‹ La morale de MontaigneChapitre 3 sur 4 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Ottaviens'9

c est la morale de ces bonnes femmes qui trouvent tant de choses à condamner sans qu'elles sachent pourquoi, ce sont enfin les utopies qui ont malheureusement, à toutes les époques, exercé sur les mœurs une déplorable influence. La liberté limitée par la raison qui seule a le droit de commander ou de défendre, voilà donc la seule vertu. Si Ton m'objectait qu'il peut être dangereux de laisser chaque individu se gouverner d'après ce qu'il peut prendre pour laj;aisqn, je répondrais qu'il est bien plus dangereux encore de lui permettre d'en appeler à sa sensibilité ; et si l'on me parlait de ces différentes autorités qu'on a l'habitude d'invoquer en matière morale, je ferais simplement observer que toutes ces autorités ne reposent elles-mêmes, en dernière analyse, que sur la raison ou le sentiment, et que par conséquent on ne ferait que reculer le problème sans y apporter aucun changement.

Autant il faut mettre de soin à ce que la liberté ne soit pas limitée sans raison suffisante, autant il importe de respecter les bornes que la véritable philosophie, c'està-dire la science ou la raison, prescrit de lui imposer : n la morale ne fait d'ailleurs que supprimer une certaine somme de liberté pour en assurer une plus grande. Elle ne peut demander aux individus que de sacrifier des plaisirs ou des jouissances d'un moment au bonheur de leur vie entière, ou encore de sacrifier un bien particulier, qui est toujours peu de chose, au bien de l'humanité qui est au contraire immense- Non-seulement chaque homme est tenu de travailler à son perfectionnement,

mais il doit encore contribuer au progrès universel et surtout à l'amélioration de la condition humaine en général, à la diminution et à l'extinction de toutes les souffrances. Ce rôle, nous avons vu que le scepticisme ne pouvait fournir aucun motif pour déterminer à l'accepter ; le sentiment et l'instinct peuvent y porter quelquefois ; mais leur action est irrégulière, inconstante, accidentelle ; et, quand ces facultés ne sont pas éclairées par la science, elles peuvent se tromper si grossièrement sur les moyens à employer pour atteindre leur but, qu'elles ne réussissent souvent, avec les meilleures intentions, qu'à perpétuer des abus, au lieu de servir à propager le bien.

Pour suppléer aux imperfections d'un instinct qui n'existe pas toujours et qui est loin d'être infaillible, il faut à l'homme une foi sincère, des convictions solides ; il lui faut une religion ou une philosophie. Elles seules peuvent lui enseigner ses véritables devoirs. Ces devoirs que la loi du progrès résume tous, l'antiquité ne les a que vaguement pressentis; c'a été la gloire du christianisme d'en avoir apporté la formule ; peut-être est-il réservé à notre siècle d'en fournir la démonstration scientifique.

n est une science, la plus haute de toutes, qui ne se renferme pas comme les autres dans des observations et des expériences directes, mais qui procède au contraire par induction ; une science qui n'a point pour objet les faits qui tombent immédiatement sous nos sens ou sous notre conscience, mais bien les vérités qu'il est néces-

saire d'admettre pour expliquer ces faits. Cette science est celle que nous appelons la métaphysique ; elle n'est par moins sûre que les autres, car ce qui est impliqué nécessairement par les faits est aussi certain que les faits eux-mêmes ; elle est seulement plus difficile, parce que sa méthode exige plus de subtilité ; et elle ne se développe que la dernière, parce qu'elle s'exerce précisément sur les matériaux que les autres sciences ont dû préalablement amasser. C'est elle qui permet à l'homme d'étendre ses regards au delà Jde ce monde et de cette vie, de sonder le mystère de la mort et de prévoir sa destinée ; c'est elle qui lui révèle ses rapports avec Dieu, avec l'univers, avec ses semblables. C'est elle qui lui apprend que tous les êtres pensants et vivants ont une origine commune, que tous sont les émanations de la substance spirituelle et divine, et que malgré l'individualité qui les sépare momentanément, une solidarité intime et continue les fait tous dépendre les uns des autres, et rattache même ceux qui vivront dans l'avenir à ceux qui ont vécu dans le passé. Dans l'évolution éternelle de l'univers, rien ne se perd, ni matière, ni esprit; tout reparaît, tout renaît sans cesse dans une manifestation nouvelle. Que sommes-nous ? sinon une des formes passagères que revêt dans son développement la force divine qui nous anime. Cette forme actuelle se meut, sent et pense au milieu des circonstances que lui ont préparées les formes passées, comme les formes futures de cette force qui est aujourd'hui nous-mêmes, auront à vivre au sein des conditions que nous leur aurons lé-

guées. Il ne faut pas séparer noire cause de celle de rhumanité ; son progrès, c'est le nôtre. Si nous avons le bonheur de vivre dans un siècle où, malgré tout ce qui reste encore d'infortunes^ il y en a moins cependat qu'à toute autre époque de l'histoire, — si l'économie politique, cette science née hier, celte science qui n'a pas au fond d'autre objet que la suppression de la misère, a pu faire des progrès tellement rapides, qu'elle nous permet déjà d'entrevoir les moyens de détruire des maux auxquels la charité individuelle n'avait pu apporter jusqu'à ce jour que des palliatifs insuffisants, — si la guerre n'est plus, comme autrefois, l'état normal et ordinaire de l'humanité, et si nous commençons à jouir de longues périodes de paix, — si les lumières de plus en plus largement répandues, font peu à peu sortir les classes les plus nombreuses de la société de cette^dé^eii=-danc^morale dans laquelle des institutions enfin abolies avaient intérêt à les maintenir, — si nous vivons au sein d'un bien-être plus également distribué, si l'industrie nous comble de merveilles dont les siècles passés n'auraient pu rêver même la possibilité, — si chacun de nous doit vivre en moyenne quatre ou cinq années de plus que nos ancêtres, et si nous avons fait reculer la mort même: c'est que nous avons pu hériter de ce patrimoine de richesses, de force, de science et de maturité, qu'ont amassé pendant de longs siècles, les sueurs, les veilles et l'expérience de nos devanciers. Ainsi chaque siècle a à préparer la civilisation du siècle qui doit suivre, comme un homme prudent sait pourvoir dès la

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veille à son existence du lendemain. Celui-là seul a atteint le but de sa vie qui laisse le inonde^ en le quittant, meilleur qu'il ne Ta trouvé. Ce but, il y a mille moyens de le poursuivre : les plus sûrs et les plus efficaces ne sont pas toujours ceux qui ont recours à des violences ou à des bouleversements sociaux. L'humble savant qui, dans la solitude du cabinet, a consacré sa vie à la découverte d'une loi de la nature, a rendu plus de services à l'humanité que tous ceux qui, sur des théâtres plus brillants, se sont disputé quelques lambeaux d'une gloire aussi vaine qu'éclatante. Le moindre perfectionnement apporté à une industrie est une conquête dont il est impossible de calculer toute la portée ; car son utilité doit se répartir dans l'avenir tout entier. L'ouvrier même contribue au progrès par les produits qui sortent de ses mains et qui viennent augmenter le capital de richesse que possèdent les sociétés ; le travail est une vertu qu'il ne faut pas mesurer au salaire qu'il procure ; car une œuvre de plus n'est pas seulement un gagne-pain pour le travailleur, c'est un bienfait pour l'humanité.

Quiconque a bien compris quel est le secret de sa naj2/^/^ ture n'hésitera môme pas à faire de véritables sacrifices pour le bien général et il suivra, de loin peut-être, mais selon ses forces, le sublime exemple du Christ souffrant la mort pour le triomphe de la morale et pour la conversion des peuples.

Heureusement, et grâce au Christ lui-même, la mission n'est pas toujours aussi douloureuse et aussi difficile à remplir ; il y a de plus humbles dévouements.

Non-seulement on peut faire du bien par un usage éclairé de la plus modique fortune, mais un conseil donné à propos, un enseignement, une consolation peuvent sauver un malheureux du découragement, du désespoir, de la ruine et lui rendre l'énergie nécessaire pour devenir lui-même utile. Qui sait si, en l'arrêtant sur le bord d'un abîme, vous n'avez pas sauvé en même temps toute une génération destinée à sortir de lui ? Qui sait si celte génération elle-même ne rendra pas un jour des services signalés ? C'est ainsi que le plus simple effet se multiplie par l'éternité, et par quelques mots sortis de votre bouche vous aurez changé la marche de l'univers. Ceux^ au contraire qui corrompent les mœurs par le scandale de leurs intrigues, de leurs crimes, de leur ignorance ou même de leur indifférence, sont des insensés qui sapent 7 dans ses fondements la demeure faite pour les abriter, demeure qui finirait, si d'autres ne travaillaient inces- | samment à la réparer, par les écraser sous ses ruines.

Si vous êtes incapable d'être utile par vous-même, dévouez-vous du moins à ceux qui le sont et secondezles dans leurs entreprises ! Mais il est un moyen à la portée de tous, c'est l'éducation de ceux qui doivent nous remplacer. Heureuse^TâTgeirérrrtion qui laisse derrière elle une autre génération plus forte, plus riche, plus éclairée qu'elle-même t Ici je dois avouer que l'instinct paternel n'a pas eu besoin d'attendre les révélations de la métaphysique. Peut-être ce sentiment irrésistible qui porte les parents à tout sacrifier au bonheur et au perfectionnement de leur race, a-t-il été jusqu'à présent la

meilleure sauvegarde de la civilisation et du progrès, en assurant la succession de généralioiis de plus en plus intelligentes, de mieux en mieux élevées, de plus en plus libérales. Cet amour qui porte les hommes à croire qu'ils revivent dans leur postérité, renferme la sublime révélation du rapport qui existe entre l'humanité de l'avenir et celle d'aujourd'hui et suffirait à lui seul pour nous faire comprendre qu'en faisant le bien sur la terre, nous préparons le bonheur d'êtres qui ne sont pas entièrement différents de nous-mêmes, qui ne nous sont pas complètement étrangers.

Je ne crois pas à un progrès s'accomplissant d'une Oj oLl manière fatale, aveugle et mécanique ; je crois à un pro- - -jt^O' grès dont l'homme est responsable, qui est produit par

l'instinct et surtout par la volonté du bien, à un progrès qui est la récompense de tous les efforts. Ce progrès a été lent aussi longtemps que les hommes n'ont pas eu conscience de leur nature et de leur but. Comme il deviendrait rapide le jour où tous auraient compris que l'intérêt personnel est le même que l'intérêt universel, parce qu'un hen mystérieux réunit et confond, dans le sein de la divinité, tous les esprits de tous les temps !

Telle est, à peu près, la morale de la métaphysique. Et il ne faut pas que mon témoignage soit suspect. Je ne suis pas de ceux qui prétendent qu'il est bon d'adopter la philosophie, parce qu'elle peut être utile ; mais je suis de ceux qui pensent qu'elle est utile parce qu'elle est vraie. On a quelquefois reproché à la philosophie moderne de conduire au scepticisme ; c'était confondre

le criticisme avec le scepticisme. Le premier est une méthode, l'autre est un système. Le criticisme ne croit que ce qui est démontré, c'est un excellent point de départ ; le scepticisme prétend que la vérité ne peut être connue, c'est une désojante conclusion. Une science fondée sur une critique sévère est même le meilleur, sinon le seul remède, qu'on puisse opposer au scepticisme.

Je regrette de n'avoir pu traiter qu'en passant de cette loi du progrès et de la morale qu'il faut en déduire. Mais

j'aurai du moins atteint le but de cette étude si j'ai réussi à montrer que les idées de Montaigne ne con- ,, '^"

viennent plus à notre époque, et que ceux-là se trom- '^i ■ pent qui les adoptent légèrement et voudraient encore les reproduire aujourd'hui. Montaigne avait en effet une excuse que ne peuvent même plus invoquer ses disciples da xix" siècle ; car la philosophie de son temps était peu faite pour inspirer de la confiance et Ton ne pouvait soupçonner dès lors quelle serait un jour l'influence de la science sur la civilisation. Aussi n'aurionsnous point de blâme sérieux à adresser à notre auteur s'il s'était contenté de réfuter et de tourner en ridicule les savants de son siècle. Mais il y avait alors dans l'humanité une croyance sainte et vivifiante, qui la réchauffait depuis la Renaissance comme elle avait animé les beaux siècles de l'Antiquité : c'était la croyance à la pos- ;^ sibiUté de posséder un jour la vérité. Cette foi avait sourenu , consolé , encouragé l'esprit humain dans ces patientes recherches dont notre civilisation est le tardif.

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mais éclatant résultat, et il est regrettable que l'ironie de Montaigne n'ait pas su la respecter. De sa propre impuissance, il a eu le tort de conclure celle des autres ; il ne faut pas qu'un individu ose mesurer à ses propres facultés celles de Thumanilé entière. Les ignorants peuvent avouer qu'ils ne savent rien ; Montaigne pouvait dire que ses contemporains ne savaient pas grand chose ; mais jamais homme n'a eu ni n'aura sur la terre le droit de proclamer qu'il est impossible de rien savoir.

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