LES RESULTATS DES GUERRES DE LA REVOLUTION ET DE L EMPIRE
Gomment la Révolution de 1789, après avoir excité l'enthousiasme des peuples, qui la considéraient comme l'aurore d'une ère nouvelle de liberté et de paix, finit par provoquer une réaction générale contre la France, c'est un phénomène qui tient surtout à des causes économiques, dont les historiens ont, pour la plupart, négligé de tenir compte. Cependant ces causes ont agi non seulement sur les événements politiques, mais encore sur les faits purement militaires; elles ont contribué aux succès extraordinaires des armées de la Révolution et de l'Empire et aux revers qui les ont suivis de même qu'elles ont préparé la crise clans laquelle se débat actuellement l'Europe. Nous nous bornerons à en donner un simple aperçu.
Dès que le mouvement réformiste qui avait déterminé la convocation de l'assemblée nationale se fut transformé en un mouvement révolutionnaire, dès que l'assemblée elle-même eut donné, quoique d'une façon inconsciente, le signal de la révolution dans la séance du Jeu de paume, bientôt suivie de la prise de la Bastille, les inquiétudes se propagèrent, la confiance disparut du monde des affaires. Les désordres propagés des villes dans les campagnes et l'émission du papier-monnaie aggravèrent la crise et lui donnèrent les proportions d'une panique. Les ateliers se fermèrent, le travail manqua, tandis que les mesures imprudentes de l'administration jointes aux préjugés contre le commerce des grains faisaient hausser les prix des nécessités de la vie.
Cette crise économique eut pour premier effet d'accentuer sinon de déterminer la politique aggressive de la révolution vis-à-vis de l'Europe. Les révolutionnaires voyaient à la fois dans la guerre
un moyen expédilif et infaillible de propager dans le monde les idées de liberté, d'égalité et de fraternité, et un débouché pour la multitude que la crise laissait sans travail et sans ressources, et dont l'oisiveté dénuée aggravait les dangers de la situation intérieure. C'est pourquoi les girondins et les autres modérés euxmêmes n'hésitèrent point à prendre l'initiative d'une déclaration de guerre aux puissances qui se montraient hostiles à la Révolution, et à recourir au service obligatoire et universel pour recruter les armées révolutionnaires. Quoique de tous les impôts, l'impôt du sang eût été le plus impopulaire, au point que la monarchie avait été obligée d'y renoncer, en se contentant de lever des milices comme appoint de l'armée régulière, la crise permit de le rétablir sans difficulté. Les ouvriers de l'agriculture et de l'industrie et même les jeunes gens des classes supérieures, privés de leurs débouchés ordinaires, animés d'ailleurs de la passion du moment, se laissèrent enrégimenter sans résistance. Le gouvernement révolutionnaire put disposer ainsi d'armées beaucoup plus nombreuses que ne l'avaient été en aucun temps les armées de la monarchie. .Mais ces armées, il ne suffisait pas de les recruter et de pourvoir à leur armement, il fallait les nourrir, et le gouvernement privé des ressources des anciens impôts que la révolution avait abolis et réduit à celles d'un papier-monnaie en voie de rapide dépréciation, se trouvait hors d'état de subvenir à leur entrelien. Il fallut donc qu'elles se nourrissent et s'entretinssent elles-mêmes aux dépens des populations qu'elles allaient délivrer du joug des tyrans. Mais c'était là une charge fort lourde et que d'inévitables dilapidations aggravaient encore. Aux réquisitions, souvent insuffisantes, mal distribuées et gaspillées, se joignaient le pillage et la maraude. Alors une réaction s'opéra dans les sentiments des populations qui avaient d'abord accueilli à bras ouverts leurs libérateurs. La froideur et bientôt la haine succédèrent à la reconnaissance et à l'amour.
Cependant les armées de la Révolution étaient presque toujours victorieuses et c'était autant à une cause économique qu'à la qualité supérieure des produits d'un recrutement opéré dans les plus hautes classes de la population comme dans les plus basses, qu'elles étaient redevables de leurs succès prestigieux. Jusqu'alors on avait été obligé de ménager la vie des soldats, car le recrutement volontaire coûtait cher et n'était pas toujours facile. La monarchie avait dû recruter environ le tiers de son armée à l'étranger, et particulièrement en Allemagne, en Suisse et en Irlande,
où les recrues étaient moins chères qu'en France même, et généralement de bonne qualité. Maintenant que les soldats ne coûtaient plus rien a enrôler et qu'on pouvait se les procurer en nombre pour ainsi dire illimité grâce au service obligatoire, on n'eut plus aucune raison de ménager leur vie. Le général Bonaparte qui considérait les hommes comme des pions sur un échiquier, fut un des premiers à découvrir l'avantage que cette circonstance lui donnait sur ses adversaires, accoutumés aux anciennes pratiques. Sans s'inquiéter des brèches que le feu de l'ennemi creusait dans le capital des forces humaines qu'il mettait en œuvre, puisque ces brèches pouvaient désormais être comblées aisément et sans frais, il lui faisait produire un maximum d'effet utile. Moreau le nommait, comme on sait, « un héros à raison de 10,000 hommes par heure » ; mais ce propos d'un rival arriéré et jaloux n'infirmait pas la valeur d'un procédé dont la victoire se chargeait de démontrer la supériorité.
Toutefois, c'est une justice à rendre aux apôtres de la Révolution, en jetant leurs armées sur l'Europe, ils obéissaient avant tout à une impulsion généreuse : ils faisaient, comme on l'a dit plus tard, « la guerre pour une idée », ils étaient des idéologues. 11 n'en alla plus de même lorsque le gouvernement révolutionnaire tomba aux mains de Bonaparte, qui faisait profession de détester les idéologues. La guerre alors changea d'objectif. Bonaparte la considéra simplement comme une affaire. Grâce au génie militaire dont il était doué, et aux vertus guerrières de la nation que le vieux régime de la sujétion, réorganisé et renforcé, avait mise à sa discrétion, il en lira d'abord des profits extraordinaires. Non seulement il mit l'entretien de ses armées à la charge des pays qu'il envahissait et occupait, mais les contributions de guerre qu'il prélevait sur les vaincus lui fournissaient les ressources nécessaires pour subvenir à toutes ses dépenses sans surcharger les contribuables et sans recourir aux emprunts. Les « recettes extérieures » fournirent un appoint considérable aux recettes du premier Empire.
Comme on demandait un jour aBonaparte quelbut il poursuivait en faisant la guerre, il répondait naïvement qu'il n'en savait rien {Mémorial de Sainte-Hélène, il novembre 1816). Ce but, qu'il s'en rendit compte ou non, était un but économique. Comme l'avouaient avec plus de sincérité Guillaume le Conquérant et ses compagnons en disant qu'ils entreprenaient la conquête de l'Angleterre « pour gaigner », il faisait la guerre en vue du profit. Telle qu'il la pratiquait, en effet, la guerre était la plus productive des
industries. Seulement c'était à la condition que la victoire continuât de couronner ses entreprises. Malheureusement, après avoir fait en Italie, en Allemagne et en Autriche une série de guerres profitables, il ne réussit point à couvrir ses frais en Espagne et il perdit en Russie la meilleure part de son capital de forces productives. Le vice du système apparut alors. Les populations aux dépens desquelles les profits des guerres heureuses avaient été réalisés, qui avaient supporté le fardeau accablant des réquisitions et des contributions de guerre, ces mêmes populations qui accueillaient comme des libératrices les armées de la Révolution, se soulevèrent contre les armées d'exploitation de l'Empire. La France fut envahie à son tour, et obligée de restituer les fruits de l'industrie du conquérant, pays conquis, dépouilles des musées, etc., de pourvoir, en outre, à l'entretien d'une armée d'occupation pendant cinq ans et de payer une contribution de guerre de 700 millions ; en sorte que, tout calculé, et sans même tenir compte de l'énorme capital que représentaient les hommes sacrifiés dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, ces guerres coûtèrent, en définitive, à la France beaucoup plus qu'elles ne lui avaient rapporté sous forme de receltes extérieures; autrement dit, elles se soldèrent en perte.
Dans un travail publié en 1839 sous ce titre : Les griefs de V Allemagne contre l'Empire, nous avons esquissé un aperçu économique des guerres impériales, sans nous douter, hélas! que les deux invasions de la France en 1814 et en 181o ne seraient pas les dernières et les pires conséquences de ces « guerres pour le profit » . Il n'est peut-être pas inopportun de rappeler à la France ce que lui a coûté et ce que lui coûte encore cet entrepreneur d'industrie militaire — glorieux mais attardé — qui se nomme Napoléon.
I. On a beaucoup écrit sur les guerres du premierEmpire ; mais les historiens, à quelques rares exceptions près, se sont bornés à enraconter le spectacle commeles ieuilletonnistes de théâtre, sans se donner la peine d'étudier la machinery de celte représentation à fanfares, sans rechercher non plus à combien s'élevaient les frais de la mise en scène et par qui ces frais étaient supportés. Essayons de combler celle lacune, au moins d'une manière sommaire.
Dans un compte de l'administration des finances de M. le duc de Gaëte, inséré au supplément du Moniteur du 16 janvier 1810, nous trouvons « qu'indépendamment d'un élal-mojor immense, l'empereur entretenait 900,000 hommes d'infanterie, 100,000 chevaux de cavalerie et 50,000 d'artillerie et d'équipages. » Dans les années
précédentes, les effectifs n'avaient été que fort peu inférieurs à ces chiffres. En conséquence, il semblerait, d'après ce que nous savons des budgets de la guerre du second Empire, que les dépenses militaires du premier dussent s'élever annuellement à plus d'un milliard et constituer un fardeau écrasant pour la génération présente ou une dette ruineuse pour les générations futures. Cependant il n'en était rien. Le premier Empire, en tenant sur pied 8 à 900,000 hommes et en faisant continuellement la guerre, se tirait d'affaire moyennant 3 ou 400 millions par an de dépenses militaires. Il avait résolu le problème de « la guerre à bon marché ». Voici comment : c'est qu'il avait pris pour maxime que toute guerre doit payer ses frais. Il faisait vivre ses armées aux dépens des pays ennemis et il ne s'en cachait pas (1) ; puis, lorsque la victoire avait mis ses adversaires à sa merci, il avait soin de leur faire acheter la paix au prix de fortes contributions de guerre. De là la modicité de ses dépenses militaires, aussi longtemps du moins qu'il eut la victoire pour caissier. On trouve à cet égard les renseignements les plus explicites dans le compte rendu que nous venons de citer.
« Votre Majesté, dit le duc de Gaëte, verraavec satisfaction que les divers produits de l'exercice 1806 ont rempli, à un million près, les estimations qui leur avaient été données parle budget : l'exercice 1807 a dépassé ces mêmes estimations de 3 millions; et toutes les ordonnances délivrées par les ministres sur ces deux exercices ont été exactement acquittées. Il est probable néanmoins que quelques suppléments de fonds seront encore nécessaires pour l'entier acquittement de ces deux années. Ce sera au surplus un objet de peu de conséquence, grâce aux secours quenoas a procurés la victoire, toujours fidèle au génie de Votre Majesté; car la dépense des deux ministres de la guerre seuls s'est élevée, en y comprenant les fournitures extraordinaires de tout genre, dont les troupes ont profité dans les pays conquis, d'environ 600 millions pour chacun des exercices 1806 et 1807, le premier composé de quinze mois; et cependant le trésor de V. M. n'a pas fourni au delà de 460 millions pour 1806 et de 340 millions pour 1807. Tout l'excédent a été le fruit des triomphes dont V. M. a étonné l'Europe, et il est évident que, sans ce secours, le rétablissement des centimes de guerre supprimés il y a trois ans, et d'autres ressources encore, seraient devenu indispensable.
« Quant à l'exercice de 1808, le ministre l'évalue à 580 millions, sur lesquels, dit-il, une proportion un peu plus forte a dû être mise à la charge du Trésor... Votre Majesté n'en sera pas étonnée, ajoule-t-il, si elle veut bien se rappeler que la plus grande partie de ses troupes a séjourné cette année-là sur le territoire français.
« L'exercice 1809, concluait le duc de Gaëte, est trop prés de nous pour que je puisse offrir, dès à présent, à V. M. des résultats précis sur ses recettes et sur ses dépenses; mais on peut prévoir
(1) Notre armée, lisons-nous dans Je Moniteur au 'IV> février 1811, selon sa loi fondamentale, vit du pays sur lequel elle fait la guerre et ne coûte que la solde que la France serait obligée de payer partout.
que les dépenses de la guerre ne seront pas, pour celle année, audessous de 640 millions, 'dont 350 seulement seront supportés par le Trésor public. »
Sur ces données fournies par l'administration impériale ellemême, un économiste genevois, M. d'Ivernois, a l'ait un calcul approximatif des ressources que les receltes extérieures ont procurées au Trésor de l'Empire pendant la période florissante de 1806 à 1810. M. d'Ivernois arrive, comme on va le voir, à un total de 1,700 millions.
« Le duc de Gaëte n'a pas voulu hasarder un aperçu de ce à
quoi se sont élevées, en 1810, les dépenses des deux départements de la guerre. Mais n'importe! on voit dans son dernier comple que le Trésor public n'a fourni ou ne fournira sur ces dépenses, quel qu'en soit d'ailleurs le montant, que 391,292,455 francs. Or, si elles ont monté à 640, comme en 1809 (ce qui est vraisemblable, vu la tournure que la guerre a prise en Espagne et surtout en Portugal), il en résulte que le déficit ou la somme à trouver par voie de moyens externes aura été de 249 millions.
« En partant de ces données, les contributions extérieures soit en numéraire, soit en nature, dont les troupes françaises ont profité, doivent s'être élevées:
1806 140 millions.
Total en cinq ans trois mois. 1141 millions
« Tout énorme que parait cette somme, elle ne constitue encore qu'une partie des recettes extérieures, celle que lève, à litre de réquisitions, l'intendant général des armées et qui en lient compte au bureau de l'administration de la guerre, à qui ce décompte épargne tantôt la moitié, tantôt le tiers de ses dépenses effectives. Mais, quoique ces réquisitions, fournies par les peuples conquis, ou alliés, aux troupes françaises cantonnées chez eux, forment la majeure partie des receltes extérieures, il ne faut point les confondre avec les tributs que Napoléon arrache à leurs souverains, par traités patents ou secrets. Ceux-ci sont un article séparé dont il ne doit comple à personne, et qu'il verse dans sa caisse du domaine extraordinaire.
« Tout ce qu'on sait de ces tributs, c'est que celui de l'Autriche en 1806 s'élève à KiO millions de francs; qu'en 1808, le roi de Prusse obtint, par faveur, à Erfûrlh, un délai pour acquitter, en trois ans, son tribut de 120 millions: que le roi Jérôme Bonaparte obtint de même à Erfurlh un répit de quarante mois, au lieu de dixhuit, pour l'acquiltement des 20 millions auxquels monta le sien (outre ce tribut de 20 millions, la France s'est appropriée pendant dix ans, sur les domaines électoraux du Hanovre un revenu appelé réservé de 4,359,000 francs, qui doivent être payés sur celle branche de recettes et non sur aucune autre, à moins qu'elle ne de-
vienne insuffisante); que Danzick a dû en payer 32 pour son indépendance; et que le tribut stipulé en 1809, dans les articles secrets du traité de Vienne, a été de 84 millions. Si, à celte somme on ajoute les subsides payés en espèces par l'Espagne jusqu'à son invasion, par le Portugal avant sa délivrance et par la Hollande ainsi que par les villes hanséatiques avant leur incorporation, on peut évaluer tout au moins à 4 ou 500 millions les sommes levées de 1806 à 1810 inclusivement. Je parle ici des sommes arrivées aux Tuileries tant par la poste, en lettres de change ou en diamants, que par convois armés, en espèces sonnantes ou en lingots.
« II ne faut cependant pas addilionner en entier ces 4 à 500 millions avec les autres recelles extérieures, parce que ce sont eux qui ont fourni, en tout ou en partie, les suppléments de 1809 à 1810 déjà passés en ligne de compte. Mais pour compléter cet inventaire, il faut y ajouter : 1° les captures faites sur les Américains en vertu du décretde Rambouillet, captures que leurs rapports les plus modestes évaluent à 100 millions de francs; 2° les 150 millions déboursés par l'Italie et portés pou» un cinquième de cette somme dans chaque budget depuis 1806; 3° une centaine de millions qu'elle a fournis pour apanages des duchés, grands fiefs et pensions des guerriers français; ce qui fait un total de 16 à 1,700 millions de francs levés" au dehors, soit en fournitures, soit en marchandises, soit en argent, dans le court espace de cinq ans et trois mois. (F. d'Ivernois, Napoléon administrateur et financier, chap. IV, Recettes extérieures.) »
Les recettes extérieures du premier Empire provenaient, comme on voit, de deux sources: en premier lieu, des contributions prélevées le plus souvent en nature par les armées qui, selon leur loi fondamentale, pour nous servir de l'expression même du Moniteur, vivaient du pays sur lequel elles faisaient la guerre; en second lieu, des contributions de guerre proprement dites, lesquelles étaient communément imposées aux vaincus lors de la conclusion de la paix. Chose cligne de remarque: Napoléon qui procurait à la France ces dépouilles opimes des nations vaincues, voulut que chacun sût bien qu'elles étaient le fruit de son industrie de conquérant. En conséquence, par un sénalus-consulte du 20 juin 1810, il se les fit abandonner sous la dénomination de domaine extraordinaire de la couronne, en spécifiant qu'il en serait le souverain dispensateur (1).
(1) D'après le sénatus- consulte du 20 janvier 1810, « le domaine extraordinaire de la couronne » se compose des domaines et biens mobiliers ou immobiliers que l'Empereur, exerçant le droit de paix et de guerre, acquiert par des conquêtes ou par des traités, soit patents soit secrets.
« L'Empereur dispose du domaine extraordinaire : 1° pour subvenir an\ dépenses de ses armées; 2° pour récompenser ses soldats et les grands services civils ou militaires rendus à l'État; 3° pour élever des monuments, faire faire des travaux publics, encourager les arts et ajouter à la splendeur de l'Empire.
« Toute disposition faite ou à faire par l'empereur irrévocable. »
On a quelque peine à se rendre compte des procédés à l'aide desquels
II. Les anciens Cretois se faisaient gloire de n'avoir d'autre occupation que la guerre, qu'ils considéraient à la fois comme la plus honorable et la plus productive des industries. Témoin ce refrain d'une de leurs chansons guerrières: «Ma grande richesse est ma lance. Avec mes armes je laboure, avec elles je moissonne, avec elles j'exprime le doux jus de la vigne. Ceux qui ne savent porter ni la lance, ni le glaive, ni le bouclier fidèle, se jettent à
le ministre des finances impériales réussissait h dresser un état des réquisitions faites le plus souvent en nature pour le service des armées qui vivaient aux dépens des pays ennemis; mais l'ordre avait fini par s'établir dans cette branche de revenu comme dans les autres : dès que ces réquisitions furent devenues une ressource régulière pour le budget de la guerre, on en tint note avecla précision et la régularité qui caractérisaient la comptabilité française.
« Depuis que Napoléon s'est approprié tous les pillages, dit à cet égard M. d'Ivernois, il a si bien su prendre ses mesures pour que rien n'en soit détourné, que l'ordonnateur en chef de chaque corps d'armée tient compte, jour à jour, non seulement des sommes levées en argent, mais de toutes les fournitures eu vivres, charrois, etc. qu'il passe au même prix que s'il les eût payées en argent et dont il décompte avec le chef de l'administration de la guerre.
« Quelqu'un qui a eu sous les yeux le grand livre de l'armée impériale en Catalogne assure que c'est un chef-d'œuvre de comptabilité et qu'on ne vit jamais tant d'ordre au sein du désordre. »
Les historiens de l'Empire et en particulier M. Thiers, se montrent extrêmement sobres de détails et de réflexions, en ce qui concerne les recettes extérieures. Cependant ils sont obligés de convenir qu'elles constituaient un chapitre important des finances impériales. M. Thiers leur consacre une demi-page à la suite du volume qui contient le récit de la campagne . de Prusse; il avoue que les finances prussiennes furent alors mises en régie pour le compte de la France, et il porte même à 200 millions au lieu de 120 les contributions de guerre qui furent prélevées sur les États de la monarchie prussienne.
« Napoléon, dit-il, décida qu'on laisserait exister l'administration prussieune même avec ses abus... qu'auprès de chaque administration provinciale, il y aurait un agent français chargé de tenir la main à la perception des revenus et à, leur versement dans la caisse centrale de l'armée française. Ainsi les finances de la Prusse allaient être administrées pour le compte de Napoléon et à son profit. Toutefois on prévoyait que le produit annuel de 120 millions (revenu annuel de la monarchie prussienne) tomberait à 70 ou 80 par suite des circonstances présentes. Napoléon usant de son droit de conquête ne se contenta pas des impôts ordinaires, il décréta on outre une contribution de guerre qui, pour la Prusse entière, pouvait s'élever à 200 millions. Elle devait être perçue peu à peu pendant la durée de l'occupation, et en sus des impôts ordinaires. Napoléon leva aussi une contribution de guerre sur la Hesse, le Brunswick, le Hanovre et les villes hanséatiques, indépendamment de la saisie des marchandises anglaises. »
A. Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire, liv. xxvi, Eylau.
mes genoux, me vénèrent comme leur maître et m'adorent comme le grand roi ».
Napoléon avait renouvelé sur une immense échelle ces procédés industriels des Cretois. Il dominait l'Europe au moyen d'une armée immense, dont il rejetait en grande partie les irais d'entretien sur les nations étrangères, protégées ou ennemies. Une guerre productive lui fournissait les moyens d'en entreprendre une autre ou de combler le déficit que lui causait une « mauvaise affaire». C'est ainsi qu'il put, avec les produits de ses campagnes d'Allemagne, subvenir en partie aux frais de la guerre d'Espagne, laquelle ne tarda pas à coûter plus qu'elle ne rapportait. Ajoutons que Napoléon ne se bornait pas à demander à l'étranger les ressources nécessaires pour alimenter son système de guerre, il lui demandait aussi des soldats. L'Allemagne et l'Italie lui fournissaient régulièrement des subsides en. hommes, et ces subsides vivants il ne les ménageait point: « Les Français, avouait-il avec une certaine naïveté dans ses conversations à L'île d'Elbe, n'ont été vaincus que par la grande supériorité du nombre, et par conséquent ils ne sont pas humiliés. Leur population n'a pas soutfert d'ailleurs autant qu'on l'a prétendu, car j'ai toujours ménagé les jours des Français et exposé ceux des Italiens, des Allemands etdes autres étrangers (1). »
Mais si ce système rendait moins lourd pour la France îe fardeau de la guerre, en revanche il le rendait plus accablant pour les nations étrangères. L'Allemagne eut particulièrement à en souffrir.
Des soldats, si disciplinés qu'on le suppose, sont de mauvais percepteurs de contributions, et lorsqu'une armée a pour système de vivre de réquisitions, il arrive toujours qu'une bonne partie des approvisionnements requis soient gaspillés ou perdus. Les populations qu'elles réduisent à la misère finissent par en concevoir une profonde irritation, et la guerre laisse alors dans tous les cœurs des ressentiments qui se transmettent de généralion en génération.
A ces vexations et à ces dommages matériels, qui tenaient au
(1) Ce fut surtout pendant la campagne de Russie, accomplie avec l'aide de nombreux auxiliaires étrangers, que Napoléon mit en pratique ce système plus patriotique qu'humanitaire. Son projet primitif consistait même à conquérir la Russie sans se mettre en dépense de sang français, ainsi que l'atteste une conversation curieuse qu'il eut avaut son départ avec l'abbé de Pradt.
« Je vais à Moscou, lui dit-il; une ou deux batailles en feront la façon. L'empereur Alexaudre se mettra à genoux; je brûlerai Toula; voilà la Russie désarmée. Ou m'y attend. Moscou est le cœur de l'Empire : d'ailleurs, je ferai la guerre avec du sang polonais. Je laisserai cinquante mille Français en Pologne; je fais de Dantzick un Gibraltar; je donnerai cinquante millions de subsides aux Polonais; ils n'ont pas d'argeut; je suis assez riche pour cela. »
De Pradt, Histoire de l'ambassade dans le grand-duché de Varsovie, p. 51.
428 LA MOUALE ÉCONOMIQUE.
système d'économie militaire de Napoléon, venaient se joindre des actes qui blessaient profondément toutes les fibres morales des peuples vaincus. En 1806, un libraire de Nuremberg nommé Palm, ayant mis en vente un pamphlet contre Napoléon, fut arrêté par des gendarmes français, transféré à Braunau, traduit devant une commission militaire, jugé pour la publication d'un libelle contre l'empereur et fusillé. L'Allemagne entière s'émut de ce meurtre, et le sentiment national commença dès lors à se prononcer énergiquement conlre la France. La campagne de Prusse eut lieu. Napoléon, irrité par l'hostilité de l'opinion, ne se contenta pas de saigner à blanc les vaincus dans l'intérêt de ses « receltes extérieures », il s'efforça en toute occasion de les humilier.
« ... A Berlin, à Potsdam, dit sir Waller Scott dans sa Vie de Napoléon, Bonaparte se montra plutôt un implacable ennemi qu'un vainqueur généreux. A Potsdam, il s'empara de l'épée, du baudrier et du chapeau du grand Frédéric; à Berlin, il donna ordre qu'on démolît, pour être transporté à Paris, le monument de victoire élevé par ce roi en mémoire de la défaite des Français à Rosbach. Les plus beaux tableaux et autres chefs-d'œuvre des arts furent saisis et vinrent enrichir le musée de Paris.
« Le langage du vainqueur répondit à ses actes; ses bulletins et ses proclamations étaient remplis de sarcasmes contre le roi, la reine et tous ceux qu'il appelait le parti de la guerre en Prusse; comme il attribuait les hostilités à l'audace turbulente de la jeune noblesse... il déclara en termes positifs « qu'il rendrait cette noblesse de cour si petite qu'elle serait obligée de mendier son pain...» L'exemple du maître fut imité parles soldats, même par les officiels, qui crurent sans doute entrer dans les vues de Napoléon, en ne gardant pas en Prusse la discipline qu'ils avaient observée en Autriche. De grands attentats furent rarement commis, peut-être parce qu'ils eussent été punis comme des infractions aux règlements militaires; mais un système d'imporlunité, d'exigence et de petites vexations de toute espèce pesa généralement sur les Prussiens, qui depuis en tirèrent une vengeance éclatante (Walter Scott, Vie de Napoléon, t. V, chap. xn) ».
D'autres parties de l'Allemagne souffrirent plus cruellement encore que la Prusse. En 1813, par exemple, la ville de Hambourg ayant été évacuée par les armées alliées, retomba au pouvoir des Français commandés par le maréchal Davout, prince cl'Eckmûhl. Non seulement le maréchal obligea les habitants à nourrir et entretenirsestroupes, mais encore il leurimposa une contribution de guerre de 48 millions de francs (ils avaient déjà auparavant payé 13 millions pour racheter leurs denrées coloniales); il fit main basse sur l'argent déposé à la banque, et transforma la Bourse en écurie après en avoir fait chasser, à coups de crosse de fusil, les négociants dont il voulait punir le mauvais esprit. Enfin il obligea, au cours de l'hiver, la population à aller travailler aux fortifications.
«... A peine, lisons-nous dans une brochure du temps, Hambourg, par un décret impérial, avait été déclarée place forte, le prince
d'Eckmùhl, rélabli dans sa place du gouverneur, sut trouver des moyens pour satisfaire à la fois à la volonté de son souverain et à sa vengeance. Il employa chaque jour sept ou huit mille bourgeois de toutes les classes et de tous les âges au-dessous de soixante ans. II ordonna expressément de choisir spécialement des hommes de qualité et des premiers négociants, auxquels il imputait d'avoir pris la plus grande part aux efforts patriotiques par lesquels la ville s'était signalée. On les enleva dès Ja pointe du jour de leurs maisons et on les traîna, au milieu d'une nombreuse escorte, à leurs travaux. On amena même de force les habitants des campagnes à 10 lieues à la ronde pour les faire travailler aux fortifications et au grand pont qui devait élablir la communication des deux rives de l'Elbe, de Harbourg à Hambourg. Les femmes mêmes ne furent par exemptées des travaux publics: à côté de leurs maris, que les infirmités n'en dispensaient point, on les vit travailler la terre mouillée de leurs larmes, et sucomber enfin à des fatigues jusqu'alors inconnues; souvent on les obligeait à ces travaux dans un temps où la pluie tombait à torrents. Des misérables indignes d'appartenir à la nation française et qui la souillaient par la plus atroce cruauté, maltraitaient à coups de bâton de malheureux vieillards et de pauvres femmes évanouies; ils les acablaient des injures les plus basses en' les traitant comme les derniers des misérables. Le prince les fit même contraindre à verser journellement de l'eau sur les parapets, afin que cette eau étant prise par les gelées, l'ennemi ne pût franchir les remparts, dans le cas d'un assaut; et, au milieu de la mitraille des Russes, ils furent forcés de briser la glace sur l'Alsterpour les empêcher d'approcher. Ces tristes victimes, compagnons de malheur et d'esclavage, souffraient en silence un sort qui émoussait insensiblement toutes les forces de leur corps et de Jeuràme » (Hambourg et le maréchal Uavout, par Th. de Haupt, broch. in-8°, mai 1814)».
Bientôt le maréchal, craignant que les approvisionnements ne vinssent à manquer, exigea des habitants, dont les ressources étaient épuisées, qu'ils s'approvisionnassent pour neuf mois, sous peine d'être expulsés. Le plus grand nombre d'entre eux, ne pouvant .«atislaire à celte exigence, furent chassés de la ville.
«Où trouver, lisons-nous encore dans la brochure que nous venons de citer, des couleurs assez vives pour tracer le tableau de 50,000 hommes exilés de leurs foyers au milieu d'un hiver rigoureux, sans argent, sans pain, et la plupart vêtus de haillons qui couvraient à peine leur nudité, transis de froid, hurlant de faim et maudissant ceux qui les vouaient à la misère et à toutes les horreurs d'une mort triste et terrible?.... Vous les auriez vus expirer par centaines dans le Danemark, sur les routes couvertes d'une neige profonde; le jeune homme à la fleur de son âge à côté de son vieux père qui a plus tôt succombé; de pauvres enfants mourant et froid et de faim, leurs petites mains jointes et glacées semblaient implorer la vengeance du ciel et lui redemander leurs pères et leurs mères que la douleur et le désespoir avaient déjà emportés.... Beaucoup de bourgeois avaient choisi l'expédient que le gouvernement leur avait offert pour rester: ils s'étaient engagés
à travailler aux fortifications; leur sort él ait encore plus terrible que celui de leurs compatriotes qui avaient choisi l'émigration. Forcés de rester enchaînés aces travaux, ils vivaient séparés de leurs enfants et leurs femmes, lors même qu'elles étaient enceintes, séparation plus douloureuse que la mort. On vit ces malheureuses victimes accoucher au milieu des forêts et la mère périr avec l'enfant sur un lit de neige qui leur servait de tombeau. »
Dans cette même année 1813, les soutl'rances de la ville de Hambourg furent encore dépassées par celles de Mayence, où venaient affluer les débris de l'armée vaincue à Leipzig et où une épouvantable contagion ne tarda pas àse déclarer dans les hôpitaux et à gagner la ville.
« A Mayence, une épidémie épouvantable se déclara dans les hôpitaux et même dans la ville.
u Citadins, militaires, chef, employés, presque personne n'en fut exempt, un nombre effrayant succomba; le préfet lui-même, atteint, mourut.
« Comment la contagion n'aurait-elle point exercé ses ravages au sein d'une cité où l'on reçut, à peine on pourrait le croire, des blessés qui n'avaient point été' pansés depuis Leipzig ! à 92 lieues de distance: leurs plaies étaient gangrenées au point que les vers y pullulaient et perçaient même à travers l'appareil.
«Du 7 au 20 novembre (181 3), il mourait à Mayence jusqu'à 500 individus par vingt-quatre heures, le huitième environ de bourgeois. On trouvait dans chaque carrefour des corps inanimés, que les habitants voisins venaient y déposer; personne pour les enlever. Beaucoup restaient trois et quatre jours sur le pavé. Les chars funèbres étaient réservés spécialement pour les inhumations civiles; ils se croisaient sans discontinualion: cinq ou six cercueils sur chacun d'eux; toutes les voitures de transport cachées ou requises; des tas énormes d'immondices; la police mal faite; le maire aux abois... on paya 60 francs par jour des fossoyeurs: ils périrent tous. Le Rhin devint alors la tombe générale. [Les sépulcres de la grande armée ou tableau des hôpitaux dans les dernières campagnes I, 26). »
Tels sont les souvenirs que le premier Empire a laissés à l'Allemagne. Ces souvenirs d'opprobre et de misère, de sang et de larmes sont demeurés vivants au sein des familles (1).
Lorsque l'Allemagne s'est crue de nouveau menacée par l'héritier des traditions du premier Empire, ces souvenirs ont fait l'unité allemande, et créé un état d'antagonisme qui pèsera longtemps sur les destinées de l'Europe.
Mais, du moins, l'expérience colossale que la France impériale a faite des guerres d'exploitation a eu un résultat utile : c'est de démontrer que la guerre a cessé d'être une industrie de rapport.
(1) Les griefs de l'Allemagne contre l'empire. Économiste belge, 2 juillet 1859.
En effet, si un homme pourvu au plusbaul degré du génie de la guerre et disposant souverainement des ressources d'une des plus vaillantes nations delà terre, a vu ses entreprises militaires aboutir à une faillite désastreuse, n'en faut-il pas conclure que la guerre est devenue une industrie essentiellement improductive?
C'est une justice à rendre à Napoléon III qu'il assignait à la guerre un but plus élevé que le «profit». Revenant à la tradition révolutionnaire, il faisait la guerre pour une idée ; mais l'expérience ne lui a-t-elle pas démontré, à ses dépens et à ceux de la France, que la guerre, au temps où nous sommes, n'est pas plus utile aux idées qu'elle n'est profitable aux intérêts ?