LIVRE IV. — L'APPLICATION DE LA MORALE
consommer; ce qui permettait de nourrir avec le surplus non seulement l'entrepreneur, mais encore des ouvriers dont le travail pourvoyait aux besoins de la défense, du vêtement, du logement, etc. L'instrument principal de la culture, la terre existant en abondance, la production agricole et les profits extraordinaires qu'elle procurait aux entrepreneurs dépendaient de la possibilité de se procurer du travail avec une abondance égale. Mais cette sorte d'approvisionnement rencontrait alors des difficultés particulières. Non seulement les hommes demeurés à l'état sauvage, qui vivaient des produits de leur chasse, n'avaient aucun goût pour les travaux sédentaires et monotones de l'agriculture, mais il leur paraissait plus avantageux d'en dérober les fruits que de les produire eux-mêmes. Ils rôdaient autour des premiers établissements de la civilisation comme des loups autour d'une bergerie. Entre le sauvage chasseur et l'agriculteur en voie de civilisation, la guerre était permanente. Au lieu de massacrer ses prisonniers et même de les manger comme c'était la coutume primitive, l'agriculteur en quête de travail trouva plus de profit à les transformer en ouvriers, et il les réduisit en esclavage.
C'est ainsi que l'on explique et que l'on justifie d'habitude l'asservissement des races ennemies de la civilisation. Cependant cette justification n'est pas suffisante ou du moins elle ne peut s'appliquer qu'à un cas particulier. Il est arrivé et il arrive encore tous les jours que l'on réduise en esclavage des hommes à l'état sauvage ou appartenant à une civilisation inférieure sans que cette confiscation de leur propriété personnelle soit motivée par un acte d'hostilité de leur part. Tel était le cas des nègres que l'on enlevait ou que l'on achetait en Afrique pour les revendre en Amérique, où leur travail était demandé pour la culture des denrées tropicales. Cette confiscation de la propriété personnelle d'hommes appartenant a un état primitif pouvait-elle être justiûéc comme conforme
à l'intérêt général et permanent de l'espèce ou devait-elle être simplement assimilée au rapt et au vol? Etait-elle morale ou immorale?
Si la confiscation de la « propriété personnelle » des races inférieures ou arriérées devait être interdite comme immorale, ne faudrait-il pas interdire pour le même motif la confiscation des territoires constituant la « propriété immobilière » des tribus qui les exploitent à titre de terrains de chasse? Ne devrait-on pas encore s'abstenir d'imposer aux peuples arriérés l'obligation d'ouvrir leur territoire au commerce des peuples civilisés, en portant ainsi, à ce qu'il semble, une atteinte manifeste à leur droit d'user suivant leur convenance de l'ensemble de leurs propriétés personnelles, immobilières et mobilières? Enfin toute expropriation forcée d'une propriété quelconque ne devrait-elle pas être interdite comme immorale?
Le droit des gens et la législation de la plupart des peuples civilisés en oat décidé autrement. S'ils ont cessé de considérer comme légitime la confiscation pure et simple, ils admettent et sanctionnent la conGscation moyennant indemnité quand elle est justifiée par un intérêt supérieur, et la désignent sous le nom d'expropriation pour cause d'utilité publique.
C'est en s'appuyant sur ce principe que l'on peut justifier la réduction en esclavage ou, ce qui est synonyme, la confiscation de la propriété personnelle des hommes appartenant à un état arriéré de civilisation, comme on justifie la main mise sur leurs terrains de chasse ou l'obligation qu'on leur impose d'ouvrir leur territoire au commerce du monde.
Mais celte justification n'est valable qu'à la condition que l'expropriation soit avantageuse aux expropriés eux-mêmes, qu'elle leur fournisse une compensation ou une indemnité suffisante pour leur donner les moyens d'arriver à une condition supérieure, et de concourir par là même, plus efficacement, aux progrès de la société et de l'espèce. En ce qui