LA SOCIÉTÉ ARYENNE ANTIQUE
Les épicuriens, les stoïciens et, en général, les philosophes de l'antiquilé n'étaient pas gens à s'enfermer, à se cloîtrer, pour échanger leurs idées, à l'abri des critiques du monde. En Grèce et à Rome tout philosophe était un maître, une sorte d'apôtre se distinguant par un costume et une attitude particuliers, faisant appel au pubhc, professant en plein air, discutant au coin des carrefours, toujours prêt à défendre sa propre doctrine contre les critiques qu'il se plaisait à provoquer. A Rome surtout, la vie des philosophes était tout extérieure, et ils exercèrent une puissante action quand il leur advint d'obtenir les suffrages du public. Il leur fallut pour y atteindre beaucoup de temps, d'elForts et de vertu. La langue grecque dont se servaient exclusivement les premiers d'entre eux déplaisait à l'aristocratie romaine. Il en était de même de leur manteau, de leur longue barbe, de leur bâton, de leur austérité quelque peu théâtrale comme leur costume. Avant d'imposer leurs idées, ils durent faire accepter leur langue et leurs mœurs. Ce fut d'autant plus long, que parmi eux se glissaient inévitablement de simples "intrigants et des faux apôtres en quête non de conversions à opérer, mais de dupes à faire. Cependant, ils finirent par vaincre toutes les répulsions instinctives et les hostilités plus ou moins raisonnées.
Ils furent, d'ailleurs, aidés dans leur œuvre de rénovation morale et intellectuelle de la société romaine par l'évolution qui se produisait dans les idées religieuses des classes supé-
Heures. La vieille religion de la famille paraissait un peu enfantine aux fins lettrés des derniers temps de la République et des débuts de l'Empire, mais ils étaient humiliés dans leur orgueil de patriciens par les superstitions grossières et le culte cynique des rehgions de l'Orient. La philosophie grecque apparut assez vite aux esprits délicats comme un sanctuaire où ils se pourraient mettre à l'abri des sottises de la masse dont Horace disait : Odi profanum vulgus et arceo\ et où s'enoblirait l'antique culte des ancêtres et de la cité. Vers la fin de la République, il n'y avait pas un patricien qui ne se vantât de connaître la philosophie grecque et qui ne se proclamât disciple d'Epicure, de Zenon ou, à la fois, des deux illustres fondateurs d'écoles. En se transplantant dans un pays nouveau, au milieu d'une civiUsation distincte de celle où elles naquirent, les doctrines philosophiques de la Grèce se fondaient les unes dans les autres. Sénèque faisait l'éloge d'Epicure, tout en le discutant. Horace entremêlait, dans ses odes, les plus voluptueux accents de l'épicurisme avec les plus austères maximes des stoïciens. Entre deux odes à Lydie, tantôt il chante « le jeune romain endurci aux fatigues de la guerre », qu'il invite à « supporter l'extrême pauvreté » et à « passer sa jeunesse au milieu des dangers », car « il est doux, il est glorieux de mourir pour la patrie' » ; tantôt il célèbre l'austère inflexibilité de l'homme vertueux que rien ne peut ébranler : (( l'homme juste, l'homme inflexible dans ses principes est sourd à la voix séditieuse d'un peuple égaré qui conseille le crime. En vain un tyran le menace de son regard farouche; en vain l'Auster soulève contre lui les flots de l'Adriatique; la main puissante de Jupiter s'arme en vain de son tonnerre: que l'univers s'écroule autour de lui, ses débris le frapperont sans s'ébranler^ »; tantôt il donne aux hommes des leçons dont Marc-Aurèle louerait la profonde sagesse : « Osez donc être sages. Commencez. L'homme qui diffère le moment de se bien conduire, attend comme le paysan