère^ présenté à la fin sous les plus nobles couleurs (1) , et moatré dès le début comme plein des plus nobles sentiments (S!) , puisse allier cette hauteur d'âme avec le misérable rôle auquel il s'est soumis par choix : entrer par un mensonge dans une maison, et, contre son propre cœur, y maltraiter volontairement, malgré toute raison, de pauvres domestiques qui n'en peuvent mais (3), c'est incompatible avec tant de constance, d'esprit et de cœur.

A VaJère il faut joindre Lélie de VEtourdi : on n'a pas à la fois un amour si élevé et de si vils instincts. Le même reproche s'adresse au Valère du Mariage forcée au Clitandre de ï Amour médecin , à VAdraste de

(i) VAmrty act. V, se. iv, v, vi.

(2) W., act. I, se. I.

(3) /(l.,act. 111 9 se. v, vi.

t Amour peintre , au Valère du Médecin malgré lui, à VEraste de M. de Pourceaugnac, à Y Octave et au Léandre des Fourberies de Scapin ; tous œs jeunes hommes mêlent des ruses honteuses , dégradantes , à la noblesse d'un amour qui touche au sublime par le dé*- Youement et la délicatesse. Tant d'honneur fait qu'on a de la tolérance pour leurs basses intrigues^ et qu'on ne voit pas qu'ils s'y déshonorent. Peut-on aimer comme le Dorante du Bourgeois gentilhommej et voler en même temps Tor^ les bagues même que l'on offre à sa maîtresse ; la laisser entretenir par un vieux fou qu'on flatte^ et faire argent de Fhonneur de celle qu'on veut s'attacher par un lien sacré (1)?

Qu'on ne dise point que cela importe peu à la morale. Une des principales immoralités des romans et des drames y c'est de faire croire à la possibilité de l'alliance de vices et de vertus incompatibles. C'est par là qu'on arrive aux saints forçats de M. Victor Hugo (2). Cela produit de l'effet : sans doute, mais surtout l'effet de nous donner dans la pratique moins d'horreur pour les vices réels auxquels nous cédons y en nous excusant sur la compensation que nous éta* blirons par des mérites et des vertus possibles , dont

(i) Le Bourgeois gentilhomme^ act. TII, se. iv, Vi, XYin^ xiX; act. ÎV, se. 1. *— Dans eeitc cireoDStanee , Molière tombe certainement sous le coup du chap. V des Maximes et Réflexions sur la Comédie de Bossuet : Si la comédie d'au^ jourd'hui purifie V amour sensuel en le faisant aboutir au mariage : « Encore que vous ôtiez en apparence à Tamour profane ce grossier et cet illicite dont on auroit honte , etc. » Ce n*e8t que par convenance que la belle marquise finit par épouser Dorante, Voir d*ailleurs, sur ce chapitre de Bossuet, plus loin, chap. VIII.

(2) Le$ MUérabUs.

nous n'avons pas même l'intention. Ici le moraliste se rencontre avec le poëte pour insister sur le précepte inattaquable d'Horace : Et sibi constet (1).

Que conclure? Et que dire en sortant d'un spectacle qui a commencé par k Misanthrope , et qui se termine par fes Fourberies de Scapva ?

La vérité : c'est que l'auteur atteint^ dans tous les genres , au sublime du comique , et qu'il est un comédien parfait.

Et s'il faut lui reprocher de nous avoir sauvent forcés à applaudir ce que nous devons condamner, d'avoir maintes fois employé la puissance de son génie à flétrir la fleur de notre sens moral par l'entraînement du rire , il faut , sans lui pardonner cette erreur, lui rendre la justice que personne n'a plus fermement parlé le langage du bon sens , qui doit nous conduire dans la pratique de la vie ; personne n'a mieux compris ni montré quel ensemble de vertus supérieures doit se rencontrer en un homme pour qu'il soit honnête homme. En cela, sa gloire ne peut être ternie par les Sbrigani ou par les Scapins. Quand on se demande quel est l'honnête homme de Molière, on se dit qu'en somme c'est celui qui fuit tous les vices, qui évite tous les travers condamnés et flagellés dans tant de comédies excellentes ; et qui sait ,

(1) Si quld inexpertam scens committis , et audes

Personam formare noyam , servetnr ad imnm Qualis ab incepto processerit , et sibi constet.

Horace, EpistoUBt lib. II, m, 125.

DEIMOLIÈRË. 81

comme le Clitandre desr Femmes savantes ^ à toutes les qualités de la fortune (< ) , de l'esprit (2), de la naissance (3) , joindre des mœurs pures, une probité intacte (4) , une franchise pleine d'honneur (5) , une bienveillance indulgente (6), une tendresse de cœur élevée (7), un dévouement et un désintéressement absolus (8). En lui, Molière a entrepris de produire le type idéal , quoique humain , de l'homme accompli,

Homme d^honneur, d*esprit , de cœur et de conduite (9),

à qui ne manque ni la rigide honnêteté d'Akeste ni la grâce de don Juan^ qui unit au raffinement d'esprit et à la politesse qu'offrait la cour de Louis XIV, la solidité du bon sens, la douceur de la charité et l'énergie du devoir (1 0) ; qui devient, en vieillissant, le bon, raisonnable et aimable Cléante dix Tartuffe (\ h).

(!) Ias Pemmes savantes (1672), act. V, se. v.

(2) ld,y act. I, se. III ; act. IV, se. m.

(3) Id,f act. II, se. u.

(4) Id.y act. I, se. II.

(5) /d., act. I, se. ii, iv; act. IV, se. ii.

(6) /d., act. IV, se. ii.

(7) /d., act. I, se. n; act. III, se. ix; act. IV, se. ii, vu, vm.

(8) /d., act. V, se. v.

(9) /d., act. II, se. I.

(10) U faut joindre à Clitandrek Dorante de la Critique de V Ecole des Femm mes , qui n*est autre que lui dans une autre scène et sous un autre nom : mais l'homme est le même (se. vi , vu). C'est encore lui que joue Brécourt dons 27mpromptu de Versailles [(se. i , m) , et lui que fait Ergaste dans les Fâcheux : on le retrouve, plus jeune, dans le Cléonte du Bourgeois gentilhomme (act. III, se. xii).

(11) Le Tartuffe , act. I , se. i, ii, m ; act. IV, se. i , u , m ; act. V. Voir en-

82 JUGEMENT SDR LES ËOMMES DE MOLIERE.

Et si la Grèce est éteraellemeat célèbre pour nous avoir légué ce modèle surhumain de la corporelle beauté que nous appelons V Apollon du Belvédère, quelle ne doit pas être notre admiration pour celui qui 9 chez nous y a su produire ce modèle moral de l'homme intelligent, chrétien et français?

core sur CUantef chap. XI. — 11 hvX joiadre à loi YArisie de V Ecole des Mark (act. I , se. I , II , fil ; act. III , se. vi-x) , XAriste des Femmes savantes (act. II , se. i-iv; act. IV, se. vu ; act. V, se. iv , v), et le Béralde du Malade imaginaire (act. II , se. xii; act. III). — Voir sur Cléante , F. Génin , Vie de Molière y chap. V.

Page 1