I. LA.BBÉ, ibid., X, ép
draient pas, qui minerait pour longtemps les principautés et les royaumes. Le prosélytisme de l'Église romaine y trouverait également son compte par la conversion de tous les infidèles qui ne seraient pas massacrés.
Les papes qui conçurent les croisades, comme Sylvestre II et Grégoire VIL et ceux qui les réalisèrent accomplirent donc un acte religieux conforme aux préceptes des Livres sacrés dont le christianisme avait hérité des juifs, et un acte politique non moins conforme aux principes de théocratie formulés par les prophètes. En appelant le peuple luimême à la croisade, l'Église provoquait l'anarchie et llatlait la haine instinctive que les classes inférieures avaient pour l'aristocratie. D'un autre côté, lorsque Urbain II, dans le congrès de Glermont, en ioqS, disait au peuple : « c'est du sang chrétien racheté par le sang du Christ, qui se verse en Asie », il excitait le fanatisme religieux des populations chrétiennes et il préparait les abominables massacres de juifs ou d'infidèles qui souillèrent toute l'histoire des croisades. Aux seigneurs il tenait un autre langage, car il savait qu'à ceux-là des batailles et du butin étaient nécessaires. « Puisque vous avez tant d'ardeur pour la guerre, leur disait-il, en voici une qui expiera toutes vos violences: puisqu'il vous faut du sang, versez le sang infidèle. Soldats de l'enfer, devenez les soldats du Dieu vivant. Le Christ est mort pour vous, à votre tour mourez pour lui*. » De son côté, l'empereur d'Orient, Alexis Commène, promettait à ces guerriers le butin dont il les savait avides non moins que de gloire : « il offre tous ses biens, toutes ses richesses, même sa couronne, même les belles femmes de ses États, à ces chevaliers francs, qu'il croit à demi-sauvages, pourvu que la ville auguste échappe au joug des impitoyables prédicateurs du Coran'. » A tous les chrétiens, à quelque classe qu'ils appartinssent, Urbain montrait les musulmans envahissant l'Europe. Déjà, en effet, ils étaient en Espagne, d'où ils remontèrent jusqu'en Gaule au viif siècle ; ils
I. GuiBERT DE NocENT, Hîst. Hes croisùdes, livre II. a. Ibid., livre I.
étaient en Sicile: ils étaient dans la partie de l'Afrique la plus voisine de l'Europe, à Carlhage d'où ils menaçaient toute la Méditerranée occidentale ; ils s'étendaient, d'autre part, tout le long des bords de la Méditerrannée orientale, depuis l'Egypte jusqu'à Smyrne. Il était donc facile de les représenter comme menaçant Constanlinople et se préparant à envahir l'Europe pour y détruire la religion du Christ. Ces idées jetaient, en effet, devenues courantes en Occident. Les évêques invitaient tous les chrétiens à se grouper autour du pape contre les ennemis de leur Dieu; Saint Bernard traduisait la pensée de tous ses concitoyens, lorsqu'il écrivait: «ce sont les infidèles qui nous ont attaqués les premiers, notre glaive ne fait que repousser le leur. » On admettait qu'il fallait, sans retard, détruire les musulmans afin de n'être pas détruit par eux. Les chrétiens donnaient au sultan de Badgad le litre de « pape des musulmans », tandis que les Arabes appelaient le pape romain a khalife des chrétiens ». Ce n'étaient ni des peuples ni des races distinctes qui allaient enlrer en guerre avec les Croisades, c'était deux religions représentées ( liacnne, alors, par un chef d'autant plus vénéré qu'il était considéré par tous ses adeptes comme le représentant de Dieu sur la terre. Deux religions, deux pays, deux Dieux et tous leurs fidèles allaient se faire une guerre sans pitié.
La papauté profitait fort liabilement de l'état d'esprit des populations occidentales pour se mettre à la tête de toute la chrétienté confondue en une sorte de vaste théocratie religieuse. Un historien des croisades, Jacques de Vitry, traduisait la pensée secrète des papes lorsqu'il écrivait : (( Bagdad est la capitale de la race et de la loi des Sarrasins, comme Rome est la capitale de la race et de la loi des Chrétiens'. » Les évêques, les moines, tous les clercs qui ne voyaient pas sans jalousie grandir la puissance des barons, des princes et des rois, rivalisèrent de zèle pour provoquer renlhousiasme parmi les chrétiens; ils y réussirent au delà de toute mesure : le fanatisme religieux,