LES DEUX CHŒURS
Mêlons donc leurs douceurs aimables , Mêlons nos voix dans ces lieux agréables , Et faisons répéter aux échos d*aIentour Qu*il n*est rien de plus doux que Bacchus et 1* Amour (1).
Félibien s'extasie sur ces dialogues (c si tendres et si amoureux, » sur cette admirable musique de Lulli « où il n'y a rien qui n'exprime parfaitement toutes les passions. » En effet , c'est très-beau y et c'est peut-être ce que notre théâtre possède de meilleur et de plus antique dans ce genre. Mais ces charmes mêmes de la poésie et de la musique prennent les cœurs malgré eux : on ne peut pas entendre cela froidement , comme une simple dissertation mythologique. C'est un genre de corruption très-doux, d'autant plus dangereux qu'il s'insinue d'une manière tout insensible , et qu'il s'offre comme un divertissement très-délicat, très-innocent. Le moraliste doit protester avec Boileau (2) contre l'influence de ce
(1) Relation de la Fête de Versailles du 18 juillet 1668 , par Félibien.
(2) 5fl«rcX,v. 131 :
Par toi-même bientôt conduite à l'opéra ,
De quel air penses-tu que ta sainte verra
D'an spectacle enchanteur la pompe harmonieuse ,
Ces danses , ces héros à voix luxurieuse ,
Entendra ces discours sur l'amour seul roulans ,
Ces doucereux Renauds , ces insensés Rolaads';
m DE L*ADULTÈRE
plaisir qui amollit les âmes et les prépare tout doucement à succomber au premier assaut de la passion. Quoi que puisse dire Fami des arts et de la poésie , Tami de la vertu ne peut approuver un seul pas sur une pente si fleurie et si glissante.
C'est la même leçon tendrement corruptrice que chantent en sérénade à Julie les musiciens d'Eraste dans M. de Pourceatignac :
Répands , charmante nuit , répands sur tous les yeux
De tes pavots la douce violence , Et ne laisse veiller en ces aimables lieux Que les cœurs que Tamour soumet à sa puissance. Tes ombres et ton silence , Plus beaux que le plus beau jour , Ofiîrent de doux moments à soupirer d*amour.
Que soupirer d'amour Est une douce chose , Quand rien à nos vœux ne s'oppose !
A d*aimables penchants notre cœur nous dispose ; Mais on a des tyrans à qui Ton doit le jour... Aimons-nous donc d'une ardeur étemelle :
Les rigueurs des parents , la contrainte cruelle , L'absence, les travaux , la fortune rebelle
Stora d'eux , qu'à l'arnoor, comme au seul dieo suprême , On doit immoler tout , jusqu'à la vertu même ; Qu'on ne sauroit trop têt se laisser enflammer ; Qu'on n'a reçu du ciel un cœur que pour aimer ; Et tons ces lieux communs de morale lubrique Que Lulli réchaufTa des sons de sa musique ?
Mais de quels mouvements dans son cœur excités Sentira-t-elle alors tous ses sens agités 1 Je ne te réponds pas qu'au retour , moins timide , Digne écolière enfin d'Angélique et d'Armide , Elle n'aille à l'instant , pleine de ces doux sons , Avec quelque Médor pratiquer ces leçons.
Ne font que redoubler une mniHé fidèle (i).
Aimons-nous donc d'une ardeur étemelle :
Quand deux cœurs s*aiment bien, Tout le reste n'est rien (3).
A la fin de la pièce , une foule de masques viennent se joindre auz musiciens pour chanter tous ensemble à Louis XIY, à ses deux maltresses, à sa cour :
Soyez toujours amoureux ,
C'est le moyen d'être beureux.
Aimons Jusques au tr^as ,
La raison nous y convie.
Hélas ! si Ton n'aimoit pas ,
Que seroit-ce que la vie?
Ab ! perdons plutôt le jour
Que de perdre notre amour !
Les biens , la gloire, les grandeurs , Les sceptres qui font tant d'envie, Tout n'est rien, si Tamour n'y mêle ses ardeurs (3). Il n'est point sans l'amour de plaisir dans la vie,
Soyons toujours amoureux ,
C'est le moyen d'être heureux.
Sus ! susl chantons ensemble !
Dansons, chantons , jouons-nous !
Lorsque pour rire on s'assemble,
(1) Boileau , Satire X, v. 159 :
Recevant ses amants sons le doux nom d'amit,
(2) M. de Pourceaugnae , act. I , se. ii.
(3) La pièce fut donnée en 1669 , dans une fête de la cour à Ghambord. If"* de Montespan, dont l'avènement datait de 1668 , était maltresse du roi en même temps que M^^* de la Yallière , qui aUait s'enfuir au couvent pour la seconde fois en 1671. Ces vers sont donc encore un encouragement à cette double et publique débauche. Voir plus haut, note 2, p. 176. La gloire est une allusion à la conquête de la Franche-Comté en 1668 , suivie du traité d'Aix-la-Ghapdle , et célébrée paiement en 1669 par Boileau , EpUre I , ?. 128 :
Et eamper devant Me an milien des hivers.
Les plas sages , ce me semble ,
Sont ceux qui sont les plus fous :
Ne songeons qu*à noos réjouir :
La grande affidre est le plaisir (1) !
De là tout naturellement , la cour entière ^ à la suite de son roi enivré de gloire et d'amour, passe aux réflexions des bergers Lycaste et Lycoris :
Il n*est point de bergère Si froide et si sévère, Dont la pressante ardeur D*un cœur qui persévère Ne vainque la froideur, n est , dans les affaires Des amoureux mystères, Certains petits moments Qui changent les plus fières Et font d'heureux amants (2).
Certes , aucun spectacle plus enchanteur n'y peut
(1) M. de Pourceaugnac , act. III, se. x.
(2) Les Amants magnifiques ^ troisième intermède , se. ii. Pièce dont le sujet et la conduite sont indiqués par Louis XIV lui-même à Molière, et qui est faite uniquement pour le roi et la cour. La première représentation est du 7 septembre 1670 : M^^* de la Vallière commençait à être tout à fait délaissée pour M™* de Montespan , qui était accouchée du duc du Maine au mois de mars ; elle allait s*enfuir pour la seconde fois chez les religieuses de Sainte -Marie de GbaiOot le 11 février 1671 , et Louis XIV allait envoyer Golbert la chercher le jour même. Molière fait allusion à ces hésitations entre les deux maltresses et à ce retour vers la première dans la première entrée de Ballet du troisième intermède, où se trouve une petite scène intitulée Dépit amoureux , qui consiste uniquement dans la traduction gracieuse de Tode d'Horace : Donec gratus eram tiU (Lib. 111 , Od. x) : Philinte semble être le roi, Climène, la Vallière, et ChUh ris, Montespan: Myrtil, s*iln*est pas introduit seulement par traduction, et pour ôter trop de vivacité aux allusions , pourrait être le duc de LonguevUle ou le duc de Lauzun : voir plus haut, note 2, p. 176.
mieux disposer les cœurs y et les femmes ^ instruites à ces leçons y doivent se dire avec Caliste :
Ah I qae sur notre cœur La sévère loi de Thonneur Prend un cruel empire !
Je ne fais voir que rigueurs pour Tyrds ; Et cependant , sensible à ses cuisants soucis , De sa langueur en secret je soupire, Et voudrois bien soulager son martyre.
C*est à vous seul que je le dis , Arbres : n'allez pas le redire.
Puisque le ciel a voulu nous former Avec un cœur qu*Àmour peut enflammer (1) , Quelle rigueur impitoyable Contre des traits si doux nous force à nous armer? Et pourquoi, sans être blâmable, Ne peut-on pas aimer Ce que l'on trouve aimable?
Hâas ! que vous êtes heureux , Innocents animaux , de vivre sans contrainte (2) ,
Et de pouvoir suivre sans crainte Les doux emportements de vos cœurs amoureux (3) !
Et quand on entend bergers et bergères y imités dans leurs danses luxurieuses par « trois petites Dryades et trois petits Faunes y » s'écrier ensemble :
Jouissons, jouissons des plaisirs innocents
Dont les feux de FAmour savent charmer nos sens (4) ,
(1) Remarquez Timmoralité de rendre Dieu créateur responsable des excès de nos passions. 11 n*y a pas loin de là au culte de Vénus.
(2) Voirplushaut,p. 178.
(3) Les Amants magnifiques^ troisième intermède, se. m. — U suffit, je pense , de citer, sans faire ressortir ce quMl y a de monstrueux dans ces théories.
(4) Les Amants magnifiques , troisième intermède, seconde entrée de ballet.
188 DE L*ADDLTËRE
n'est-il pas tout naturel qu'en sortant du spectacle on aille faire comme eux (1) ?
On peut citer encore le dialogue en musique y la chanson à boire , les romances espagnoles , italiennes et poitevines du Bourgeois gentilhomme (3i), terminées par ces stances :
Le rossignol , sous ces tendres feuillages , Chante aux échos son doux retour.
Ce beau séjour , Ces doux ramages, Ce beau séjour Nous invite à Famour.
Vois, maGlimène« Vois sons ce chêne 8*entrebaiser ces oiseaux amoureux ; Ils n*ont rien dans leurs vœux Qui les gêne :
De leurs doux feux Lear kne est pleine ; Qu*ils sont heureux !
Nous pouvons tous les deux, Si tn le veux , Être comme eux (3).
On peut citer encore le prologue de Psyché :
Est-on sage Dans le bel âge,
(1) L'influence de ces plaisirs est exprimée par Voltaire , Siècle de Louis XIV , chap. XXVI : « Tandis que H"« de la Vallière et H<"« de Montespan se disputaient encore la première place dans le cœur du roi, toute la cour était occupée d'intrigues d*amoor : Louvois même était sensible, etc. »
(2) Le Bourgeois gentHhomtney act. 1, se. ii; act. IV, se. r, açt. V, entrées u, m, IV, V.
(3) Le Bourgeois gentilhomfne , act. V , oitrée v.
ET DES AMOURS FACILES. i89
Est-on sage De n'aimer pas ?
Que sans cesse L*on se presse De goûter les plaisirs ici-bas !
La sagesse De la jeunesse C'est de savoir jouir de ses appas (1) ;
et tous les intermèdes de cette pièce païenne^ les soins de Zéphyre , les conseils de f Amour (Si) ; et , pour aller jusqu'au bout , les chansons des Mores dans le Malade imaginaire :
Profitez du printemps De vos beaux ans , Aimable jeunesse ; Donnez-vous à la tendresse :
Les plaisirs les plus charmants , Sans l'amoureuse flamme , Pour contenter une âme N'ont point d'attraits assez puissants.
La beauté passe :
Le temps Tefl^ce ; L'âge de glace \ient à sa place Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps (3).
La Fontaine peut être excusé de la licence de ses Contes par sa naïveté ^ par sa modestie qui lui faisait croire qu'ils ne sortiraient pas d'un cercle restreint , par le goût de la société où il vivait^ par l'exemple ^
(i) Psyc^, Prologue, Flore.
(%) Id,^ act. III , se. I ; troisième intermède ; act. V, se. vi.
(3) Ia Malade ima^finairêf deuxième intermède.
par SOD repentir (1). Les mêmes excuses ne sont pas acceptables pour Molière : un tel génie n'a pas le droit d'ignorer à ce point son influence , ni de prétendre à l'innocence en alléguant l'entraînement y la mode y l'absence d'intention. Certes il a vu dans la cour qui^ tout en l'applaudissant^ lui fournissait des types pour ses grandes comédies ; il a vu dans le roi dont il flattait les passions ; il a vu , hélas ! dans sa propre femme , l'effet de cette sensualité harmonieuse, de cette lubricité délicate dont il a eu le malheur de se faire le chantre joyeux (2).
Ce chapitre explique en partie les condamnations qui l'ont frappé : aux yeux d'un évêque, qu'importait le beau, le bon, le sublime, quand la part du mal était si grande (3)? Si les arts ont un pouvoir funeste, c'est
(1) a M. de La Fontaine , dit l'abbë Pouget son confesseur, ne pouvoit s*imaginer que le Mne de ses Contes fût si pernicieux. Il protestoit que ce Hytc n*avoit jamais fait sur lui , en récrivant, de mauvaises impressions, et il ne comprenoit pas qu*il pût être si fort nuisible aux personnes qui le lisoient. » H. Taine, La Fontaine et ses fables, V* partie, m.
(2) Les infidélités de W^* de Molière commencèrent en 1664, à Versailles, pendant les représentations des Plaisirs de Vile enchantée. Voir J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Molière , liv. IL
(3) Tonte cette partie de Molière tombe sous le coup des Maximes et Bé" flexions sur la Comédie , chap. III, Si la comédie éC aujourd'hui est aussi honnête que le prétend V auteur de la Dissertation : a Les airs de Lulli , tant répétés dans le monde , ne servent qu'à insinuer les passions les plus décevantes, en les rendant les plus agréables et les plus vives qu*on peut par le charme d*une musique... : c'est là précisément le danger, que pendant qu'on est enchanté par la douceur de la mélodie, ou étourdi par le merveilleux du spectacle, ces sentiments sMnsinuent sans qu on y pense , et plaisent sans être aperçus ; » chap. IV, S^il est vrai que la représentation des passions agréables ne les excite que par accident; chap. \ , Sila comédie d'aujourd'hui purifie V amour sensuel en le faisant aboutir au mariage; chap. VI, Ce, que c'est que les mariages
de rendre séduisant^ entraiDant^ irrésistible^ ce qui tout d'abord aurait révolté la vertu. S'il y a un moyen terrible de démoraliser, c'est d'accoutumer doucement l'âme y par le charme amollissant de la musique et des vers, à entendre, à goûter, à aimer ce qui la corrompt. S'il y a une puissance dégradante , c'est celle du génie qui se consatre à.persuader aux hommes que leur noble et presque divine nature n'est autre que la nature sans gêne des bêtes , plus heureuses que nous d'ignorer les contraintes de la décence et de la morale (1) : — puissance d'autant plus criminelle qu'elle s'impose invinciblement aux cœurs fascinés ; d'autant plus impardonnable qu'elle peut , si elle veut , élever aussi haut les âmes vers le bien, qu'elle les abîme profondément dans le mal (S).
Quand on réfléchit de sens froid au suprême intérêt de la moralité des peuples et des rois , au désas-
du théâtre; chap. VIII, Crimes publics et cachés dans la comédie. Dispositions dangereuses et imperceptibles ; la concupiscence répandue dans tous les sens : « Il y a des choses qui , sans avoir des effets marqués, mettent dans les âmes de secrètes dispositions très-mauvaises, quoique leur mali^^ité ne se déclare pas toujours d*abord. Tout ce qui nourrit les passions est de ce genre... Qui sauroit connoltre ce que c*est en Thommc qu*un certain fonds de joie sensuelle, et je ne sais quelle disposition inquiète et vague au plaisir des sens qui ne tend à rien et qui tend à tout, connoltroit la source secrète des plus grands péchés... Le spectacle saisit les yeux : les tendres discours , les chants passionnés , pénètrent le cœur par les oreilles. Quelquefois la corruption vient à grands flots ; quelquefois elle sMnsinue comme goutte à goutte : à la fin on n*cn est pas moins submergé. 9
(1) Voir plus haut, p. 178.
(2) A. Barbier, Melpomène :
Qaelle force ont les arts pour démolir les mœors.