Pensées, livre I, xvi
la conscience : « Le premier et le plus grand châtiment du crime, dit Sénèque', est le crime lui-même. En vain la fortune l'embellit de ses dons, veille à sa sûreté, le dérobe aux lois, jamais le crime n'est impuni parce que le supplice du crime est le crime lui-même. » Développant cette pensée, il dit encore : (( Pour vous convaincre qu'il y a dans les âmes les plus abandonnées au mal le sentiment du bien, et que n'ignorant pas ce qui est déshonnête, elles s'y livrent par négligence, remarquez que tous les hommes cachent leurs méfaits, et quoique le succès les ail couronnés, ils jouissent des fruits en cachant les moyens. Mais la bonne conscience aime à se montrer, elle appelle les regards : la méchanceté craint jusqu'aux ténèbres. C'est donc fort heureusement qu Epicure a dit : « Il peut advenir au méchant d'être bien caché, mais non point d'être rassuré. » Il estime qu'il faut être encore de l'avis d'Epicure lorsqu'il dit : « Que la conscience est le bourreau des mauvaises actions, alors qu'une perpétuelle inquiétude la ronge et la mine incessamment et l'empcche de se fier aux garants de sa sécurité » ; et il ajoute : « Cela même est la preuve, ô Epicure, que l'horreur du crime nous est naturelle, puisqu'il n'est personne qu'il ne glace de crainte au sein même de l'impunité. La fortune en a garanti plus d'un du châtiment, mais pas un de la crainte. Pourquoi ? parce que nous avons profondément gravé en nous l'horreur de toute chose que la nature condamne. » En d'autres termes, d'après Sénèque, nous avons horreur du mal parce que la nature le condamne ; notre conscience, qui est ellemême partie intégrante de la nature, a pour rôle de nous avertir de ce que la nature condamne. Il continue : « Aussi le coupable qui se cache ne se croit jamais assez bien caché, parce que sa conscience l'accuse et le dénonce à lui-même. Le symptôme du crime est de trembler toujours. C'eût été pour l'humanité un grand malheur, si, avec l'insuflîsance des lois, des juges et des châtiments prévus dans nos codes, les méchants n'avaient, tout d'abord, à subir ces supplices