LIVRE Ier. — RAPPORTS AVEC L'ÉCONOMIE POLITIQUE
remplir, la famille ou la société dont il est membre est obligée d'y pourvoir à sa place, en se chargeant, en tout ou en partie, de son entretien, de l'élève de ses enfants, etc., d'où son droit d'exercer sur lui une tutelle.
La nécessité de reconnaître les droits et les devoirs, d'en assurer la pratique et l'observation, l'insuffisance individuelle de la capacité requise pour parer à cette double nécessité, ont provoqué, dans chacune des sociétés particulières, entre lesquelles se partage l'humanité, l'institution d'un gouvernement. Ce gouvernement est institué d'une manière ou d'une autre, suivant les époques et les circonstances. Tantôt c'est la société tout entière qui institue son gouvernement, tantôt c'est une classe spéciale, une « aristocratie » composée des individus les plus aptes à exercer ce genre d'industrie, tantôt enfin, — et c'est le fait général dans l'âge de la petite industrie, — le gouvernement est établi par une race supérieure qui conquiert et assujettit une multitude à laquelle elle impose sa domination. Chacun de ces gouvernements a son code écrit ou non écrit, composé d'abord d'un ensemble de règles, coutumes ou lois, reconnaissant et définissant d'une manière plus ou moins exacte les droits et les devoirs de chacun, en y comprenant ceux de la tutelle, ensuite d'un ensemble de servitudes, c'est-à-dire de restrictions aux droits individuels, d'impositions et de pénalités ayant pour objet d'assurer son existence et de lui fournir les moyens de remplir sa tâche. A l'origine, ce code est à la fois civil et religieux. La loi de l'État se confond avec la loi religieuse, plus tard, lorsque la religion cesse d'être unie à l'Etat, le code établi ou reconnu par le gouvernement se différencie peu à peu du code de la religion ou des religions, et celui-ci cesse d'être sanctionné par des pénalités temporelles, tandis que l'autorité religieuse, de son côté, ne sanctionne plus invariablement par des pénalités spirituelles tous les articles du code de l'État. A ces deux codes vient s'en joindre un troisième plus étendu encore et
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non muins etïicace, quoiqu'il n'ait à sa disposition aucune force organisée, c'est le code de l'opinion. Tandis que le code de l'État et le code de la religion ne régissent qu'une partie des actes de l'individu, quoique le second soit plus étendu que le premier, quoique le nombre des « péchés » excède celui des « crimes et délits », le code de l'opinion embrasse toutes les manifestations de l'activité humaine, et tantôt s'accorde avec les codes de la religion et de l'État, tantôt en diffère.
Tels sont les organes du gouvernement extérieur de l'individu. Extérieur, disons-nous, car chaque individu a son code particulier qui s'accorde plus ou moins avec ceux de l'Etat, de la religion et de l'opinion, et suivant lequel il agit quand il n'est point arrêté par la crainte des pénalités matérielles ou spirituelles édictées par les autres codes. Ce code intérieur est celui de la conscience individuelle. Enfin, quand l'individu appartient à une corporation ou association à laquelle ses intérêts sont étroitement liés, il lui arrive d'accepter et de suivre aveuglément la loi qu'elle impose, cette loi fût-elle en opposition avec celle de l'État, de la religion, de l'opinion ou même de sa propre conscience. Cette loi morale, communément immorale, est celle de la raison d'État.
Les codes que nous venons d'énumérer diffèrent d'une société et d'une époque à une autre. Ils diffèrent encore entre eux dans la même société et à la même époque. Enfin ils s'écartent tous plus ou moins de la « vérité morale », autrement dit des droits et des devoirs conformes à l'intérêt général et permanent de l'espèce. Ces droits et ces devoirs qui forment la matière de la morale, et qu'il s'agit de découvrir, d'instituer et d'observer, ne varient point, ils demeurent les mêmes dans toute l'étendue du temps et de l'espace. Ce qui varie, c'est la tutelle et ce sont les servitudes nécessaires pour assurer l'exercice des uns et l'accomplissement des autres. La nécessité de la tutelle dépend on effet du degré de