‹ La morale de MontaigneChapitre 1 sur 4 · RUE DU QUESNOY, U ET · texte numérisé non relu

RUE DU QUESNOY, U ET

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Si je voulais donner une preuve frappante de la conception fausse que l'on se fait généralement en France de la philosophie, je n'aurais qu'à rappeler ce fait, que le public a l'habitude déjuger les philosophes beaucoup moins d'apreTla valeur de leurs théories et l'exactitude de leurs opinions que d'après les qualités de leur style. ' Que ce défaut soit celui de la foule, nous n'avons pfts-' lieu de nous en étonner : car dans tous les pays et dans tous les temps la masse des gens peu éclairés s'est toujours montrée plus sensible à un trait spirituel ou à une amplilicalion éloquente qu'à la solidité d'une démonstration rigoureusement conduite. Mais en France le mal a gagné plus haut : cette manière de juger n'y est pas seulement celle du vulgaire; on la retrouve chez les gens du monde, chez ceux qu'une éducation libérale aurait dû

mettre à l'abri de tous les préjugés. On demande qu'un livre soit fait pour être lu couramment et non pour être attentivement étudié. Les professeurs de facultés, les auteurs de conférences sont obligés, sous peine de voir leurs cours abandonnés, d'écarter toute exposition trop scientifique, tout ce qui exige un certain effort pour être compris et de se renfermer dans des causeries plus ou moins piquantes, plus ou moins brillantes, à peu près semblables à celles dont l'usage s'était répandu à Rome à l'époque de la décadence ; le public veut être amusé pendant une heure, et il se montre toujours beaucoup plus satisfait quand on l'a entretenu élégamment de ce qu'il savait déjà, que lorsqu'on a enrichi son esprit de connaissances nouvelles. L'éducation qu'on nous donne nous habitue plutôt à remuer des mots qu'à remuer des choses, et renseignement de la philosophie elle-même se fait généralement d'une manière plus littéraire que scientifique. Enfin la critique, dont le devoir serait de diriger l'opinion publique, mais qui trouve malheureusement son intérêt à la flatter, analyse et juge les traités de philosophie absolument comme s'il s'agissait d'œuvres de goût ; elle ne dit pas : « cela est vrai; » mais : « cela est bien écrit ; » elle présente comme des penseurs profondsA des hommes dont le mérite est d'un ordre tout différent,/ à commencer par quelques-uns de ces élégants rhéteurs du xviie siècle qui ont été de très-grands écrivains sans doute, mais auxquels la philosophie ne doit absolument rien. Les sophistes ont plus d'une fois exploité ce travers de notre nation : il y a dans notre littérature plus d'un

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ouvrage où la magie du style n'a servi qu'à dissimuler de dangereuses erreurs. L'éclat des images, les mille surprises de l'esprit, l'harmonie des périodes, la chaleur et la sensibilité qu'a dépensées l'auteur et qui sont toujours contagieuses, nous fascinent à un si haut point que nous ne sommes plus tentés de chercher si, sous cette charmante enveloppe, se cachent quelques yéntésjitiles, et l'on est disposé à traiter ces livres comme ces femmes qui sont tellement jolies qu'on ne songe plus, en les voyant, à demander si elles sont honnêtes, p. Il ne faudrait pas croire après cela que je méconnaisse toute l'importance du style : j'admire autant que personne l'esprit et l'éloquence, mais je n'aime pas que^ r^ sacrifie la vérité à^ l'agrément. De même que dans une œuvre d'un caractère poétique, je n'ai pas l'habitude de chercher une leçon de morale ou un enseignement métaphysique, de même, quand il s'agit d'un traité de philosophie, il me semble qu'on doit s'attacher avant tout à ce qui instruit et non à ce qui plaît ou amuse : le^goût a son domaine, la raison a le sienj Je ne blâme pas qu'on soigne la forme, mais je déplore qu'on néglige le fojidj Le proverbe dit sagement que l'habit ne fait pas le moine; quand la vérité se présente à nos regards dans toute sa nudité, faisons lui néanmoins bon accueil et laissons s'alarmera tort la pruderie d'un étroit classicisme; et si par hasard cette même vérité se montre vêtue et parée, ne suivons pas l'exemple des badauds qui confondent la toilette avec celle qui la porte : sachons aimer la femme pour elle-même et nctn pour son luxe et ses atours !

D'où vient cette habitude superficielle? Peut-être a-telle plusieurs causes ; mais la principale est assurément que l'on n'attache pas assez d'importance à la philosophie et à la possession de la vérité. La raison humaine a été si souvent calomniée par ses ennemis que le public a fini par concevoir contre elle une certaine déjlaace. ,~

Aux yeux de bien des gens, la science n'est que janilé.; ,^']j2r^^yy raisonner et déraisonner sont à peu près la même chose; la recherche de la vérité n'est bonne qu'à jeter le trouble dans les consciences, à ébranler toutes les croyances sans être capable de les remplacer par des convictions solides et sincères, ou du moins à enlever à l'humanité ce doux oreiller d'insouciance sur lequel elle aime tant à reposer sa tête. Ceux qui ne tombent pas dans de pareilles exagérations, pensent du moins que la philosophie, si elle n'est pas nuisible, n'a pas une grande utihlé, que le monde peut s'en passer impunément, qu'elle n'aboutit à rien de pratique, qu'elle es|f impuissante à fournir une base à la morale, jet que les hommes doivent chercher ailleurs le principe, du bien et du mal. « Il ne nous faut guère, dit Alontaigne, de doctrine pour vivre à notre aise. Toute celte sùfiisance, qui est au-delà de la naturelle, est à peu près vaine et superflue : c'est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu'elle ne nous sert; paiicis opus est litteris ad menlembonam. Ce sont des excès fiévreux de notre esprit brouillon et inquiet. » On comprend qu'avec de pareilles préventions contre la science, on ne prenne pas un intérêt bien vif à son progrès et que son acquisition devienne le moindre

de nos soucis; on comprend que dès lors, ce qu'on cherche le moins dans un ouvrage philosopliique, ce soit la philosophie; on comprend enfin qu'on ne la considère plus que comme un objet de pre^péculilion, propre ù servir de thème à des dissertations plus ou moins ingénieuses et amusantes, pouvant rendre quelques services dans l'éducation comme instrument de gymnastique intellectuelle, mais qu'il faut se garder de prendre trop au sérieux et dont il n'importe en aucune façon de mettre les résultais en pratique. J'entends dire tous les jours qu'il y a des choses qui sont bonnes dans les livres mais qui ne valent rien dans la vie réelle ; il ne m'est pas possible d'adopter une distinction de ce genre. Ce qui ne vaul rien dans la vie ne vaut rien non plus dans les livres ; il n'y a pas deux vérités, l'une pour le papier, l'autre pour les actions. Tout ce qui n'est point pratique, est faux ou chimérique. Je me propose donc de réfuter quelques-unes des accusations qu'on dirige ordinairement contre la philosophie, et surtout de montrer qu'elle peut devenir le fondement de la morale. C'est dans ce dessein que je vais entreprendre l'examen des opinions de Montaigne. Plusieurs raisons m'ont déterminé à choisir cet auteur plutôt qu'un autre : et d'abord je ne vois pas, dans notre littérature, d'autre penseur qui ait formulé d'une manière plus complète et en même temps plus piquante, les vues que j'aurai^ combattre ; en second lieu, le livre des Essais dans lequel Montaigne a tracé son caractère et décrit ses propres mœurs avec la sincérité la plus franche et avec une bon-

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