TOI PREFACE
Le langage, du reste, a change du tout au tout; ^ les grossieretes familieres a ces temps loiiitains souleveraient aujourd'hui 1'indignation. Sanchez ne se pourrait plus reimprimer ! Songez a Rabelais, a Brantome, joies des dames de la cour. Quelle princesse aujourd'hui passerait sa nuit, comme la jeune Marie dePrusse, a copier la Pucelle, et le dirait tout haut? Ces ignominies des vieux casuistes ne signifient rien pour les temps modernes.
Et puis, quelle confiance mettre dans ces extraits? Je sais bien que 1'auteur les a exactement copies; les droles qui accusent leurs adversaires de falsifier .les textes prouvent simplement qu'ils sont gens a le faire. Mais d'abord, ils sont difficiles a verifier ; il s'agit la de livres rares, qu'on ne trouve que dans les grandes bibliotheques. Et puis, cet auteur, c'est un homme de parti, un homme de combat; il a du agir comme tel. Or, combien de jesuites ont ecrit, et combien de volumes ! Cela se compte par centaines, et des in-folio! On cherche parmi tout cela, dans tous les coins et recoins , sans distinction d'epoques,de pays, de temperaments; on extrait des phrases, des lambeaux de phrases, des choses odieuses, je 1'avoue, et qui m'ont tout d'abord fait bondir. Mais quoi ! tout cela est mele avec art; on rapproche Tune dei'autre des lignes ecrites a des siecles de distance ; on les prepare, on les encadre dans une exposition habile. Chose plus grave, on les detache de tout ce qui leur faisait. cortege ; on les isole des principes qui leur donnaient
PREFACE. a
leur valeur philosophique, ou des applications qui leur donnaient leur valeur pratique. C'est la difference d'un herbier et des champs ! Qui sait si Ton n'a pas pris meme parfois 1'exception pour la regie, la phrase incidente pour la principale, la reserve pour le principe? Ajoutez a tout cela les erreurs inevitables, lea alterations des textes souvent cites de seconde main, pour le moins, enfin, les fautes de traduction en ces matieres ardues... Non, deeidement, tout cela ne me convainc pas ; c'est un plaidoyer habile, j'en conviens, sincere, j'en suis persuade, du moins autant qu'il est possible a un homme de parti d'etre sincere. Mais plus j'y reflechis, moins je m'y puis arreter. C'est toujours 1'eternelle verite : donnez-moi quatre lignes d'un homme, et je le ferai pendre. Votre livre est curieux. mais il ne prouve rien.
Ainsi parlera votre homme ; ainsi j'ai entendu parler maintes Ibis, Gertes, vous ne serez pas embarrasse de repondre; mais, le livre, lui, ne repond pas. D'ailleurs, generalement on ne vous ecoutera pas; le lecteur s'est fait son idee ; il s'est debarrasse d'un problems irritant; il a trouve moyen d'eviter peut-etre quelque querelle de menage; discuter avec lui, c'est vouloir arracher.un clou a coups de marteau sur la tete.
Mais que faire, alors? Demandez-le-lui, a lui-meme, et il vous repondra .
Ce qu'il faudrait, voyez-vous, c'est me montrei que les jesuites modernes, ceux en face desquels nous vivons, ceux chez qui ma femme veut que j'envoie mon
ills, professent encore les memes doctrines , par lent Ic meme langage que les anciens qui, jc le crois" volontiers, ne valaient pas grand'chose. On dit bicn : qu'aucun d'eux n'a pu et ne peut imprimer de livres sans la permission de leurs superieurs, et qu'ainsi U n'existe pas chez.eux d'opinion isolee et individuelle. J'ai meme lu quelque part qu'ils se vantaient de n' avoir qu'un langage et qu'une pensee, et qu'un de leurs fieneraux a declare. !
Qu'ils seraient ee qu'ils sont, ou qu'ils ne seraient pointi -
Mais tout cela, ce sont des maximes generales, ,des clioses qu'on ecrit.pour 1'effet, pour la pose, si vous permettez. On les dit d'autfe part si habiles, si insinuanls, si conciliants, si souples! II y a contradiction entre ces deux ordres de reproches. Moi, je crois qu'ils se sont mis au niveau des circonstances, et qu'ils orit pfis le pas des temps modernes. ' ~,^ : -
Je sais bieii qu'il ne serait pas difficile d'y voir clair au foad de tout cela. II y a des livres, ecrits tout recemment, ou des jesuites, vivants encore, exposent ~ 1'ensemble de leurs doctrines. Voila ce que je voudrais pouvoir lire ! La, j'aurais une idee juste des choses, en les voyant bien a leur place, sans 1'intervention- d'un tiers, toujours suspect: Mais ce sont de gros volumes, --'; ennuyeux, dit-on, au possible, et je n'ai pas le temps. D'ailleurs, ils sont en latin; or, entre hous, mdn Condones est loin, et je n'ai jainais etebien fort. >
Ce que je voudrais, c'est cm'on prit un Uwe
derne, un livre complet, "fail par un jesuite ayant dc i'autoriti, et qu'on me le traduisitsatis rien abreger, mais en eJaguant seulement tout ce qui ne rri'lnteresse pas: car je me soucie fort peu de metaphysique, et encore moms de theologie. Ceia, ce serait un vrai service a rendre, a moi, et a bien d'autres. Nous lirions, et nousjious chargerions de conclure, sans avoir besoin qu'on nous aide par des phrases toutes faites, car nous sommes gens de sens et d'honneur.
Voila la solution trouvee, et notre bourgeois b raison, Oui, les auteurs qui ont ecrit sur les Jesuites
;ont trop mis du lew dans leurs livres. II faut changer ccla, et remplacer la methode subjective par la me-
'tliode objective.
Ceci compris, j'ai jete au panier mon travail, apres
; en avoir detache une petite partie relative aux alterations
de textes qu'on me reprochait *, et je me suis mis en
quete d'un jesuite qui reppndit au signalement exige-
Je n'eiis pas de peine a le trouver. Gury etait tout
. iridique. II est mort tout recemment, apres avoir pro- N
--fesse longtemps la morale au college Rornain, au college des Jesuites. II a public deux ouyrages considerables,
;formant cnacun deux gros volumes, qui representent ;a;eux quatre pres de dixfois la inatiere du present livre, Uin Compendium theologize moralis , et un Casus r.ons- . Ces livres ont eu plusieurs editions, dont la rfer
'. 4.- Mes Falsifications, lettre a M. le directeur de la Republique franfalse (ntimero du29 aout 1879); publie en une brochure par la libi-amo de ia 'Petite .Repubiique\''ranfaise.
ri PREFACE.
mere est de 1875 ; ilssont entre les mains non settlement de tous les Jesuiles, mais d'un tres grand nombre de pretres, car, au lernoignage de M. Guibert, archeveque cle Paris, ils ont heureusement transforme, dans ces . trente dernieres annees, 1'esprit du clerge frangais *. Ainsi, Gury reunissait toutes les qualites requises, d'actualite et d'autorite. De plus, c'est lui que j'avais cite, a propos duquel j'avais commis une erreur involontaire, et qu'on m'accusait d'avoir calomnie. II n'y avait pas a hesiter.
J'ai done pris les quatre volumes, dans la derniere edition 2 , et me suis livre au plus penible et au plus ingrat des labeurs, pour en faire le livre actuel. Voici comment j'ai precede.
Le Compendium est un livre theorique, divise en une serie de Traites (Traite des actions humaines, de la conscience, des lois, etc.), Le Casus consdentias est une suite de cas, d'especes, d'anecdotes, qui constituent autant de problemes de morale theologique ; ils sont groupes par Traites correspondant a ceux du Compendium. J'ai commence par depecer, en quelque sorte, ces deux ouvrages, et par les fondre en un seul, chaque Traite du Compendium etant suivi des Gas qui s'y rapportent, chaque expose theorique, de ses appli-:
1. Chine peut meconnuitre que les deux ouvrages du P. Gury aient puissamment aide a populariser dans le clerge frangais, les solutions les plus douces fournies par le probabilisme (le P. Malignon, S. J. : Etudes religieuses, 1866).
2. Compendium Theologies moralis, revu, corrige, augmente. mis au courant par Henri Dumas S. J.; 2" edition, Lyon, Briday, 1875. Casu* conscientice, 5* edition, Lyon, Briday, 1875.
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cations pratiques.: des caracteres typographiques differents permettent .de les reconnaitre au premier coup d'ceil.
Voyons maintenant le mode d'abreviation.
Pour le Compendium, j'ai conserve avec soin tout 1'aspect general du livre. Chaque Traite est divise en Parties, Sections, Chapitres, Articles, Paragraphes ; j'ai reproduit cette disposition ; j'ai meme garde les numeros qui correspondent a chaque idee nouvelle, sinon a chaque alinea. En un mot, la table des matieres est absolument intacte. Ceci fait, je me suis garde d'analyser quoi que ce soit ; il n'y a pas, dans tout le livre, une seule ligne redig&e par moi. Lorsque le dire du casuiste m'a semble" interessant, je 1'ai traduit textuellement et completement ; sinon, je 1'ai laissede cote et remplace par une ligne de*points, dont la valeur tres variable est facile a mesurer par le nombre des numeros aui mannuent-
Dans ce depart entre ce qui m'a paru meriter d'etre reproduit, et ce que j'ai cru devoir passer sous silence, j'ai du me laisser guider par des considerations tres variees. D'abord, j'ai systematiquement omis tout ce quin'a qu'un interet de'pure theologie ou de discipline ecclesiastique : les Traites des Vertus theologales, des Preceptes de 1'Eglise, des Sacrements (principalement ceux de Bapteme, Confirmation, Eucharistie, Extreme- Onction, Ordre) des Censures, des Irregularites, des Indulgences, ont etc singulierement ecourtes. Dans les autres Traites, je n'ai conserve que ce qui est de nature
ainteresserlea laiqueSj a savoir les principes generaux et leurs plus importantes deductions, Ics exceptions si souvent destructrices de la regie, les reticences j les echappatoires, et aussi, a 1'oceasion, les questions sjngulieres^ les especes etranges, que Gury emprunte aux anciens casuistes^ on qu'il invents^ carc'etaitunhomma d'une imagination tres fertile. Mais il faudrait se gar-j der de croireque je n'ai traduit que ce qui m'a parti reprehensible : tant s'en faut! et je suis pret a souscrire ~un grand nombre des propositions ci-dessous reprO' duites; celles quej'ai passees sous silence me paraissent aussi fort souvent a 1'abri de tout blame. Mon but a ete non de faire un extrait des maximes mauvaises et perilleuses, mais de donner un apergu aussi complet que le permettait la methode employee, de 1'ensemblo des doctrines jesmtiques a 1'epoque presente.
Pour les cas, sortes d'anas souvent fastidieux, mais parfoisfort bizarres et ingenieux, etdont lamultiplicite dans 1'enseignementoraldonnait, parait-il, au coursdw R. P. Gury, une saveur toute parliculiere, le choix a ete bien plus facile. vJ'ai pris d'abord une bonne partie de ' ceux sur la solution jesuitique desquels la. morale laique tfouverait a reprendre; puis ceux qui sont interessants en eux-memeSj soitparce qu'ils revelentla lutte de ruses qui s'etablit souvent dans le confessionnal entre le confesseur et son penitent, soit parce qu'ils mettent en action des superstitions grotesques, soil parce qu'ils font preuve de la preoccupation erotiqtie qui haute en toutes circonstances et en tous iieux
J'ai ajoute au texte im certain nombre.de notes. Les unes sont destinees a montrer 1'accord persistant de la doctrine actuelle, exposee par Gury, et des principes des anciens jesuites *. II sera facile de voir aussi quc,
1. Les textes quo je cite sont emprtintes aux celebres Extraits des assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre des soi-disant Jesuites, verifies et collationnes par les commissaircs du parlement de Paris, 1762. 1 vol. in-4 de 544 pages. C'est a ce volume que se rapportent les chiffres demes citations,
'On. sait que les Jesuites ont essaye de recuser ce formidable recueil, en tirant parli d'un certain nombre d'erreurs, sans importance, qu'ils ont relevees, addilipnnecs, et dont ils font sonner a chaque instant le chiffre total, effrayant, de 758. Voici comment elles sedecomposent, d'apres IE Reponse en quatre gros volumes qu'y firent les PP. Grbu et Sauvage :
Dans les extraits latins.
Fautes centre la lettre et le sens du texte de 1'auJteur. .41
Suppression de phrases dans le texte. 261
Mutilation du texte, 61
Exposes infideles 94
Dans la version frangaise.
. Iraducttons dementies par la grammaire et la construction
latine 16
Alteration du sens dans les mots. . . .- 220
Alteration du sens dans la phrase. ^ 65
En tout
II faudraitd'abord entente justice, defalquerles fautes de la version fran- 5aise,puisqueles a Extraits des assertions donnentle textelatin en regard. Ensuite, quand on y regarde de pres, on voit que les suppressions de phrase et les c< mutilations de texte B du latin, ne signilient pour rimmense majorite des cas, absolument rien. Le Jesuits, pour soutenir son
in " '' ....'""''. PREFACE. "V "' '.'." ; /: " ; - T^*^''
malgre certaiues attenuations de forme, imposees par les difficultes du temps, les jesuites n'ont renonce a aucune de leurs anciennes doctrines, pas meme a cellos qui furent denoncees par Pascal, et que le Pape Innocent XI a condamnees en 1679. D'autres notes montrent ces doctrines transporters dans 1'enseignement du premier age par les catechismes recents, et nolamment par celui du grand-vicaire Marotte, que j'ai pris comme type, parce qu'il est le livre officiel de nos Ecoles normales primaires. II en est enfin qui font allusion a des faitsrecents, qu'on peut considerer comme des applications logiques des maximes jesuitiques.
L'analyse des livres de Gury, dans les conditions qui viennent d'etre indiquees, ne constitue pas tout le present volume.
J'y ai ajoute d'abord Panalyse d'un ouvrage * fort repandu dans le clerge du midi de la France, lequel est destine a completer sur un point To3uvre du jesuite. C'est une Dissertation surleVPetlelX'Preceptes duDiBcalogue, due a la plume autorisee et chere aux Jesuites de 1'abbe Rousselot, professeur au grand seminaire de
accusation, est oblige de se noyer dans des pages d'explications, ce qui explique que sa reponse, qui aurait du etre si breve et si simple, forme 4 gros vol. in-4.
Mais il y a plus; 1'archeveque de Paris ayant cru pouvoir relever vjngticpl crrcurs dans les textes cites, le parlement nomma en 176i une grande coniuiissiun qui examina les choses a nouveau, et repondit a ces allegations.
II ne reste de tout ceci qu'une preuve de plus de l'impudence des Jt-suiles. Les 758 falsifications du parlement sont a meltre au meme niveau que les 24 qu'ils m'ont reprochees el, parmi Icsquclles se place" la falsification du nom de CasDdi, que T e |trote de I'Officiel a ecrit Caasendi !