AUX HÉROS DES JOURNÉES DE JUILLET
Mais on aurait craint d'y trouver peut-être quelque parent du chiffonnier mentionné ci-dessus. La loi fut enterrée. Cependant, le gouvernement agit mieux que la Chambre des Députés : le 27 juillet 1831, il fit placer au Panthéon la liste des morts de Juillet^ gravée sur quatre tables de bronze.
Le Panthéon, par ordonnance, fut rendu « à sa destination primitive et légale ». Cette dernière épithète prouve que la loi est relative aux circonstances. L'inscription fut maintenue. David (d'Angers) fut chargé de la commenter dans un gigantesque bas-relief.
Puis la Révolution de 1848 survint. Pour constater la victoire de la campagne de Rome à l'intérieur, un décret du 6 novembre 1851 « rendit officiellement l'ancienne église Sainte-Geneviève » au culte, c'est-à-dire à 4C sa destination primitive ». C'est incroyabe combien certaines épithètes peuvent contenir de sens différents.
Avec cette profondeur qui le caractérisait, le « perroquet mélancolique », que tout le monde connaît aujourd'hui et (que la grande majorité admirait à cette
époque, voulut plagier sou oncle, surtout dans ses sottises. On fait ce qu'on peut.
Il avait rétabli le Panthéon,église Sainte-Geneviève ; il ordonna alors, avec cette puissante logique qui distingue nos hommes d'État, qu'elle resterait le Panthéon ; et, pour être toujours logique, il attacha, non à l'église mais au Panthéon, temple à nom païen, six chapelains, destinés :
1® A se former à la prédication ;
2** A prier Dieu pour la France et pour les morts qui auront été inhumés dans les caveaux de l'église.
Rôle difficile que celui de ces chapelains. Il était supportable, cependant, paraît-il, puisqu'ils ont existé, — aux frais de l'État, — jusqu'en 1880; service facile, du reste. Dans les caveaux se trouvent des tombeaux d'hommes qui, certainement, ne demandaient qu'une cl^ose : qu'on les laissât tranquilles. Les chapelains, probablement, gens triés à la faveur par l'archevêque, bien élevés, observaient cette règle de la politesse puérile et honnête de ne point déranger des gens qui ne les appelaient pas.
Ils ne priaient ni pour Voltaire, ni pour Rousseau, ni pour...
— Mais alors, leurs appointements, comment les gagnaient-ils ? Leurs fonctions, c'était une sinécure ?
— Chut!... cette institution est le couronnement de ,1a logique qui a présidé à l'érection, à la construction et aux diverses destinations de ce monument.
Il faut le voir de près, le soir, par un beau soleil couchant, alors que chacune des saillies des sculptures du fronton sont éclairées d'un reflet rouge.
Un jour du mois d'octobre 1878, je suivais un brave^
homme qui conduisait sa fille admirer le Panthéon. Elle était curieuse et naïve. Elle voulait se rendre compte de tout, — habitude pernicieuse du plus grand nombre des enfants, mais que les parents s'appliquent à leur faire tôt perdre, en leur disant :
— Tu nous ennuies, à la fin. Laisse-nous tran quilles.
Par hasard, ce père était patient, ne rabrouait point sa fille et ne demandait pas mieux que de lui répondre, quand il savait ce qu'il pouvait lui répondre.
Ils étaient là tous les deux, les pieds solidement plantés sur le pavé, la tête inclinée en arrière, à 45 degrés, et regardant de tous leurs yeux.
Le père avait un Guide à la main , ouvert à l'article : Panthéon :
— Qu'est-ce que ça représente? demanda la jeune fille.
— Ça, c'est le fronton, par M. David (d'Angers).
— Oui ; mais la grande femme drapée qui est au milieu!
Le père chercha dans son Guide l'explication du rébusque présente toute allégorie et lut d'une voix monotone :
— Au centre de la composition, la Patrie, élevée sur les marches d'un grand trépied et le front entouré d'étoiles métalliques, distribue les couronnes aux grands hommes, qui se pressent à droite et à gauche. Tendant les bras d'une façon égale', elle a la forme de la balance et donne l'idée même de la justice. »
La jeune fille terrible interrompit :
— Ce n'est pas exact. Elle lève plus le bras gauche que le bras droit... celui du côté des militaires... Et les deux autres femmes qui sont assises ?
Le père reprit son livre :
— A gauche, la Liberté, ceinte de son glaive, qu'elle ne doit plus quitter...
— Ah ! oui ; tu vois, il est au fourreau.
— Oflfre à la Patrie les couronnes que celle-ci distribue.
— Et cette autre femme, qui tourne le dos à la Patrie?
— C'est l'Histoire !
— Elle riBgarde les militaires...
— Que veux-tu ! le prestige de l'uniforme, dit le papa en poussant le soupir de l'homme qui avait dû un jour en être victime. »
Et moi , m'adressant in petto au sculpteur, je me disais : < Polisson... ».
Le père reprit :
— Regarde le génie de l'artiste : il a mis les professions civiles du côté de la Liberté, et les professions militaires à côté de l'Histoire.
— Oui, interrompit la jeune fille d'un petit air pédant, je sais qu'on a dit : « Heureux les peuples qui n'ont pas d'histoire. » Mais alors, la Patrie ne devrait être reconnaissante qu'à ceux qui l'empêchent d'avoir une histoire; et, d'après cette sculpture, c'est le contraire.
— Hum ! dit le papa. »
La jeune fille, voulant prouver qu'elle connaissait son histoire, continua avec acharnement :
— Voilà un personnage qui se précipite, les doigts écartés, pour prendre une couronne de lauriers. Il me semble que c'est Bonaparte. En vérité, ii est trop modeste ici. Il en a pris bien d'autres. .11 est en tête de tous. C'est même le seul personnage militaire reconnaissable. Mais pourquoi la Patrie lui serait-elle reconnaissante? Est-ce parce qu'il a fait un coup
d'État? fondé les institutions de l'an VIII? égorgé trois millions d'hommes? provoqué deux invasions? laissé la France affaiblie et démembrée et que, par surcroît, il lui a légué son neveu, qui a recommencé la série des coups d'État et des invasions ?. . .
— Non, sans doute... mais c'était un grand homme de guerre.
— Alors, c'est parce qu'il a tué beaucoup de monde qu'il est un grand homme et que la patrie lui doit de la reconnaissance? Je croyais qu'on devait de la reconnaissance à ceux qui vous ont fait du bien, et non à ceux qui vous ont fait du mal. »
Le papa, embarrassé, reprit :
— Mais non... c'est-à-dire, oui... mais tu as l'esprit étroit... Les femmes ne comprennent pas ces choseslà. >
Et il s'empressa de se replonger dans son Guide et lire :
« Derrière la statue de Bonaparte, on voit un soldat de la République appuyé sur son fusil, un canonnier, un dragon, un hussard, un lancier polonais, un marin de la garde, un jeune tambour et un cuirassier qui tombe. Puis des élèves des écoles militaires et des instruments de guerre remplissent l'extrémité du fronton. »
— Ça, c'est bien, dit le papa. Ces soldats, c'est tout le monde. Ils représentent l'indépendance de la patrie.
— Oui, mais ils représentent l'esclavage des autres peuples ; ils ont suivi Bonaparte partout où il a voulu les mener et ont été les complices de son coup d'État.
— Que veux-tu? les soldats ne connaissent que leur général... Allons 1 regardons l'autre côté.
Ici, sont lés professions civiles. Un homme avec une grande robe, qu'est-ce?... Ahl Malesherbes..., oui, ma-
134 VARIATIONS DE L'iDÉAL MORAL.
gistrat intègre qui contribua à la cliute de Turgot par la faiblesse de son caractère et plaida pour Louis XVI, qui conspirait avec l'étranger. Le vieux soldat républicain qu'on voit en face doit n'être pas content du voisinage de Malesherbes, qui, à son tour, doit se trouver choqué d'être coudoyé de. si près par Mirabeau, grand talent, mais vendu à la cour et trahissant ceux qui applaudissaient ses discours et faisaient sa gloire... Manuel, célébrité de circonstance, du reste représentant l'inviolabilité du droit; mais comme il est petit, comme il est effacé quand on le compare à Bonaparte, mis au premier plan, parce qu'il représente la violation de tous les droits ! Garnot, le défenseur de la patrie menacée par les étrangers, quelle place étroite et mesquine il occupe! Que n'a-t-il aussi lui profité de sa puissance pour prendre le pouvoir! La patrie, à en juger d'après le fronton, lui donnerait une bien plus grande part de reconnaissance.
— BerthoUet, célèbre chimiste...
— Mais pourqui pas Lavoisier, qui est le fondateur delà chimie moderne?
— ... Sénateur de l'empire, pair sous la Restauration. »
— Ce sont des titres, cela, pensais-je à part moi.
« Laplace, célèbre astronome )^, continuait le Guide.
— Oui, me dis-je, et qui, après avoir été républicain avec Lacépède, devint ministre de l'intérieur, le lendemain du 18 brumaire, incapable, du reste; palinodie honteuse qui lui a valu de Napoléon ce sarcasme ; « il portait l'esprit des infiniment petits dans l'administration ; » astronome qui, ayant endossé l'habit de sénateur, rétablit l'absurde calendrier grégorien, grand officier de la Région d'honneur, grand... un tas de choses ! comte de l'Empire, qui s'empresse de signer sa
déchéance et, athée, devient marquis de la Restauration. Chut! les Guides font bien de ne pas raconter ces choses là relies inspireraient une singulière morale à nos enfants et feraient penser aux étrangers qu'en fait de grands hommes, nous sommes modestes et que la reconnaissance de la patrie est facile.
€ Fénelon » le rival deBossuet, l'ami de M™« de Guyon l'auteur de ce roman au style affecté qui s'appelle Télémaque, un intrigant, d'après Saint-Simon. Il faut que tout le monde soit de la fête. En toute justice, le clergé doit y avoir sa petite part. Cependant ce voisinage de savants athées pourrait le gêner sans compter Louis David, un régicide comme Garnot. Quant à Guvier, ce fut un grand chercheur jusqu'en 1800 ; à partir de l'Empire il ne sut plus être qu'un domestique. Lafayette ? Tiens ! ce général est du côté des civils, chose assez rare pour qu'elle mérite d'être notée.
Voltaire tourne le dosa tout ce monde et retourne la tête en ricanant. Cette figure est trouvée. C'est la seule qui soit bien en situation. On croirait que David (d'Angers) sentant la cacophonie que forment ces allégories, l'importance de Bonaparte, ces soldats, ces savants, sénateurs de l'Empire, ces évêques, ces révolutionnaires, tous mis côte à côte, a voulu montrer qu'il n'était pas dupe de son œuvre, et a gravé sa protestation sur les lèvres du grand railleur de la bêtise humaine !
Rousseau, toujours mélancolique, a l'air de vouloir sortir du fronton pour se réfugier dans la solitude. Je comprends ce désir.
— « Un jeune homme meurt en déposant son manuscrit sur l'autel de la patrie », dit le Guide. C'est Bichat Puis des enfants regardent les passants et sont censés
étudier les arts. Des cornues et un fourneau terminent le bas relief.
Quand le papa et sa fllle eurent suivi scrupuleusement les figures une à une, la jeune fille dit :
— Mais pourquoi n'a-t-on pas représenté ici des agriculteurs, des marins, des forgerons, des ouvriers, comme on a représenté de l'autre côté des soldats ?
Cette réflexion me parut naïve : le père répondit.
— Parce qu'il n'y avait pas de place I
Et il'avait profondément raison, le père.jEst-ce qu'aux agriculteurs, aux marins, aux mécaniciens, aux mineurs, aux ouvriers, à ceux qui produisent, la patrie doit de la reconnaissance? Ce n'est pas dans ses tiabitudes; et cependant, cette pauvre patrie, que seraitelle sans eux?
De gros nuages ont obscurci l'atmosplière. Des gouttes de pluie commencent à tomber. Pas pratique ce péristyle. Il faut monter des marches sous la pluie. Les architectes copient des modèles de monuments, élevés dans des climats où il ne pleut jamais. Ils ne se sont même pas doutés qu'ils devaient changer leurs dispositions en changeantde milieux. Nos architectes devraient bien étudier le Darwinisme. Ils apprendraient que le besoin fait l'organe, mais des rhétoriciens, élevés dans l'admiration de certains auteurs, ne pensent qu'à imiter leurs formes, sans s'inquiéter si elles sont appropriées à ce qu'ils veulent dire. Savent-ils même ce qu'ils veulent dire ? ma foi non. Faites un discours, leur commande-t-on, ils le font sur n'importe quel sujet. De même l'architecte : — Faites une église, un temple, une bourse, un musée, une université. Il est tout prêt : il se demande ce qu'ont fait les Grecs, sous
le soleil d'Athènes, les Romains, dans le climat d'Italie, il dessine des péristyles, des colonnes, des escaliers à rinstar de ceux qu'ont bâti ces anciens qui n'avaient pas de Bourses, pas d'universités, pas de musées, pas d'églises catholiques. C'est, dans les règles, mais absurde. Tout est dit. Les « connaisseurs » approuvent en saluant du bonnet chaque réminiscence : histoire de montrer leur érudition. Pareille occasion ne se présenterait pas si la chose était neuve.
Entrons. J'entre, je vais sous la coupole et en me tordant le cou, je vois un triangle d'or, au milieu d'un ciel bleu, avec de grands personnages tout autour. C'est l'apothéose de Sainte-Geneviève, commandé au baron Gros par Louis XVIII, dit le Gmd^,puis il continue :
— Dans son costume de bergère, elle est au milieu des cieux entourée d'anges semant des fleurs : à ses côtés sont Louis XVI, Louis XVII et Marie-Antoinette. Glovis et sainte Glotilde assistent à la destruction des
autels du paganisme. J'admire la logique, qui consiste à célébrer la destruction du paganisme dans une église chrétienne, d'une architecture païenne, portant un nom grec, signifiant : « tous les dieux ! »
Je l'avoue : j'eus beau me tordre lecouet avoirrecours à une jumelle, jamais je ne pus deviner tout cela. Il est vrai que les rébus des journaux illustrés ont toujours provoqué mon admiration en même temps que l'aveu de mon impuissance.
Après avoir tenté tous les efforts compatibles avec ma nature, je pris le parti 'd'aller à la Bibliothèque nationale, et de demander un livre intitulé : Le baron Gros et ses ouvrages, i^ar Delastre. Là, j'espérais voir mieux son plafond qu'avec mes yeux. Je ne me trompais pas.
D'abord l'histoire du plafond vaut autant que le plafond lui-même. Il fut ordonné non par Louis XYIII comme dit le Guide, mais par Napoléon en son honneur d'abord et ensuite en l'honneur de sainte Geneviève, par laquelle il voulait se faire légitimer ainsi, qu'en fait foi un acte, en date du 1"' août 1811, passé entre M. Montalivet, ministre de l'intérieur et Gros.
L'artiste s'engage à représenter < une 'gloire d'anges emportant au ciel la châsse de sainte Geneviève ; au bas Glovis et Glotilde son épouse, fondateurs de la première église : plus loin Gharlemagne, saint Louis, et à la partie opposée Sa Msgesté l'empereur et Sa Majesté l'impératrice consacrant la nouvelle église au culte de la sainte. »
Gros semitautravail. La superficie à couvrir de peinture était de 3,256 pieds. En 1814, il n'avait point encore fini et Napoléon était à l'île d'Elbe. Le 16 avril, M. Neuville directeur de la correspondance au minisètre de l'intérieur, lui écri\it de remplacer Napoléon, l'Impératrice, le roi de Rome, par « Louis XVIII, accompagné de son auguste nièce la duchesse d'Aiigouléme et remettant le royaume sous la protection de la sainte. » Gomme compensation on portait ses appointements de 36,000 fr. à 50,000 fr. Gétait gracieux, mais Napoléon revient de l'île d'Elbe. Alors le 31 mars 1815, nouvel ordre signé égalementNeuville, toujours chef de la correspondance au ministère de l'intérieur, d'effacer la gracieuse Majesté de Louis XYIII et de la remplacer par Napoléon. J'estime ce M. Neuville. Mêlé à ces figures mouvantes, il est le symbole immobile de l'administration française. Les gouvernements passent: lui reste, ordonnant aux peintres de substituer celui-ci à celui-là et vice versa. Waterloo survient, Napoléon s'en va. Louis XVIII revient : et Gros est obligé d'effacer le quart de
son travail. Gros avait placé le Roi de Rome sur un coussin vert ; il garda le coussinet y assit le duc de Bordeaux, aujourd'hui comte de Gham bord ; le coussin et le duc sont apportés par deux anges et déposés entre Louis XVIII et sa nièce : je ne sais si les anges avaient été peints antérieurement : ce qu'il y a de commode, dans ces allégories, c'est que, comme tous les coussins et tous les trônes, elles peuvent servir à tout le monde : anges, vertus, renommées, gloires, etc., toutes ces images symboliques sont des images omnibus.
On ajouta, je crois, une gratification de 50,000 fr.aux sommes stipulées par Gros : tant de métamorphoses la justifiaient bien.
Au-dessous de cette grande machine , un mélange d'entités païennes mêlées à des figures chrétiennes : peintures de Gérard. Voici la gloire : une longue, très longue femme, tenant dans sa main gauche une boule sur laquelle il y a une petite statuette ; elle entoure de son bras droit le cou de Napoléon, vêtu d'une tunique de satin et couvert du manteau impérial; lui, de son côté, pose sa main droite sur l'épaule gauche de cette grande femme. Ce serait indécent s'il ne s'agissait pas d'une allégorie.
Un aigle s'envole avec une couronne dans ses serres; une femme, couverte d'un voile qui tient du linceul ; et du voile des religieuses, appuyée sur une croix comme sur une béquille, montre le ciel à Bonaparte, qui, il faut lui rendre cette justice, paraît exclusivement préoccupé de caresser la grande femme qui s'appelle la Gloire. On sait que Napoléon était un brutal paillard.
Je jette un coup d'œil sur les grandes fresques de Puvis de Ghavannes. Toujours en vertu du système de compensations qui s'étale au Panthéon, de manière à
réjouir le cœur des disciples d'Azaïs, le gouvernement de la République, représenté en fait de beaux-arts par le marquis de Ghennevières, a commandé une série de fresques destinées à célébrer l'histoire religieuse de la France.
« Ces fresques, dit le Guide, confiées à MM. Galland, Bonnat, Puvis de Ghavannes, Meissonnier, Gérôme, Blanc, Gustave Moreau, Millet, Gabanel, Baudry et, pour Tabside, à Ghenavard, ne dérouleront que des épisodes exclusivement catholiques : la Prédication de saint-Denis, .sainte Geneviève calmant la multitude affolée, sainte Geneviève, au milieu des horreurs de la famine, réunissant la flottille qui doit ravitailler Paris; les Derniers instants de sainte Geneviève, le Couronnement de Chartemagne, Saint Louis rendant la justice, etc. « Tous ces beaux sujets et bien d'autres, entre lesquels il n'y avait qu'à choisir », dit M. de Ghennevières, « sont dus à l'imagination d'un chanoine de Sainte-Geneviève, aux précieuses indications duquel le ministère des beaux-arts doit également l'idée des staXnesde saint Remi,saint Denis, saint Germain, saint Martin, saint Éloi, saint Grégoire de Tours, saint Bernard, saint Jean-de-Matha, saint Vincentde-Paul et du vénérable de la Salle, dont l'exécution est confiée à MM. Perraud, Gavelier, Garpeaux, Gabet, Ghaput, Mercié, Fremiet, Falguière, Montagny,Hiolle, Dubois et Guillaume. »
Toujours logiquement, M. Meissonnier à qui un couvercle de tabatière parait d'une grande dimension, est chargé d'un des plus grands panneaux; admirable administration française! Gomme elle s'entend » à encourager les arts ! »
Un gardien crie :
— La visite des caveaux!
Le troupeau des curieux, munis de tickets, se précipite sur ses pas. On descend un escalier; on trouve une porte ; on entre dans un endroit obscur qui sert de magasin d'accessoires, de remise aux chaises. Puis on tourne à gauche, et le gardien d une voix de stentor :
— Ceci est le caveau de Voltaire... On y voit sa statue par M. de (sw) Houdon... Elle est en marbre — et d'un seul morceau ! ! !
De l'autre côté, il vous conduit « au tombeau de l'écrivain Jean- Jacques Rousseau. On ne voit point sa statue, mais on voit sa figure. »
Puis tambour battant, le gardien vous emmène plus loin, allume deux lanternes, vous fait ranger sur deux rangs, et demande à « l'écho du Panthéon qui est célèbre dans le monde entier » :
— Echo ! comment vous portez-vous ?
Seulement l'écho oublie de lui répondre: Pas mal ! et
vous ? ce qui le rendrait encore beaucoup plus célèbre. On aboutit à la galerie où trente-neuf personnages, dévoués à l'Empereur, furent enterrés sous le premier Empire, j'entre dans un compartiment et je vois gravés les noms de grands hommes dont l'existence m'est révélée pour la première fois :
Morand de Galles, Garnier de la Boissière, Pierre Sers, Mareri, etc., etc. tous, du reste, grands dignitaire de l'Empire.
Je me rappelle l'inscription de la façade : Aux grands hommes la patrie reconnaissante ! Pourquoi le second empire n'a-t-il pas envoyé à une des places disponibles Saint-Arnaud et Morny ? au moins, ils sont connus ceux-là !
Je grimpe sur le haut de la coupole ; là je regarde l'amas de maisons qui forme Paris, d'où émergent ça
142 VARIATIONS DB l/lDBAL MORAL.
et là, un dôme, un clocher, une tour, Ténorme couverture de quelque grand pavillon ; les deux hautes tours de Saint-Sulpice entre l'Académie de médecine et rÉcole de médecine, monuments bien modestes ; puis l'École des mines, le Collège de France, la Sorbonne, le Jardin des plantes, le Muséum, vieille philosophie timide, recherches scientifiques hardies, gênées par une certaine science officielle qui s'incline devant les préjugés et les traditions; lycées qui mêlent une éducation païenne à une philosophie scholastique ; hôtel de la rue des Postes, où les Jésuites ont tant déformé de cerveaux ; couvents, d'hommes et de femmes, où des malheureux poursuivent les biens matériels pour leur communauté, en hypothéquant sur leur* vie, je ne sais quel espoir de félicité post mortem ; le Louvre, les ruines des Tuileries, Notre-Dame, le Conservatoire des Arts et Métiers, le Palais Royal ; un tas de souvenirs, de symboles de civilisations opposées , les milieux les plus contraires , emboîtés , des couches de progrès social non superposées, mais confondues les unes dans les autres: le Dôme des Invalides, l'Ecole militaire, et puis sur le Champ-de-Mars, le Palais de l'Exposition, de la fête donnée à l'Industrie et à la Science ; au dessus de tout cela une atmosphère de fumée vomie par les grandes cheminée* des usines ; dans les rues , de petits êtres qui marchent : un prêtre, un soldat, un médecin, des magistrats ; ici le père, la mère, les enfants, la monogamie légale ; des cocottes, la polyandrie et la polygamie, faits universels ; des commerçants, des manœuvres, de brillants équipages, des misérables ; sous mes pieds, le Panthéon, résumant toutes les aberrations do l'histoire depuis un siècle, pastiche classique, symbole de nos réminiscences païennes et de nos superstitions chrétiennes ;
temple élevé aux grands hommes, en réalité ne représentant d'autre morale que le succès... Sur la place un sergent de ville tourne autour de son Ilot. Il avait raison celui qui a défini notre civilisation : « L'anarchie plus l'agent de police, qui, sous prétexte d'y mettre l'ordre, y constitue l'arbitraire systématisé. >