Lettres à Lucilius, xcvii
LA MORALE RELIGIEUSE DES PEUPLES ARYENS
ses juges, et il ne se crut assuré de l’impunité que lorsqu'il eut rendu ses juges aussi criminels que lui... Je citerai les paroles mêmes de Cicéron, parce que la chose surpasse toute croyance. (( Il fit venir ses juges, leur fit des promesses, des sollicitations, leur donna de l’argent. Mais voici encore, ô dieux immortels! une chose plus épouvantable : des nuits à passer entre les bras de femmes qu'ils désignèrent, la jouissance de jeunes gens de la première distinction, qu’on dut leur amener ; tel a été, pour quelques juges, comme le pot de vin du marché ». Et Sénèque ajoute non sans raison : (( Pouvez-vous imaginer une corruption plus profonde que celle de ce temps-là, où la débauche ne put trouver de réju'ession ni dans les mystères de la religion, ni dans les tribunaux ; où durant l’information cpii se faisait extraordinairement en vertu d’un décret du Sénat, on enchérit encore sur le crime qui était l’objet de cette enquête.^ 11 s’agissait de savoir si l’on pouvait être en sûreté après un adultère ; et l’on trouva que sans adultère on ne pouvait être en sûreté. » N’était-ce pas une société extraordinairement corrompue, celle où Juvénal pouvait raconter, en une satyre célèbre, les débauches abominables d’une impératrice, comme s’il se fût agi d’un simple fait divers n’étonnant personne : (( Vois nos .Césars, ces rivaux des dieux. Ecoute, voici ce que Claude a enduré : quand sa femme le voyait endormi, elle courait échanger la couche des Césars contre le grabat des mauvais lieux. Impériale prostituée, elle s’affuble d’un chaperon de nuit, s’échappe suivie d’une servante. Cachant sa chevelure noire sous de faux cheveux blonds, elle se glisse dans l’atmosphère échauffée du lupanar; elle a sa chambre, son lit, une méchante couverture. Alors nue et les seins enfermés dans un réseau d’or, Lycisca (c’est son nom de guerre) étale, o Rritannicus, les nobles lianes qui t’ont porté !... »
Dès qu’elles eurent trouvé les moyens de jouir de leurs biens, les femmes romaines usèrent du divorce avec la même désinvolture que les hommes, pour le seul plaisir de changer de mari ; « sans cause », dit Cicéron, au sujet de Paula \ aleria qui divorça, le jour où son mari devait ren-
trer de la province, pour épouser D. Brutus^ Et les faits de cette nature étaient si fréquents qu’ils inspiraient à Sénèque les réflexions suivantes : « Quelle femme rougit à présent du divorce, depuis que certaines dames illustres et de noble race ne comptent plus leurs années par le nombre des consuls, mais par celui de leurs maris ? Depuis qu’elles divorcent pour se marier, et se marient pour divorcer? On craignait cette infamie tant qu’elle fut rare ; maintenant que tous les registres publics sont couverts d’actes de divorce, ce qu’on entendait si souvent répéter, on s’est instruit à. le faire ^ »
11 n’est pas inutile de noter que l’époque où les liens familiaux furent si méprisés est précisément celte qui fut marquée par les manifestations les plus bruyantes des croyances religieuses. Jamais, à Rome, les prêtres de toutes les religions n’enrent autant d’inlluence sur les divers membres de la société qu’au moment où les vices les plus monstrueux atteignirent l'apogée de leur développement et le maximum de leur extension dans toutes les classes sociales. Loin de contribuer au progrès de la moralité privée ou publique, l’intluence prise par la religion sur les esprits ne fit, au contraire, que favoriser l’éclosion des vices et leur extension dans les diverses couches sociales.