MICHEL A. WEILL
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11 aura le droit de se glorifier, celui qui me comprend ,
qui me connaît comme un Dieu pratiquant la grâce,
la justice et la charité sur la terre. Ce sont là mes délices, dit rÉternel. (Jérémie, IX, 23.)
Des rapports de la morale avec le dogme.
Dans notre exposé dogmatique, nous avons été plus d'une fois amené à émettre l'idée, non pas au hasard, mais fondée sur la démonstration théologique et rationnelle, que c'est le propre des dogmes du Judaïsme d'être tout à la fois de hautes vérités métaphysiques et de puissants préceptes de morale (I). Aussi disions-nous , dès le début , que ces dogmes devront être pour nous ce qu'ils sont dans la pensée de Moïse : « Un « souffle de l'intelligence, une croyance s'incorporant à la vie « réelle, s'y retrempant, s'y renouvelant et la marquant à son « empreinte, de façon que la pensée et l'action réagissent con- « stamment l'une sur l'autre, et qu'elles ne cessent de se prêter i( un concours réciproque. Il s'ensuit que les dogmes doivent « parler à tout l'homme (2). »
Conformément à cette assertion, nous avons essayé de tirer
(1) Voy. notre Théodicée, p. 286. (2) Voy. notre Théodieée^ p. 115.
2 AVANT-PllOPOS.
des conséquences pratiques des dogmes de la création, du monothéisme, de rimmatérialilé et de Téternité de Dieu (1), lesquels, grâce à cette transformation, sont devenus des principes de conduite morale.
Cela suffira, sans doute, pour constater la parenté originelle du dogme avec la morale, pour rendre sensible l'attache qui lie à nos précédentes études, consacrées au Dieu de vérité, celles que nous allons entreprendre sous l'invocation du Dieu de bonté, de justice et de charité.
On sait, du reste , que c'est l'un des traits caractéristiques de la méthode biblique de nous présenter ses enseignements dans un certain désordre (2). Le travail d'extraction auquel il a fallu nous livrer pour dégager le dogme du sein de ses enveloppes s'impose encore à nous, si nous voulons appliquer le procédé de spécialisation h la morale révélée. Il se peut donc que, sous l'empire de la nécessité de la division du travail, qui domine de nos jours dans la sphère de l'art et de la science, la raison moderne ne soit que trop disposée à condamner cette méthode ou, pour mieux dire, cette absence de méthode dans l'Écriture sainte.
Cependant notre désir de rendre justice au génie analytique, de reconnaître les services qu'il a rendus à la science, par la sage et belle ordonnance introduite dans le classement des matériaux scientifiques et littéraires, ne devra pas aller jusqu'à l'oubli de l'unité primordiale, de cette source éternelle, pareille à celle de l'Ëden, qui alimente et féconde toutes les branches du savoir humain; de cette sagesse collective, célébrée dans un magnifique langage par l'un de ses plus habiles interprètes : « Je fus, lui fait-il dire, la première acquisition « de Dieu, antérieure à ses plus antiques œuvres. J'ai été « couronnée de toute éternité, j'ai précédé jusqu'à la concep- (c lion même de l'univers. J'ai été conçue avant la projection « des abîmes, avant le jaillissement des nobles sources, avant
(i) Voy. les conclusion» des qaatre pre- («) Voy. Luzxato, rt*T1îl*i na niina,
miers dogmes de notre Théodicie. p. 4, note.
« le tassement des montagnes, avant Taffleurement des col* <( lines, avant la fixation des climats, avant raffermissement « des continents. Je fus présente à la consolidation de la voûte <( céleste, au tracé du globe avec le compas divin, à la naisa sance des causes météorologiques, aux infranchissables bar- <( rières posées à la mer, à la séparation de son domaine « d'avec celui des continents (1). » Sagesse ou révélation, la vérité est une dans son principe, une aussi dans ses tendances finales. L'analyse n'a-t-elle pas son pendant dans la synthèse, jalouse de combiner et d'unir ensemble les éléments divisés et séparés par la première? Nous n'apprenons rien à personne en avançant que les différentes parties du domaine intellectuel ne sont pas faites pour l'isolement; que, s'il est utile de le^ fractionner pour la meilleure étude et pour la minutieuse observation de chacune d'elles, il n'est pas moins opportun de les réunir en faisceau, de les appeler à s'entr'aider, à s'éclairer mutuellement. Ne voyons-nous pas la physique et la chimie faire appel au concours des sciences mathématiques? les sciences exactes invoquées et mises à profit par la métaphysique? la philosophie, tantôt l'alliée, tantôt l'adversaire de la théologie, sans qu'elles parviennent jamais à trancher le nœud invisible qui les rattache à la Révélation, directe pour celle-ci, indirecte pour celle-là, s'adressanl à Tune par la grande voix (biia iip) de l'Écriture (2), à l'autre par l'écho de la raison et Ae la conscience?
Oui, la marche des créations de l'esprit humain est parallèle à celle de la cosmogonie : l'unité se montre aux deux bouts de leur carrière, tout comme elle s'affirme au début et à la fin de la Genèse : « Au commencement. Dieu créa le ciel et la terre, — le ciel et la terre furent achevés (3) », — voilà bien le point de départ et le point d'arrivée du Maassé Beréschith. Après tout, ceux qui s'étonnent de voir la Bible nous livrer le bloc de l'humanité à l'état brut devraient comprendre qu il ne saurait guère en être autrement, puisqu'elle le prend au moment
(l) Prov., VIII, 22-29. (3) Genèse, I, i; II, 1.
(*) Dénier., V, 19.
et au lieu même de rexlraclion. Ne serait-ce pas une prétention ridicule que de vouloir tirer de la carrière un marbre sculpté, des profondeurs de lamine un vase ciselé? Ils ne sont guère plus raisonnables, ceux qui exigent des organes de Tintuilion, de Tinspiration primitive, les procédés de la logique d'Aristote et de la méthode de Bacon.
Pour en revenir à Talliance proprement dite du dogme et de la morale, nous ferons remarquer qu'elle est Tobjet d'une affirmation non moins formelle que solennelle dans notre texte épigraphique. C'est mieux encore qu'une alliance : c'est une filiation, c'est la pratique du bien sortant des entrailles de la théodicée, c'est la notion du Dieu personnel servant de fondeliient à la morale. Prétendrait-on trouver à cette dernière une base plus solide que cette notion sublime d'un Dieu virtuel et réel, source sacrée du vrai et du bien, substance et cause, pensée et action, principe et idéal? Le Dieu personnel n'est-il pas la plus haute conception de la dogmatique comme de l'éthique? Ce Dieu qui gouverne les mondes après les avoir créés, plein d'amour et de sollicitude pour toutes ses créatures, présidant à la grandeur et à la décadence des nations, aimant la vertu et ceux qui la cultivent, haïssant le vice, le mal et ses complices, habile à mélanger dans une parfaite mesure la bonté et la justice, partout présent, sur la terre comme dans le ciel, se manifestant à tous ceux qui savent le chercher là où on le trouve : dans le murmure de la conscience, dans le cri du repentir, dans le tressaillement interne provoqué par le sentiment de la pitié, dans l'indignation qui s'empare de nous à la vue de l'iniquité, dans le dévouement que nous mettons au service de notre prochain, dans la vive satisfaction, première récompense de l'accomplissement de toute bonne action, dans le remords qui nous poursuit comme notre ombre à la suite de notre perversité; ce Dieu est le Dieu de Sem (1), bien différent de l'objet des adorations de Cham et de Japheth.
On l'a dit depuis longtemps : les trois fils de Noé ne sont pas seulement les trois types des trois races génériques : race
(i) Genèse» IX, S6.
sémitique, race aryenne et race africaine ; ils sont aussi les trois représentants des trois formes religieuses universelles. A la race de Japheth appartient Tidée des incarnations divines et des interminables théogonies qui aboutissent à Timpersonnalité, à l'abstraction et finalement au panthéisme. Pour échapper à cette aberration, la race de Gham tombe ou se jette dans un excès contraire : au Dieu abstrait, elle substitue le Dieu concret, descendant tous les degrés de réchelUe de Tidolâtrie, depuis Tarchange jusqu'à Tignoble fétiche. Guidée par la lumière de la Révélation, persévérant dans la voie de là vraie tradition, qui passe d'Adam à Noé, la race de Sem sut éviter ce double écueil. Les yeux fixés sur cette étoile polaire qui s'appelle la Genèse, elle salue le Dieu de la Bible, qui n'est ni abstrait ni concret, ni une pure virtualité, ni une réalité visible et tangible, mais le Dieu personnel, réunissant en lui la puissance dans ce qu'elle a d'infini, la réalité dans ce qu'elle a de plus parfait, « Adonaï-Elohim (ta-^nî)» rf\rr) », c'est-à-dire l'être et la force suprême. Type achevé de la perfection intellectuelle et de la perfection morale , de celle-ci par ses attributs qualificatifs, de celle-là par ses attributs essentiels (1), le Dieu des Patriarches, de Moïse et des Prophètes s'adresse à notre esprit comme à notre cœur, à l'intelligence, à la sensibilité et à la volonté humaines.
Celte conception du Dieu personnel, du Dieu qui connaît et qui agit, possédant au degré superlatif la vérité et la bonté, la sagesse et l'activité, suffirait à elle seule pour sceller le pacte d'alliance entre le dogme et la morale. Aussi, en retrouvonsnous l'expression multiple sous les différentes formes affectées par la révélation : « récit, doctrine, loi et prophétie ». Essayons de le démontrer par quelques exemples.
Un premier témoignage s'offre à nous dans le portrait qui nous est tracé des patriarches du genre humain, dans le jugement exprimé sur leur compte, et qui se traduit dans la formule bien connue « marcher avec Dieu », à l'égard d'Enoch
( I ) Cf. noire Tkéodicée , 5« dogme, de rimmaUrialité de Diea.
et de Noé (I) ; « marcher devant Dieu », à l'endroit d'Abraham» d'Isaac et de Jacob (2). — Quelle est la vraie signification de ce double terme? C'est la Tradition qui nous le dira : « Marcher avec Dieu^ c'est le procédé des justes imparfaits qui se contentent de leur salut personnel, s'étudiant à ne pas dévier d'une ligne de la voie divine, mais sans se préoccuper sérieusement du salut d'aulrui; marcher devant Dieu, tel est le lot des justes parfaits, jaloux d'éclairer la route devant lui, fidèles et intelligents messagers de Dieu, dont ils annoncent la présence à tous ceux qu'ils rencontrent (3). » Noé, nous dit-on, appartient à la première catégorie; Abraham à la dernière. La preuve, c'est que Noé n'a pu sauver que lui et les siens, tandis qu'Abraham a su exercer une influence salutaire sur ses contemporains. Oui, Abraham marchait devant Dieu, grâce à la pratique des plus nobles vertus sociales, au courage héroïque qu'il déploya pour la défense du droit des gens violé, au désintéressement dont il fil preuve dans ses rapports avec le roi de Sodome, à sa chaleureuse intercession en faveur de la cité coupable, à la propagation de la vérité religieuse, dont il fut l'éloquent et constant interprète, en invoquant le nom de l'Éternel. Noé, c'est l'envoyé qui se borne à informer les hommes de l'existence du souverain dont ils relèvent. Abraham, c'est l'ambassadeur revêtu des insignes de sa mission, porteur des instructions de son maître, communiquant à tous ses sujets ses volontés, ses désirs, ses moyens de gouvernement, la nature des hommages et des respects qu'il agrée le plus. La supériorité de celui-ci sur celui-là consiste donc précisément dans une meilleure entente de l'union du vrai avec le bien, ou, pour mieux dire, de l'extension du domaine du vrai par l'expansion du bien. Mais cette supériorité, fruit d'un labeur continu, d'efforts progressifs vers les sommets de la perfection, le père des croyants prend à cœur d'en assurer la possession à sa famille, de la transmettre à sa postérité
(I) Genèse, V, 23 et t4; LXIX, (2) /Wrf.,XVlI,1;XXIV,40;XLVlll,1Kr
(Ti) Cf. Beréschith Rabba, sect. 30.
comme nn patrimoine inaliénable. L'histoire lui en rend Técla- (ant témoignage : « Je le connais, dit Dieu; je sais qu'il aura « soin de recommander à sa famille l'observance de la voie de « rÉternel, la pratique de la charité et de la justice (1). » Aussi Jacob ne manque-t-il pas d'invoquer le souvenir et le bénéflce de ce testament quand, sur son lit de mort, il appelle sur ses petits-fils la bénédiction de celui devant qui avaient marché Abraham et Isaac (2).
Si de Vabrahamisme nous passons au mosaîsme, nous y retrouverons l'intime liaison de la théologie avec la morale dans l'une des plus solennelles visions de l'épopée divine. 11 s'agit de la révélation des attributs qui accompagne la remise des nouvelles tables de la Loi. Moïse sollicite de Dieu la connaissance de ses attributs, et il s'exprime ainsi : « De grâce, faismoi connaître tes voies, afin que j'apprenne à te connaître et à trouver grâce à tes yeux (3). » Condescendant à ce noble désir, Dieu lui répond par l'énumération claire et distincte de ses treize attributs (4). Qu'est-ce à dire? Est-ce qu'il n'en ressort pas avec évidence que la vraie connaissance de Dieu réside dans celle de ses divines qualités, que cette notion nous vaut les grâces et les faveurs d'en haut, à la condition, bien entendu, de nous en inspirer, de les avoir toujours présentes à notre esprit dans la conduite de la vie? Ainsi, la Théodicée, séparée de la notion des attributs, ne serait qu'une science imparfaite, stérile, en ce sens qu'elle est impropre à nous attirer ces grâces célestes.
Dernière expression de la pensée du Prophète, le Deutéronome vient confirmer cette doctrine. Deux fois, il y est question de la connaissanee de Dieu; deux fois, le législateur la prescrit comme obligatoire, sous une formule identique : « Sache que rÉternel est Dieu, que Adonaï est Elohim^ » dit le texte (5); c'est-à-dire qu'elle doit consister non pas dans la perception d'un être abstrait, de l'Être par excellence, de la perfection
(I) Genèse, XVIII, 49. (i) Exode, XXXIV, 5 et 6.
(-2) Genèse, XLVIIl, 15. (5) Deulér , IV, 59; VII, 9.
(5) Exode, XXXIir,ir>.
8 AVANT-PROPO».
subjective, mais dans la conception du maître de toutes les forces^ du promoteur des causes physiques et métaphysiques, du régulateur des idées et des faits, du souverain dispensateur des produits matériels et immatériels, c'est-à-dire enfln de la perfection objective. Il est donc hors de conteste que, dans la pensée de Torgane le plus autorisé de la Révélation, Talliance du dogme avec la morale est indissoluble.
Le Prophélisme aurait-il, sur ce point capital, une opinion différente de celle du maître de la doctrine? Pour répondre à cette question, il suffira de citer les termes dont il se sert par rapport à la connaissance de Dieu. Prenons le premier en date, le prophète Osée, qui s'exprime ainsi : « C'est la charité que je désire, et non pas les sacrifices ; la connaissance de Dieu vaut mieux que les holocaustes (1). » Il faut bien se dire que ce que Ton appelle le parallélisme biblique n'est pas seulement un vulgaire procédé de rhétorique. Non, il y a toujours un rapport logique entre les deux hémistiches du verset; il s'ensuit que l'analogie, qui saute aux yeux lorsqu'il s'agit de l'holocauste comparé aux autres sacrifices, doit exister, quoique d'une façon moins apparente, entre la connaissance de Dieu et la charité, autrement dit entre le dogme et la morale. Mais comment? Ces deux conceptions ne sont-elles pas d'une nature différente, bien plus différente que ne le sont entre elles les diverses sortes de sacrifices? Oui, si le dogme a pour objet unique le Dieu abstrait, le Dieu substance de la raison, ou le grand tout du panthéisme; non, s'il sait se mettre au véritable point de vue biblique, s'il nous provoque à voir, à étudier dans l'Être suprême le Dieu cause, le Dieu modèle, l'idéal offert à notre intelligence et à notre volonté. Ainsi envisagé, le dogme jaillit de la même source que la morale : ils procèdent tous deux de la perfection divine, qui n'est bien comprise que de ceux qui se mettent à l'imiter. N'est-ce pas ainsi que l'holocauste et les autres sacrifices, dissemblables par leurs formes comme par les rites qui les accompagnent, s'identifient parleur cause finale, par cette odeur agréable (mn^^a n*^"») dont les oo-
(1) Osée, VI, 6.
lonnes vaporeuses se mêlent et se confondent dans leur ascension céleste? Voilà comment, en fouillant le sein de la Révélation, on découvre sous la concision du langage la profondeur des déductions.
Plus claire, plus évidente encore ressort la connexité du dogme et de la morale, de la connaissance de Dieu et de la pratique du bien, de noire texte de Jérémie : « Celui-là seul aura le droit de se glorifier qui conçoit et perçoit en moi TÉternel, accomplissant sur la terre une mission de grâce, de justice et de charité. » On ne saurait proclamer avec plus de netteté cetle union féconde. On voudra remarquer d'abord que la connaissance du Dieu de justice et de charité est qualifiée de conception éminemment spirituelle (bston). Pourquoi? Parce que la Théodicée contient dans ses flancs le germe de toute morale, que c'est de ses entrailles qu'il nous faut tirer la règle du devoir. Il en découle cetle première conséquence, qu'elle ne doit pas s'égarer dans les régions vagues de la spéculation sans fin; que, pour rester fidèle à sa lâche, fidèle à son origine, elle est tenue de s'occuper non pas de la nature de Dieu, mais de ses nobles attributs, qui, si nous en croyons la Tradition, ne sont rien moins que les instruments avec lesquels il créa le monde (1), et qui, d'après notre texte, sont aussi les gages éternels de son amour de l'humanité. Mais le vrai couronnement de cette déclaration de principe est dans l'expression finale : « Ce sont là mes délices, dit le Seigneur. » Révéler à l'homme le Dieu de bonté, de grâce et de justice, c'est bien; lui apprendre que Dieu se plaît à ce genre d'exercice, qu'il s'en délecte, qu'il en fait sa plus chère occupation, c'est mille fois mieux.
Lorsqu'on confie à un ami ses goûts, ses préférences, quand on veut bien lui dire : « Voici ce qui me plaît, ce qui me charme », n'est-ce pas l'engager à nous procurer par ses agissements ce plaisir, cette vive satisfaction? La thèse est donc en harmonie avec les proportions solennelles du cadre; le Prophète a raison de nous la donner comme une confidence directe
(t) Talmad, Haguiga, 13.
iO AVANT-PROPOS.
du Verbe divin ('n 'iîûï< hD). Nous ne sachions pas de définition plus digne ni plus véridique du Dieu personnel : car, en nous disant si clairement ce que Dieu veut être pour nous, elle nous enseigne de la meilleure façon ce que nous devons être pour lui.
Une seconde conséquence, non moins importante, que nous avons déjà signalée, c'est l'affirmation de la loi de filiation qui rattache la. morale à la Théodicée. La morale universelle ne peut sortir que de la Théodicée universelle. Que la première se garde bien de rompre le lien qui est pour elle le lien de vie (û^'^nn '11'is), de se laisser entraîner par le mirage d'une émancipation chimérique, d'une indépendance perfide. L'orgueil la perdrait, comme il a perdu les archanges des premiers jours. Émanant de la Théodicée, il ne lui sied guère d'élever ses prétentions plus haut que ne le fait sa mère nourricière. Celle-ci non plus n'est abandonnée à elle-même ; elle subit sans se plaindre la sujétion d'une, inspiration supernaturelle qui est venue se traduire dans la parole révélée. De quel droit la morale serait-elle plus exigente? Pourquoi repousserait-elle cette suzeraineté divine qui est pour elle moins un joug qu'une protection, en la préservant des écarts, des bonds capricieux, désordonnés, de la raison individuelle? Et, quand nous constatons la subordination de la Théodicée à la Révélation, nous ne faisons que traduire en langage vulgaire le sublime idiome d'Isaïe. Qui ne cannait la conclusion de sa description messianique? « La terre sera remplie de la connaissance de Dieu» comme la mer est remplie d'eau (1). » Que signifie cette comparaison entre la connaissance de Dieu et le lit de l'Océan/ Apparemment ceci : que la Théodicée doit ressembler à la mer, qui ne franchit jamais les barrières de sable opposées à ses envahissements. Qu'elle sorte un instant de ses limites, et c'en est fait de la sécurité du continent, et ses usurpations dégénèrent en ravages, en bouleversements, en ruines. Qu'il en soit donc ainsi pour la morale; qu'elle coule dans le lit qui lui est tracé par la Révélation, lit large, capable de porter les
(l) Isaïe, XI, 9.
pins paissants navires, de donner satisfaction à tous les besoins de la spéculation rationnelle.
N'oublions pas d'ailleurs de remarquer l'étroite relation de cette Théodicée future, de ce desideratum messianique, avec la morale pratique formulée dans la première partie du même verset -: m Plus de malfaisance, plus de dégâts sur toute ma sainte montagne (i). » Mais par quel miracle? « Parce que la terre sera remplie de la connaissance de Dieu, n Ne sommesnous pas autorisés à conclure de ce rapprochement à la réalisation de la paliugénésie, appelée Messianisme dans la langue prophétique, au moyen du développement parallèle, constamment progressif, de la connaissance de Dieu et de la pratique du bien?
Cette alliance sacrée, ce rapport incessant que nous venons de voir se dérouler à nos yeux, à travers les diverses étapes du cycle biblique, devient ensuite l'objet d'affirmations aussi nombreuses que précises de la part de la Tradition. Ce n'est pas une fois, mais cent fois, qu'elle nous montre la Thora et les bonnes œuvres voguant de conserve. Elle ne se borne môme pas à nous les présenter unies, à nous les offrir, avec le culte, comme les bases fondamentales de l'humanité (2), à nous indiquer la bienfaisance et la charité comme l'infaillible moyen de nous rapprocher de Dieu, en dépit de la fragilité de notre nature, incapable de braver la flamme du foyer divin (3); mais elle complète le sens de la doctrine écrite, comme c'est son droit et son devoir, en nous signalant les défaillances qui résultent pour nous de leur séparation. D'une part, elle refuse le titre de Hassid^ d'homme éminemment vertueux, à Thomme privé de toute connaissance sacrée (4) ; de Tautre, elle qualitie de quasi athée celui qui, s'absorbant dans l'étude théorique de la Loi, s'abstient de la pratique de la charité (8). Il n'en faut pas davantage, ce nous semble, pour être édifié sur la
(1) Isaïe, XI, 9. (4) Abolb, II, 6, ^^Dh pfc^n D5J &(i>1.
(2) Aboth,I,2îCf.AbolhdcR.Nalhan. ^.^ Talmud. Aboda Zara. 17, pû15?n ba chap. IV ; Talmud Yeruschalemi, Chekalini, ^ ^ *^
chap. VI. ïTiix ib i^xttJ "ins naii nnpn nn*ins
(3) Talmud, Sdta, 14.
conformité de la thèse traditionnelle avec celle qui vient d'être développée au nom de TÉcriture sainte.
Le but de rhumanité n'est donc pas aussi mystérieux qu'on se l'imagine ; il vient poindre, perceptible, distinct, sur le berceau du genre humain. On y touchera de près le jour où, gouvernants et gouvernés, princes et peuples, esprits d'élite et gens du commun, songeront à réaliser la morale par la connaissance de Dieu, les faisant servir toutes deux à la perfectibilité sociale et individuelle, les utilisant au profit de la floraison du vrai et du bien.
Animé de l'ardent désir de concourir, dans la limite de nos bien faibles moyens, à ce noble résultat, encouragé par la continuité de ce haut patronage qui a présidé à la publication de notre première œuvre, nous ne reculons pas devant les difficultés de la nouvelle tâche que nous allons entreprendre, espérant que la Providence nous jugera digne d'apprendre et d'enseigner comment le Judaïsme sait allier à une dogmatique où la foi et la raison sont également à l'aise, une morale dont la pureté et l'efficacité sont de nature à exercer une salutaire influence sur les tendances de la société moderne. Heureux si, d'après les assurances prophétiques, il nous était donné d'offrir à nos frères la double ceinture de la meilleure pratique, appuyée sur la doctrine véridique (1).
(1) i-':sîin 'Tits^ niin^ni i^sna "iim p-^n^s nvpi i«aïe, xi, 4.