DE LA RELIGION. — PRINCIPE ET SANCTION DE LA
Enfin ^ pour couronner toute cette morale ^ ce comédien a su parler de Dieu. Lui , Thomme du rire et du plaisir ^ il a su , dans quelques scènes étonnantes d'une pièce pleine de farces comme le Festin de Pierre y peindre la croyance en Dieu, Famour de Dieu , la dignité y la nécessité de cette croyance et de cet amour. Ces scènes ne sont point d'origine espagnole : elles. ont un autre caractère que celles du don Juan original, parce qu'au lieu d'être là par convenance pour satisfaire un public dévot , elles y sont par intention pour émouvoir un public hypocrite ou sceptique. L'obligation de croire est mieux prouvée dans les ridicules paroles de Sganarelle que dans plus d'un sermon :
« BON JUAN : Je crois que deux et deux sont quatre 9 Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit.
)) SGANARELLE : La belle croyance et les beaux articles de foi que voilà 1 Votre religion , à ce que je vois, est donc l'arithmétique? Il faut avouer qu'il se met d'étranges folies dans la tète des hommes, et que^
poar avoir bien étudié ^ on est bien moins sage le pins souvent. Pour moi , monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et personne ne sauroit se vanter de m'avoir jamais rien appris; mais avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que tous les livres , et je comprends fort bien que ce monde que nous voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je voudrois bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, cette terre , et ce ciel que voilà là-haut ; et si tout cela s'est bftti de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père ait engrossé votre mère pour vous faire? Pouvezvous voir toutes les inventions dont la machine de l'homme est composée , sans admirer de quelle fagon cela est agencé l'un dans l'autre? Ces nerfs , ces os , ces veines , ces artères , ce poumon , ce cœur , ce foie, et tous ces autres ingrédients qui sont là et qui... » La tirade est interrompue comiquement par nécessité de comédie ; puis le sérieux reparaît, quand Sganarelk Conclut : a Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme , quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient expliquer. Cela n'est-il pas merveilleint que me voilà ici et que j'aie quelque chose dans h^ tête qui pense cent choses différentes en un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut? Je veux frapper des mains , hausser le bras , lever les yeux ftn cie!, baisser la tête^ remuer les pieds ^ aller à
droite à gauche^ ea avaat^ en arrière^ tonr<ner... (1). » Le comique reprend encore le dessoB; mais Fénelon a-t-il mieax dit (2) ?
Le désintéressement de Famour de Dieu, qu'il faut aimer par-dessus toute chose (3), est exprimé en action par le Pauvre qui « prie le ciel tout le jour , et qui est bien mal reconnu de ses soins , dit don Jnan , puisqu'il est dans la plus grande nécessité da monde , et que , le plus souvent , il n'a pas un morceau de pain à mettre sous les dents. » Pourtant^
(\) Le Festin de Pierre , act. III, se. i.
(2) Fénelon, Démonstration de l'Existence de Dieu , partie I, §§ iv, xxx-l. ^ On ne peat s'empêcher de rire da prétendu épicurisme de Molière fondé sur Yépicurisme de son maître Gassendi , quand on voit que ces preuves de Texistence de Dieu tirées de Inexistence des êtres contingents , de Tordre de Tunivers , et de la sature de Tliomme, sont traduites du Syntagma phUosophicum : « Qmi memorem tam mirabilem fabricam contexturamque corporis , tam eminenteis facultates quas obsenamus in anima? » (Gassendi, Syntagma philosophicum, PhysictJB sectio I, lib. iv, cap. 7. Ed. Florence, tome I, p. 288, col. 2). « Intueris faominis corpus, in quo pedes, oculi, manus, in quo cor, pulmo, cerebrum, jecur, in quo ossa, musculi , vense , in quo renés , vesica, alvus , in quo csetera omnia neque exquisitins (brmari, neque eongruentius collocari, neque utOius destinari, neque speciosius exornari, quacumque tandem arte potuissent, causam illius reputas cxcam expertemque consilii? » ( Syntagma philosopkicum , Phy^ sicGR sectio ni, membrum II, lib. n, cap. 3, De usu partium in animalibus. Ed. Florence, tome II, p. 203, coi. î). La première édition des Œuvres de Gassendi est de 1658, et le Festin de Pierre de 1665. Voir d*ailleurs plus haut, chap. I, page 17, note 2 ; et plus loin , page 235.
N» B.U est regrettable de ne trouver dans le Lexique comparé de la langue^ de Molière de F. Génin, ni • quelque chose qui £ût de mon corps tout ce ([VielU veut, » ni • à droit, » L'expression de quelqiie chose ne devenait alors neutre que a selon la signification. » (Yaugelas, Remarques sur la langue française (Lyon, 1677), art. Quelque chose,) .
. (3) Deui,, cap. VI, v. 5 : <« Diliges Dominum Deum tuum ex teto corde tuo , et ex tota anima tua , et ex tota fortitudine tua. (Conf. Matth., cap. XXII| v. 37; Marc., cap. XII, v. 30).
tM DE U RELIGION.
entre un huis dor et an péché , il n'hésite pas ; et malgré le diable qui le tente et SganareUe qui l'encourage, « il aime mieux mourir de faim (1). »
L'amour du prochain, qu'il faut aimer comme soimême pour l'amour de Dieu (S), quand a-t-il été pratiqué d'une manière plus touchante que par done Elvirej qui , trahie de la façon la plus injurieuse par un amant aimé ^ revient trouver ce scélérat y ce perfide^ qu'elle a menacé de a la colère d'une femme offensée (3) , » pour adresser à ce cosur de tigre les paroles qui tirent des larmes à SganareUe : ce Je ne viens point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater ; et vous me voyez bien changée de ce que j'étois ce matin. Ce n'est plus cette done El vire qui faisoit des vœux contre vous^ et dont l'âme irritée ne jetoit que menaces et ne respiroit que vengeance. Le ciel a banni de mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentois pour vous, tous ces transports tumultueux d'un attachement criminel..., et il n'a laissé dans mon cœar pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens , une tendresse toute sainte , un amour détaché de tout , qui n'agit point pour soi , et ne se met en peine qae de votre intérêt... Je vous ai aimé avec une tendresse extrême; rien au monde ne m'a été aussi cher que vous ; j'ai oublié mon devoir pour vous , j'ai fait
(1) u Feitin de Pierre , act. III, se. u.
(2) « Diliges proximom tuum sicut te ipsum. » Matth., cap. XXII , v. 39. (Gonf. Lev.f cap. XIX, v. 18; Marc, cap. XII, v. 31.)
(3) U Feitin de Pierre, act. I, se. m.
DE LA RELIGION. Mi
toutes choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous , je vous prie , ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore une fois, je vous le demande avec larmes; et si ce n'est assez des larmes d'une personne qae vous avez aimée , je vous en conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher (1). »
Quelle abnégation , dans la bouche d'une amante insultée et remplacée I Yoilà la charité chrétienne , bien différente de cette philanthropie ou de cette humanité au nom de laquelle don Juan fait l'aumône d'une pièce d'or, mais qui est entachée d'un vice irrémédiable, l'orgueil (2). Voilà le pardon des injures , le pardon chrétien , qui inspire « Cléante quand Orgon s'élance sur Tartuffe vaincu , en criant :
Hé bien! te Yoilà, traître...
CLÂAMTE.
Âh! mon frère » arrêtez , Et ne descendez point à desjndifi^tés ; A son mauTais destin laissez un misérable , Et ne vous joi^ez point au remords qui Faccable.
(i) Le Festin de Pierre, act. IV, se. ix.
(S) «( A propos de ce mot humanité, qui n*était point d*un usage populaire du temps où (ut Jouée cette pièce, Aimé Martin remarque justement que Molière, en remployant, semble pressentir et critiquer à Tavance Fabus qu*en feront au commencement du siècle suivant les esprits forts, et à la fin de ce même siècle les scélérats qui ont fait de la guillotine r instrument de leur politique. » Œuvres eompiétés de Molière, édition variorum de Ch. Louandre, Paris, 1864, tome II, p. 98.
DE LA RELICroN.
Sonhdtei Uea plutAt qae son cœur, es ce jour» An sein de la vertu fasse nn heureux retour, ÛuH corrige sa vie en détestant son yice (1).
Quant à la sublime humilité du repentir , aux trésors de la miséricorde divine , avec quelle grandeur et quelle douceur ces choses sont encore exprimées par done Elvire à don Juan : a Je sais tous les dérèglements de votre vie ; et ce même ciel ^ qui m'a touché le cœur et fait jeter les yeux sur les égarements de ma conduite^ m'a inspiré de vous venir trouver (2) , et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa miséricorde, que sa colère redoutable est prête de tomber sur vous, qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir , et que , peut-être, vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun attachement du monde ; je suis revenue , grâces au ciel, de toutes mes folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite , et mériter , par une austère pénitence , le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les transports d'une passion condamnable (3). »
(i) U Tartuffe, act. V, se. yn.
(2) Cette phrase- désigne évidemment la grâee. La grâce est encore affirmée dans cette parole : « On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel. » Le Festin de Pierre, act. lY, se. zn.
(3) Le Festin de Pierre^ act. IV, se. ix.
Enfin , la souveraine justice de Dieu j « condamnant à des supplices éternels (1) )> ceux qui trouvent « que le ciel n'est pas si exact qu'on pense (S) , et qu'il faut qu'il parle un peu plus clairement , s'il veut qu'on l'entende (3) ; » cette souveraine justice frappant a d'un épouvantable coup (4) » les pécheurs qui ne profitent pas u de la miséricorde du ciel (5) n et les « esprits forts qui ne veulent rien croire (6); » cette justice, dis-je, est affirmée par la brève autorité de cette parole : a L'endurcissement au péché traîne une mort funeste ; et les grâces du ciel q^e Ton renvoie ouvrent un chemin à sa foudre (7). »
Ces textes sont formels : ils ne sont point des traductions, et il suffit'de les comparer sommairement aux modèles espagnols j pour voir qu'ils sont écrits dans un esprit sérieux tout différent de l'esprit superstitieux qui domine chez Tirso de Molina (8). Us
(1) Le Festin de Pierre, act. IV, se. ix. Comp. Platon, République^ liv. x.
(2) Id.f act. V, se. IX. Comp. encore Platon, République, liv. x.
(3) Id,, act. V, se. v.
(i) M., act. IV, se. ix.
(5) /d., aet. V, se. v.
(6) W., act. IV, se. VI.
(7)' Id., aet. Y, se. vi. — Ce n*était pourtant pas Tavis du prince de Gonti, qui tonne contre le Festin de Pierre dans son Traité de la Comédie et desSpecta-clés : « Y a-t-il une école d'athéisme plus ouverte que le Festin de Pierre, où, après avoir fait dire toutes les impiétés les plus horribles à un athée qui a beaucoup d*esprit, Fauteur confie la cause de Dieu à un valet à qui il fait dire pour la sputenir toutes les impertinences du monde? Et il prétend justifier à la fin sa comédie si pleine de blasphèmes, à la faveur d*une fusée qu*il fait le ministre ridicule de la vengeance divine. » Que dire à cda?
(8) Voir F. Génin, Vie de Molière, chap. III. .
m DE lA REUGION.
ne 80Dt point une nécessité de la comédie ^ qui aurait produit le même effet avec des affirmations moins précises. Quelque étonnement que cela caase^ il faut reconnaître là ane intention réfléchie et l'expression d'un sentiment personnel. En vérité^ on exalte Shakespeare d'avoir mêlé dans le drame le langage héroïque à la trivialité populaire : mais que dire de celui qui y des bouffonneries de Charlotte ou de M. Dimanche (\)y sait passer. tout à coup à l'expression la plus pure de la foi chrétienne et aux élans les plus ardents de l'amour divin ^ sans que cet incroyable mé- Jango choque le spectateur , qui ne s'aperçoit même pas de ces contrastes audacieux , tant est immense et douce la puissance du génie. Que dire de celui qui a fait le Tartuffe, et mis sur la scène ce qu'un moraliste osait à peine insinuer dans un livre spirituel (S) 9 ce qu'un prédicateur n'osait pas prononcer du haut de la chaire (3)?
Âh I si la vraie piété est la vertu surhumaine qui ravit l'homme jusqu'à Dieu ^ et si une foi sincère est ce qu'il y a au monde de plus respectable, quel service n'est-ce pas rendre à la foi et à la piété que de mettre au pilori ceux qui empruntent un masque sacré pour satisfaire les deux plus honteuses passions y celle de
(1) U Festin de Pierre, act. 11, se. i-v ; act. IV, se. tii, iv.
(2) La Bruyère, les Caractères^ de la Mode.
(3) Bourdalooe , Sermon pour le septième dimanche après la Penteeâteé Voir plus haut, chap. H» p. 31 , note 2. — On ne parle pas ici de don Juan-Tartuffe {le Festin de Pierre, act. V, se. i<iii), parce que tout le même caractère se retrouve étendu et approfondi dans Tartuffe.
DE LA RELIGION. tt5
l'or et œlle de Ja chair? Louer assez ce chef-d'œuvre d'audace et de génie est impossible ; le défendre contre' ceux qui l'attaqueût est inutile (1). Pour trouver des expressions qui en fassent sentir la haute moralité^ on ne peut que citer Molière lui-même, quand il fut obligé d'implorer la puissance royale pour obtenir le droit de dire tout haut qu'un hypocrite est un scélérat et qu'un tartuffe est un sacrilège :
« J'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot; j'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat ; il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le connaît d'abord aux marques que je lui donne ; et d'un bout à l'autre il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action qui ne peigne aux
(1) Ce sont enx qu.e l'on voit , d'an discours insensé ,
Publier dans Paris qne tont est renversé , An moindre bmit qni court qu'un auteur les menace De jouer des bigots la trompeuse grimace.
Pour eux un tel ouvrage est on monstre odieux : • C'est offenser les lois , c'est s'attaquer aux cieux.
Mais , bien que d'un faux zèle ils masquent leur foiblesse , Chacun voit qu'en effet la vérité les blesse. En vain d'un lâche orgueil leur esprit revêtu Se couvre du manteau d'une austère vertu ; Leur cœur , qui se connoît et qui fuit la lumière , S'il se moque de Dieu , craint Tartuffe et Molière.
Boileau, Discours au Roi, v. 102 : 1665. — Les trois premiers actes du Tar^ tuffe avaient été représentés chez Monsieur en septembre 166i, et aussi aux fêtes de Versailles la même année. « Molière, dans le Festin de Pierre, qui se Joua en 1665y se Tengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe par la tirade de don Juan au dnquième acte. « Sainte-Beuve, Port-Royal, tome III, chap. xv. Voir d'ailleurs, sur U Tartuffe plus haut, chap. II, p. 29.
spectateurs le caractère d'un méchant homme , et ne fasse éclater celui da véritable homme de bien que je lui oppose (1).
» Je ne doute point que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts , et ne jettent dans leur parti de véritables gens de bien , qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'aulrui par eux-mêmes. Ils ont Tart de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent , ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir ; ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n'attaquent que la piété et la religion y dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes , et c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir (2). »
Le philosophe regarde les tartuffes comme des monstres qui insultent à la fois la dignité humaine et la grandeur de Dieu ; à leur vue, le chrétien ne peut s'empêcher de penser à la parole divine : « Prenez garde de faire vos bonnes œuvres devant les hommes
(1) Préface, h\x Tartuffe,
(2) Deuxième placet au sujet du Tartuffe, — Voir aussi comme défense et justification de cette pièce, la Lettre sur la comédie de T/mpos/evr, publiée le 20 août 1661 , et dont Molière peut être regardé comme Fauteur. U est tout à fait digne de remarque que ceux qui foudroyaient le Tartuffe ne trouvaient rien à dire à Amphitryon , joué dans le même temps (voir plus haut, chap. IX, p. 166) : c*est Thistoire de 5caramouc/^ ^ermt/e (voir la Préface du Tartuffe^ à la fin; voir aussi J. Taschereau, Histoire de la vie et des ouvrages de Mo- /ière,liv. m),
pour être vas d'eux ; autrement vous n'aurez point de récompense chez votre Père qui est dans les cieux. Quand donc vous faites l'aumône^ ne faites pas sonner la trompette devant vous^ comme les hypocrites font dans les synagogues et dans les places y pour être honorés des hommes : je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récompense. Et quand vous priez , ne soyez point comme les hypocrites , qui aiment à se tenir dans les synagogues et dans les coins des places pour être vus des hommes : car je vous dis en vérité qu'ils ont reçu leur récompense. Et quand vous jeûnez^ ne faites pas comme les hypocrites à l'air triste , qui s'abtment le visage pour que les hommes voient qu^ils jeûnent ; car je vous dis en vérité, ils ont reçu leur récompense (1). »
L'idée haute que Molière avait de la religion , le respect qu'elle lui inspirait (2) , expliquent cette vigueur d'indignation contre les hypocrites et les prudes (3). Les mêmes sentiments expliquent ses railleries contre les superstitions dont le mélange fâcheux déshonore la religion, railleries qui ne
(1) Matth., cap. VI], v. 1, 2, 5, 16.
(2) Il résulte de la Requête à V Archevêque de Paris , Mie par sa veuve pour obtenir la sépulture chrétieùne , que Molière avait des habitudes religieuses (voir J. Taschereau , Histoire de la vie et des ouvrages de Molière, liv. lY, note i) : «... Attendu que ledit défunct a demandé auparavant que de mourir un prestre pour estre confessé, qu*il est mort dans le sentiment d'un bon chrestien..., et que M. Bernard, prestre habitué en Féglise Sainct-Germain , lui a administré les sacrements à Pasque dernier... »
(3) Voir plus haut, chap. VI , p. 115.
furent point comprises d'abord et le firent accuser d'irréligion , si bien qu'il fut obligé de supprimer ce curieux passage du Festin de Pierre :
« SGÀNÀRELLE : Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi un peu, le moine-bourru y qu'en croyez-vous , eh?
» DON JUAN : La peste soit du fati
» SGANARELLE : Et voilà ce que je ne puis souffrir; car il n'y a rien de plus vrai que le moine-bourru , et je me ferois pendre pour celui-là. Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde : qu'est-ce donc que vous croyez, etc. (1)?
Les mêmes sentiments expliquent encore la curieuse synonymie par laquelle il remplace autant que possible tous « les termes consacrés (2) : » il se faisait scrupule de nommer Dieu, l'Eglise, les mys-
(1) Ia Futin de Pierre , act. III , se. i , édition vaHorum de Gh. Looandre. — On trouve la même intenlion dans la phrase où Sganarelle dit que don Juan « ne croit ni ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou » {le Festin de Pierre, act. I, se. i). Enfin on peut remarquer dans Us Amants magnifiques (act. I, se. ii) une réfutation de la croyance aux songes et de Tastrologie , très-louable eu égard au temps, et comparable à la célèbre fable de La Fontaine (liv. II, fable xin, V Astrologue qui se laisse tomber dans un puits)»
(2) Préface du Tartuffe. — Il faut remarquer que Tarrôt du parlement du 17 novembre 1548 , donné quand la troupe des Confrères de la Passion s*établit à VHôtel de Bourgogne , ne leur confirma leur privilège qu*à condition qu*ils ne joueraient que des sujets honnêtes, licites et profanes. Voir V. Foumel, les Contemporains de Molière^ tomel, Histoire de VHôtel de Bourgogne. On pouvait donc légalement accuser Molière de sortir du profane, et le premier président de Lamoignon était fondé en droit à interdire la représentation du Tartuffe , comme il le fit le 6 août 1667.
DE LA RELIGION. m
tères, les sacrements, sur un théâtre (1). Ceux qui voient là , soit une crainte , soit un certain scepticisme, se trompent. Ce n'est ni un timide, ni un indifférent en ces matières, qui aurait touché des points délicats comme celui-ci, qu'indique F. Génin : « Il n'était pas janséniste , et savait attaquer les casuistes jésuites dans leur excès d'indulgence ; et quand il faisait dire à don Juan refusant un duel avec don Carlos : a Je m'en vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mène au grand couvent ; mais Je vous déclare , pour moi , que ce n'est point moi qui me veux battre ; le ciel m'en défend la pensée ; et si vous m'attaquez , nous verrons ce qui en arrivera (2) , » il voulait évidemment faire allusion aux artifices de direction ^intention par lesquels, dans la Vil* Provinciale, Hurtado de Mendoza autorise
(1) U dit le del pour Dieu^ temple pour église , mystère sacré pour sacre" ment , etc ; cela est évident à la lecture du Tartuffe. Au 2' vers de la scène vu de racte III , t dans toutes les éditions de Molière , on lit :
ciel , pardonne-loi la douleur qu'U me dorme t
vers faible, substitué sans doute par nécessité à celui que nous plaçons aiqourd*hui dans le texte , et qui est venu jusqu*à nous par tradition :
ciel , pardonne-loi comme je lui pardonne !
C*est là le véritable vers de Molière. On aura accusé Molière d*avoir parodié FOraison dominicale, et il se sera vu obligé de remplacer un vers admirable par un mauvais vers. Ce qui justifie cette conjecture , c*est que dans sa Préface, il parle c des corrections quMl a faites, et qui n'ont de rien servi. » Plus loin il ajoute : c II suffit ce me semble que j'en aie retranché les termes consacrés , dont on auroit eu peine à entendre faire mauvais usage. » Or ce sont ici des termes consacrés, puisque ce sont ceux du Pater. Le changement que jMntroduis dans le texte ii*est donc qu'une restitution , et c'est ainsi qu'on doit imprimer ce passage à ravenir. » Aimé Martin , Œuvres de Molière.
(2) Le Festin de Pierre , act, V , se. m.
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l'acceptation du duel « en se promenant armé dans un champs en attendant un homme , sauf à se défendre si Ton est attaqué... Et ainsi Ton ne pèche en aucune manière , puisque ce n'est point du tout accepter un duel , ayant l'intention dirigée à d'autres circonstances ; car l'acceptation du duel consiste en l'intention expresse de se battre^ laquelle celui-ci n'a pas (1). »
De même, dans le Tartuffe , ce lorsque Cleante presse Tartuffe de remettre Damis en grâce avec son père^ et lui rappelle que la religion prescrit le pardon des injures 9 Tartuffe échappe à l'argument par la direction ^intention :
Hélas! ]e le voudrois, quant à moi , de bon cœur! etc. (2).
La même théorie lui fournit un prétexte pour enlever à un fils son héritage : c'est de peur
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains (3).
Quand Elmire oppose fe del aux vœux de Tartuffe, « si ce n'est que le ciel..., » répond-il, et tout de suite il lui développe cette précieuse doctrine de la direction d'intention :
Selon divers besoins , il est une science D*étendre les liens de notre conscience,
(1) F. Gënin, Vie de Molière , chap. 111. Cf. Pascal, les Provinciales^ septième lettre : De la Méthode de diriger Vintention selon les Casuistes , etc.
(2) Le Tartuffe , act. lY , se. i.
(3) /d., act. lY, se. v.
DE lA RELIGION. itSi
Et de rectifier le mal de Taction Avec la pureté de notre intention (1).
Il semble qu'on lise la IX® Provinciale , fortifiée du charme d'une versification nerveuse et facile. Et pourquoi Orgon a-t-il confié aux mains de Tartuffe la cassette compromettante d'Argas (2)? Il vous le dit : c'est par suite de la doctrine des restrictions mentales y
Afin que pour nier , en cas de quelque enquête , Il eût d'un faux-fuyant la faveur toute prête , Par où sa conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité (3). »
Enfin Molière a tracé le portrait de t honnête homme chrétien y tel qu'il l'entendait; et ce portrait est trèsbeau. Car, quoi qu'en dise Sainte-Beuve , Cléante est chrétien (4) : il y a une différence marquée entre lui et Philinte (5). Qu'on se rappelle son indulgence ,
(1) Le Tartuffe , act. IV , se. v.
(2) /(i.,act. V, se. I.
(3) F. Génin , Vie de Molière , chap. V. Cf. Pascal , les Provinciales , neuvième lettre, les Restrictions mentales. D'ailleurs Molière a sur Pascal Tavantage de n'avoir touché ces points là qu'en passant, en se gardant d'attacher une importance qu'ils n'avaient réellement pas , à quelques livres de rêveries mystiques et casuistiques , que les jésuites furent presque aussi étonnés que leurs adversaires de voir exhumer par Pascal avec une méchanceté et une petite mauvaise foi que tout l'esprit n'excuse pas.
(4) « Cléante nous rend l'homme du monde comme Louis XIV le voulait dés ce temps-là ; il a un fonds de religion, ce qu'il en faut : pas trop n'en faut, comme dit la chanson. » Gela n'est qu'un mot , d'un goût discutable , et qui ne prouve rien. Mais la note est plus grave : « Une petite question indiscrète ; ce Cléante fait-il encore ses Pâques? Je le crois : certainement cinquante ans plus tard , il ne les fera plus. » C'est calomnier Cléante : car il serait alors lui-même un Tartuffe (Port -Royal, liv. 111, chap. xvi).
(5) Voir plus haut , chap. III, p. 52.
80O dévouement y sa charité j ses belles paroles sur la vraie piété (1); et l'on dira que voilà le vrai chrétien y qu'il serait à souhaiter que tout le monde fût chrétien comme lui ; et l'on pensera avec lui
Qoe les dévote de eœur sont aisés à connoltre... Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu : On ne voit point en eux ce faste insupportable , Et leur dévotion est humaine, traitabie :
Ils ne censurent point toutes nos actions ; Ils trouvent trop d*orgueil dans ces corrections ; Et, laissant la fierté des paroles aux autres , G*est par leurs actions qu*ils reprennent les nôtres. L'apparence du mal a chez eux peu d* appui , Et leur âme est portée à juger bien d*autrui. Point de cabale en eux, point d*intrigues à suivre : On les voit , pour tous soins, se jnéler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n*ont d'acharnement : Us attachent leur haine au péché seulement, Et ne veulent point prendre , avec un zèle extrême , Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même. Voilà mes gens , voilà comme il en faut user , Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer... Et vraiment, on ne voit nul genre de héros Qui soient plus à priser que les parfaits dévots , Aucune chose au monde et plus noble et plus belle Qoe la samte feneur d'un véritable zèle (2).
Faudrait -il donc conclure que la morale de Molière
(1) Le Tartuffe, act. I, se. i, n, ra, iv, v, vi ; act. IV, se. i, n, in ; act. V, se. I, n, m, IV, V, vi, vn, vm.
(2) Le Tartuffe , act. I, se. vi. Voir toute la scène. Molière a voulu faire de Cliante le type du vrai chrétien , ayant de la religion et non de la religiosité : il le dit dans sa Préface , où il appelle Cléante « véritable homme de bien » et « vrai dévot; » U lui donne, non-seulement les paroles d'un vrai chrétien :
N'est- il pas d'un chrétien de pardonner l'offense ?
(act. IV, se. i) , mais il lui en fait accomplir les actions , surtout dans les actes IV et V. Voir là-dessus F. Génin, Vie de Molière , chap. V.
est la morale chrétieoDe, et qu'il en a cherché le principe dans les préceptes de la religion? Ce serait erreur. Vivant dans une société et parmi 'des amis illustres, qui discutaient vivement les questions religieuses; protégé par un roi qui s'occupait de religion même au milieu des plaisirs, et avait à ce sujet des opinions très-arrêtées ; menacé comme comédien par la doctrine, et condamné par la discipline de l'Eglise; ayant devant les yeux des exemples tristes de l'abus que les hypocrites et les ambitieux peuvent faire des choses saintes ; porté d'ailleurs par le caractère universel et touche-à-tout de son génie ; forcé enfin par les agressions déloyales de rivaux jaloux qui, le trouvant inattaquable sur tout le reste , croyaient le surprendre sur ce point , — un jour , il voulut dire , et dit franchement , dans deux comédies , ce qu'il pensait de la religion. Ces œuvres de circonstance , presque de polémique , se sont trouvées admirables et sont restées immortelles , parce qu'elles étaient œuvres de Molière. Mais il n'y faut chercher, on le répète , que l'expression d'un sentiment personnel sur la religion, non des principes qui régnassent dans son âme au point d'inspirer toujours ses compositions. Cela doit paraître hors de doute, si l'on veut bien remarquer que nulle part , excepté dans te Festin de Pierre et dans te Tartuffe j on ne trouve, d'un bout à l'autre de ses œuvres , le moindre sentiment, la moindre réflexion, la moindre inspiration religieuse. Il n'y a , dans aucune autre comédie , la moindre trace de christianisme ni même
de religion naturelle; et , bien qu'on puisse dire avec raison : Ntmc non erat his locus (1 ) , c'est peut-être encore un des motifs de la sévérité de Bossuet (2). Aujourd'hui même , des juges sincères peuvent être d'avis que cette absence complète, non-seulement de toute pratique , mais de toute pensée religieuse , a préludé, non pas à l'irréligion haineuse et prétendue savante des philosophes du di^-huitième siècle , mais à l'indifférence de bon ton qui règne de nos jours dans une grande partie de ce qui s'appelle par convenance la société chrétienne. En somme , il n'a mis en scène et n'a pu former, par conséquent, que des honnêtes gens indifférents.
Chercher le principe de sa morale dans la philosophie d'Epicure , sous prétexte qu'il fut ami de Chapelle et disciple de Gassendi, c'est commettre une erreur non moins grave : quel rapport y a-t-il entre le système d'Epicure et toutes les idées morales de Molière qui font le sujet du présent livre (3)? D'ail-
(1) Horace, EpUt.f lib. II, ep. m, v. 19.
(9) Voir plus loin, chap. XII.
(3) Gassendi semble n*avoir entrepris la restauration du système d'Epicure que pour en donner une réfutation complète. Voir Philosophiœ Epieuri Syntagma^ Physica, sect. I, cap. i, ii, ni, v, vu, viii, x, xvii; sect. II, cap. m, iv, v, vf, VIT, VIII ; sect. III, cap. vu, viii, ix, xvii, xxii ; sect. lY, Prœfat. ; cap. i, vi, vu; Ethica, cap. xx, xxi, xxix. Enfln, après une réfutation minutieuse des vingt-six arguments par lesquels l'épicurisme essaie de prouver que l*âme est mortelle , réfutation qui n'occupe pas moins de vingt-sept colonnes in-folio, Gassendi ajoute que son but n'est pas d'apporter à la foi , qui n'en a pas besoin , le secours des lumières de la raison, mais de montrer à ceux qui ferment les yeux pour ne point voir cette lumière , et qui attriboent une haute sagesse aux adver-
lears^ il n'était ni cartésien^ ni gassendiste^ pas plus qu'aristotélicien^ pyrrhonien, épicurien , ou stoïcien (1). Il s'est moqué de chaque secte dans ce qu'elle offrait à ses yeux de ridicule ; et quelques plaisanteries fort comiques sur les principales écoles de philosophie sont tout ce qu'on peut tirer de lui là-dessus (Si).
Molière est Molière. Et en somme y à part les généralités de la morale pratique , sur laquelle tous les systèmes sont à peu près d'accord y quels principes fixes aurait-il pu emprunter à la philosophie ? Quelle confiance aurait-il pu avoir dans une morale philosophique, lorsque la doctrine dominant alors dans les écoles et soutenue par arrêt du parlement , l'aristotélisme , avait été, de la part de son maître Gassendi l'objet de si fines, amères et victorieuses railleries (3) ?
saires de rimmortalité , quMIs se jettent non-seulement en dehors de la foi , mais aussi en dehors de la saine raison. Voir Syntagma philotopMcum, Physica , sect. III f membrum II , lib. XIV , cap. m. Voir plus haut, chap. I, p. 17 , et chap. XI, p. 219. — Voir M. Raynaud , les Médecins au temps de Molière ^ chap. VII.
(1) Voir L. Mandon, De la Philosoihie de Gassendi, chap. XI , Des amis et des disciples de Gassendi.
(2) On ne peut rien arguer de la définition de la morale donnée par le Maître de philosophie de M» Jourdain , définition qui n*a pas plus de valeur que les autres données par le même Maître , et qui d*ailleurs est interrompue dès le début : <r La morale traite de la félicité , enseigne aux hommes à modérer leurs passions , et..., » 2e Bourgeois gentilhomme, act. II, se. vi.
(3) Exerdtationes paradoxieœ adversus Aristoteleos, Voir particulièrement lib. I, exercit. v, n^ 12, la réfutation de ces singulières propositions morales d*Aristote (Eth. ad Nie., lib. I, cap. m, et lib. II, cap. ix) : « Contenti erimus si cum de talibus et ei talibus disseramus, pingui quadam Minerva, et adumbrata
Il faut bien reconnaître qu'en fait de morale efTective, qui ne soit point une théorie éphémère acceptée par quelques esprits distingués , mais une règle des mœurs fixe et universelle ^ il n'y a que deux morales : Tune est celle de la religion^ qui impose , au nom d'une révélation divine , des préceptes formels, dont l'observation ou la violation entraîne des peines ou des récompenses positivement promises; l'autre, qui au fond donne les mêmes préceptes, est la morale naturelle, que nous trouvons dans notre ruiture même, c'est-à-dire dans la constitution de notre être , dans nos instincts , nos désirs et nos passions , dans notre conscience. Celle-ci , vague , fagitive, souvent même obscurcie aux yeux vulgaires, a pu être précisée et illuminée par le génie de quelques hommes : c'est ce qu'a fait Platon dans sa République y qui est réellement et surtout un livre de morale ; c'est ce qu'a fait Cicéron dans son traité des Devoirs; c'est ce qu'a fait aussi Molière dans son théâtre.
La morale naturelle est celle que chacun peut tirer de soi : morale de création divine comme nous-mêmes, qui existe essentiellement en nous tous, qui dit secrètement au cœur de chacun ce qui est bien ou mal; lumière universelle, plus ou moins affaiblie çà et là, mais jamais éteinte ; dont les préceptes sont appuyés
figuratione, verum ostendamus... Non facile definire possomus quomodo , étqoibus, et ob quae, et quatenus irascendam sit... Quousque et quatenus reprehendendus aliquis sit, definiri ratione non facile potest. » Voir d^aiUeurs les railleries de Molière contre les aristotéliciens , pins bant, cbap. III, p. 58.
en chacun par le sentiment, par la raison morale, par l'opinion commune, par l'idée plus ou moins prochaine de Dieu : en un mot naturelle , c'est-à-dire fondée sur la nature que Dieu créateur nous a imposée formellement; dont les règles immuables sont connues par l'observation de nous-mêmes; dont la pratique est commandée par le sens moral et la conscience, et dont l'éternelle valeur, en dehors de toute révélation, est corroborée, chez les peuples chrétiens^ par l'influence latente et générale du christianisme même sur les esprits qui lui sont en apparence rebelles.
Cette morale naturelle^ non chrétienne d'intention, mais de fait, car le christianisme n'a fait qu'en affirmer d'une manière absolue les principes plus ou moins indécis ; cette morale naturelle , dis-je , est la morale de Molière.
Contemplant les hommes avec des yeux plus pénétrants que pas un ^ il a mieux vu la conscience de l'humanité , il a mieux lu dans son âme et dans celle des autres la loi morale qui y est mystérieusement empreinte. Doué d'un bon sens solide , il a mieux jugé les cas très délicats que présente la pratique de cette loi, et mieux exprimé comment elle doit être respectée jusque dans ses moindres prescriptions. Il a montré comment l'homme, en ne se laissant jamais emporter aux élans des passions, doit rester dans le juste milieu qui lui permet de voir clairement le bien, et de le pratiquer sans exagération : juste milieu qu'il faut bien se garder de
confondre avec celai des nouveaux académiciens d'autrefois et des sceptiques [modernes , car c'est un état moyen de passion , et non pas un état moyen de croyance dans le vrai et d'amour pour le bien (1).
Voilà le principe de la morale de Molière. Quant à la sanction , elle n'est pas dans le qt(en dira-t-on ni dans le ridicule (2). On l'a déjà dit (3) : l'homme qui fuit le vice uniquement par crainte des moqueries d'autrui , tombe dans le défaut de l'amourpropre, et sa vertu n'est qu'une hypocrisie : il est impossible d'admettre que le ridicule puisse servir d'une manière quelconque à sanctionner la morale , ni que des gens vertueux par amour-propre soient des honnêtes gens.
La sanction de la morale de Molière ne doit pas être cherchée non plus dans les dénoûments miraculeux par lesquels il termine brusquement ses comédies. Il n'est pas vrai que le bien et le mal soient ainsi divinement récompensé et puni sur la terre, ni que tous les amoureux s'épousent^ ni que tous les
(4) Le Tartuffe, acl. I, se. vi :
Les hommes , la plainrt , sont étrangement Cûts : Dans la juste nature on ne les voit jaoïais.
La raison a pour enx des bornes trop petites , En chaque caractère ils passent ses limites , Et la plus noble chose , ils la gâtent souvent Pour la vouloir outrer , et pousser trop avant
(2) Le Tartuffe, act. I , se. i :
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard : Efforçons-nous de vivre avec toute innocence , Et laissons aux causeurs une pleine licence.
(3) Voir plus haut, chap. I , p. 6.
DE Là morale de MOLIÈRE. 239
orphelins retrouvent leurs pères, ni que tous les coquins aillent en prison^ ni que tous les athées soient foudroyés. Ce genre de dénoûment n'est ni moral; ni vrai^ ni vraisemblable : il est simplement pratique, et s'il est volontiers accepté par le public, c'est parce qu'il répond au désir secret qu'éprouve chacun de voir le bonheur des bons et le châtiment des méchants : il répond à notre sens moral, mais il ne peut aucunement être accepté comme une sanction morale ; car, au contraire , la morale serait détruite, si chaque bonne ou mauvaise action entraînait immédiatement récompense ou peine; la liberté disparaîtrait , et l'homme , esclave d'une crainte continue, n'aurait plus d'autre conscience que l'intérêt immédiat et la conservation.
La sanction de la morale de Molière est dans le sentiment de joie et de dignité qu'inspire le devoir accompli; dans Testime de soi-même et des autres consciencieusement acquise; dans l'espoir du bonheur pur et sans remords que la vertu seule peut donner ; dans la sérénité d'âme et la tranquillité de cœur que porte en soi le seul honnête homme. En un mot, la morale de Molière est fondée sur la notion claire et l'amour vif du bien (1).
Cette morale naturelle est nécessairement liée à l'idée de Dieu : elle ne va point sans religion , et
(1) Si Ton n^appaie pas ces conclusions sur des textes, c*est qu*elles ressortent nettement de toute cette étude , si bien qu*il faudrait, pour en montrer la justesse, répéter une bonne partie des chapitres précédents.
quoiqae la morale de Molière ne parle guère de Dieu ni de religion, elle ne peut être confondue avec la morale que certaines gens appellent orgueilleusement indépendante (1 ) ; car^ au fond y elle n'est rnorak, c'est-à-dire règle y que parce qu'elle est infuse en notre nature par la puissance divine, et elle n'est définie que parce que nous avons l'idée du bien y inséparable de l'idée de Dieu. Il est vrai qu'elle peut être formulée^ et même pratiquée, sans religion positive. Et c'est rendre service aux hommes que de les accoutumer, comme fait Molière , à élucider l'idée du bien y à user de leur conscience , de leur bon sens et de leur liberté, à se fortifier dans le discernement et la pratique de l'honnête. Mais il faut avouer aussi qu'ils ne sont pas tous capables de le faire d'eux-mêmes , et que la plupart n'ont ni le temps , ni la volonté d'y songer; que, quand même ils le voudraient, ils sont trop livrés aux passions pour le pouvoir seuls avec efficacité : sans chercher la cause originelle de cette incapacité, on doit constater qu'elle existe. Il est donc compréhensible que Dieu créateur, qui a permis que les caractères de la loi naturelle pussent être à demi effacés dans les âmes, leur rende cette loi formulée par la religion, avec une promesse et une menace qui fasse le devoir plus clair aux bons, et les méchants plus inexcusables.
(i) La morale indépendante ne peut remplacer le principe de Tordre providentiel qn^elle méconnaît, ni par conséquent faire respecter des préceptes pratiques qui ne relèvent que d*elle seule.