Catéch., p
3. Saint Thomas d*Aquin a fait un expusé de la doctrine de la jjràce «lont il me paraît utile de citer ici les points principaux. Il pose d'ahord la question de savoir si l'homme peut connaître la vérité sans la {jràce, et il répond (La Somme, trad. de l'abbé Drioux, t. III, p. 585): « Puisque l'homme est naturellement raisonnable et intelligent, il est certain qu'il peut connaître les vérités naturelles sans le don surnaturel de la grâce. » Cependant, « dans l'état de nature intègre (c'est-à-dire avant le péché originel), l'homme a eu besoin d'un secours gratuit pour vouloir et opérer, non pas le bien naturel, mais le bien surnaturel ; dans l'état de nature déchue, quoi qu'il puisse vouloir et opérer quelque bien particulier, cependant la grâce divine lui est nécessaire pour guérir sa nature, et pour faire et vouloir un bien méritoire » (/6/V/. , p. 087). L'homme peut-il aimer Dieu par dessus toutes choses sfins la grâce? Oui, dans son état primitif v quoi qu'il eût besoin à cet égard du secours de Dieu pour l'impulsion première ; mais dans l'état de nature corrompue, il a besoin d'une grâce qui guérisse intérieurement sa nature » (Jbid., p. 589). Dans tous les cas, l'homme a besoin de la grâce pour accomplir les préceptes de la Loi (Jhid., p. 590). Il en a toujours besoin aussi pour mériter la vie éternelle : « La vie éternelle étant la fin dernière de l'homme et surpassiint les forces de sa nature, il ne peut l'obtenir ou la mériter par ses facultés naturelles, sans le secours de la grâce divine » (/6(</., p. 592). Il a même besoin de la grâce pour se préparer à la grâce : « L'homme ne peut se préparer par lui-même h recevoir la lumière de la grâce divine, mais il a besoin du secours gratuit de Dieu qui le meut intérieurement et qui lui inspire le bien qu'il se propose; mais pour agir méritoirement et pour être digne de jouir de Dieu, il faut le don habituel de la grâce elle-même qui doit être le principe d'une aussi grande action » {Jbid.^ p. 593). L'homme ne peut sortir de l'état de péché sans le secours de la grâce : « Puisque la raison naturelle n'est pas dans l'homme un principe suffisant pour soutenir sa vie spirituelle, et qu'il lui faut la grâce que le péché détruit, il ne peut se faire que l'homme sorte par lui-même du péché sans le secours de la grâce, c'est-à-<lire qu'il recouvre ce qu'il a perdu en péchant. » (Ibid., p. 595). Dans l'état d'innocence, l'homme a pu éviter le péché sans une grâce spéciale, après ssi chute, il ne le peut plus: « L'homme, dans l'état d'innocence, ayant une nature parfaitement pure, a pu éviter, avec le seul secours général de Dieu, tous les péchés, et chacun d'eux, en particulier, aussi bien les véniels que les mortels. Mais dans l'état de nature déchue... il ne peut les éviter tous, quand même sa nature aurait été réparée par la grâce infuse; et si elle ne l'a pas été, il ne peut pas même éviter tous les péchés mortels, surtout pendant un longtemps. » (Ibid., p. 59G). Même étant en état de grâce, l'homme ne peut éviter le péché que par le secours spécial de Dieu : « Aucun agent n'agissant qu'en vertu de l'agent premier, et la chair étant perpétuellement rebelle à l'esprit, l'homme ne peut, quoiqu'il soit déjà en état de grâce, faire le bien et éviter le mal par lui-même, sans un nouveau secours de Dieu qui le conserve, le dirige et le protège, quoique, d'ailleurs, une autre grâce habituelle ne lui soit pas uécessiiire. (/6(d., p. SgS). — m L'homme qui est
LA SOURCE DE LA MORALE DU CHRISTIANISME
La morale du catholicisme nous est ainsi présentée, non seulement comme ayant sa source en Dieu, mais encore comme ne pouvant être suivie de sanctions favorables, que si les actions, même les meilleures, sont accomplies dans l'état de chrétien d'abord, dans l'état de grâce ensuite. Dieu, d'après cette doctrine, a mis dans l'homme la loi na-
en étal de grâce a besoin, pour persévérer dans le bien jusqu'à la fin de sa vie, non du don habituel de la grâce divine, mais d'un secours spécial de Dieu qui le protège contre les tentations » (Ibid., p. 600). C'est pour lui assurer la grâce d'abord, le secours spécial de Dieu, ensuite, que l'Église a institué les sacrements. Par eux, elle tient l'homme, en vertu de sa doctrine de la grâce, d'un bout à l'autre de sa vie.
En ce qui concerne « l'essence de la grâce », saint Thomas d'Aquin dit : « Puisque aimer c'est vouloir du bien à un autre et que la volonté de Dieu est
dire que le roi lui est favorable ». Il ajoute : « On distingue deux sortes d'amour de Dieu pour la créature : un amour général, d'après lequel il aime
pou tout ce qui existe, comme dit la Sagesse {Sap. XI), et d'après lequel il donne aux créatures leur existence naturelle, puis un amour spécial par lequel il élève la créature raisonnable au-dessus de la condition de sa nature en la faisant participer au bien divin. Quand il aime quelqu'un de cet amour, on dit qu'il l'aime absolument, parce que, par cet amour, Dieu veut absolument à la créature le bien éternel qui est lui-même. Par conséquent, quand on dit que l'homme a la grâce de Dieu, on désigne quelque chose de surnaturel qui provient de Dieu dans l'homme » {Ibid., p. 602). A la question de savoir si « la grâce est une qualité de l'âme », question très discutée par les théologiens, il répond: « Il faut admettre dans l'âme de ceux qui sont justifiés une habitude de la grâce ou une qualité surnaturelle qui les porte à acquérir le bien éternel agréablement et facilement. » « Les mouvements que Dieu leur imprime deviennent naturels et faciles aux créatures, suivant ce mot de la Sagesse (Sop., VIII, i) : Il dispose tout avec douceur. A plus forte raison quand il s'agit de ceux qu'il meut pour qu'ils acquièrent le bien surnaturel éternel, leur infuse-t-il des formes ou des qualités surnaturelles au moyen desquelles il les pousse doucement et pnmiptement à conquérir le bien ; et, par conséquent, le d<»n de la grâce est une qualité » (Ibid., p. 60^). Nous voilà en plein dans la discussion scolaslique. Nous y entrons plus avant encore avec les questions sui- \antes: «La grâce est-elle la même chose que la vertu?» « La grâce estelle dans l'essence de l'âme comme dans son sujet, ou si elle est dans une «le ses puissances? » auxquelles il fait des réponses qu'il me paraît inutile de reproduire. Puis il admet une division de la grâce en « grâce sancli- Jiante, par laquelle l'homme est uni à Dieu par lui-même, et en grâce gratuitement donnée, par laquelle l'homme coopère au salut des autres » (Ibid., p. 609). Il admet encore avec saint Paul « cette division par laquelle on distingue la grâce, d'après ses divers effets, en opérante et coopérante». Dans le premier cas, « notre âme est mue sans mouvoir », elle est mue par Dieu, k qui l'opération (l'acte) « doit être attribuée, et c'est d'après cela qu'on dit que la grâce est opérante «.Dans le second cas, « notre âme meut et est mue, l'opération n'est pas seulement attribuée à Dieu, mais elle l'est encore à l'âme, et c'est dans ce sens qu'on dit que la grâce est coopérante » (/6irf.,p. 610). Enfin, « à
LA SOURCE DE LA MORALE DU CHRISTIANISME
il*'
3g0 LA MORALE DU CHRISTIANISME
tjurelle, mais celui-ci ne peut la suivre et être récompensé de l'avoir suivie, que s'il est chrétien et s'il a obtenu la grâce. Cette grâce, « comme elle est de nécessité de moyen, Dieu ne la refuse à personne. Aux justes il la donne pour se maintenir dans le bien et s'y développer, aux pécheurs pour les aider à se convertir... Malheureusement tous les
cause de la multiplicité des effets de la {jràce qui, comparés à des effets différents, peuvent être tantAt antérieurs et tantôt postérieurs, on a raison de diviser la rràce en ffràce prévenante et subséquente ». Car, « il y a cinq effets que la rràce produit en nous : le premier consiste ^ guérir l'àme, le second a vouloir le bien, le troisième à opérer efficacement le bien qu'on veut, le quatrième a V persévérer, le cinquième h parvenir h la gloire. C'est pourquoi, la grâce, selon qu'elle produit en nous le premier effet, est appelée prévenante par rapport au second, et selon qu'elle produit en nous le second, est appelée subséquente relativement au premier >, {IbUL, p. 6i3). A propos de la grâce « gratuitemenU d.>nnée », il dit qu'elle « a pour but de mettre l'homme à même de coopère avec les autres hommes pour les ramener h Dieu... On le peut en les enseignant ou en les persuadant extérieurement». Pour cela, elle comporte divers dons : « Les uns se rapportent à la perfection de la connaissance, comme la foi, la faculté de parler avec sagesse et celle de parler avec science ; les autres ont pour but l'affermissement de la doctrine, comme la grâce d opérer des guéri- Mms, de faire des miracles, des prophéties et de discerner les esprits ; les autres regardent les moyens de s'exprimer, comme le don de parler diverses langues et celui de les interpréter • {Ibid., p. 6i3) Apres avoir ^M^^^eU Krâce étant un don surnaturel, ne peut venir que de D.eu, et que l homme doit se préparera la recevoir, il pose la question de savoir si l on peut savoir que l'on a la grâce, et il répond : « Quoique l'on puisse savoir d une certaine manière que l'on a la grâce par des signes et des conjectures (parce que celu. qui ne se sent aucun péché mortel sur la conscience, remarque qu il se dé ecte en Dieu et qu'il méprise les choses de ce monde), néanmoins, on ne peut pas le savoir certainement sans une révélation. » Et il aboutit a cette constante inquiétude du piétiste d'Israël, « selon l'expression du psalmiste d.t-.l C^^s.. xv-iir i3): Qui peut connaître toutes ses fautes? Punfiez-moi, Seigneur, de celles qui me sont cachées et préservez votre serviteur de toutes les autres « (Ibid p. 622-633). C'est pour calmer cette inquiétude inévitable et permanente' que le christianisme a institué les sacrements : « Il a été convenable que dans l'a loi nouvelle on établît des actes sacramentels extérieurs pour recevoir la nràce et qu'on ordonnât des actes extérieurs de vertus, et qu on défendit des acte^ vicieux, afin qu'ayant été justifiés par la grâce, nous ^««P^7«"; "/J'^ le Christ qui opère intérieurement en nous pour mériter la vie éternelle {Ibid..
'^Sa^ntThomas d'Aquin soutenait que l'homme doté de la grâce sanctifiante
recevait en lui la personne même de l'Esprit-Saint, envoyée par le Père et
entraînant avec elle la Trinité tout entière, de même que le Fis, envoyé sur
la terre sous la forme visible du Christ, contenait la Trinité Cette doctrine
vaut la peine d'être citée, car, elle tombe dans une sorte de panthéisme. « hst-il
convenable, demande Thomas, que le Fils soit Invis.blement env.nc >> h ,
après discussion. Il conclut: « Puisque le Fils et le ba.nt-Ksprit pe"ve"l '';•'-
ter par la grâce, dans l'esprit d'un être raisonnable, et qu ils procèdent d un
autre, ils peuvent donc être, l'un et l'autre, invlslblement envoyés, mais e
Père ne peut pas l'être, quoiqu'il habite en nous par la grâce avec a Irinite
tout entière « (I, p. 389). U Importe de noter encore sur ce sujet les lignes
hommes ne sont pas sauvés parce que tous ne coopèrent pas à la grâce, c'est-à-dire n'en suivent pas le mouvement. Dieu a un si grand respect pour la liberté qu'il nous a donnée, que jamais il ne contraint à obéir à sa grâce ; toutefois, étant notre maître, il se réserve de nous punir de nos infidéhtés si elles sont graves. C'est ce que saint Paul nous donne à entendre par ces paroles : « Lorsqu'une terre souvent abreuvée des eaux du ciel ne produit que des épines et des ronces, elle est un objet d'aversion pour son maître, elle est menacée de sa malédiction, et, à la fin, il y met le feu. » (Héb., VI, 7-8.)
Dieu ne refuse sa grâce à personne, il n'exclut, par conséquent, personne des récompenses qu'il promet aux « bons », mais il ne donne sa grâce qu'à ceux qui appartiennent à la religion du Christ, qui croient aux dogmes de cette religion, pratiquent son cuUe et sollicitent de ses prêtres les sacrements. La morale du christianisme est ainsi confondue, dans sa source même, avec les dogmes et le culte.
suivantes : « Il y a un mode général suivant lequel Dieu est dans tous les êtres par son essence^ sa puissance et sa présence, comme la cause est dans tous les effets qui participent à sa bonté. Indépendamment de ce mode général, Il y a un mode spécial qui convient h la nature raisonnable. Ainsi, on dit que Dieu est dans l'être raisonnable comme l'objet connu dans celui qui le connaît, comme l'objet aimé dans celui qui l'aime. Et, comme la créature raisonnable s'élève par la connaissance et l'amour à Dieu lui-même, on ne dit pas seulement que Dieu est en elle par ce mode spécial, mais on dit qu'il y habite comme dans son temple. Il n'y a donc pas d'autre effet que la grâce sanctifiante qui puisse faire que la personne divine existe d'une nouvelle manière dans l'être raisonnable. Par conséquent, la personne divine n'est envoyée et ne procède temporellement qu'en raison de cette grâce. De même, nous n'avons la possession que des choses dont nous pouvons librement user ou jouir. Or, il n'y a que la grâce sanctifiante qui nous mette à même de jouir de la personne divine. Toutefois, en recevant le don de la grâce sanctifiante nous recevons l'Esprit Saint et il habite en nous. Par conséquent , l'Esprit Saint nous est luimême donné et envoyé » (I, p. 387). Il dit encore : « Il y a mission de la personne divine à tous ceux qui ont la grâce sanctifiante » (I, p. 391).