I. L'Evangile et l'Eglise, p. 197 et suiv
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tification, à un genre de vie fort analogue au régime de la pénitence ; enfin par ce que ce régime se transforma pour faire place à celui de la pénitence privée. Le quatrième concile de Latran (i 2 1 5) consacre définitivement celui-ci et le régularise : tous les péchés mortels doivent être soumis au propre pasteur ou prêtre, une fois l'an, en vue de la communion pascale qui est déclarée obligatoire. Le prêtre enjoindra une pénitence proportionnée aux fautes et donnera l'absolution. Dès le xn'' siècle, la pénitence suit l'absolution au lieu de la précéder, ce qui contribue à augmenter dans l'absolution le caractère de grâce et lui donne même la forme d'une grâce sacramentelle. Le développement de la discipline a porté sur tout l'ensemble de l'institution, sujet et objet de la pénitence, déclaration des fautes, caractère, durée, place de la pénitence satisfactoire, et même sur la formule d'absolution qui d'abord était déprécative, l'évêque ou le prêtre demandant à Dieu le pardon de celui qu'ils réconciliaient, et qui est devenue impérative, le ministre de l'Église disant : <( Je t'absous », parce qu'il rend une sentence et confère un sacrement. On sait que le développement ne s'est pas arrêté là, et que la pénitence, instituée en vue des péchés mortels commis après le baptême, est devenu, en fait, surtout à partir du concile de Trente et dans l'Église des derniers siècles, une pratique commune de la perfection chrétienne, dont l'usage n'estnégligéqueparles vrais pécheurs. » En donnant à la confession le caractère d'une institution fondamentale de l'Eglise, le concile de Trente eut manifestement pour but de mettre le corps sacerdotal en mesure d'exercer une surveillance continue sur les fidèles. Les laïcs se trouvaient soumis à une discipline rigoureuse, qui portait non seulement sur tous leurs actes, mais encore sur toutes leurs pensées. Quant aux prêtres et aux évêques, ils étaient mis par les confesseurs à l'abri de toute tentative d'émancipation a l'égard des doctrines de l'EgUse romaine. On a vu récemment l'un de nos évêques se plaindre amèrement de ne pouvoir pas obtenir de son confesseur l'absolution parce qu'il était placé sous le coup d'une accusation auprès du Saint-Office.
A côté de ces avantages, la confession n'était pas sans offrir des inconvénients, même au point de vue des intérêts de l'Église. Il n'est pas permis de douter qu'elle contribue à écarter de cette dernière un certain nombre de personnes auxquelles il répugne de confier à un prêtre l'aveu de leurs fautes et même de leurs désirs. Plus s'atténue la foi aveugle, qui caractérisa les premiers siècles du christianisme, et plus la confession tend à détourner de l'Eglise catholique.
Au point de vue purement moral, elle a eu des conséquences autrement graves : elle a créé la casuistique. A partir du jour où le prêtre catholique fut appelé à juger, dans le confessionnal, les actes des pénitents qui venaient lui raconter leur vie et lui demander l'absolution de leurs fautes, il dut faire une étude spéciale de ces dernières, afin de pouvoir en apprécier exactement la gravité. De cette nécessité est sortie toute une littérature assez comparable aux commentaires dont les légistes entourent les codes. Chacune des prescriptions du Décalogue, chacun des dogmes, chacune des pratiques cultuelles de l'Eglise donna lieu à des analyses savantes, à des études minutieuses de toutes les manières dont il est possible de les violer. On coupa, si je puis dire, les péchés en quatre. H se trouva des écrivains rehgieux. ii imagination assez dévergondée pour inventer des péchés ou des façons de pécher auxquels le commun des hommes ne s'aviserait jamais de songer. Quant aux confesseurs, on ne saurait trop insister sur les dangers qu'ils peuvent faire courir à l'innocence lorsqu'ils ne sont pas doués d'une extrême prudence, et, à plus forte raison, quand la nature ne leur permet pas d'oublier qu'ils sont hommes.
D'un autre côté, deux écoles se formèrent nécessairement parmi les casuistes : l'une sévère, prenant au tragique la plus légère peccadille, et voyant partout des péchés mortels: l'autre, au contraire, bienveillante, ayant pitié de la faiblesse humaine et se laissant volontiers entraîner, par le de désir n'être point désagréable aux pécheurs, jusqu'à excuser les actes les plus contraires à la morale naturelle. J'ai à peine besoin de rappeler les excès auxquels se sont livrés, sous ce rapport, la plupart des casuitcs appartenant à
la société de Jésus'. Ce sont, en réalité, deux morales entre lesquelles se partagent les confesseurs et les fidèles : ayant été connues du grand public, elles ont beaucoup contribué à discréditer la confession et, par voie de conséquence, l'Eglise catholique elle-même.
Si l'on envisage la confession d'un point de vue philosophique, il est permis de dire que c'est, entre les mains de l'Eglise, une arme à deux tranchants : elle lui est incontestablement utile par la discipline qu'elle maintient dans le clergé aussi bien que parmi les fidèles, mais elle lui est non moins certainement nuisible à cause des défiances qu'elle inspire au sujet de la moralité des confesseurs et des répugnances qu'elle fait naître chez les personnes qu'elle contraint à divulguer leurs actes et leurs pensées. Il est vrai que les inconvénients de la confession sont compensés par les avantages matériels que l'Eglise en tire à l'aide des pénitences qui accompagnent l'absolution des péchés.
Dès les premiers temps de l'Eglise, avant même que la confession et la pénitence eussent pris le caractère de sacrement qu'elles revêtent aujourd'hui, les évêques et les prêtres tirèrent la majeure partie des ressources de leurs églises des donations et des héritages que les fidèles faisaient aux saints dans le but d'éviter les peines de l'Enfer et de gagner les félicités du Paradis. Ainsi que l'a fait justement observer un éminent historien, la croyance pendant de nombreux siècles se résumait, pour la majorité des chrétiens, « en ceci que la plus grande affaire de chacun en ce monde était de se préparer une place dans un autre monde. Intérêts privés et intérêts publics, personnalité, famille, cité. Etat, tout s'inclinait et cédait devant cette conception de l'esprit. Dès qu'un tel but était assigné à l'existence, l'EgUse devenait nécessairement toute-puissante, car c'était elle qui, par ses actes sacramentaux, par ses prières, par l'intercession de ses saints, assurait l'autre vie. Elle disposait de la destinée éternelle de chaque homme... Dans
I. Voyez dans Lrt morale des jésuites de Paul Bert, la doctrine du P. Gury qui futj au milieu du xix^ siècle, professeur de morale au Collège Romain.
la pensée des hommes de ce temps-là, le châtiment horrible cl insupportable était de perdre sa place au temple, son droit à la prière et sa part de l'hostie consacrée. Grégoire de Tours nous montre des personnages aussi criminels qu'on puisse l'être, aussi passionnés, aussi cupides, aussi charges de fautes que l'on ait été à aucune époque ; mais tous ces grands scélérats restent d'ardents chrétiens ; leur plus grande crainte est d'être séparés de l'Eglise ; leur plus ardent désir est de communier avec les autres. Si l'ÉgHse les écarte ils se soumettront à tout pour être « réconciliés ». On pouvait se passer de sens moral, on ne pouvait se passer des prières et des actes de l'EgHse. L'Église tenait l'homme par ses fautes mêmes. Elle seule pouvait effacer le remords et régénérer l'âme. Elle régnait sur la vie de cliaque jour... La créduhté n'avait pas de hmites. C'était trop peu de croire à Dieu et au Christ, on voulait croire aux saints. Or le culte des saints tenait l'ame encore plus étroitement que le culte du Dieu suprême n'eût pu faire. C'était une reUgion fort grossière et matérielle... Le culte était un marché. Donnant donnant ». Les écrits religieux du temps abondent en exemples d'évêques qui menacent les saints de supprimer leur culte s'ils n'accordent pas ce qu'on leur demande, et de saints qui, cédant à la menace, font retrouver un objet volé ou perdu. Mais pour que la prière fût écoutée il fallait qu'elle fût faite sur le tombeau du saint, sur ses reliques, d'où le prix énorme attaché à ces dernières. (( On voit des villes se disputer le corps d'un saint comme le plus grand des trésors. C'est que ce corps guérira les malades, défendra l'égUsc et la ville ». Pour obtenir du saint ce que l'on désire et, en particuher, éviter l'enfer, aller au paradis, il ne suffit pas de le prier, il faut se montrer généreux envers lui, son temple et ses prêtres. « Les donations furent nombreuses. Elles avaient leur source dans l'état des esprits et des âmes... Dès que l'homme croyait fermement à un bonheur à venir qui devait être une récompense, l'idée lui venait spontanément d'employer tout ou partie de ses biens à se procurer ce bonheur. » Au besoin, l'idée lui en était inspirée par les prêtres. (( Le mourant
calculait que le salut de son âme valait bien une terre. Il supputait ses fautes, et il les payait d'une partie de sa fortune. ...Le donateur déclare qu'il veut « racheter son anie », qu'il donne une terre pour a la rémission de ses péchés », (( pour obtenir l'éternelle rétribution ». On voit par là que dans la pensée de ces hommes la donation n'était pas gratuite. Elle était un échange, un don contre un don ; donnez, était-il dit, et il vous sera donné, date et dalnlur... N'oublions pas non plus que ces hommes entendaient faire leur donation, non à un prêtre, mais à un saint... C'était le saint qu'ils faisaient propriétaire... Par là le saint était tenu d'intercéder auprès de Dieu pour son donateur : le clergé aussi était tenu d'inscrire le donateur sur le registre de ses prières. Ainsi le mourant, en donnant un immeuble,^ s'assurait une sorte de rente perpétuelle de prières ici-bas, d'intercession là-haut *. » Les donations des rois, des seigneurs, des particuliers, furent si nombreuses qu'au vu" siècle l'Eglise possédait plus d'un tiers de la France. On lui donnait non seulement des terres et des immeubles, mais aussi des esclaves, soit dans l'état d'esclavage, soit dans celui d'affranchissement fait à son profit exclusif. Et comme les évéques ne pouvaient aliéner aucun bien, elle aurait fini par être en possession de la majeure partie des biens de toutes sortes du pays, si les rois ne lui avaient pas, de temps à autre, enlevé une partie de ce qui lui été donné par leurs prédécesseurs ou parles fidèles. Celte sorte de restitution forcée fut la cause de la plupart des conllits qui éclatèrent entre elle et la monarchie ou les seigneurs, depuis le vi* siècle jusqu'à la révolution, qui finit par s'emparer de tous ses biens.
Ayant admis et répandu le principe du rachat des peines futures par des donations faites aux saints, l'Eglise fut logiquement conduite à considérer aussi comme légitime et rationnel le rachat des peines infligées aux pécheurs dans la confession. Pendant les premiers siècles, ces peines étaient purement canoniques et très sévères. Le pécheur n'obtenait
1. FusTEL DE CouLANCES, La mofiarchie frofique, p. 560 et 574*
l'absolution de ses fautes qu'à la condition de ne pas s'approcher de la communion, de se tenir sous le parvis de l'Eglise, de se faire raser la lolc, etc. '. On piescrivait aussi comme pénitence l'obligation de faire des aumônes aux pauvres et, enfin, on apphqua aux peines canoniques le droit de rachat qui était usité pour les peines de l'autre monde. On y était venu par une simple évolution des idées religieuses courantes, et, aussi, par apphcation d'une coutume très répandue, dans la justice laïque, au v*^ et au vi® siècles et qui persista pendant fort longtemps, d'après la- (juelle le coupable d'un assassinat, d'un vol ou de quelque autre crime contre la vie ou la propriété, pouvait racheter la peine dont il était passible, en payant aux parents de sa victime s'il s'agissait d'un assassinat, ou à celui même qui avait été lésé, une somme d'argent fixée d'accord entre les parties, en présence des juges, ou imposée par ceux-ci. L'Eglise contribua puissamment à faire entrer la « composition » dans les habitudes de la justice romaine, franque, wisigothe et burgonde. H allait de soi qu'elle l'introduisit dans ses propres coutumes, et que les pécheurs dont elle absolvait les fautes à la suite de la confession pussent racheter les pénitences qui leur étaient infligées. L'Eghse y trouvait son compte ; le pécheur aimait mieux, de son côté, payer en secret une somme d'argent, que d'être soumis à des châtiments par lesquels son amour-propre était gravement blessé. Toutefois, tant que les pénitences publiques furent docilement acceptées, l'Église y trouvait de tels moyens d'action que beaucoup d'évêques se montraient rebelles au régime de la composition pécuniaire. C'est seulement au x* siècle, c'est-à-dire à une époque où les donations devenaient moins fréquentes et où l'Éghse voyait ses charges croître au delà de ses ressources, que le système des compensations paraît être devenu général. Dès lors « le coupable fut autorisé à choisir lui-même entre le châtiment mérité et le paiement d'une somme, dont le montant était déjà fixé pour certains cas particuUers. La défense de manger de la