‹ La morale des religions [microform]Chapitre 259 sur 340 · I. Ernest Renan, Les Apôlres, p. lai · texte numérisé non relu

I. Ernest Renan, Les Apôlres, p. lai

'■'■^i^^li

l'Eglise, lorsqu'elle fut devenue assez forte pour dicter ses volontés, exigea des empereurs chrétiens que certains droits fussent accordés à la femme. « Tous les témoignages, amis ou ennemis, dit un écrivain catholique ', nous démontrent que la religion chrétienne se servit surtout de l'influence des femmes pour pénétrer dans le monde païen et arriver auprès du foyer et dans l'intérieur de la famille. Ici les divorces, pour raison de christianisme ; là les martyrs, souvent les conversions dues à leur zèle ; de tout côté leur présence, leur dévouement ; que faut-il déplus pour donner la preuve irrésistible, éclatante de la part qu'elles prirent dans la révolution morale qui agitait les esprits. Or, il est évident qu'un tel travail de persuasion et de résistance, qu'un tel élan de prosélytisme hors des habitudes passives, ont singulièrement accru la puissance des causes qui portaient les femmes vers Tindépendance. Et Constantin et ses successeurs ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils les ont dotées d'une sage émancipation. Ils ont récompensé en elles des auxiliaires influents ; ils ont voulu qu'elles participassent aux bienfaits pohtiques de la religion chrétienne, elles qui avaient contribué à en préparer les progrès, et qui pouvaient encore en agrandir le développement. »

Sous les empereurs antérieurs au christianisme, les femmes avaient été dotées de droits importants. Elles avaient, par exemple, été émancipées de la tutelle desagnats. Toutefois, elles avaient encore « besoin d'un tuteur pour les principaux actes de la vie civile, comme, par exemple, pour agir en justice, pour s'obliger, pour aliéner leurs biens, res mancipi. Mais, depuis la loi Claudia, ce tuteur était simplement datif, soit par le père, soit par le mari, soit par le magistrat ». Le progrès était énorme, car ce que les femmes redoutaient le plus « c'était la tyrannie intéressée, avide, des agnats ». Constantin supprima ce qui leur restait de tutelle (( et reconnut aux femmes majeures des droits égaux à ceux des hommes" ». Mais, en même temps qu'il les

I. Troplong, De l'injluence du Christian, sur le droit civil romain, 2« <^tlit., p. aïo.

a. Ibid., p. 207.

^^?affi&^ r^^^i:

émancipait de la tutelle antique, il favorisa considérablement le sacrement du mariage qui interdit le divorce, et combattit le mariage par consentement mutuel ou concubinat légal qui avait créé l'indépendance de la fenmie, en lui permettant de rompre les liens qui lui paraissaient trop lourds à porter. Si dévoué qu'il fût au cliristianisme, Constantin n'osa pas supprimer entièrement le concubinat légal, qui avait pris une énorme extension depuis plusieurs siècles ; mais, «s'armant de sévérité contre les enfants naturels, afin de mieux arriver au cœur des pères, il défendit de rien donner, à eux et à leur mère, par donation et testament. Enfin, il ne permit pas aux personnes élevées en dignités de donner au public le spectacle scandaleux du concubinat». D'autre part, il ((donna la légitimité pour récompense aux enfants déjà nés, dont les parents renonceraient à un commerce illégitime pour se marier ». Ainsi il (( attaqua cette institution par la triple influence des récompenses, des peines et de l'exemple ' ». Le concubinat et le mariage par coemption avaient cependant rendu au christianisme de très grands services, en permettant à un grand nombre de femmes chrétiennes de se soustraire à la domination de maris restés païens. Au n" siècle de notre ère, les mariages par coemption étaient eux-mêmes devenus beaucoup plus rares que les simples concubinats légaux, et la nouvelle religion n'était pas étrangère à cette évolution vers la liberté toujours plus grande des femmes. (( Les femmes inclinaient vers les unions dégagées des solennités de la coemption par des raisons diverses : les unes pour conserver la propriété de leurs biens et pour se ménager la faculté de divorcer ; les autres par esprit de religion, afin d'être sous une moindre dépendance à l'égard de leurs maris païens ". » L'Eglise avait, à ses débuts, favorisé cette évolution, à cause des avantages qu'elle en retirait. Mais, plus elle devenait puissante et plus elle tendait à interdire les unions de chrétiens et de païens, afin d'imposer son sacrement du mariage.

Page 1