Rapports mutuels de la morale sociale et de la morale
individuelle.
Ne séparez jamais l'individu de la communaal
(Abolh, II, 5.)
Ces rapports sont multiples, fondés sur Tidentité de lei nature autant que sur la réciprocité de leur influence. Oui, ; morale individuelle et la morale sociale, au point de vue d Judaïsme, sont identiques par leur origine, émanant louU deux de la Révélation ; mais elles ne le sont pas moins par h éléments qui concourent à leur formation, et enfin par le bi auquel elles aspirent avec une égale ardeur. Quels sont c( éléments? La pensée et le sentiment, la raison et la sensatioi l'intelligence et la sensibilité, l'esprit et le cceur, pour noo
(I) Genèie, XXVH» t8.
LA MOUALB SOCIALE. 387
servir de leur dénomination biblique. Ceci est bien entendu : en dehors de cette alliance, de la double activité de Tesprit qui conçoit et du cœur qui opère la translation de la conception dans la sphère agitée des passions, il ne se fait rien de grand, rien de complet dans le monde de la réalité. Laissé à lui-même, notre entendement n'est pas d'humeur ù quitter les régions pures et sereines de la spéculation pour s^enfoncer dans les sentiers tortueux de Faction matérielle. Pareil à Tâme qui, d'après la doctrine mystique (1), ne descend sur cette terre que contrainte et forcée, il ne cède qu'à l'impulsion externe qui lui vient de la part des sens. Mais ceux-ci, à leur tour, s'ils restaient livrés à eux-mêmes, à leur fougue native, ne manqueraient pas de se précipiter, aveugles et inconscients, sur la pente que leur offre l'imagination, au risque de tomber dans le gouffre que la clairvoyance de la vue interne peut seule nous faire discerner. Le cœur dirigé par l'âme, la passion gouvernée par les inspirations de la raison, voilà le puissant instrument de l'amour divin comme de l'amour humain. Ce dernier n'a srien de mieux à faire que de se modeler sur le premier. Aimon notre prochain comme Dieu nous aime et comme il veut être aimé de nous. C'est ainsi que dans les tableaux nombreux et variés qui ont passé devant nos yeux, dans la pratique de la charité comme dans la plupart des applications de nos devoirs sociaux, nous avons pu signaler l'union du cœ.ur et de l'&me, union non moins féconde pour la culture morale que pour celle du sol sacré de la religion. Dans la sphère de la bienfaisance publique et privée, nous Pavons vue redoubler d'efficacité pour la guérison des plaies de la misère, grâce au précieux concours que se prêtent mutuellement la charité particulière et la charité collective ; dans le domaine de la paix, de l'unification des peuples, elle nous a tracé les limites passé lesquelles la fusion dégénère en confusion, et devient une sorte de promiscuité qui n'est pas plus l'harmonie que le chaos n'est la création ; dans le vaste champ de l'intérêt, elle nous a fourni la double garantie du droit et du devoir, fixé la limite du mien
(l) Zo*har| leciion Miiohpaiim, diiconri do Siba.
et du lien, autorisé remploi de la ruse comme moyen de résistance à la force brutale, toléré, nous ne voulons pas dire approuvé, les procédés dont Jacob se sert à l'égard de Laban et d'Ësaù pour la défense de son foyer, de sa famille, de sa personne et de sa mission, mais sans jamais méconnatlre la voix de la justice et de Thumanilé; enfin, dans le cercle du travail, nous avons retrouvé cette même alliance de Tesprit et da cœur revendiquant les droits supérieurs du labeur intellectuel, mais sans déprécier les métiers manuels, les élevant, au contraire, tous les deux au rang de service divin, et les confondant sous la dénomination unique de Aboda (min^).
Solidement établie quant à ses éléments et à ses organes, Tunité des deux morales ne Test pas moins par rapport au but à poursuivre. Quel est, en effet, leur but commun ? La perfectibilité continue de Tindividu et de Tespèce. Or il a été démontré (1) que cette perfectibilité ne peut se réaliser qu'au moyen de la loi d'action et de réaction exerçant sur les deux facteurs la réciprocité de son influence. Les verlus privées sont-elles toujours garantes des vertus publiques? G^est une thèse insoutenable en présence de tant d'exemples qui constatent l'influence des milieux sur le développement humain, soit en bien, soit en mal. Tel se maintient isolé dans un parfait état de conservation morale, qui se corrompt au contact d*une mauvaise fréquentation ; tel autre se détériore dans la solitude, qui s'améliore et s'épanouit au rayonnement chaleureux de la vie sociale. Une chose est donc certaine, c'est que la personnalité ne devient complète qu'en passant par la double épreuve de l'état individuel et de l'existence collective. Celle-ci vient apposer le sceau de la réalité à toute qualité, à toute vertu, pour les faire entrer, revêtues de son cachet, dans le trésor commun de l'histoire. Les qualités privées sont la semence du bien, mais il leur faut, comme à toute semence, un terrain à féconder. Eh bien, ce terrain, c'est la société, c'est l'humanité, qui nous rend, comme à Isaac (S), le centuple de ce que nous
(i) Voy. notre Introduction générale ^ (s) Genèie, XXVI, IS. p. 16t-166.
LA MOUALE SOCIALE. 389
déposons dans son sein. D*an autre côlé, tous les terrains ne sont pas également favorables à la culture, et les meilleurs germes restent stériles, improductifs, lorsqu'ils tombent dans un sol ingrat, sablonneux, pierreux et rocailleux. De même tous les milieux ne sont pas également propres à la fécondation intellectuelle et morale; il en est qui ne nous livrent que des produits vénéneux, des sucs délétères. Que faire alors? Se retremper dans la vie privée, se tenir à Técart des associations corrompues et corruptrices, les fuir et soustraire notre sens moral à leur influence empestée : <( Qui m'emportera dans le désert? s*écrie le prophète ; qui m*arrachera à mon peuple, devenu une bande de libertins et d'imposteurs (1)?» Il arrive parfois que, dans cette retraite temporaire, le bon germe recouvre sa puissance, son énergie natives, jaloux d'affronter de nouvelles luttes et de se mesurer avec le vice triomphant.
Ainsi, la loi universelle de Faction et de la réaction, qui gouverne dans leurs évolutions les générations, les siècles, les cycles historiques et jusqu'aux innombrables globes qui se meuvent dans Tespace, régit au môme titre les rapports de la morale individuelle avec la morale sociale, celle-là fournissant les matériaux du bien, celle-ci les mettant en œuvre, leur communiquant une force d'expansion qui leur fait franchir les temps et les lieux. Le Judaïsme sanctionne Talliance des deux morales parla double autorité de TËcriture et de la Tradition. La première a soin de nous mettre tour à tour en présence de nos semblables et en présence de Dieu, c'est-à-dire en face de notre propre conscience (2) ; la dernière la confirme par le précepte comme par l'exemple. N'est-ce pas elle, en effet, qui formule cette alliance en une proposition claire et nette, aux allures toutes dogmatiques, appuyée sur le triple témoignage de la Loi, des Prophètes et des Hagiographes (3)? C'est elle aussi qui nous la recommande comme le dernier mot de l'un des plus illustres Pères de la Synagogue : « Ma recommanda-
(i) Jérémfe, IX, I. (S) Talmnd, Yéniiohalemi, Chekalim,
(3) Nombres, XXXII, tl ; Joioé, XXII, comm. lei textei de la note ci-desios. 29; PrOT., m, 4.
390 TROISIÈME PAnTIE.
(( tian suprême, dit R. Yolianan Ben Zakai à ses disciples, (( c*est que vous possédiez à un égal degré la crainte de Dieu « ella crainte des hommes. — Quoi! répliquent-ils, vous ne de- (« mandez pas plus pour Dieu que pour les hommes? — Non, « répond le sage rabbi, et plaise à Dieu que celle égalité soil « toujours observée (1). » Quel est le vrai molif de celte assimilation? C'est encore TaUiancc de Tiniliative personnelle avec rimpulsion collective. Craindre les hommes plus que Diea,c^csl se mellre à la discrétion de la mobilité humaine^ se laisser traîner à la remorque des passions populaires, suivre le courant, si souvent capricieux, irrégulier ou torrentiel, du flot social, sans trop se soucier du but vers lequel il nous conduit, sans discerner les abîmes où il peut nous enlraîner. Craindre Dieu plus que les hommes, c'est s'exposer à la conséquence fâcheuse de se désintéresser du sort de Thumanilé, de s'éloigner systémaliquement de la sociélé des hommes, grâce à un sentiment de pusillanimité fort peu goùlé de Dieu. Professer, îiu contraire, cette double crainte, la professer au môme degré, ce qui ne veut pas dire à un égal degré, voilà le chemin tracé par le fidèle disciple du grand Hillel,où viennent se confondre les deux morales sous Tinspiration supérieure du génie de la perfection divine !
2. Communauté d'origine et de but entre le dogme et la morale.
()":) 'b rT6-)3) «i5r?'«^T? "^^^^ ^1^ ^?5
Faisons l'homme h noire image et à noire ressemblance.
(Genèse, I, 26.)
Oui, envisagés au point de vue de la Révélation, le dogme et la morale jaillissent d'une source unique, de la source même de la création humaine. « Faisons Thomme, dit Dieu, à notre image et à notre ressemblance. » Déjà, au seuil de la morale individuelle, nous nous sommes étendu sur rinterprélation et la
(l) BerAchotb, iS.
valeur de cette double expression. Il est bon toutefois d*; revenir pour en tirer un nouvel enseignement relatif à cette communauté d'origine. L'image et la ressemblance divines ne sont peut-être^ après tout, que le dogme et la morale symbolisés. Qu'est-ce qu'une image? La copie, le calque, la reproduction d'une réalité, physique ou métaphysique. Or, comme c'est par le dogme que nous saisissons celte image, c*est-à-dire par la connaissance de Dieu, par la perception de ses attributs, par la notion de l'infini dans le temps et dans Tespace, c'est le dogme ou la théodicée, si l'on aime mieux, qui Hxe en nous l'image divine, comme un miroir magique reflétant d'autant plus fidèlement notre personnalité que nous la lui offrons mieux accusée. Eh bien, la ressemblance remplit le même office à l'égard de la morale : plus on s'efforce de suivre ce que la Bible appelle le chemin de Dieu (1), d'imiter ses actes, de s'assimiler ses attributs, de s'approprier ses qualités, plus on ressemble à Dieu. Mais auquel des deux principes appartient la priorité? Est-ce au dogme où à la morale? A tous les deux, suivant les cas. C'est la Thora elle-même qui nous en fournit le témoignage; nous remarquons, en effet, que si, dans l'ordre de la création primitive, l'image précède la ressemblance (2), dans Tordre généalogique et historique c'est la ressemblance qui occupe la première place (3). Qu'est-ce à dire? Le voici : Envisagé comme créature divine, émanation de l'âme universelle, l'homme doit chercher sa perfectibilité dans l'étude constante de son principe spirituel ; mais, considéré comme père ou membre du genre humain, chef de famille, instrument social, rouage humanitaire, c'est à la ressemblance morale, active et impulsive, qu'il doit viser tout d'abord. Il y a donc non-seulement communauté d'origine, mais aussi égalité hiérarchique entre les deux bases fondamentales de l'intelligence et de la volonté. Et cette parité, qui préside à la pensée même de la création de l'homme, a des traces profondes dans Timmense
(i) Voy. !•» TOU, p. ««-«8.
(3) Genèie, I, S6. ISniSla 13»^.
(3) Genèse, V, 5. Toixa Wwn2 ^hw.
392 TUOISIÈNB PARTIR.
domaine de la Révélation. Les prescriptions religieuses et les préceptes moraux n ont-ils pas été, si Ton peut dire ainsi, coulés dans le même bronze ? En plaçant indistinctement, avec une confusion calculée, sous la sauvegarde directe de Dieu, la sainteté des mœurs, Tamour du prochain, les devoirs de la paternité, la piélé Qliale, la paix et la concorde, la justesse des balances, Tinviolabilité des engagements, la loi salutaire, quoique pénible, du travail, en les mettant sous le patronage de ce même Dieu qui réclame pour lui-même nos hommages, nos respects, notre adoration, les prémices de notre esprit et de notre cœur, TÉcriture semble avoir voulu écarter comme un danger, comme une cause d'affaiblissement réciproque, toute velléité de préséance entre la religion et la morale. Qu'elles . soient donc émules plutôt que rivales, sœurs à plus juste titre que les Muses profanes, se confondant dans notre vénération comme dans notre amour. Combattre le mal, faire le bien, concourir de tous ses moyens au triomphe du bon sur le mauvais génie, n'est-ce pas encore adorer Dieu, Tadorer de la façon qui lui plaît le mieux, lui offrir un culte qui fait ses délices (1) ? D'autre part, le dogme et la morale tendent vers le même but. Quel est l'objet des aspirations du premier? la conception et la possession du vrai. Et que poursuit la dernière ? la réalisation et la propagation du bien. Eh bien, pas plus qu'ils ne sont séparés en Dieu, s'appelant lui-même le maître de la grâce et de la vérité (2), le vrai et le bien ne sauraient Tôtre dans l'individu ni dans la société. Nous avons déjà visé le texte, expression de cette alliance du vrai avec le bien, gage de l'harmonie spirituelle (3). L'homme n*est pas une abstraction, un esprit pur : ce qu'il comprend, il doit l'exprimer; ce qu'il perçoit, il doit le propager, le communiquer aux autres, le traduire en actes. Mais, à son tour, l'action a besoin d'être dirigée par la pensée, et le bien lui-même courrait risque de s'altérer de se corrompre, s'il négligeait de se retremper à la source pure de la sagesse infinie. Voilà pourquoi la Révélation em-
(0 Jdrdmlc, IX, 83. (3) Psaomci , LXXX , il et 1« ; . cf.
(1) Exo4e, XXXIV, 6. fr Tolane, p. 170.
brasse dans une élreinte unique la Foi et la Loi, ce qu*il faut croire et ce qu'il faut pratiquer; voilà pourquoi elle nous les montre unis dans le divin modèle qu'elle nous propose d'étudier et d'imiter. Que si, conformément à la méthode moderne de la division du travail et du procédé analytique, il importe de les méditer séparément, n'oublions pas que l'analyse doit aboutir finalement à la syntbèse. De même que tous les cours d'eau viennent se jeter et se mêler dans l'immensité de l'Océan, de même les sujets nombreux et variés de la spéculation humaine vont opérer leur fusion dans le réservoir de la science divine. C'est ainsi que la méthode biblique, considérée par les esprits superficiels comme la négation même de la coordination des matières, fait briller à nos yeux l'étoile polaire guidant le navire, à travers vents et marées, vers le port de refuge, et « remplace Téclat du soleil, la clarté de la lune, par les splen* deurs de la lumière divine (1) ».
S 3. Des caractères généraux de la morale révélée.
Voici trois points, fruit de la réflexion et de l'étude.
(Proverbes, XXII, 20 )
A première vue, la morale révélée se présente à nous avec le prestige de l'autorité, d'une autorité que n'aura jamais la parole humaine, pas plus celle des rois que celle des orateurs et des philosophes. Pour vous en convaincre, voyez ces grands législateurs de l'humanité qui, pour attirer à eux un p&le rayon de cette autorité, se sont constamment efforcés de placer leurs institutions sous l'égide prolectrice d'une révélation quelconque. Par une sorte d'intuition, qui en est elle-même le reflet, ils comprenaient que hors de là il n'y a pas de stabilité. Sans revenir ici sur les considérations développées au sujet de l'antagonisme qui existe entre la morale révélée et la morale indé-
(I) IiaTe, LX, 19.
pendante (1), nous nous bornerons à faire remarquer que ce que Ton appelle les tendances de la raison moderne, ou bien la réaction de l'esprit laïque contre Tespril clérical, ne nous effraye pas outre mesure. Nous en espérons un résultat auquel ne s'attendent guère les partis en lutte, mais qui s'inspire, plus qu'on ne le croit, du grand et vrai souffle prophétique. Il se peut fort bien que, au fur et à mesure que l'on rompt les liens purement matériels qui rattachent le sacré au profane, mêlant et confondant les intérêts du ciel avec les intérêts de la terre, la vie spirituelle y gagnera en élévation et en indépendance, à l'instar du vaisseau qui ne prend tout son essor qu^à la suite de la rupture de tous les câbles qui l'attachaient an rivage. C*est cette autorité, émancipée et rajeunie, que l'Écriture nous annonce par les qualifications de « esprit nouveau, cœur nouveau, cœur de chair substitué au cœur de pierre (2) », c'est-àdire dégagé des liens d^une gênante solidarité, débarrassé des entraves qui naissent de l'alliance du trône et de Tautel, plus funeste qu^utile à celui-ci, lui faisant perdre en ascendant moral tout ce quMl gagne en domination temporelle.
Non, la Révélation n^a rien à craindre de la séparation de l'Eglise et de TÉtat ; elle la provoque, au contraire ; elle rappelle de tous ses vœux ; elle nous l'offre en perspective comme le dernier mot du desideratum prophétique, et chaque pas fait en vue de la solution de ce problème, l'un des plus ardus de la civilisation moderne, est en môme temps un acheminement vers la reconstitution du principe d'autorité.
A V autorité^ telle que nous venons de la définir, vient s'ajouter la stabilité^ consistant dans la précision et dans la fixité de la doctrine. Cette stabilité ne s'est jamais démentie pendant l'immense cycle successivement éclairé par l'Écriture et par la Tradition. Les préceptes moraux restent identiques, non-seulement depuis le premier jusqu'au dernier organe de la Révélation biblique, mais encore pendant toute la durée du règne de la Tradition, c'est-à-dire jusqu'à l'avéneraent de la Révolution française. Nous avons vu défiler devant nous les gêné*
(1) Voy. I«r Tolnme, p. i4-tt. (t) Éxéchiel, XXXVI, f6.
rations et les siècles (1), nous avons entendu les interprètes les plus autorisés de la doctrine historique et mystique, et partout, sous les modifications de la forme, nous avons retrouvé les traces visibles de la Révélation primitive, mosaïque et prophétique. Pourtant cette stabilité n'est pas Timmobilité : car, s'il est vrai, comme on le dit souvent, que les innovalions sont plus dangereuses encore en morale qu'en matière de dogme, il n'en est pas de même des applications qui en constituent la partie féconde, progressive et, par conséquent, variable. Or c'est la mission comme la gloire dé nos traditionnaires d'avoir rendu ce grand service au texte biblique, en ne cessant de labourer le champ sacré, d'en tirer toujours de nouveaux fruits sans jamais l'épuiser. Dans leur exégèse ingénieuse, tout texte de l'Ecriture, le plus insignifiant en apparence, est devenu une mine dont l'exploitation n'est pas près de son terme, ou bien, pour nous servir de leur propre langage : « La Thora est une mamelle intarissable, dispensant à ses nourrissons un lait non moins abondant que fortifiant (2). » Est-il besoin de rappeler que c'est dans ce développement continu des lois et des vérités primordiales que git le vrai progrès, non pas celui qui rompt en visière au passé ou qui lui tourne dédaigneusement le dos, mais le progrès à double face, qui, pareil à l'Adam de la légende, sait regarder en avant et en arrière, respecter la chaîne qui doit souder ensemble les générations et les époques successives.
Ici encore nous trouvons sur notre chemin la morale rationnelle qui prétend trouver cette fixité en elle-même, ou, pour mieux dire, .dans la conscience humaine. Eh bien, ici encore il y a peut-être plus de malentendu que d'antagonisme réel. Nous avons reconnu, affirmé plus d'une fois que la Révélation, loin de s'inscrire en faux contre le témoignage de la conscience, n'a d'autre but que de l'éclairer ; elle remplit envers cette dernière l'office de la lumière à l'égard de la lampe, si nous en
(I) Voy. !•' Tolame : :lê Morale iëm (t) Tahniid, ÊrovUn, 54. nistoire.
croyons le profond enseignement de Texëgëse rabbiaiqne: « Pourquoi, se demande-t^elle, le commandement particulier c est-il qualifié de lampe, tandis que la Thora dans son ensem- « ble est appelée lumière ? Par le motif que voici : Tout commanc dément religieux, pris isolément, n'a qu'une durée limitée; c mais la Thora, grâce à la puissance permanente de ses ensei- « gnements, n'est pas une lumière, mais la lumière, ou mieux a encore, la matière lumineuse elle-même (1). » Or, dans ce même recueil des Proverbes, la conscience, elleaussi, est taxée de lampe (2) ; il s'ensuit que, pour éclairer sa marche, pour éviter les pièges que viennent lui dresser les passions de toute nature, elle a besoin à son tour de la lumière perpétuelle de la Révélation. Qu'elle la consulte dans ses perplexités, qu'elle fasse appel à son infaillibilité toutes les fois qu'elle se sent tiraillée dans deux sens opposés, et sa lampe brillera d'un nouvel éclat, et les oscillations provoquées par les courants humains disparaîtront dans leurs causes, grâce à ce surcroit de clarté divine. Nous sommes d'autant plus autorisé à appliquer cette interprétation à la morale proprement dite, que le texte précité semble nous y inviter formellement. Comment s'exprime-t-il? a Le commandement est une lampe, la Thora est la lumière, et l'instruction morale est le chemin de la vie (3). » Qu'est-ce à dire? Que la morale ne saurait se passer du double concours de la lampe et de la lumière, de la conscience personnelle et de la Révélation universelle, la première s'adressant à notre entendement privé, à l'être individuel, la dernière s'efforçantde le concilier avec l'instinct humanitaire, lui frayant la roule de l'impersonnel, de l'infini.
Un dernier trait caractéristique de la morale révélée, c'est Vuniversalité^ en ce que ses leçons s'adressent à tous, aux plus grands comme aux plus petits. Connaissez-vous un livre qui ait réussi à se substituer à la Bible, parmi les peuples qui marchent à la tête de la civilisation? L'Ëvangile, qui est lui-môme une émanation de la Bible et qui en invoque si souvent Taulo-
(1) ProT.,VI,t3; cf.Tâlmiid, SdU.fl. (3) ProT.,VI, S3. niMSIPt D'^'^n ■p'TJ
(f) ProT., XX, 87. nOIO.
rilé, Ta tenlé en vain : ses efforts n*ont réussi qa*à précipiter la réaction protestante en faveur de la propagande et de la vulgarisation de TÀncien Testament, forçant le catholicisme à restituer à ce dernier sa priorité logique et chronologique, inhérente à sa qualité de premier et immédiat organe de la Révélation divine. Jamais parole humaine n*a été douée d'une si prodigieuse force d^expansion, d'une si puissante faculté d'irradiation. C'est à la fois simple et grand, ou, pour mieux dire, c'est grand parce que c'est simple : les esprits ordinaires y trouvent une règle de conduite nettement tracée; les profonds penseurs y trouvent un point d'appui pour les plus hautes spéculations de la métaphysique. Pour vérifier cette assertion, nous n'avons qu'à rappeler certaines dénominations et locutions fournies par l'idiome biblique, et qui, sous leur apparente simplicité, laissent entrevoir une étendue et une profondeur presque illimitées. Nous bornant à quelques indications, nous mentionnerons les termes « cœur et âme (A mai) », embrassant les innombrables opérations de Tintelligence et de la sensibilité; « le chemin de Dieu (^n 'p^) », grande artère à laquelle viennent aboutir les mille et mille sentiers de la morale; « maître de la grâce et de la vérité (nsMi ^on n^) », attribut qui affirme l'union du bien avec le vrai dans le sein de la divinité ; « grâce et charité( np^i non) », ayant pour objet les deux grandes divisions de la bienfaisance et subordonnant l'aumône à l'assistance corporelle etmanuelle; (( justice et charité (:â&i2?si p'rt) », nous enseignant la nécessité de l'alliance de ces deux principes au sein de la société, au même titre qu'ils se trouvent unis dans la création et dans la direction du genre humain ; « le travail (nniny) » étendant ses applications à toute la gamme du labeur humain, depuis la fatigue la plus grossière jusqu'à l'occupation la plus pure, la plus élevée, consistant dans le culte de la Divinité ; « l'infidélité (nat) », attachée comme flétrissure à l'idolâtrie et à la prostitution, qu'elle confond dans une commune réprobation, parce qu'elles aboutissent également à la dissolution sociale. Cette nomenclature, que l'on pourait étendre à l'infini, n'est-
398 TROISIÉMB PARTIE.
elle pas un éclatant témoignage de Tinépuisable fécondité du vocabulaire biblique? II est vrai qu'elle ne serait pas la langue sainte si elle ne s'offrait à nous animée de ce souffle de l'esprit saint auquel elle doit servir d'éternel truchement, pareille aux caractères gravés sur les deux tables de la Loi, el qui, selon la légende, étaient plus spirituels que matériels (1).
Autorité^ stabilité^ universaliléy voilà une trinitè qui, sans avoir rien de dogmatique, revêt la morale du Judaïsme d*un cachet que les agressions, ouvertes ou cachées, ne sont pas encore parvenues à effacer. Nous en allendons même un résultat utile. Elles auront pour effet, nous l'espérons du moins, défaire tomber certaines barrières qui, semblables aux palissades élevées momentanément autour d'une forteresse, sont démolies à la satisfaction de tous dès que l'ennemi extérieur a disparu. C'est ainsi que les tendances sécularistes pourraient bien achever le déblayemcnt, le nivellement de la chaussée divine, entrevus par le prophète comme le signe infaillible de la rédemption finale [i).
4. Alliance du précepte avec l'exemple^ de la théorie avec la pratique^ au sein de la morale révélée.
('p j'PTp) n«5r» ^^'^'i K'^ao Tiabnma bina *rrabn
Grande est la tbéorie, lorsqu'elle aboutit à la pratique
(Talmud, Kidouschin, 40.)
Cette alliance, nous avons en soin de l'exposer dans son ensemble et dans son détail, en traitant de la morale dans l'histoire (3). Il ne s'agit donc ici que d'extraire la quin«* tessence de cette doctrine, de la résumer dans une loi générale, absolue, identique à travers les phénomènes du temps et de l'espace. Quelle est cette loi ? C'est ce que les moralistes appel- Ci) Talmad Y<n»chalemi| Chekalim , (S) haTe,XL, S. chap. VI. (3) Voy. I» toi.» p. 139 et saiT.
lenl la souveraineté de la loi morale. Dès le début nous Tavons vue poindre à Thorizon des récits tant légendaires qu*historiques de la Genèse, où les principes viennent s'appuyer sur des faits qui leur servent de sanction. Nous avons assisté au spectacle instructif de Tindividu, de la société, de Thumanitë tout entière, jetés tour à tour dans ce creuset de la morale, subissant répreuve de cette purification suprême, et, suivant les cas, en sortant absous ou condamnés.
Le cataclysme de Noé, la destruction de Sodome, Textermi-* nation de Sichem, le rejet d'Ësaû, la censure infligée à Laban, sont autant de verdicts condamnant la force quiveutprimer le droit, Tégoïsme élevé à la hauteur d'un principe de gouvernement, la violation des bonnes mœurs, la passion asservissant et tyrannisant la raison, Tastuce et la chicane se cachant sous le masque d'une fausse bonhomie. Par contre, dans le plateau de l'innocence, de la vertu et du respect moral, sont venues défiler devant nous les grandes figures d'Abraham, fondateur de la sélection patriarcale, de Jacob, luttant avec courage et persévérance contre les vicissitudes de son pèlerinage terrestre (1), de Joseph traversant avec la même sérénité la double épreuve de l'adversité et de la prospérité. Oui, c'est dans ces récits primitifs, à la fois si profonds et si transparents, c'est dans ce livre de la droiture (2) que les préceptes et les faits de la morale générale contractent cette précieuse alliance qui en fait l'éternel modèle de l'humanité. Il ne faut pas s'y tromper : la loi de Moïse, sur la scène même où elle se développe, n'est pas autre chose, à tout prendre, que l'application à un peuple spécial de la règle et de sa sanction formulées par la Genèse. Que si la religion et le culte y occupent le premier rang, c'est par ce motif supérieur que le monothéisme est la source commune de la pureté et de la vérité, tout autant que le polythéisme, avec ses superstitions, est le générateur du vice et de Terreur réunis (3). A ce sujet, nous ferons remarquer que les
(1) Genèse, XLVII, 9.
(3) 'llU'in ^&D; Talmad, Aboda Zara, S6.
(3) Deotér., Xtl, t9-31.
400 TROISIÈME PAllTIE.
nombreuses séditions qui éclalërent sous le gouvernemenl de Moïse sont toutes, celle du veau d or exceptée, des atteintes portées soit à la morale proprement dite, soit au principe d^autorité qui en assure la stabilité. C^cst la gloutonnerie, c'est le manque de courage viril, c*est la sensualité, c'est la luxure, qui appellent la répression sévère du législateur. Le Deutéronome, dépositaire de sa pensée suprême, en contient le témoignage répété : Moïse y reproche au peuple toutes ses défections pro^ venant de motifs qui n'avaient absolument rien de religieux (i).
C'est dans le Deutéronome encore que Ton assigne leur vraie cause aux fréquentes interdictions concernant Tidolâtrie. Et quelle est cette cause? la démoralisation, la corruption dont elle porte en elle le germe fatal; et la barrière d*airain élevée par Moïse entre Israël et les peuples chananéens est due à la même inspiration, au même esprit de préservation contre cette contagion funeste (2). Mettre la nationalité qu'il a fondée à Tabri de l'influence pernicieuse du mauvais exemple, voilà un des grands soucis du fils d'Amram. Est-ce à tort ou à raison? Les faits se chargeront de la réponse, des faits patents, connus de tous et se reproduisant identiques pendant deux époques. Sous les juges comme sous les rois, Israël subit les conséquences des importations païennes qui engendrent à la fois Taltération des mœurs et la profanation du culte. Deux fois il faillit périr pour avoir méconnu le principe si puissamment motivé, du séparatisme mosaïque. Quant à la leçon qui se dégage de ce fait se répétant pendant deux longues périodes, c'est que la loi morale repose, en principe comme en théorie, sur la double loi de l'attraction et de la répulsion, correspondant au double précepte de la réalisation du bien et de l'ëloignemenl du mal (3). Que l'un de ces deux pivots du monde moral soit arrêté ou enlraVé dans ses mouvements, et la société en éprouve un profond ébranlement. Alors, au sein des bouleversements qui en résultent, les faibles périssent et dis-
(l) Dealer.» IX, 32. (3) Voy. l«r toI., p. i6S-166.
(t) Detttir.,XX, 18.
paraissent, tandis que les forts, saisissant la branche de sa)ut| savent y puiser la force de la résurrection et fournir une nouvelle et brillante carrière.
Cette leçon fut admirablement enseignée, proclamée sur tous les tons par le prophétisme, qui ne fut pas seulement une grande institution religieuse, mais encore, mais surtout une incomparable école de mœurs. Guerre à la licence, à la corruption, à régoïsme, à la force brutale, aux dénis de justice, , à la dureté du cœur, à Thypocrisie, à la fausse piété, c'esl-àdire au formalisme religieux; mais paix, honneur el gloire à la chasteté, à la pureté d^esprit et de cœur, au défenseur de la veuve et de Torphelin, au serviteur de la charité, au courageux interprète de la justice et de la vérité, au pécheur animé d*un repentir sincère et du désir de réparer le mal qu*il a commis : voilà le double mot d'ordre que ces nobles tribuns d'Israël se transmettent pendant une période trois fois séculaire! Mais ils n'ont pas réussi, nous objectera-t-on; ils n'ont pu sauver ni la réalité , ni le symbole, ni la nationalité, ni le temple. Est-ce bien sûr? Ne sont-ce pas leurs exhortations et leurs enseignements qui, emportés par les exilés dans leur nouvel et douloureux exode, ont présidé à la double formation du Judaïsme de la dispersion et de la morale évangélique, appelés, Tun et l'autre, à faire \e tour du monde ? Le prophétisme est donc plus pratique encore que théorique, puisqu'il a produit ces deux grandes choses qui n'ont cessé de se développer parallèlement, le Judaïsme cosmopolite et le christianisme.
Si nous prenons à part les promesses messianiques, nous y retrouverons également les éléments de cette alliance du fait avec ridée, du précepte avec l'exemple. Et d'abord elles nous révèlent tout un nouvel ordre de choses dont les peuples de l'antiquité n'avaient pas la moindre notion. Dans le monde païen on ne croyait pas plus aux résurrections nationales qu'aux renaissances individuelles , et c'est peut-être parce qu'on n'y croyait pas qu'elles ne se sont jamais réalisées au bénéfice des peuples antiques. Avec Job ils pensaient et ils disaient que, a de même
qu'on ne refait pas la nuée décomposée, de môme on ne saurait remonter la pente du précipice pour revenir et rëoccaper la résidence qui était la nôtre» (1). Honneur aux organes de la révélation qui sont venus agrandir, reculer au loin, jusqu'à rinfini, les limites et les perspectives du domaine historique! Non, les peuples ne sont pas condamnés sans retour; non, les nations ne sont pas vouées à une irrémédiable décadence aussitôt qu'elles sont arrivées au terme de leur épanouissement social. La loi morale peut leur communiquer le germe de l'immortalité dont elle est douée elle-même, à la seule condition de la reconnaître, de s'y soumettre, de s'en laisser pénétrer, de la cultiver avec foi et amour. Les peuples de la chrétienté ne jouissent-ils pas déjà de la faculté de la longévité, grâce à cette inspiration supérieure du génie biblique qui a passé de l'Ancien au Nouveau Testament? Mais, à côté d'eux, à titre de démonstration suprême, figure le Judaïsme, plus vivace que jamais, pareil au phénix renaissant de ses cendres, reliant ses innombrables tronçons par un lien invisible et indissoluble à travers le temps et l'espace, ne doutant ni des promesses divines, ni de la réalité de sa mission, résistant aux attaques du monde conjuré contre lui non moins qu'à ses propres défaillances, rendant hommage à Celui qui est le premier et le dernier par sa seule existence, parce que cette existence repose sur la triple colonne de la foi, du culte et de la morale. Nous disons triple, et non pas trois colonnes, par ce motif puisé dans une de nos plus vieilles légendes, à savoir qu'il n'y avait primitivement qu'une seule colonne, celle de la morale ou de la charité, qui la résume, car il est dit : « Le monde repose sur la charité (2). » Ce n'est qu'après s'être convaincus de l'insuffisance de ce fondement unique que les interprèles de la volonté divine crurent devoir y ajouter ceux de la foi et du culte, destinés non pas à la remplacer, mais à la renforcer (3), c'est-à-dire à la soustraire à l'influence mobile et par trop inconsistante de la raison, en lui commu-
(0 Jok» VII, 9 ei 10. (5) Bemldbir Rabba, tect. 11.
(f) Pitvmef, LXXXIX, ».
niquant celle double étincelle dérobée pour ainsi dire à la flamme céleste.
Les considérations qui précèdent s*appuient solidement sur la méthode qui semble avoir présidé à l'enseignement de Moïseet des prophètes. Jamais ils ne séparent la théorie de la pratique. Dans leurs exhortations les plus solennelles, ils ne manquent jamais d'évoquer les faits passés ou récents, de faire des excursions sur le terrain de la réalité historique. Nous en avons de nombreux modèles et dans le discours du Deuléronome, et dans les allocutions de Josué, et dans celle de Samuel remettant ses pouvoirs au peuple, et dans les remontrances qui accompagnent le sermon par lequel A'hia le Schilonien annonce à Jéroboam sa promotion à la royauté, entln dans les appels faits à la piété du peuple par les derniers interprètes de la parole de Dieu, Ezra et Néhémie. Il n'en est pas autrement des poêles sacrés, dont la haute inspiration ne rénonce jamais au concours précieux de l'exemple. Deux citations suffiront pour rendre noire pensée intelligible à tous. Dans son cantique final qu'il offre à Israël comme son testament. Moïse s'exprime en ces termes : « Souviens-toi des temps d'aulre- « fois ; médite profondément sur les années des généralions « écoulées; interroge ton père, il le l'expliquera (le mysrtôre « de Thumanité); tes anciens te le révéleront (1).» Le chantre des Psaumes nous répèle la même leçon dans un langage plus solennel encore : « Je vais préluder par la <k fiction, résoudre les énigmes des temps primitifs. Ce « que nous avons entendu, appris par les récits de nos « pères, nous ne devons pas le laisser ignorer à leurs (( descendants , afin que jusqu'à la dernière génération on « raconte les louanges de l'Elernel, sa toute-puissance et les (( merveilles qu'il a opérées. Il a établi ses statuts dans Jacob« tt flxé sa doctrine en Israël, enjoint à nos pères de les « transmettre à leurs enfants. La dernière généralion agira « de môme envers ses descendants, et ceux-ci ne manqueront (f pas d'en donner communication à leur postérité (2). » On
(1) Deat., XXXII, 7. (3) Piavmes, LXXVIII, S-G.
iOA TROISIÈME PARTIE.
ne saurait mieux dire, ni placer plus haut Timportance de rhistoire et son influence sur la stabilité morale et religieuse* Nous appellerons Tattention toute particulière de nos lecteurs sur les deux termes appliqués par le poëte sacré à Thistoire, qu'il appelle « fable ou comparaison (bm) » et « énigme [n^) ». C'est qu'en effet l'histoire participe de l'une et de l'autre : tout d'abord elle est fable ou fiction^ grâce aux légendes qui en entourent le berceau et sous le voile desquelles se cachent les grandes vérités et les leçons capitales à l'adresse de l'humanité ; puis elle devient com/)arai5on pour ceux qui, habiles à dégager l'idée du fait, le fruit de l'écorce qui lui sert d'enveloppe, font tourner les enseignements du passé au profit du présent et à la préparation de l'avenir. Enfin, pour nous avertir de prendre au sérieux ce travail analytique, pour nous engager à y consacrer le soin et l'attention qu'il mérite, elle s'appelle énigme^ c'est-à-dire digne de nos plus profondes méditations, sollicitant la concentration de toutes nos facultés intelligentes. Oui, si l'on tient à obtenir de l'histoire la révélation de ses redoutables mystères, il faut l'aborder avec recueillement, avec respect. Elle saura nous récompenser de ces sentiments en nous ouvrant ses arcanes, en nous laissant largement puiser dans son trésor aux profondeurs insondables les instruments de la félicité sociale et les moyens du salut !
Le sens commun nous fait descendre de ces hauteurs, non pas pour démentir les principes que nous venons d'y recueillir, mais au contraire pour les mettre à la portée de tous les esprits. Personne ne contestera que le premier moyen d'éducation, c'est l'exemple plutôt que le précepte. Il ne suffit pas de dire à l'enfant : « Fais ou ne fais pas ceci ». Non, pour se faire obéir plus sûrement, il faut y ajouter cette clause : « Et tu seras récompensé ou puni comme un tel ». De même, le médecin qui tient à la guérison de son malade ne se bornera pas à lui dire : « Je vous prescris tel ou tel remède »; il aura soin d'y ajouter : « pour que vous guérissiez comme a guéri un tel, pour que vous ne succombiez pas comme a succombé
LA HORALB SOCIALE. 405
tel autre » (1). Or l'histoire n'est pas autre chose, en définitive, que rexemple s'offrant à nous sous les formes les plus variées, dans les situations les plus diverses, à tous les degrés de l'échelle sociale, au sein du réel et môme du possible, à travers les innombrables phénomènes se déroulant sur la double scène du temps et de l'espace, exemple pour l'individu, pour la société, pour l'humanité tout entière; exemple pour les plus grands comme pour les plus petits ; exemple du bien et du mal, de la récompense et du châtiment; exemple gui, à l'aide des lueurs tantôt éclatantes, tantôt crépusculaires du passé, nous laisse entrevoir les profondes perspectives de l'avenir. Envisagée à ce point de vue, l'histoire est une seconde forme de la parole, complément de la Révélation, qui en est la première. C'est par elle , selon la sublime expression d'Isaïe, que Dieu fait l'appel des générations, qu'il est avec les premiers comme avec les derniers (2).
§ 5. La morale révélée dans ses rapports avec la race Israélite et la mission du Judaïsme.
O'd ro ''rtO ûaattji ûr5*n"r Tb?*^ p
Ainsi subsisteront devant moi, dit le Seigneur, ▼otre race et votre nom. (Isale, XLVI, 22.)
Le caractère plus concret qu'abstrait de la morale révélée a sa dernière expression dans un fait ethnologique que nous croyons avoir suffisamment mis en lumière (3), c'est-à-dire dans le peuple juif, admirablement organisé pour lui servir d'instrument. Nous ne reviendrons donc pas là-dessus, et nous nous bornerons à dire encore une fois que nous trouvons la sanction de celte théorie dans le génie môme de la langue sacrée. Tout le monde connaît le multiple emploi du mot
zerâa (snj) « semence, germe, race », et les nombreuses applications qui en sont faites dans l'Écriture : « Race d'Abra-
(1) Cf. Raschi; Létit., XVI, i. (3) Voy. W Tolome, p. 166-184.
(3) Isaîe, XLI, 4.
hanif race de Jacob, race d'Israël, race sainte, race bénie de Dieu », autant de variantes propres à nous édifier sur rim* portance attacliée à la race considérée comme le patrimoine vivant des facultés et des qualités morales, comme la matière organique de la stabilité jointe au progrès. Ce n'est certes pas du jour au lendemain que les races arrivent à la plénitude de leur développement : il y faut le concours du temps et Teffort continu des générations successives. Est-ce là une assertion gratuite? Non, car elle est confirmée par les découvertes les plus récentes de Tanthropologie. C'est avec une profonde satisfaction que nous constatons cet accord entre la doctrine biblique et les dernières données de la science physiologique, qui ne se pique pourtant pas d'être amie de la Révélation. N'est-il pas vrai que dans les théories les plus nouvelles de cette école une large part est faite à l'influence de la race sur la transmission et sur la consolidation des facultés dont il a plu à Dieu, selon la Genèse, à la nature, selon la science, de douer le fondateur du genre humain? Ce n'est pas la première et ce ne sera pas probablement la dernière fois que la Révélation et l'observation scientifique, partant de points si opposés, aboutiront à la même conclusion, que le labeur long et pénible des expériences séculaires viendra confirmer les propositions de la Genèse.
Ici cependant surgit une objection dont nous avons parlé déjà (1), mais qui mérite bien un nouvel examen. Cette transmission physique, cette hérédité de la sélection, n'est-ce pas le fatalisme substitué au libre arbitre? Il en serait réellement ainsi si, adoptant les errements de l'école de la sensation, la Rible faisait dériver les facultés ethnologiques du tempérament, ou bien si elles étaient immuables dans leur direction comme dans leur nature. Mais, d'un côté, elle les fait remonter jusqu'à Dieu, et, en lui attribuant la dispensation primitive de nos penchants, elle les élève par cela même au-dessus de la transmission fatale et inconsciente. En effet, cette origine céleste les sanctifie, leur communique un germe spirituel qui
( I ) Voy. !«' TolvaBe« «. «.
suffit à les différencier des produits similaires du matérialisme. Ils se transmettent incontestablement, la théologie et la biologie le reconnaissent à Tenvi, avec le sang, avec les rotages corporels, avec les forces génératrices, mais sans perdre leur vertu originelle, sauvegarde de leur liberté.
D'autre part, envisagées dans leurs manifestations et dans leurs résultats, ces facultés de race dénotent une grande liberté de mouvement : fixes par leur essence, elles n'en jouissent pas moins d'une mobilité de direction presque illimitée. Avec une rapidité qui n'a d'égale que leur flexibilité, elles parcourent toute la gamme de la moralité humaine, depuis le souverain bien jusqu'à l'extrême limite du mal. La miséricorde ne peut-elle pas dégénérer en faiblesse, la fermeté du caractère en obstination coupable, la fertilité des conceptions en habitudes astucieuses, en combinaisons adroites et habiles, mais incompatibles avec la rigide probité, le penchant pour les œuvres de la spéculation en haine du travail régulier, la conscience d'une mission spéciale à remplir en un sentiment d'orgueil et de mépris pour ceux qui n'appartiennent pas à notre communion? Ajoutons que ces mouvements oscillatoires, semblables à ceux du pendule, ne sont pas seulement des présomptions renfermées dans la sphère du possible, mais bel et bien des réalités, réalités visibles, éclatantes, remplissant la scène de l'histoire. Ne nous montre-t-elle pas le peuple de Dieu capable de tous les vices et de toutes les vertus, ici pratiquant noblement les commandements moraux et religieux, là violant audacieusement toutes les lois divines et humaines? Que devient dès lors ce reproche de fatalisme imputé au principe ethnologique? Une objection vaine, s'en allant en fumée devant la vérité positive. La Tradition n'a pas pris le change là-dessus; elle a consigné cette vérité dans une proposition qui mérite d'être citée. « Il est difficile, dit-elle, de se faire une idée nette, exacte, de l'état moral de ce peuple (d'Israël). Demandez-lui de l'or pour la confection d'une idole, il vous en donne ; demandez-le-lui pour la construction du saint tabernacle, il vous en donne avec le même empresse-
in6Dt(l). » Qa'est-ce à dire? Que la générosité, que la libëralilé, qui est une qualité de race, peut s*exercer sur une immense échelle, allant du sommet du bien jusqu*aux degrés infimes de la criminalité. Eh bien ! il suffit de généraliser cette proposition, d'en faire Tapplication aux autres qualités de race de n'importe quel peuple, pour reconnaître en elles les traits saillants qui font les nations et qui ont été personnifiés par TApocalypse biblique dans les princes ou génies de certains peuples (2).
Il reste donc acquis que la théorie des aptitudes de la race, maintenue à Tétat embryonnaire au point de vue de la science jusqu'aux découvertes très-récentes de Tanthropologie et de la philosophie de Thistoire, fait partie intégrante du Judaïsme historique, objet de ses affirmations claires et précises.
Aussi la morale du Judaïsme, pour être bien comprise, doitelle s'appuyer sur Tétude comparative de la doctrine et du peuple qui en est Torgane. Ainsi l'exige la loi supérieure de l'harmonie, c'est-à-dire de la concordance des idées et des faits. A cet égard, il ne devait, il ne pouvait suffire à Dieu de révéler sa loi aux hommes en la livrant sans contre-poids à la mobilité de leurs impressions, à l'inconsistance des interprétations d'une raison plus ou moins troublée par la passion. Pour en assurer la stabilité, il a jugé à propos de la confier à une race qu'il avait douée du double génie de l'expansion et de la concentration, reOet de cette loi de la gravitation qui gouverne le monde moral non moins que les globes innombrables qui évoluent dans l'espace. Il faut donc que cette race ne cesse d'être en corrélation étroite avec la mission qui lai a été confiée. « Je me suis créé ce peuple, dit le Prophète, pour raconter mes louanges (3). » Israël et Tisraélitisme se complètent donc réciproquement : ici c^est le peuple de Dieu qui explique la Loi de Dieu ; là c'est la doctrine qui nous facilite la solution du problème de la perpétuité de la race. C'est dans ce sens que la Tradition nous dit dans son langage pittores-
(1) Talmud, Chekalim, chap. fer; Sche- (9) Daniel, X, 3, tO et tl; XII, | .
BOth, Rabba leot. 61. (s) IsaTe, XLIII, SI.
une : « Â une loi de feu il fallait un peuple de feu (1) », c^està-dire à une loi pure et incandescente comme le feu du ciel il fallait des serrileurs en possession d'une étincelle de cette flamme qui fait communiquer Tëlément divin avec Télément humain. Par contre, à une race chargée de cette importante mission, prédestinée au préceptorat de Thumanité, il fallait une initiation directe, indépendante des modifications continuelles de la pensée humaine, les dominant de toute Tautorité de son origine surnaturelle, sans cesser pourtant de s'adapter à toutes les situations possibles.
C'a été jusqu'à ce jour Thonneur du Judaïsme de s'inspirer ûe cette Révélation au fonds inépuisable, de l'avoir servie par l'exemple, qui est la meilleure des propagandes, de s'être considéré comme le dépositaire des textes sacrés, dépositaire fidèle, consciencieux, jaloux de les défendre contre les agressions matérielles et contre les fausses interprétations. Cette mission est-elle arrivée à son terme? Le Judaïsme peut-il se reposer de ses longues et douloureuses épreuves, à l'abri des orages qui tant de fois ont failli l'engloutir? La Révélation €st-elle tellement triomphante que ses défenseurs naturels puissent se croiser les bras? N'a-t-elle pas, au contraire, une nouvelle lutte à soutenir, lutte formidable, l'emportant sur ses devancières tout autant que Gog et Magog de la légende l'emporte en effroi et en péril sur tous les anciens ennemis d'Israël (2) ? Quelle est donc cette lutte ? nous dira-t-on. C'est une lutte, répondrons-nous, dont tout le monde connaît le champ clos et les combattants : le champ clos, c'est le gouvernement spirituel de la société; les champions sont la Révélation et la raison indépendante. Pouvons-nous désarmer en face d'un ennemi qui a complètement renouvelé son matériel de guerre, qui attaque avec cette plume que la légende attribue aux derniers oppresseurs d'Israël (3), avec une plume plus acérée que les armes tranchantes trempées dans le venin subtil avec
(1) Talnvd, Betia, tS. (3) Talmud, Peftm'him, 118; Pfaames,
(2) Éiéchiel, chtp. XXXVni et XXXIX ; LXVIII, 31. cf. Vilkra Rabba , seet. t7.
4i0 TROISIÈME PARTIE.
lequel, dit-on, les sauvages empoisonnent leurs flèches? Mais que notre défense soit celle du chantre des degrés : aux dëcla* rations de guerre faites à la Révélation, opposons des paroles de paix (i); aux propos haineux, aux falsifications doctrinales, répondons par le simple et clair exposé de la Yërité révélée ; répondons surtout par ces fortes qualités de la race qui nous ont sauvés jusqu'à présent. A Tinstar des senlinelles préposées à la garde de Jérusalem et à qui le repos est interdit jour et nuit, veillons sur ce cher dépôt de TÉcriture et de la Tradition, jusqu'à ce que cette Jérusalem céleste soit glorifiée par toute la terre (3); veillons-y, non comme des gardiens vulgaires, indifférents au trésor confié à leurs soins parce qu'ils en ignorent la valeur, mais comme des initiés, comme des associés appelés à en prendre leur part, et, par suite, intéressés à son intégrité. N'hésilons pas à convier la raison à cette œuvre de conservation ; soumettons à son examen, sinon à son contrôle, les principes comme les conséquences de la science intuitive.
Telle a été la mission du Judaïsme dans le passé, telle elle est dans le présent et dans le futur, tracée en style lapidaire par le voyant dont le regard d'aigle a si profondément percé les obscurités de l'avenir. «Voire nom et votre race^ dit le Seigneur, subsisteront autant que la terre et le ciel nouveaux (3). » Le nom et la race, affirmons-le avec l'un de nos plus grands théologiens (4), sont les deux éléments constitutifs de toute nationalité. En effet, il est des peuples dont le nom est arrivé jusqu'à nous, mais dont la race a dispara depuis longtemps. Athènes et Rome vivent dans l'histoire, mais les Grecs et les Romains sont allés rejoindre tant d'autres peuples dans le gouffre du néant. Il en est d'autres dont la race subsiste, mais qui ont perdu leur nom, ou bien ils n'en ont jamais eu. Les Coptes, par exemple, ne nous rappellent absolument rien de l'ancienne Egypte ; les sauvages de TAmë-
(1) Psaumes, CXX, 7. (4) SaadU, leê Crayances et Uê Ofi-
(9) IsaTe, LXn, 6 et7. nions.
(3) Iiale, LXVI, tt.
rique, les nègres de TÂfrique, remonlent peut-être jusqu'aux origines de l'histoire ; mais ils sont sans nom, ils ne représentent rien dans la vie de Thumanité. Seul parmi tous les peuples de Tantiquité, Israël a conservé jusqu'à cette heure son nom et sa race ; son nom est gravé sur des tables plus solides que le marbre et l'airain, gravé en traits ineffaçables dans le Livre des livres ; son nom est une protestation élernelle contre l'idolâtrie, contre l'asservissement de l'homme par l'homme ou par une passion quelconque qui vient se mettre entre lui et Dieu. Maudit ou béni, prononcé avec haine ou avec amour, son nom a eii cette singulière fortune d'être toujours pris au sérieux, d'exciter les sentiments les plus divers, mais jamais l'indifférence, de laisser son empreinte dans les annales de tous les peuples civilisés, preuve irrécusable de sa vitalité. Et quelle est la cause de cette vitalité ? C'est l'union du nom et de la race, ce nom étant porté par une race puissante, douée de la double force d'attraction et de répulsion, habile à conserver son identité au sein de l'universelle mobilité, en possession des deux qualités nécessaires au développement réciproque de Tindividu et de la société. De là le devoir pour le judaïsme de veiller avec un œil jaloux à Tintégrité de la race : la substitution de la promiscuité internationale à la sélection patriarcale aboutirait fatalement à l'altération de la race et à l'effacement du nom. Non, ces deux grands leviers de la nationalité ne sauraient être séparés impunément. Marqués au coin de la stabilité divine, ils doivent se perpétuer l'un avec l'autre, l'un par l'autre.
Puis, en les comparant à une terre et à un ciel nouveaux, le Prophète ne songe-t-il pas à les assimiler au dogme et à la morale 1 Le dogme, la connaissance de Dieu par le spectacle de l'univers et la contemplation des globes, indices de la puissance créatrice, c'est le ciel^ correspondant au nom; la morale, la règle de l'activité humaine, la loi de la perfectibilité individuelle et sociale, c'est la terrey corrélative à la race.
G*est sous l'inspiration de cette élernelle alliance du vrai et du bien, de la pensée et de l'action humaines, de la connais-
412 TR01SIÈNB PARTIE.
sance de Dieu et de notre ressemblance avec Dieu, que noos avons entrepris et achevé, avec Taide de la ProYidence, notre double tâche, en faisant suivre la dogmatique de la morale du Judaïsme.
Nous ne nous sommes jamais fait illusion sur les imperfections de notre œuvre, sur la disproportion de nos moyens avec la grandeur de l'entreprise ; mais nous nous sommes souvenu aussi de la prescription de nos sages : <c Si vous ne pouvez faire une œuvre parfaite, il ne vous est pas permis pour ce motif de Tabandonner (i). » Nous en sommes amplement récompensé par la conviction d'avoir servi une grande cause,' et par Tespoir d'avoir ouvert, frayé et quelque peu éclairé ce que le roi Salomon appelle le chemin de la vie : « Le culte, c'est la lampe ; la Thora ou la doctrine, c'est la lumière ; mais l'instruclion morale, c'est le chemin de la vie (2). »
: *iD!ia nrain D'^^n T^^'y ^liK min- rrsa -lî •»»
(I) Abolh, II, 91. (t) ProT., VI, a:?.