THÉORIQUE
Conditions générales de la distinction du point de vue théorique et du point de vue pratique. — Cette distinction se fait d'autant plus tardivement et diffîcilement que les questions considérées touchent davantage nos sentiments, nos croyances et nos intérêts. — Exem- . pies pris des sciences de la nature et en particulier des sciences médicales.
La distinction de la science et de Tart, ou, plus précisément, du point <ie vue théorique et du point de vue pratique, est dans certains cas, très simple, dans certains autres, plus délicate. Noijs la faisons sans peine, comme on sait, quand Tobjet dont ils^agit intéresse presque exclusivement Tesprit, et très peu, ou d'une façon très indirecte, les sentiments et les passions. Nous concevons très aisément les mathématiques pures, la physique pure, d'une part, les mathématiques appliquées, la physique appliquée, d'autre part. Il se peut que toute science soit née d'un art correspondant, comme le dit Comte, et peut-être les mathématiques elles-mêmes ont-elles traversé, à leur origine, une période où les vérités acquises n'étaient consi-
Lévy-Bruhl. — La morale. 1
dérées que comme des connaissances utiles. Du moins, depuis de longs siècles, le géomètre s'est accautumé à séparer Tétude spéculative des mathématiques de leurs applications.
Cet exemple, donné d'abord par les mathématiques, a été extrêmement précieux pour les autres sciences. Car, quels que soient les phénomènes naturels étudiés, plus la recherche théorique a été dégagée de toute préoccupation pratique, plus les applications ont chance d'être, dans la suite, sûres et fécondes. Non que la recherche ne puisse porter, dans certains cas, sur des problèmes spéciaux posés par des besoins urgents de la pratique : quelquesunes des grandes découvertes de Pasteur, par exemple, ont cette origine. Mais la poursuite scientifique de résultats utilisables sur-le-champ n'est possible, comme le prouvent les travaux mêmes de Pasteur, que grâce à des recherches antérieures, de caractère purement spéculatif, où le savant ne se proposait que la découverte des lois des phénomènes, ^^^ . - ' '
Or, en fait, à mesure que Ton monte Téchelle des sciences dans Tordre de complexité croissante de leur objet, la distinction du point de vue théorique et-cUi Doint de vue pratique paraît moins sûrement établie et moins nette. Le changement est surtout sensible lorsque Ton arrive à la nature vivante. Claude Bernard n'aurait sans doute pas expliqué avec tant d'insistance que la médecine doit être expérimentale, c'est-à-dire que l'art médical doit se fonder sur une recherche scientifique dont il est distinct, sf cette vérité avait été, universellement admise de son temps. La physiologie ne s'est constituée comme science indépendante qu'à la fin du xviii® siècle ; la biologie générale est encore plus récente, ainsi que la plupart des sciences qui s'y rattachent. Un grand nombre de causes, il est vrai, et, avant toute autre, l'extrême complexité des phénomènes
biologiques, ont contribué à relarder la formation définitive de ces sciences. Mais, parmi ces causes, l'exigence immédiate de la pratique n'a pas été la moins décisive. L'intérêt en jeu — santé ou maladie, vie ou mort — est trop pressant, trop impérieux. Pendant de longs siècles, et jusqu'à une époque toute récente, il nja pu consentir à se subordonner avec patience à l'élude purement spéculative et désintéressée des faits. \
Quand la géométrie rationnelle s'est substituée à la géométrie empirique, cette révolution, grosse de conséquences presque infinies pour l'humanité, put passer inaperçue, fexcepté dans les corps de métier qu'elle intéressait. Encore rien ne fut-il changé d'abord dans l'arpentage des champs 1 ni dans le bornage des propriétés. Une substitution ana- « logue, pour la médecine, a demandé des siècles. Elle n'est pas encore tout à fait achevée. C'est que la pratique, dans ce dernier cas, pour devenir rationnelle, devait se dégager d'un ensemble très complexe de croyances, de coutumes, et par conséquent aussi de sentiments et de passions que leur antiquité rendait singulièrement tenaces. La sociologie a établi que partout le médecin a com- mencé par ne faire qu'un avec le sorcier, le magicien, le prêtre. A eux revenait la tâche de combattre les maladies, dont beaucoup, par leur caractère épidémique, ou soudain, ou horrible à voir, suggéraient invinciblement ridée d un ou de plusieurs principes malfaisants qui se seraient introduit^ dans le corps. Et comment agir sur ces principes, sinon par les moyens appropriés, coercition, • exorcisme, persuasion, prière ? Peu à peu, la division du travail social et le progrès de la connaissance de la nature ont séparé le sorcier du prêtre, et le médecin de l'un et de l'autre. Mais la distinction n'est pas si bien établie qu'il ne se trouve encore des sorciers et des rebouteux, en nombre non négligeable, dans nos campagnes, et même dans
nos villes. Il est bien peu de personnes, parmi celles que Ton dit instruites, qui né prêtent une oreille complaisante k des histoires de meures merveilleuses et inexplicables. Combien d'autres acceptent, plus ou moins franchement, rhypothèse d'une intervention miraculeuse de la Vierge, ou d'un saint, au 'cours d'une maladie! Elles repoussent l'idée qu^ les lois de la mécanique ou de la physique puissent comporter actuellement aucune exception. Mais elles s'accommodent fqi^t bien d'une exception éclatante aux lois biologiques ; — sans s'apercevoir, d'ailleurs, que le miracle qu'elles admettent implique nécessairement plusieurs de ceux qu'elles n'admettent pas.
- Que des croyances qui proviennent d'une époque extrêmement reculée persistât ainsi, côte à côte avec une conception générale de la nature | qui les exclut ; que tant d'esprits s'accommodent encore a,iijourd'hui d'une contradiction si grossière, cela s'explique, notamment, par le désir ardent d'échapper à la souffrance et à la mort. Fautil s'étonner, si ce même désir a rendu la distinction de la théorie et de la ^pratique fo^rt lente et fort pénible, quand l'art de^gnérir est intére^s^? Non que l'antiquité n'ait connu des médecins doués d'un esprit scientifique remarquable. Les auteurs des écrits hippocratiques, pour ne citer que ceux-là, savaient déjà fort bien observer, et même, dans certains cas, expérimenter. Non que des cliniciens excellents ne se soient produits, jusque dans les siècles obscurs du moyen âge, en Europe comme chez les Arabes, et que, depuis le xvi® siècle, les sciences médicales n'aient fait de continuels progrès. Mais on n'en était pas encore à instituer des recherches biologiques pures, en dehors de toute application médicale ou chirurgicale immédiate. Lïdée en est récente, et elle ne se serait peut-être ,pas fait accepter avant le xix" siècle. Trop d'obstacles s'y opposaient. On sentait surtout la nécessité de plus en plus
pressante de substituer une pratique plus rationnelle aux procédés et aux recettes empiriques de la tradition, et Ton voulait, par conséquent, que toute acquisition nouvelle de la science fût aussitôt utilisable.
Les progrès des sciences biologiques et naturelles au XIX® siècle, et, en particulier, ceux de Tanatomie comparée et de la physiologie générale modifièrent peu à peu ces dispositions. Un effet plus considérable encore fut produit, en ce sens, par les découvertes de Pasteur, qui n'était pas médecin, et par celles de ses successeurs, qui le sont pour la plupart. Elles ont prouvé par le fait, de la façon la plus décisive et la plus éclatante, que, dans ce domaine comme dans les autres, les recherches les plus désintéressées, et les plus étrangères, en apparence, à la pratique, peuvent se trouver un jour extraordinairement fécondes en applications. Après Pasteur, Lister. Elles ont faili^am- ^ prendre que la microbiologie et la chimie biologique n'étaient pas moins indispensables au progrès de Tart de guérir que la pathologie et la physiologie. Par suite, le savoir scientifique sur lequel la médecine et la chirurgie se fondent n'est plus réduit, par Tintérèt immédiat et mal , compris de la pratique, à un segment arbitrairement découpé dans l'ensemble de la biologie. Leur base théorique va, au contraire, s'élargissant de plus en plus, sans préjudice de la préparation pratique et technique qui demeure indispensable au médecin. Mais ce résultat n'est obtenu que d'hier, ou même, plus exactement, d'aujourd'hui; et, bien qu'assuré désormais, il n'est pas encore incontesté. /
Sans vouloir exquisser, même à grands traits, Khis^ • toire des rapports de la médecine avec les sciences dont elle relève, nous voyons donc comment la recherche théorique s'est peu à peu séparée du point de vue de la pratique. Nous pouvons même marquer les étapes princi-
pales de cette marche. La distinction s'est établie, et ensuite précisée, dans la mesure oii la science proprement dite se « désubjectivait », c'est-à-dire dans la mesure où la dissociation s'opérait entre les phénomènes et les lois à étudier, d'une part, et, de l'autre, les croyances, les sentiments, les exigences pratiques qui en étaient primitivement inséparables. (Ainsi il a fallu : l^que la conception de ces phénomènes cessât d'être ?*eligieiise (disparition de la croyance à des esprits ou à des divinités qui les produisent ou les arrêtent, par leur seule présence, ou selon qu'elles sont bien ou mal disposées à l'égard 4e telle ou telle personne, ou de tel ou tel groupe^; 2^ qu'elle cesSât d'être métaphysique (fin du « principe vital », d'une chimie spéciale aux êtres vivants, d'une vis medicatrix naturœ) ; 3** que ces phénomènes enfin perdissent leur caractère spécifiquement humain, pour être réintégrés dans l'ensemble des faits biologiques. Alors seulement, les sciences théoriques de la vie ont été nettement séparées des arts qui reçoivent d'elles leurs moyens d'action. Alors seulement, les exigences et les besoins immédiats de la pratique ont cessé de s'imposer comme principes directeurs à la recherche scientifique. Alors seulement, en un mot, les phénomènes biologiques ont commencé d'être étudiés avec la même objectivité et dans le même esprit oii les phénomènes du monde inorganique le sont depuis longtemps. L'expérience a prouvé très vite, cette fois encore, que la distinction nette et méthodique de Ie^ science et de la pratique, et l'établissement de r^pcim^rationnels entre elles, ne sont pas moins profitables à l'une qu'à l'autre. Mais l'histoire fait voir aussi combien il était difficile de gagner ce point.
Application au cas de la morale. — Sens parliculier que les philosophes ont donné ici aux mois de « théorie » et de a pratique ». — La morale serait une science normative, ou législatrice en tant que : théorique. — Critique de cette idée. — En fait, les morales théoriques sont normatives, mais non pas théoriques.
La difficulté sera-t-elle moindre, si, laissant le domaine des faits biologiques^ on passe à eelui des faits sociaux, dont les faits proprement moraux sont une partie? Il serait téméraire de Tespérer. Les faits sociaux, de Taveu général, présentent une complexité plus grande encore que les faits biologiques : ils sont donc encore plus malaisés^ à étudier scientifiquement. Les raisons en ont été données bien des fois en détail, depuis Auguste Comte; il n'est pas nécessaire de les rappeler ici. Il suffit de retenir le fait, que personne ne conteste guère : la science positive des phénomènes sociaux n'est pas encore sortie de la période inchoative. En ces matières, la pratique a paru le plus souvent ne relever que de Texpérience acquise, et prêter fort peu d'attention aux travaux des théoriciens, au moins jusqu'à une date tout à fait récente. Mais surtout, les faits moraux proprement dits sont ceux qui touchent, de la façon la plus constante et la plus intime, à nos sentiments, à nos croyances, à nos passions, à nos craintes et à nos espérances individuelles et collectives. C'est de ce point de vue seulement qu'on les regarde d'ordinaire.
Sans doute, si Ton considère les faits moraux du dehors, objectivement, et dans leurs rapports avec les autres faits sociaux, ils semblent apparte nir à la môme catégorie qu'eux, et par conséquent être comme eux objets do science. Mais, en t ant qu'ils se manifestent subjective-
s LA MORALE ET LA SCIENCE DES MŒURS
ment, dans la conscience, sous la forme de devoirs, de remords , de sentiments de mérite, de démérite, de blâme, d'éloge, etc., ils apparaissent avec de tout autres caractères. Us semblent alors avoir rapport exclusivement à l'action, et ne relever que des principes de la pratique. De ces deux conceptions, la première est insolite, la seconde, universellement reçue. Celle-ci n'est pas moins familière aux philosophes qu'au sens commun, et n'a jamais choqué personne/ L'autre est propre à la sociologie scientifique, qui ^cj^as^^e n princip e que les faits moraux sont des faits sociaux, et qui en conclut que la même méthode s'applique aux uns et aux autres. Elle éveille presque toujours un sentiment de défiance instinctive chez ceux qui ne sont point accoutumés à regarder les choses de ce biais.
Loin donc que la distinction entre la théorie et la pratique, en morale, soit nettement établie, on commence à peine à la formuler, et elle devra, pour sïmposer, triom^ pher d'une résistance très vive. Ce fait n'a rien qui doive surprendre. C'est à peine si cette distinction est définitivement acceptée lorsqu'il s'agit des phénomènes biologiques, qui sont donnés dans l'espace, et régis évidemment par des lois indépendantes de notre volonté ; ne serait-il pas invraisemblable qu'elle fût admise déjà dans le cas des faits moraux, qui ne se révèlent, semble-t-il, qu'à la conscience, et qui paraissent avoir leur origine dans la volonté libre de l'homme? Partout ailleurs, nous séparons sans trop de peine, au moins par la pensée, notre science qui s'efforce de connaître les phénomènes naturels, et les procédés de notre art pour les modifier. Nous concevons l'une sans l'autre. Le constructeur de machines se sert de formules qye l'analyse pure a établies : l'anatomiste, le physiologiste ne cherchent qu'à connaître les faits et les lois, laissant à d'autres les applications thérapeutiques
possibles. Mais, dès qu'il s'agit de morale, la subordination de la pratique à une théorie distincte d'elle semble s'effacer tout à coup. La pratique n'est plus comprise comme la modification, par l'intervention rationnelle de l'homme, d'une réalité objective donnée.. /La conscience paraît témoigner qu'elle tient ses principes d'elle-même. Aussi faut-il un long exercice de la réflexion pour s'habituer à concevoir que c'est notre pratique même (c'està-dire ce qui nous apparaît subjectivement dans la conscience comme loi obligatoire, sentiment de respect pour cette loi, pour les droits d'autrui, etc.), qui, considérée objectivement, constitue (sous forme de mœurs, coutumes, lois), la réalité à étudier par une méthode scientifique en même temps que le reste des faits sociaux.
II y a donc, en réalité, deux sens nettement distincts du mot « pratique », En un premier sens, la « pratique » désigne les règles de la conduite individuelle et collective, le système des devoirs et des droits, en un mot, les rapports moraux des hommes entre eux. En un second sens, qui n'est plus particulier à la morale, la « pratique » s'oppose d'une manière générale à la théorie. Par exemple, la physique pure est une recherche théoriquQ, et la physique appliquée se rapporte à la pratique. Ce second sens peut et doit s'étendre aux faits moraux^ 11 suffit que l'ensemble de ces faits, à savoir, la « pratique », au premier sens du mot, devienne lui-même l'objet d'une étude vraiment spéculative, c'est-à-dire désintéressée et toute théorique. Et lorsque cette « pratique » sera suffisamment connue, c'est-à-dire lorsqu'on sera en possession d'un certain nombre de lois régissant ces faits, on pourra espérer la modifier, par une application rationnelle du savoir scientifique. Alors, mais alors seulement, les rapports de la théorie et de la pratique, en morale, seront normalement organisés.
iO LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
Mais, pourra-l-on dire, la distinction de la morale théorique et de la morale pratique n'exige pas tant d'efforts. N'est-elle pas d'usage courant, et d une clarté parfaite? La première fonde spéculativement les principes de la conduite ; la seconde tire les applications de ces principes. La pratique est donc ici, comme partout, réglée par la connaissance théorique, préalablement établie. Les considérations invoquées tout à l'heure ne peuvent rien contre ce fait. Loin que la distinction entre la théorie et la pratique soit particulièrement difficile et à peine ébauchée en morale, nulle part elle n'est plus nette ni plus familière aux esprits cultivés.
— La distinction est courante en effet; mais est-il certain qu'elle soit fondée? De quelle nature est la « théorie » dans les morales théoriques? Quel genre de questions se proposent-elles de résoudre? Qu'elles soient intuitives et procèdent a priori^ ou qu'elles soient inductives et emploient une méthode empirique, elles ne traitent que des problèmes ayant directement rapport à l'action : déterminer par exemple, quelles fins l'homme doit poursuivre, trouver Tordre dans lequel ces fins se subordonnent les unes aux autres, et s'il en est une suprême; établir une échelle des biens; fixer les principes directeurs des relations des hommes entre eux. 11 s'agit toujours d'o btenir un ordre de préférence, et de fonder, selon l'expression favorite de Lotze, des jugements de valeu?\ Mais est-ce bien là l'office de la science, de la recherche proprement théorique? La science, par définition, n'a d'autre fonction que de connaître ce qui est. Elle n'est, et ne peut être, que le résultat de l'application méthodique de Tesprit humain à une portion ou à un aspect de la réalité donnée. Elle tend, et elle aboutit, à la découverte des lois qui régissent les phénomènes. Telles sont les mathématiques, l'astronomie, la physique, la biologie,
la philologie, etc. La morale théorique se propose un ^objet essentiellement diiTérent. Elle est, par essence, iégis- ^ latrice. Elle n'a pas pour fonction de connaître, mais de prescrire. Du moins, connaître et proscrire pour elle ne font qu'un. Son but est de ramener à un principe unique, s'il est possible, les règles directrices de Faction. Sans doute, une systématisation de ce genre peut encore s'ap-/ peler, si Ton veut, une c théorie ». Mais c'est à la condition de prendre ce mot dans le sens étroit et spécial oii il désigne la formulation abstraite des règles d'un art : — théorie de la construction navale, théorie de l'utilisation des chutes d'eau, — et non plus dans le sens plein oîi théorie signifie étude spéculative d'un objet proposé à l'investigation scientifique et désintéressée. Les morales théoriques ne répondent pas à cette dernière définition. Elles se défendraient même d'y répondre.
Aussi quelques philosophes, et en particulier M. Wundt, ont-ils proposé de mettre la morale au nombre des € sciences normatives ». Mais la question est de savoir sices deux termes sont compatibles entre eux, et s'il existe réellement des sciences normatives. Toute norme est relative à l'action, c'est-à-dire à la pratique. Elle ne relève du savoir que d'une façon indirecte, à titre de conséquence. Empirique, elle procède de traditions, de croyances et de représentations dont le rapport avec la réalité objective peut être plus ou moins lointain. Rationnelle, elle se fonde sur la connaissance exacte de cette réalité, c'est-à-dire sur la science : mais il ne suit pas de là que cette science, considérée en elle-même, soit « normative ».
La science fournit simplement une base solide aux applications. Autrement, il faudrait admettre que toutes les sciences qui donnent lieu à des applications sont normatives, à commencer parles mathématiques. Mais celles-
ci sont justement le type de la science spéculative et théorique par excellence.
Prétendre qu'une science est normative en tant que science, c'est-à-dire en taut que théorique, c'est confondre en un seul deux moments qui ne peuvent être que successifs. Toutes les sciences actuellement existantes sont théoriques d abord : elles deviennent normatives ensuite, si leur objet le comporte, ou si elles sont assez avancées pour permettre des applications.
Il peut arriver, sans doute, que la distinction du point de vue spéculatif et du point de vue de l'application soit lente à s'établir, surtout quand l'intérêt impérieux de la pratique ne souffre pas que les règles dont l'usage paraît indispensable soient séparées de l'ensemble des connaissances, plus ou moins scientifiques, acquises jusqu'à ce moment. Le savoir peut paraître alors ne pas se distinguer de la règle d'action. En ce sens, la médecine, nous l'avons vu tout à l'heure, a été une sorte de science normative jusqu'à une époque assez récente.
Mais ce n'est pas ainsi que Ton représente la morale. Celle-ci serait une science normative précisément par sa partie théorique, serait « législatrice en tant que science ». Or, c'est là confondre l'effort pour connaître avec l'effort pour régler l'action : c'est une prétention irréalisable. En fait, les systèmes de morale théorique ne la réalisent point. Jamais, à aucun moment, ils ne sont proprement spéculatifs. Jamais ils ne perdent de vue l'intérêt pratique, pour rechercher, d'une façon désintéressée, les lois d'une réalité (empirique ou intelligible) prise pour objet de connaissance. Bref, une morale, même quand elle veut être théorique, est toujours normative ; et, précisément parce qu'elle est toujours normative, elle n'est jamais vraiment théorique.
Ainsi, la morale théorique et la morale pratique ne diffè-
IL Ne peut y avoir DR MORALE THÉORIQUE 13
rent pas entre elles comme les mathématiques pures, par exemple, et les mathématiques appliquées. En réalité, toutes deux, morale théorique et morale pratique, ont pour objet de régler Taction. Seulement, tandis que la morale pratique descend dans le détail concret des devoirs particuliers, la morale théorique cherche à s'élever à la formule la plus haute de lobligation, du bien et de la justice. Elle présente un degré supérieur d'abstraction, de généralité et de systématisation.
En outre, les morales pratiques sont, en général, homogènes; les morales théoriques ne le sont pas. Les premières se bornent exclusivement à lexamen des questions concrètes de morale ; et, si le nombre de ces questions est illimité, elles n'en sont pas moins toutes situées dans un même champ bien défini. Dans les morales théoriques, au contraire, se rencontrent presque toujours des éléments de provenance diverse, et plus ou moins amalgamés avec ce qui est proprement moral. Tantôt ce sont des croyances religieuses, ou des considérations métaphysiques sur . lorigine et la destinée de Thomme, et sur sa place dans l'univers ; tantôt des recherches psychologiques sur la nature et la force relative des inclinations naturelles ; tantôt des conceptions et des analyses juridiques touchant les droits relatifs aux personnes et aux choses. ^Ces éléments prêtent une apparence théorique aux spéculations philosophiques sur la morale. Mais ce n'est qu'une apparence. En fait, comme on le verra plus loin, ces considérations de nature théorique ne fondent pas réellement les règles d'action auxquelles elles se trouvent jointes. Il n'y a pas là un rapport de principe à conséquence, mais un genre de relation très complexe, très obscur, et qui ne peut le plus souvent être éclairci sans le secours de l'analyse sociologique. Mais il reste vrai que le mélange de propositions de caractère spéculatif avec des préceptes généraux
de morale qui paraissent y être étroitement liés, ou même en être déduits, ne contribue pas peu à entretenir Tillusion qui fait prendre la morale pour une « science à la fois théorique et normative^/
Il n'y a donc pas de science théorique de la morale, au sens traditionnel du mot, et il ne saurait y en avoir, puisqu'une science ne peut être normative en tant que théorique. Est-ce à dire qu'une recherche scientifique touchant la morale ne soit pas possible? Au contraire, la distinction rationnelle du point de vue théorique et du point de vue pratique nous permettra de définir l'objet de cette recherche. Tandis que la conception confuse d'une « morale théorique » est destinée à disparaître, une autre conception, claire ^et positive, commence à se former. Elle consiste à considérer les règles morales, obligations, droits, et en général le contenu de la conscience morale, comme une réalité donnée, comme un ensemble de faits, en un mot, comme un objet de science, qu'il faut étudier dans le même esprit et par la même méthode que le reste des faits sociaux ^
L*aatithèse morale entre ce qui est et ce qui doit être. — Différents sens de « ce qui doit être » dans les morales inductives et dans les morales intuitives. — Impossibilité d'une morale déductive« priori, — Raisons sentimentales et forces sociales qui se sont opposées jusqu'à présent à des recherches proprement scientifiques sur les choses morales.
On objectera peut-être que la définition générale des rapports de la théorie et de la pratique, donnée plus haut,
* Voyez E. Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, 2« édition ; Paris, F. Alcan, 1901. Pleinement d'accord avec l'esprit de cet ouvrage, nous sommes heureux de reconnaître ici ce que nous devons à son auteur.
IL NE PEUT Y AVOIR DE MORALE THÉORIQUE i5
ne s'applique pas à la morale. Tant qu'il s'agit de la nature « physique », noti:c intervention rationnelle, en effet, dépend presque exclusivement de la connaissance des faits et de leurs lois. Mais la pratique morale ne ressemble en rien à cette intervention. Elle a rapport au bien et au mal, qui dépendent de nous. Le problème n'est pas, pour elle, de modifier une réalité donnée : elle ne dépend donc pas de la connaissance scientifique de cette réalité. Par suite, la morale théorique présente un caractère qui n'appartient qu'à elle. Elle a pour objet, non de connaître ce ^ui est^ mais de déterminer ce qui doit être. Dès lors, les inférences fondées sur une analogie présumée entre cette science et les sciences de la nature n'ont point de valeur. Tout ce qui a été démontré plus haut se réduit à dire qu'il ne peut exister de morale théorique qui emploie la même méthode que les sciences physiques et naturelles. Mais cette démonstration était inutile. Il est évident que la morale théorique, ayant un objet tout différent, doit être elle-même très différente de ces sciences. Normative, elle est nécessairement aussi constructive. Elle n'a pas à analyser une réalité donnée, mais à édifier, conformément à ses principes, l'ordre qui doit exister dans l'âme de l'individu, puis entre les individus, et enfin entre les groupes et les groupes de groupes d'individus.
— On potirrait écarter cette objection, en remarquant qu'elle ne fait que développer, sous une autre forme, la définition de la morale théorique qui vient d'être critiquée. « Science de ce qui doit être », équivaut en effet à science à la fois théorique et normative. Mais laissons la forme, et considérons le fond même de l'objection.
Ce qui doit être, par opposition à ce qui est, peut s'entendre en deux sens principaux. Dans les deux cas, un ordre moral — soit dans l'âme individuelle, soit dans la société — est conçu comme supérieur à Tordre naturel,
i6 LA. MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
est représenté comme un idéal, est senti comme Tobjet pbligaloire de nos efforts. Mais tantôt cet ordre moral a ses conditions nécessaires, sinon suffisantes, dans Tordre naturel dont il prétend se distinguer; tantôt, au contraire, il en diffère toto génère^ et d'une manière absolue. II introduit alors Têtre libre et raisonnable dans un monde qui n'a plus rien de commun avec celui de Texpérience. Toute morale théorique, en tant que science de ce qui doit être, est un effort pour développer logiquement Tune ou Tautre de ces conceptions.
Or les morales théoriques de la première catégorie sont insuffisamment définies, semble-t-il, par Texpression « science de ce qui doit être ». Car, ce qui doit être étant conçu dans un rapport constant avec ce qui est, cette science en suppose une autre avant elle, oîi entrent, en proportion variée selon les doctrines, la connaissance de la nature humaine, la science de certaines lois du monde physique, et la science sociale en généralsPn un mot, la science de ce qui doit être, qui prétend établir comment il faut modifier la réalité psychologique et sociale, dépend de la connaissance scientifique de cette réalité^ Bien mieux, l'histoire montre que l'idée même de ce qui « doit être », considérée dans son contenu, varie en fonction de cette connaissance. Quand celle-ci est encore maigre et rudimentaire, l'imagination ne se sent pas retenue, et il lui est très facile de construire un' ordre idéal qu'elle se plaît à opposer à l'ordre — ou au désordre — réel que semble présenter l'expérience. Inversement, à mesure que la réalité sociale est mieux connue, à mesure que les lois qui en régissent les phénomènes sont plus familières aux esprits, il devient impossible de se représenter comme souhaitable ou comme obligatoire ce que l'on sait être impraticable^L'idée de ce qui doit être est ainsi conditionnée et comme resserrée de plus en plus étroitement
par la connaissance de ce qui est. A la limite, la science de ce qui doit être aurait fait place à des applications raisonnables de la science de ce qui est, pour le grand bien de tous. Qu'est-ce à dire, sinon que le « théorique » et le « normatif » de la prétendue science morale se seraient dissociés?
En fait, les morales théoriques de ce type sont normatives par essence, et théoriques par accident. Elles sont normatives par essence, car elles prétendent, comme les autres, établir un principe directeur de l'action, déterniiner la hiérarchie des devoirs et des droits, et fonder la justice : y renoncer serait, de leur propre aveu, renoncer à être des morales» Mais elles ne sont théoriques que par accident. Car la connaissance du monde, de la nature humaine et de l'organisation sociale, sur laquelle elles s'appuient, n'est pas le produit de leurs propres recherches, et leur est apportée d'ailleurs. Elle leur est fournie, à des degrés divers, par la métaphysique et par les sciences positives. Ainsi, dans les systèmes de Spinoza et de Leibniz, par exemple, la morale consiste, à proprement parler, en des conclusions pratiques tirées de la connaissance de certaines vérités métaphysiques. Cette connaissance est sans doute tout à fait théorique, mais elle n'appartient nullement à la morale comme telle. N'a-t-on pas cru longtemps que VEthiqiie de Spinoza, en dépit de son titre, exposait plutôt une métaphysique qu'une morale?
La même observation s'applique aux morales inductives et empiriques, qui empruntent aux sciences historiques, psychologiques et sociologiques la connaissance des faits dont elles ont besoin. Elles font profession de se fonder sur l'expérience, et de ne pas introduire un sens mystique dans l'expression « ce qui doit être ». Elles devraient donc reconnaître qu'elles sont en effet normatives, mais non pas théoriques, et subordonner expressément leurs pres-
Lévy-Bruhl. — La morale. 2
criplions à la connaissance scientifique qui leur vient d'ailleurs. Mais elles n'en sont pas encore là. Elles persistent h se présenter comme proprement spéculatives, et à tenter de légitimer par leurs démonstrations les règles qu'elles formulent. Malgré la place considérable qu'elles font à la connaissance du réel, il leur manque Tidé^e essentielle sans laquelle la distinction du théorique et du pratique, en morale, resie confuse : à savoir, que les faits moraux sont des faits sociaux, variant en fonction des autres faits sociaux, et soumis comme eux à des lois ; bref, que l'objet du savoir théorique, en morale, c'est la pratique elle-même, étudiée objectivement, du point de vue sociologique.
Dans les morales théoriques du second type, ce qui [ doit être n'est plus considéré dans son rapport avec ce qui est. C'estjnL ordre de réalité tout à fait distinct. Il a son existence propre et il se suffit à lui-même. Seule, la vertu de l'intention morale y donne accès. Telle est la conception de Pascal, disant que tous les univers et toutes les intelligences mises ensemble ne valent pas un mouvement de charité, car « cela est d'un autre ordre ». Telle, la doctrine de Kant, selon qui le bien et le mal moral différent absolument, par essence, du bien et du mal naturel :1a bonne volonté est la seule chose, dans Tunivers, qui ait une valeur absolue ; la loi morale commande uniquement par sa forme, abstraction faite de sa matière; la volonté raisonnable est autonome, et législatrice apriori ; par elle, l'homme sait qu'il appartient au monde des noumènes, et il échappe au déterminisme du monde des phénomènes. Ainsi entendue, la morale théorique, science de « ce qui doit être » au sens plein de ce mot, .se constitue toute a prioin. Elle établit' des principes universels et nécessaires, sans rien emprunter à l'expérience.
Mais non pas sans rien lui devoir. On l'accordera peut-
être saii3 que nous reprenions ici, une fois de plus, la critique delà morale de Kant. Il est généralement reconnu aujourd'hui que Kant, quoi qu'il en pense, ne construit pas sa morale en s'en tenant à la seule considération de , l'autonomie de la volonté. 11 tient compte, non seulement de la forme, mais aussi de la matière de. la loi. Môme, avec les postulats de la Raison pratique, il réintroduit toute une métaphysique. D'autre part, il est permis de regarder cette épreuve comme décisive.vll est peu vraisemblable que Tentreprise de construire une « morale théorique » toute a priori^ soit jamais poussée avec plus de vigueur et de résolution qu'elle ne la été par Kan^ Enfin, il est visible chez Pascal, et peut-être aussi chez Kant, qu'elle est inspirée au fond par des raisons religieuses autant que philosophiques.
Reste, il est vrai, une dernière conception, qui se rencontre à la fois chez Locke et chez Leibniz, malgré l'opposition ordinaire de leurs doctrines. La « science de la morale » prendrait une forme analogue à celle des mathématiques. Il suffirait qu'elle commençât par poser un certain nombre, le plus petit possible, dit Leibniz, de définitions, d'axiomes, et de postulats, tels que personne ne pût les lui refuser. Elle se constituerait ensuite par une succession de théorèmes, sans avoir jamais besoin de recourir à l'expérience. A.eibniz avait été conduit à cette conception en réfléchissant sur les démonstrations juridiques^ Il les trouvait logiquement irréprochables, -et tout à fait comparables à celles des mathématiques; il ne voyait pas pourquoi ce qui réussit dans la science du droit ne réussirait pas aussi dans la science de la morale. De son côté, Locke ne considérait comme certaines que les vérités immédiates ou démontrables sans le secours de l'expérience; les vérités de fait, selon lui, ne pouvant jamais être que probables. Comme les vérités de la morale.
sans être toutes immédiates, ne comportent cependant à ses yeux aucun élément de doute, il devait donc admettre la possibilité d'une science démonstrative de la morale.
Mais, d'abord, aucune tentative de ce genre n'a jamais réussi, même pour un temps. Aucune même n'a jamais été sérieusement entreprise. Puis, les démonstrations en usage dans le droit romain, dont Leibniz invoque l'exemple, sont sans doute très rigoureuses. Mais les propositions qu'elles établissent ne valent que dans un système social où les idées constitutives de la société romaine ont gardé leur autorité. Elles participent donc au caractère local et historique de ces idées. Elles ne sauraient prétendre à l'universalité que les philosophes réclament pour les vérités de la morale. Enfin, ce qui rend tout à fait illusoire l'analogie entre les mathématiques et une science morale déductive, c'est la différence que présentent leurs notions fondamentales. En mathématiques, les axiomes et les définitions n'impliquent qvie des idées parfaitement simples et claires, du moins pour l'usage qu'on en fait. En morale, les notions de bien, d'obligation, de mérite, de justice, de propriété, de responsabilité, etc., sont des concepts d'une complexité extrême, impliquant un grand nombre d'autres concepts, imprégnés de sentiments et de croyances plus ou moins perceptibles à la conscience et à la réflexion, chargés, en mot, de tout un passé d'expériences sociales. Clairs pour l'action, à qui la tradition en enseigne l'usage, ils sont étrangement obscurs pour l'analyse scientifique. Loin qu'on puisse fonder sur eux une série de théorèmes analogues à ceux des mathématiques, une dialectique tant soit peu habile en tire ce qu'elle veut, comme M. Simmel l'a fort bien montré dans son Introduction à la science morale.
Ainsi, de quelque façon qu'elle s'y prenne, la spécula-
tion philosophique échoue nécessairement dans son effort, si souvent renouvelé, pour constituer une « science théorique » de la morale. Cette science devrait être à la fois théorique et normative, c'est-à-dire satisfaire en même temps à deux exigences incompatibles, si elles sont simultanées. Et, comme de ces deux exigences la seconde est la plus impérieuse, comme il faut avant tout que la morale formule les règles fondamentales de la conduite, c'est la première qui est sacrifiée. La prétendue science morale n'est théorique que de nom, ou par emprunt.
. — Mais comment une illusion si grave a-t-elle pu échapper pendant si longtemps, et aujourd'hui encore, à l'attention des philosophes? — Nous en serions plus étonnés, si nous ne savions combien de confusions, même grossières, passent inaperçues lorsqu'aucun intérêt pratique ne sollicite à distinguer, et surtout lorsqu'il y a un intérêt pratique à ne pas distinguer. C'est ainsi que, dans l'usage de nos sens, nous tendons à percevoir, non pas de la façon la plus exacte, mais de la façon la plus économique à la fois et la plus avantageuse pour nous. Or, en fait, aucun intérêt pratique ne demandait une dissociation réelle de la théorie et de la pratique en morale, tandis que des intérêts très pressants s'y opposaient.
. Il suffira, pour s'en convaincre, de revenir à la comparaison entre l'évolution de la médecine et celle de la morale. L'art médical, à son origine, ne se séparait pas des croyances et des traditions qui l'inspiraient. Peu à peu est apparue une théorie distincte de la pratique, et aujourd'hui la pratique tend de plus en plus à se subordonner à la science. Le schème très sommaire de cette évolution pourrait se résumer ainsi : dans une première période, Tart a été irrationnel, purement empirique; dans une seconde, qui dure encore, et qui durera probablement longtemps, il est rationnel pour une part.
traditionnel et empirique pour le reste; dans une troisième enfin, il approchera d'une limite qui ne sera sans doute jamais atteinte, et il tendra à devenir tout à fait rationnel. La pratique morale ne passe-t-elle point par une succession de phases analogues? — Non, car, sans parler des difficultés propres à la science sociale, un intérêt puissant y met obstacle. Dans toute société, quelle qu'elle soit, une tendance conservatrice énergique arrête, ou du moins ralentit le plus possible, la dissociation des pratiques morales et des croyances. Elle s'efforce de conserver indéfiniment aux règles morales un caractère religieux ou mystique. Elle s'oppose donc de toute sa force à ce qui pourrait les en dépouiller, — à ce qu'elles soient soumises, par exemple, au contrôle d'une science indépendante d'elles et purement humaine. Mais surtout, elle écarte jusqu'à l'idée d'une période de transition, évidemment très longue, où certaines de ces règles continueraient à être valables, tandis que d'autres seraient peu à peu modifiées par une connaissance scientifique de la réalité sociale. Né paraîtrait-il pas sacrilège à la fois et impraticable de proclamer en principe la caducité plus ou moins prochaine de règles dont l'observation s'impose aujourd'hui comme un devoir?
Nous nous résignons à n'avoir qu'une médecine miempirique, mi-rationnelle. Nous nous consolons de ce qu'elle ignore encore, en frémissant à Tidée de ce qu'elle croyait savoir autrefois. Nous comprenons qu'elle s'abstienne devant certaines maladies où elle ne peut rien; nous espérons seulement qu'un jour viendra où elle saura y appliquer un traitement rationnel et efficace. Mais qui approuverait une semblable attitude en présence des problèmes de la morale individuelle ou sociale? L'intérêt social la condamnerait comme coupable et extravagante à la fois. Un sentiment très énergique, — nous
IL m: PEUT Y AVOIR DE MORALE THÉORIQUE â3
verrons plus tard s'il est bien fondé, — empêche d'admettre que nous ne sachions pas « quoi faire » dans un cas donné, et que nous arguions de notre ignorance pour nous abstenir. Le manque de savoir théorique n'est jamais invoqué comme une excuse. Au contraire, ne voit-on pas les plus grands théoriciens de la morale, Kant par exemple, se demander sérieusement si ce qu'ils font est bien utile, et si la conscience morale des humbles et des ignorants, laissée à elle-même, n'en sait pas aussi long que le plus profond philosophe? Scrupule significatif, et qui jette une vive lumière sur ce qu'est vraiment la « science théorique de la morale ».
Si la pratique morale devait se subordonner à une théorie, il fallait que ce fût sans y rien compromettre de son autorité, sans y rien perdre de son caractère impératif. Il ne pouvait être question d'une évolution progressive, de durée indéfinie, où la science sociale se constituerait peu à peu, et rendrait enfin possible une pratique plus rationnelle. L'intérêt social ne tolère pas que les règles de l'action soient à la fois provisoires et obligatoires. Mais, d'autre part, l'esprit humain, parvenu à un certain degré de développement scientifique, éprouve le besoin de retrouver partout l'ordre et l'intelligibilité dont il porte en lui-même le principe. 11 a cherché à organiser, à systématiser, à légitimer logiquement les règles qui, en fait, s'imposaient à la conscience et dirigeaient les actions. A défaut d'une pratique rationnelle, il a « rationalisé » la pratique. De là, la morale théorique des philosophes.
Il était donc inévitable que les rapports de la théorie et de la pratique ne fussent pas, en morale, semblables à ce qu'ils sont ailleurs. Mais, si la pratique morale ne s'est pas subordonnée, jusqu'à présent, à une connaissance théorique nettement distincte d'elle, c'est-à-dire à une
â4. LA MORALE ET LA SCIENCE DES MOEURS
science positive des faits sociaux, ce n'est pas là un privilège de la morale, seul domaine où ractivité de Thomme trouverait sa règle sans le long apprentissage de la science.. C'est une preuve, au contraire, que, dans la morale, la critique et la science ont encore à faire leur œuvre presque entière.
Idée d'une réalité morale qui serait objet de science conimela réalité physique. — Aûalyse de l'idée positive de « nature ». — Gomment les limites de la « nature » varient en fonction des progrès du savoir scientifique. — Quand et sous quelles conditions un ordre donné de faits devient partie de la « nature ». — Caractères propres de la réalité morale.
La conception nouvelle des rapports de la pratique et de la théorie en morale implique qu'il y a une réalité sociale objective, comme il y a une réalité physique objective, et que Thomme, s'il est raisonnable, doit se comporter à l'égard de la première comme de l'autre, c'est-àdire s'efforcer d'en connaître les lois pour s'en rendre maître autant qu'il lui sera possible. Tout le monde n'accorde pas cette conception ni cette conséquence. Souvent encore, à l'ordre de la nature physique, invariable et indépendant de nous, on oppose l'ordre moral, qui a son origine et son développement dans la conscience, et où intervient la liberté de l'homme. C'est un des points essentiels de la grande querelle entre les sociologues de l'école de M. Durkheim et les représentants des anciennes « sciences morales ». Les faits moraux sont-ils des faits sociaux, et les faits sociaux en général peuvent-ils faire l'objet d'une science proprement dite, ou un élément de
contingence toujours renouvelée et irréductible s'opposet-il à la constitution d'une telle science?
Nous ne songeons nullement à augmenter le nombre des travaux où la définition, les caractères, la possibilité, lai légitimité de la sociologie ont été examinés tant de fois. Les essais de ce genre n'ont qu'un temps, et le temps en est passé. A quoi bon prouver abstraitement qu'une science est possible, quand le seul argument décisif, en pareille matière, est de produire des travaux qui aient un. caractère scientifique ? Une science démontre sa légitimité par le simple fait de son existence et de ses progrès. Et de même, à quoi sert de contester dialectiquement la possibilité d'une science qui donne des témoignages positifs et répétés de son existence?
Les représentants de la sociologie scientifique ont pris le bon parti de soutenir leur doctrine par des travaux effectifs plutôt que par des raisonnements abstraits. Ils sont encore loin, il est vrai, de l'avoir fait accepter universellement. Mais leur tentative est toute récente, et elle se heurte à des opinions traditionnelles très fortes, à des préjugés enracinés, à des sentiments vivaces. En outre, nous avons d'autant plus de peine à concevoir des phénonaènes comme régis par des lois invariables, que nous pouvons plus facilement les modifier par notre intervention volontaire. L'idée philosophique de la nécessité nous vient, à ce qu'il semble, des mathématiques, de la logique, de l'astronomie, par l'expérience que nous faisons là du «ne pas pouvoir être autrement ». Inversement, l'idée philosophique de la contingence ou de l'imprévisibilité tire sans doute son origine de l'observation des phénomènes biologiques, et surtout des phénomènes moraux. Dans ce domaine, il dépend de nous, semble-t-il souvent, qu'une chose soit ou ne soit pas. Quoi de plus aisé, en général, que de détruire la vie des plantes ou des animaux? Quoi de
plus à notre discrétion, en apparence, que notre propre conduite? D'où no)is inférons aussitôt, bien qu'à tort, que ces phénomènes ne sont pas soumis à des lois comme les premiers. Pourtant, que nous étouffions un animal ou que nous le laissions respirer, c'est en vertu de lois invariables qu'il vit ou qu'il meurt. Que nous fassions ou que nous ne fassions pas notre devoir en une circonstance donnée, il ne dépend pas de nous que ce devoir ne nous apparaisse comme obligatoire, ni que notre action, dans un cas comme dans l'autre, n'entraîne des conséquences qui peuvent être prévues à l'avance. Par exemple, si j'ai manqué sciemment à mon devoir, des sanctions de différentes sortes se produiront (remords, réaction sociale sous forme de désapprobation publique et de châtiment), et les forces ainsi mises en jeu agissaient déjà auparavant sous forme de représentations et de sentiments.
A ne considérer que nous-mêmes, et la société où nous vivons, nous pouvons croire que nos jugements et nos sentiments moraux prennent naissance dans notre conscience, et qu'il n'y a pas à en chercher l'origine au delà, ni en dehors d'elle. Cette origine parait suffisamment prouvée par le caractère impératif des devoirs que la conscience nous dicte. Mais examinons lesjugements etles sentiments moraux d'un homme non civilisé, ou appartenant à une civilisation autre que celle de notre société : d'un Fuégien, d'un Grec de l'époque homérique, d'un Hindou, d'un Chinois. A cette conscience, différente de la nôtre, certaines actions apparaissent obligatoires, certaines autres, interdites. Que ces obligations et ces défenses soient, à nos yeux, raisonnables ou absurdes, humaines ou horribles, nous n'hésitons pas à en rendre compte par les croyances religieuses, par Tétat intellectuel, par l'organisation politique et économique, bref par l'ensemble des institutions de la société où ces hommes vivent. Et quand ils seraient
persuadés de n'obéir qu'à leur seule conscience en accomplissant tel ou tel acte, nous, qui voyons à la fois et Tacte et les conditions sociales qui le déterminent, nous en jugeons mieux. Nous savons quel rapport unit les consciences individuelles à la conscience sociale qu'elles expriment. Nous comprenons leur conviction, et pourquot elle a dû se produire.
Mais, si ces considérations sont exactes, elles valent pour notre cas comme pour les autres. On ne voit pas pourquoi l'investigation scientifique pourrait s'appliquer à toutes les morales humaines, excepté à la nôtre. Sur quoi se fonderait une pareille prétention "? Mutato nomine^ de te... Pour les peuples civilisés de rExtrôme-Orient, les Occidentaux sont des barbares. Aux yeux de nos descendants du cinquantième siècle, notre civilisation paraîtra sans doute, sous certains aspects, aussi repoussante que celle des Dahoméens Test pour nous. Cette humanité plus savante, et, vraisemblablement, plus douce aussi que celle d'aujourd'hui, saura comprendre non seulement nos mœurs, qui ne seront plus les siennes, mais encore le fait que nous les ayons expliquées tout autrement qu'elle le fera*
En dépit de ces raisons, Tétude objective et scientifique de la <c nature sociale », semblable à l'étude objective et scientifique de la « nature physique », reste une conception d'apparence paradoxale. L'assimilation de ces deux « natures » l'une à l'autre semble forcée et fausse. Elle choque la représentation traditionnelle, et encore universellement acceptée, qui place l'homme au point de contact de deux mondes distincts et hétérogènes : l'un physique, où les phénomènes sont régis par des lois constantes, l'autre moral, qui lui est révéla par la conscience. De ces deux mondes, le premier seul, croit-on, peut être conquis par la science positive. Le second lui échappe, et ne prête
qu'à des spéculations d'un ordre différent. Au premier seulement convient le nom de « nature ».
— Cette distinction est liée par notre métaphysique à l'immortalité de Tâme et au libre arbitre de l'homme, croyances qui sont d'un intérêt capital dans notre civilisation. Elle est donc défendue, comme ces croyances, avec une ténacité passionnée. Mais, d'un point de vue purement rationnel, et tout sentiment mis à part, elle se justifie mal. Si par « nature » on n'entend pas la totalité de la réalité donnée, si l'on restreint la signification de ce terme à la partie de cette réalité que nous concevons comme soumise à des lois constantes, il y a quelque témérité à prétendre fixer le point où cette « nature » finit. Car la limite s'en est plusieurs foisdéplacée. Ce que Ton appelle « nature » s'est constitué peu à peu pour notre entendement. 11 n'est pas impossible de retrouver les phases successives que cette nature a traversées pour s'étendre. M. Lasswitz, dans sa belle Histoire de VAtomisme^ a mis en pleine lumière quelques moments de cette évolution. 11 montre comment des parties de la réalité extérieure, dont l'homme a toujours eu connaissance par la sensation, n'ont été incorporées à la nature (au sens strict du mot), que depuis le jour où les phénomènes sont représentés d'une façon proprement intellectuelle, objective, c'est-à-dire conçus comme soumis à des lois. Par exemple, les anciens avaient comme nous la perception sensible de la lumière et des couleurs. Pourtant, lumière et couleurs ne sont réellement entrées dans notre conception de la nature qu'après l'analysi^ du spectre et les découvertes ultérieures de l'optique. Car, alors seulement, nous avons eu de ces phénomènes une représentation objective, conceptuelle, et faisant corps pour notre entendement avec le reste des lois de la nature.
Ce que Newton a découvert pour la lumière et les cou-
leurs, les Grecs Tavaient déjà trouvé pour les sons. Un physicien de génie le fera peut-être quelque jour pour les odeurs. Ce jour-là, la somme des perceptions possibles pour nos sens n'aura pas varié, et néanmoins, du seul fait de Tobjectivation de perceptions qui auparavant étaient purement sensibles, quelque chose sera changé dans la conception de la nature. L'exemple de Toptique montre quelle vaste étendue de découvertes peut s'ouvrir, une fois Tobjectivation commencée, découvertes dont on ne pouvait jusque-là avoir même le pressentiment, et qui enrichissent singulièrement notre idée de la nature (double réfraction, diffraction, polarisation, analyse spectrale, rayons infra-rouges et ultra-violets, action chimique de la lumière, rayons X, théorie électro-magnétique de la lumière, etc.).
D'une façon générale, notre conception de la nature s'agrandit et s'enrichit chaque fois qu'une portion de la réalité qui nous est donnée dans l'expérience se « désubjective » pour s'objectiver. Cette conception n'est donc pas toujours semblable à elle-même, ni de contenu constant. Au contraire, elle n'a guère cessé de varier depuis l'époque très reculée où elle est née. Car elle a dû naître. 11 a existé un temps où aucune séquence presque de phénomènes n'apparaissait comme infailliblement régulière : les esprits et les dieux pouvaient, par leur action arbitraire, à peu près tout produire et tout empêcheB<^A ce j; moment, le domaine de la nature, si tant est que la nature'' soit conçue, même d'une façon vague, est presque infiniment petit. Il est alors minimum. Peu à peu il s'est formé, ' il s'est accru, et il comprend aujourd'hui la plus grande partie de ce qui nous est donné dans l'espace. Mais de quel droit, au nom de quel principe, fixerions-nous dès à présent \q maximum qu'il ne dépassera pas? Pourquoi exclurions-nous a priori de la nature ainsi conçue telle
^^^ porti(»n du réel, les phénomènes sociaux par exemple ? Parce que nous n'éprouvons pas aujourd'hui le besoin de les y faire entrer, parce qu un sentiment spontané s'y oppose? Pauvres raisons : car, sans critiquer le rôle que Ton fait jouer ici-au sentiment, nous voyons, par l'histoire des sciences, que l'esprit humain se trouve toujours satisfait de la conception intellectuelle du monde, quelle qu'elle soit, qui lui est transmise. Il suit la ligne de moindre effort, et il tend à conserver tel quel l'héritage intellectuel qu'il a reçu. Loin de désirer ou de réclamer un enrichissement pour la conception traditionnelle de la nature, il n'accepte presque jamais sans résistance celui qu'on lui offre, :et seulement après un temps plus ou moins long.
Rien ne s'oppose donc, a priori, à ce que le processus d'objectivation se poursuive, à ce que de nouvelles portions de la réalité donnée entrent dans la représentation intellectuelle de la nature, et soient désormais conçues comme régies par des lois constantes. C'est une conquête de ce genre que la sociologie scientifique réalise. La résisj tance qu'elle rencontre est un fait normal, et qui pouvait j être prévu. La distinction rigide entre le monde de la « nature physique » et le monde moral n'est qu'un aspect de cette résistance.
Mais encore, comment parler de lois, quand il s'agit de faits qui, pour la plupart, ne nous sont fournis que par rhistoire, c'est-à-dire connus par des témoignages, avec Télément d'incertitude, avec la part d'interprétation que tout témoignage comporte, et qui ne sont donnés qu'une seule fois, les faits de l'histoire ne se répétant jamais d'une façon identique? — Sur le premier point, la réponse est fournie par l'existence de sciences déjà séculaires, des sciences philologiques, par exemple, qui, sans autre matière que des témoignages, établissent des lois incon-
testées. Quant à la seconde objection, elle prouve trop. Leibniz adit déjà qu'il n'y a pas deux êtres identiques dans la nat ure. Ce qu'il v a d'irréductiblement individuel dans chaque arbre, cha que animal, chaque être huniain, inté- \resse surtout Tartiste : l e savant cherche à dégager, sous le s diff ére nces ind ividuelles, les éléments constants jyii sont les lois . 11 y parvient dès à présent en biologie, malgré les difficultés extrêmes que présentent là les recherches scientifiques. Affirmer qu'il n'y réussira jamais dans l'étude des faits sociaux serait pour le moins téméraire.
De même que nous avons de presque toute la réalité donnée dans l'espace deux représentations parfaitement distinctes, Tune sensible et subjective, l'autre conceptuelle et objective ; de même que le monde des sons et des couleurs est aussi l'objet de la science physique ; de même enfin que nous sommes accoutumés à nous représenter objectivement comme des ondes de l'éther ce que nous éprouvons subjectivement comme chaleur et comme lumière, sans que l'une de ces représentations exclue l'autre ni même s'y oppose ; de même, nous pouvons posséder en même temps deux représentations de la réalité morale, l'une subjective^ l'autre objective. Nous pouvons, d'une part, subir l'action de la réalité sociale où nous sommes plongés, la sentir se réaliser dans notre propre conscience, et de l'autre, saisir dans, cette réalité objectivement conçue les relations constantes qui en sont les lois. La coexistence en nous de ces deux représentations nous deviendra familière. Elle ne soulèvera pas plus de difficultés que lorsqu'il s'agit du monde extérieur. Les progrès de l'acoustique ont-ils rien enlevé à la puissance émotionnelle des sons, et quand Helmholtz a eu découvert la théorie physique du timbre, les richesses de l'orchestration d'un Beethoven ou d'un Wagner ont-elles cessé de faire les délices de nos oreilles? Nous ne sommes
pas moins sensibles à la délicatesse et à Féclat des couleurs, depuis que l'optique sait les décomposer. Pareillenlent, quand la science des faits moraux nous en aura donné une représentation objective, quand elle les aura incorporés à la « nature », la vie intérieure de la conscience morale n'aura rien perdu de son intensité, ni de son irréductible originalité.
Une différence cependant subsiste. La nature physique s^mpose pour ainsi dire du dehors à Thomme, toujours semblable à elle-même, et indifférente à sa présence. Les phénomènes se produisent conformément aux lois à l'intérieur de la terre, qui nous est inaccessible, comme à sa surface. Mais les mœurs, les langues, les religions, les arts, en mx mot les institutions sont Toeuvre de Thomme, le produit et le témoignage de son activité, transmis de génération en génération, bref, la matière môme de son histoire. Ils sont autres là où cette histoire est autre. Comment concilier cette diversité selon les temps et les lieux avec le caractère essentiel de la nature, qui consiste en une constante et parfaite uniformité?
Cette difficulté ne fait qu'exprimer sous une forme nouvelle une objection que nous avons examinée plus haut. Elle revient à douter a priori que des phénomènes donnés, dans une appréhension primitive, comme infiniment divers, et comme incommensurables les uns avec les autres, puissent jamais faire Tobjet d'une représentation intellectuelle et d'une science proprement dite. 11 est vrai qu'ils ne le peuvent pas, dans cet état. Mais il suffit, pour qu'ils -le puissent, qu'ils aient subi une élaboration permettant de les concevoir Q,omv[i(^ objectifs, et d'en découvrir les lois constantes. Ceci n'est pas une hypothèse : non seulement la mécanique, la physique, et les autres sciences de la nature physique se sont constituées ainsi, mais on en peut dire autant de la linguistique, de la science des reli-
gions, et d'autres sciences du même genre. Il reste que, 1 pour la plupart des catégories de faits sociaux, les moyens actuels d'objectivation sont encore très insuffisants, ou .' même font défaut. Mais, si Ton veut dire seulement que la sociologie en est encore à la période de formation, personne ne le conteste, excepté ceux qui tendent à prouver, ^ par leurs ouvrages, qu'elle n'est pas une science. Le point capital est que la réalité morale soit désormais incorporée à la nature, c'est-à-dire que les faits moraux soient rangés parmi les faits sociaux, et que les faits sociaux en général soient conçus comme un objet de recherche scien tifiqu e, au même titre et par la même méthode que les autres phénomènes naturels.
De cette façon, les rapports de la théorie et de la pratique en morale redeviennent normaux et intelligibles. Dans ce cas, comme dans les autres, la pratique rationnelle, qui doit venir tôt ou tard modifier la pratique spontanée issue des besoins immédiats de Taction, dépend désormais du progrès dans la connaissance scientifique de la nature. Nous sortons de la confusion inextricable où nous entraînait l'idée d'une « science de la morale », d'une « morale pure », d'une « morale théorique », qui devait être tout ensemble normative et spéculative, sans pouvoir satisfaire à la fois à ces deux exigences. L'une se sépare de Tautre, conformément à la nature des choses. Désormais l'effort spéculatif ne consiste plus à déterminer « ce qui doit être », c'est-à-dire, en réalité, à prescrire. 11 porte, comme en toute science, sur une réalité objective donnée, c'est-à-dire sur les faits moraux et sur les autres faits sociaux inséparables de ceux-ci. Comme en toute science encore, il n'a d'autre fin directe et immédiate que Tacquisition du savoir. Parvenu à un certain degré de développement, ce savoir permettra d'agir, d'une façon méthodique et ration-
Lévy-Brchl. — La morale. 3
nelle, sur les phénomènes dont il aura découvert les lois, ' Ainsi la prétendue « morale théorique » disparait. La c( morale pratique » subsiste en fait. Elle devient l'objet de rinvestîgation scientifique, qui, sous le nom de sociologie, entreprend l'étude théorique de la réalité morale. Et cette étude théorique prêtera plus tard à des applications, ç'est-à-dire à des modifications de la pratique existante. Transformation des « sciences morales » grosse de conséquences, dans le domaine de la pensée comme dans le domaine de l'action, et dont nous ne pouvons apercevoir encore que la période préliminaire.
j CHAPITRE II
liés doctriDes morales divergent par leur parlie théorique et s*accordent par les préceptes pratiques qu'.elles epseignent. — Explicalion de ce fait : les morales pratiques ne peuvent pas s'écarter de la conscience morale commune de leur temps. — La pratique ne se déduit^ donc pas ici de la Ihéorie; mais la théorie, au contraire, est assujettie à rationaliser la pratique existante.
M. Paul Janet avait coutume de dire que Ton a tort, dans renseignement de la morale, de commencer par la morale théorique pour descendre à la morale appliquée. C'est de celle-ci, selon lui, qu'il faudrait partir, pour rçmonter ensuite à la théorie. Outre des raisons d'ordre pédagogique, que Ton peut deviner, M. Paul Janet faisait valoir, à Tappui de son opinion, cette réflexion d'ordre philosophique : les morales théoriques divergent, tandis que les morales pratiques coïncident. Les divers' systèmes sont inconciliables, et se réfutent les uns les autres sur les questions de principes; ils sont d'accord sur les devoirs à remplir. |
Le fait signalé par M. Janet est exact. On ne peut nier que, à une même époque et dans une même civilisation, les différentes doctrines morales n'aboutissent, en général, à des préceptes aussi semblables entre eux que les théo-
ries le sont peu. Sans doute, il y a des e;cceptions. Telles sont les morales que Ton peut appeler paradoxales ou excentriques (la morale cynique dans l'antiquité, ou la morale de Nietzsche aujourd'hui). Mais elles sont rares, et elles n'agissent que sur une portion restreinte du public, d'esprit raffiné, et capable de prêter Toreille à des conseils pratiques qui piquent sa curiosité, sans y conformer aussitôt sa conduite. Le plus souvent, ce sont moins des théories morales proprement dites, c'est-à-dire des tentatives de construction systématique, que des protestations contre la routine ou l'hypocrisie morales.* Parfois, c*est un effort pour secouer les consciences qui s'endorment sur les for- / mules toutes faites d'une philosophie attardée et complaisante. Si l'on met à part ces doctrines révolutionnaires, dont le rôle est souvent fort utile, les autres, si différentes qu'elles soient par ailleurs, se trouvent d'accord sur le terrain de la pratique. Cette coïncidence se remarquait déjà dans les écoles morales les plus célèbres de Tantiquité. Eternels adversaires dans la région des principes, les stoïciens et les épicuriens fondent leurs doctrines sur des conceptions de la nature rigoureusement opposées; mais ils finissent par prescrire la même conduite dans la plupart des cas. Sénèque, comme on sait, se plaît à emprunter indifféremment ses formules tantôt à Épicurc et tantôt à Zenon. . j.>. .^.,
Chez tes modernes, mêmes rencontres. Dès qu'il s'agit de la pratique, l'extrême diversité des doctrines fait place à une quasi uniformité. Considérons la série des doctrines examinées par M. Fouillée dans sa Critique des systèmes de morale contemporains. N'est-il pas déjà significatif que cette critique porte à peu près sans exception sur la partie théorique de ces systèmes? C'est apparemment que M. Fouillée pensa qu'ils diffèrent entre eux par celte partie-là seulement ."a Kantienne ou criticiste, utilitaire,
pessimiste, positive, évolulionniste, spirilualistc, théologique, chaque doctrine morale défend jalousement Toriginalité de son principe théorique contre les objections des autres : mais elle n'hésite pas à formuler dans les mêmes termes que ses rivales les règles directrices de la conduite, les préceptes concrets de la justice et de lacharitéT^éjà Schopenhauer avait attiré l'attention sur cet accord inévitable. « Il est difficile, disait-il, de fonder l a morale : il est aisé de la prêcher. » Car il n'y a pas deux façons de le faire. Ses règles générales : « Sinmi ciiiqiie iribiie, Nemineni lœde, Imo omnes, quantum pôles, jiiva », n'ont rien de mystérieux. Elles sont assurées d'un assentiment unanime. Schopenhauer ne s'arrête pas un instant
' à ridée que des morales pratiques différentes puissent s'opposer les unes aux autres. Il lui paraît évident que les mêmes maximes se retrouvent partout. John Stuart Mill, de son côté, remarque que la règle suprême de son utilitarisme se confond avec le précepte de l'Evangile : « Aime ton prochain comme toi-même. » Et Leibniz, deux siècles auparavant, montrait Taccord, au point de vue pratique, entre sa morale rationnelle et la morale religieuse, en disant : « Qui Deiun amat, amat omnes, » 11 serait facile démultiplier les exemples. * ■ .\
^ Sans doute, le fond commun prend des teintes variées, selon le système où il entr^. Même ici, l'originalité et le tempérament de chaque philosophe impriment leur marque, et des divergences apparaissent sur des points spéciaux de morale pratique. Par exemple, le mensonge est, aux yeux de Kant, la faute morale par excellence* Rien ne peut Texcuser. Au contraire, selon Schopenhauer, d'accord en ce point avec plusieurs moralistes anglais, le mensonge est indifférent, et par conséquent licite, dans un certain nombre de cas. M. Spencer soutient que la ; charité, telle qu'elle est enseignée par la morale chrétienne,
est antisociale et impraticable^ Mais ces divergences n'infirment pas raccord des diverses doctrines sur les points essentiels. Ce n'est jamais les règles générales « Neminem lœdcj imo omnes.,. », qui sont mises en question, mais simplement l'application qu'il faut en faire dans une conjoncture donnée. Tel est aussi le sentiment de M. Sidgwick. Il a fait voir en détail, dans ses Methods of Ethics^ comment les morales intuitionnistes et les morales empiriques, malgré Topposition de leurs principes, finissent par coïncider à peu près si Ton considère la pratique.
Assurément, cette convergence n'est pas fortuite. Elle doit avoir sa raison dans certaines conditions auxquelles les morales pratiques doivent toutes satisfaire, et qui leur imposent cette quasi uniformité. C est en effet ce qui a lieu. Les philosophes ne se soucient peut-être pas beaucoup de s'accorder entre eux, au point de vue théorique : mais, en tant qu'ils enseignent une morale pratique, ils tiennent fort à ne pas être désavoués par la conscience morale commune. Déjà, dans la spéculation pure, ils prennent soin, pour la plupart, de ne* pas se mettre ouvertement en contradiction avec le « sens commun ». Plus un système est paradoxal d'apparence, plus il s'efforce de montrer que, au fond, le sens commun dit comme luij en son langage : s'il savait s'expliquer, c'est-à-dire développer ce qu'il contient implicitement, le sens commun aboutirait à ce système. Ce souci d'avoir le sens commun pour soi ne provient pas seulement du désir de n'effaroucher personne, et de se concilier des partisans. Il répond au besoin que la pensée de l'individu ressent de se persuader à elle-même qu'elle exprime des vérités valables pour la raison de tous. A fortiori^ s'il s'agit 4e morale pratique. Quelles que soient ses prétentions à l'originalité, l'auteur ne se sent tranquille que si les principes généraux formulés par lui sont, pour ainsi
dire, acceptés d'avance par la conscience commune. Et, tandis qu'il se trouve des systèmes de philosophie spéculative pour se passer de Tacquiescement, même apparent, du sens commun, et pour en appeler à des juges plus compétents, il ne se rencontre guère de doctrine morale qui ose se déclarer ouvertement en désaccord, sur les questions de pratique,^ avec la conscience morale de son temps. Quand Fourier ou les Saint-Simoniens veulent modifier les règles de la morale sexuelle, leur dérogation à la pratique courante prétend encore se justifier par les principes mêmes sur lesquels cette pratique reposQ^Elle en appelle de la conscience commune à la conscience mieux éclairée. Elle invoque le droit des deux sexes à l'égalité dans ]es mœurs comme devant la loi. La « réhabilitation de la chair » était, du moins pour une part, une façon -de protester contre la subordination morale et légale d'un sexe à Tautre. Elle pouvait donc en ce sens, comme tout l'effort socialiste de cette période, se réclamer de la conscience morale même, qui n'est jamais lasse de demander plus de justice dans tes relations humaines/^
Pour conclure, les morales pratiques d'un temps donné, devant s'accorder avec la conscience commune de ce temps, s'accordent donc aussi entre elles. Les morales théoriques, de caractère plus abstrait, n'intéressent pas directement cette conscience, et peuvent diverger sans l'inquiéter.
S'il en est ainsi, le rapport de la théorie à la pratique morale devient tout à fait singulier. Partout ailleurs, il faut que le savoir théorique soit obtenu d'abord ; les applications ne sauraient venir qu'ensuite, par une série de déductions plus ou moins compliquées. Dans le cas de la morale, la pratique paraît au contraire indépendante de la théorie ; rien ne prouve que celle-ci ait précédé celle-là, et nous avons toute raison de penser le contraire. II ne saurait être question non plus d'une déduction allant des
principes théoriques aux conséquences pratiques. Car comment cette déduction aboutirait-elle à des applications identiques, si elle partait vraiment de principes opposés? Si elle était réelle dans un des systèmes entre lesquels les philosophes se partagent, celui-là aurait sans doute la force d'éliminer les autres. Or ce résultat ne s'est jamais produit. Il faut donc avouer qu'en morale ce ne sont pas les applications qui se tirent de la théorie. Elles préexistent, au contraire : ce sont les théories qui se règlent sur elles. •
Je comparerais volontiers les morales théoriques à des courbes assujetties à' passer par un certain nombre de points. Ces points représentent les grandes règles de la pratique, les façons d'agir qui sont obligatoires pour la conscience morale commune d'un même temps. Ces façons sont d'ailleurs déterminées, dans une certaine mesure, les k^^^.,,/.;^mes par les autres. Par exemple, une structure donnée de la famille entraîne nécessairement certaines conséquences dans la législation et dans les^mœurs. D'autre part, les caractères les plus généraux de la nature humaine, physique et morale, et les conditions constantes de la vie en société sont comme le plan commun où ces courbes ^^.^JJ ■,^ seraient tracées. 11 est évident que plusieurs courbes pourront satisfaire aux conditions proposées, c'est-à-dire être ■ sur le plan et passer parles points donnes. Pareillement, plusieurs systèmes de morale peuvent jgjier le rôle de . théorie à l'égard de la pratique préexistante. Pourvu "^^ qu'une déduction apparente s'établisse, ils seront tous des interprétations acceptables, sinon également satisfaisantes, de règles qui ne leur doivent poïnt leur autorité.
De cette façon seule peut s'expliquer le paradoxe d'une pratique dont on ne doute pas, déduite d'une théorie encore incertaine. Si nous ne perdions la faculté de nous étonner de ce qui nous est familier, nous ne pourrions
assez admirer ce prodige. Quoi ! nous ne savons pas quel est le fondement de l'obligation morale, ou, si Ton aime mieux poser le problème à la façon des anciens, nous ignorons quel bien nous devrions poursuivre de pré- ] férence ; et si les uns disent, le bonheur, d'autres, avec non moins de vraisemblance et d'autorité, recommandent Tobéissance à Dieu, la recherche de la perfection, l'intérêt particulier ou général, etc. Et cette incertitude si grave n'entraîne, ne permet aucune hésitation dans la pratique! Que je sois kantien, spiritualiste, ou utilitaire, il n'en résulte aucune différence, ni pour les autres, ni pour moi-même, quant au jugement à porter sur mes actes. Si ma conduite est généralement blâmée. comme immorale, j'aurais beau faire voir qu'elle est d'accord avec ma théorie, que je considère comme démontrée : le seul résultat que je saurais obtenir sera de passer probablement pour un hypocrite, qui colore ses méfaits de raisons honnêtes, et de faire étendre à ma doctrine la réprobation qui frappe mes actes.
Il suffit qu'une théorie soit en désaccord avec ce qu'exige la conscience morale commune pour que nous la condanir nions comme mauvaise letnous n'hésitons pasà en conclure aussitôt qu'elle est fausse. Jjji condamnation peut se trouver légitime ; il se p(j> tirrâit aussi qu'elle ne le fût pas. Du moins, cette juridiction exercée sur les théories au nom -de la pratique équivaut, au fond, à la reconnaissance d'un droit supérieur chez celle-ci. Si nous ne savons pas encore ce que sont réellement les çiorales théoriques, nous savons déjà ce qu'elles ne sont pas. Qu'elles y prétendent ou non, ce n'est pas elles qui fondent les principes directeurs de la pratique.
De là vient que : i^ la spéculatioQ morale des philosophes a rarement inquiété la conscience; — 2° il n'y a guère eu de conflits entre elle et les dogmes religieux; — 3*^ elle se donne pour entièrement satisfaisante et possède des solutions pour tous les problèmes, ce qui n*est le cas d'aucune autre science. — En fait, c'est révolution de la pratique qui fait apparaître peu à peu des éléments nouveaux dans la théorie.
Cette interprétation de la nature réelle du rapport existant entre les morales théoriques et les morales pratiques est confirmée par un certain nombre de faits, qu'il serait difficile d'expliquer autrement.
En premier lieu, il, est très rare qu'une doctrine morale soit combattue au nom de la conscience., Pourtant, puisque les systèmes de morale s'opposent les uns aux autres, puisque leurs principes s'excluent mutuellement, il semblerait nécessaire, si les uns ont des conséquences acceptables au point de vue de la pratique, que les autres fussent rejelés parce qu'ils conduisent à des conséquences contraires. Sans doute, les philosophes ne négligent pas toujours cet argument contre leurs adversaires. Les partisans de la « morale du devoir », pour réfuter la « morale du plaisir », ou la « morale de l'intérêt »,ne manquent guère de montrer qu'elles conduisent à des conséquences inacceptables pour la conscience. Mais les défenseurs de ces morales désavouent les déductions que l'on a tirées pour eux. Ils prétendent, au contraire, que leurs doctrines aboutissent précisément aux préceptes que la conscience réclame. Et, rendant la pareille à leurs adversaires, ils se flattent à leur tour de faire voir que lia « morale du devoir » ne donne nullement
satisfaction aux exigences de la conscience. C'est donc là. une objection que les systèmes se renvoient les uns aux autres, avec une égale vraisemblance, car ils sont tous hors d'état de prouver que la pratique existante se tire effectivement de leurs principes, — et avec une égale injustice, car tous obéissent à une même préoccupation : tous prennent garde de choquer, par leurs préceptes, la conscience morale de leur temps.
Aussi, malgré la grande variété apparente des théories morales, surtout chez les modernes, ne se produit-il guère ' de système qui fass e scandale, et qui provoque Tindignation, ou seulement la désîipprobation publique. Si excentrique, si peu compréhensif que soit le principe d'où il part, l'auteur trouve moyen de réintégrer dans sa doctrine, jjhemin faisant, les éléments qujl avait d'abord, paru négliger. Sauf exception, il finit par soutenir, comme les autres, que son système ne refuse à la conscience aucune ^ des satisfactions qu'elle demande. C'est comme si, parmi les courbes que nous avons supposées tout à l'heure, quelques-unes affectaient des formes extraordinaires ou bizarres, mais sans cesser de remplir les conditions du problème, et de passer parles points donnés.
C'est pourquoi Tétrangeté apparente d'une doctrine morale n'inquiète personne, tant qu'il s'agit simplement de théorie. Elle n'a d'autre effet, au moins immédiat, que de fournir un aliment à la controverse philosophique. Mais la pratique y est-elle directement intéressée, la doctrine tend-elle à introduire quelque chose de nouveau dans les mœurs ou dans la législation, les choses changent de face : aussitôt se produit une ^réaction des plus vives. Témoin le cas de Socrate : sa conception de la morale, qui subordonne la pratique à la science, était révolutionnaire au premier chef, aux yeux de la tradition athénienne. (Elle le serait encore aujourd'hui.) Témoin
le cas de Spinoza, qui heurte de front la pratique de son temps, quand il recommande, par exemple, la méditation de la vie, et non de la mort, quand il condamne riiumililé au même titre que Torgueil. Témoin le cas de Rousseau, Vv< ^î". '% J mettant en question les privilèges, les^4foits acquis, et ^-^même le droit de propriété. On citerait sans peine d'autres exemples, et ro n ve nait que c'est toujours une question touchant immédiatement à la pratique qui a soulevé contré le philosophe les protestations elles colères de ses contemporains.
En second lieu, il est remarquable que les conflits aient toujours été rares entre les théories morales et les dogmes religieux. Ils sont fréquents, au contraire, entr£__ces doj^mes et la spéculation philosophique ou scientifique. L'antiquité les a connus comme TEurope chrétienne. Mais c'est surtout depuis la Renaissance qu'ils se sont multipliés. La cause qui les détermine est toujours une découverte ou une nouvelle ^éthode, en matière de philosophie naturelle, qui paraît contredire la vérité religieusement consacrée. Faut-il rappeler les cas les plus célèbres : Anaxagore disant que le /^soleil est une pierre incandescente, Protagoras douiam q^(y Thomme puisse « connaître les dieux », Galilée prouvant le mouvement de la terre, Descartes formulant la conception de la physique moderne, Diderot écrivant la Lettre sur les Aveugles, Darwin exposant l'hypothèse transformiste? Partout où la tradition religieuse enseigne une certaine interpré- ,tation, métaphysique et positive, de l'univers, et par suite, implique certaines solutions des grands problèmes de la philosophie et de la science de la nature, il est sûr qu'elles'opposeraauxconceptionsetauxsolutionsnouvelles que le progrès de la philosophie et du savoir positif fait peu à peu surgir. De là, quand elle dispose du pouvoir, — soit, comme /a Athènes, parce que la démocratie
régnante est conservatrice ; soit, comme dans nos sociétés européennes, parce que la foi religieuse est tenue pour un soutien indispensable de Tordre public, — de là, une surveillance soupçonneuse exercée sur les philosophes et sur les savants,. De là même des persécutions, si les circon- • stances le permettent.\Qu*on se rappelle les précautions - n-^ humiliantes que les philosophes du xviii® siècle ont dû prendre pour dissimuler leurs idées tout en les publiant, et les éclectiques mêmes du xix® tremblant à Tidée d'être accusés de « panthéisme », de « scepticisme » et surtout de « matérialisme! » Y a-t-il si longtemps que la géologie, Thistoire naturelle, l'histoire n'ont plus à se préoccuper de paraître d'accord avec les textes sacrés ?
D'où vient que, si ombrageux, si combatifs, quand il s'agit de philosophie naturelle, les défenseurs de la tradition religieuse et des dogmes le soient si peu en matière de spéculation morale ? Parfois, il est vrai, des doctrines ont été combattues au nom de la religion, comme immorales et impies tout ensemble. Encore, à y regarder de près, leur était-on hostile pour d'autres causes. Par rtxemple, quand la philosophie atomistique ou « corpusculaire » reprit faveur, dans la première moitié du xvii® siècle, elle fut attaquée dans sa partie morale au nom de la religion. Mais ce que l'on visait à travers les partisans de l'épicurisme renouvelé, c'était les « libertins », c'est-à-dire les incroyants, les athées, ou, comme on-^lira plus tard, les libres penseurs. La théorie réellement poursuivie comme dangereuse n'était pas une morale, mais l'hypothèse des atomes, qui, croyait-on, conduisait nécessairement à l'athéisme. De même, les adversaires des philosophes français au xviii® siècle leur ont reproché Fimmoralité de leur morale. Mais . c'est leur exégèse et leur insurrection contre le principe d'autorité qui étaient la raison véritable du conflit. Bref, les attaques
dirigées contre une théorie morale en tant que télle^ pour des motifs religieux, ont toujours été fort rares, si même il s'en est jamais produit.
En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle Tarait dans l'étude de la réalité physique? N*est-il pas évident qu'elle aurait rencontré aussi de nombreuses occasions de' conflits? De plus nombreuses même : car les croyances morales sont encore plus intimement liées aux dogmes religieux, (du moins dans les sociétés modernes), que les conceptions relatives à la nature. Le catéchisme contient plus de morale que de métaphysique. Pourtant, la spéculation philosophique sur la moi'ale n'a guère inquiété les défenseurs de la religion. Ils savaient apparemment qu'ils n'avaient rien à en craindre. Si l'étude sociologique de la famille, de la propriété, des rapports économiques et juridiques entre les différentes classes sociales commence aujourd'hui à éveiller des défiances, c'est que cette portion de la réalité sociale est enlevée aux « morales théoriques » pour être traitée désormais par une méthode positive et scientifique.
Jusque-là, le conflit n'éclatait pas. 11 eût été sans objet. Tant que les « morales théoriques » tiennent la place d'une étude scientifique, la tradition religieuse n'a pas à en prendre ombrage, ni à se défendre contre elles. Ce qui lui importe, c'est que la morale universellement admise, et .solidaire de ses dogmes, conserve son autorité sur les âmes. Pourvu donc que les systèmes de morale théorique aboutissent, — par un artifice de déduction plus ou moins habile, — à s'accorder, au point de vue pratique, avec cette morale, c'est-à-dire avec la conscience commune du temps, la tradition religieuse ne s'alarmera pas de leurs prétentions philosophiques. C'est bien ainsi que les choses se sont passées jusqu'à présent. Rien, dans l'histoire de
la morale théorique, ne' rappelle, môme de loin, les grandes révolutions d'idées, à conséquences incalculables, qu'ont déterminées dans la conception du monde physique les découvertes de Copernic, de Kepler, de Galilée. Inof-' fensive, la spéculation morale n'a pas été inquiétée. Bienmieux, les systèmes de morale, grâce à leur appareil logique, prêtent aux préceptes généralement admis un air de rationalité dont la tradition religieuse s'accommode à merveille. Car il est de son intérêt qu'il y ait une appa-i rence de spéculation théorique sur la réalité morale, et. que ce soit seulement une apparence.
En troisième lieu, toutes les sciences réellement spérculatives, quels qu'en soient l'objet et la méthode, vieilles de vingt siècles ou nées d'hier, s'accordent à faire un même aveu. Elles se reconnaissent imparfaites et incomplètes. Elles ne dissimulent point que ce qu'elles savent n'est rien au prix de ce qu'elles ignorent. Cela est vrai de cr la plus rigoureuse et de la plus avancée des sciences humaines, des mathématiques, au dire de ceux qui les ont poussées le plus loin. A plus forte raison cela est-il ^^^ vrai de celles qui portent sur une réalité plus complexe. Des branches entières de la chimie sont en train de se constituer. La chimie physique ne fait que de naître. En biologie, nos ignorances sont encore formidables; et le peu que Ton sait est d'un faible secours à Tart médical. Enfin la psychologie scientifique et la sociologie sortent à peine de leur période préparatoire. Par un privilège unique et singulier, la mora le t héorique, seule entre to utes le s sciences^ ne ^epaae pas.dii.prûblciucSj^énéraux ou spéciaux, qu'elle ne leur donne une réponse à son gré satisfaisante. Elle se présente comme maîtresse, dès à présent, de tout son objet. Elle n'y reconnaît point de région inexplorée, ou peut-être impénétrable à ses moyens actuels de recherche. 11 est vrai qu'elle est représentée par diffé-
rents systèmes, intuitifs et inductifs, utilitaire, kantien et autres; mais aucun d'eux n'hésite à se donner pour complet et définitif. • •
L'objet de la science morale offre-t-il danc ce que nous ne trouvons pas dans Tobjet des sciences physiques, un caractère de simplicité et de transparence parfaite? Ou possédons-nous, pour nous rendre maîtres de cet objet, une méthode particulièrement puissante? Ni Tune ni l'autre de ces hypothèses ne se soutient : le seul fait de la multiplicité persistante des systèmes de morale les écarte. Et certes, un coup d'œil jeté sur la réalité morale fait assez comprendre qu'elle n'est ni moins complexe ni moins obscure pour nous que le reste de la nature, avant que la science en ait entrepris l'analyse.
A défaut d'autres preuves, la définition même et les prétentions des morales théoriques suffiraient donc à montrer qu'elles n'ont jamais fait œuvre de science, ni entrepris l'étude objective de la réalité morale. Un dernier argument confirme celte conclusion. Dans toutes les régions de la philosophie naturelle, partout où s'est poursuivie une recherche véritablement théorique, partout où la science s'est développée pour elle-même, par un effort désintéressé pour se rendre maîtresse de son objet, il arrive, tôt ou tard, que ses découvertes conduisent à des applications. La règle est même, quand la science est assez avancée, et si la nature de son objet le comporte, que ses progrès amènent des changements considérables dans la pratique. Si l'on veut des exemples, l'industrie mécanique, la médecine, la chirurgie diront ce qu'elles doivent aux scientes. Rien de semblable dans l'histoire de la morale\ Comment la théorie y aurait-elle déterminé des progrès de la pratique, puisque la recherche théorique n'y est pas indépendante, puisqu'elle est assujettie à la condition (plus ou moins nettement aperçue, mais réelle) de ne jamais
conduire à des conclusions dont les conséquences heurteraient les règles traditionnelles, ou seraient en désaccord avec les principes de la conscience commune? Comme il n'y a pas de progrès proprement dit de la théorie (ce qui n'est pas 'incompatible avec Toriginalité des grands philosophes, qui d'ailleurs a ses limites), il ne saurait' nonpi us.y avoir de modification de la pratique sous llaction de ce progrès.
Au contraire, l'influence, se fait plutôt sentir en sens inversé : ce sont les. modifications de la pratique qui déterminent des changements dans la théorie. Elles sont dues elles-mêmes aux causes nombreuses et complexes qui agissent sur les. mœurs, sur la condition des personnes et des choses, et d'une façon générale, sur les institutions : causes économiques, démographiques, politiques, religieuses, intellectuelles, etc. Non que des théories absolument nouvelles apparaissent. Il est vraisemblable que le nombre des « morales théoriques » possibles, comme celui des hypothèses métaphysiques concevables, est limité, et que toutes celles qui pouvaient être construites sont déjà connues. Néarimoiijs, elles peuvent se présenter sous des aspects différents, et les problèmes qu'elles discutent se posent alors en termes relativement nouveaux. C'est ainsi que la morale stoïcienne, à Rome, sous l'Empire, n'est plus tout à fait la morale de Zenon, de Chrysippe et de Cléanthe. Toujours la même dans son fond, elle 's'est adaptée au milieu, très différent dp son terrain d'origine, où elle a été transplantée. De même, les néo-kantiens de la" fin du XIX® siècle restent attachés aux principes directeurs de la morale de Kant : cependant, sous l'influence croissante des grands problèmes économiques qui s'imposent à notre temps, ïeur doctrine (celle de M. Renouvier, par exemple) attribue à la morale sociale une place beaucoup plus considérable que Kant n'avait fait. En un mot,
Lévy-Bruhl. — La morale. 4
comme Ta montré, dans ses Origines de la Technologie^ un des hommes qui ont le plus profondément étudié la philosophie de Taction, M. Espinas, les « morales théo* riques », loin d'être la science de la réalité morale, sont eljes-mêmes une partie de Tobjet de cette science. C'est à celle-ci qu'il appartient de les étudier dans leurs rapports avec Tensemble de révolution sociale, pour un temps et pour une civilisation donnés.
La pratique aurait ses principes propres indépendamment de la théorie. — Garnéade. — La philosophie morale du christianisme. — Kant et la Critique de la Raison pratique. — Effort pour établir la conformité delà raison et de la foi morale. — Causes de l'insuccès de cet effort.
Les caractères singuliers de la morale théorique n'ont pas tout à fait échappé à l'attention des philosophes. Certains d'entre eux se sont bien aperçus que la spéculation en morale différait essentiellement de ce qu'elle est en toute autre matière. Pour rendre compte de cette différence, ils disent que le cas de la morale est sans analogue, et que « la pratique a ses principes propres qui ne dépendent pas de la théorie ».
Déjà, dans l'antiquité, nous rencontrons une doctrine qui annonce et prépare cette thèse . Selon Garnéade et ses disciples de la nouvelle Académie, le philosophe doit distinguer entre le domaine de la connaissance ^t celui de l'action. Au point de vue de la connaissance, nous n'avons pas de critérium du vrai. Nous ne devons pas affirmer ceci plutôt que cela : la- seule attitude raisonnable est de suspendre son jugement. Mais nous ne sommes
pas uniquement des esprits qui connaissent; nous sommes des êtres vivants, embarqués dans Taction. 11 nous faut, bon gré mal gré, répondre aux questions que la vie nous pose à chaque instant. Cette nécessité noué autorise à admettre des degrés de vraisemblance, pour nos perceptions par exemple, dont nous ne pouvons jamais établir la conformité à leur objet,' mais qu'au point de vue pratique nous sommes pourtant obligés de prendre pour point de départ de nos actes, quand elles satisfont à certaines conditions. 11 n'est pas encore question, comme on voit, pour <]arnéade, d'une certitude d'un genre particulier qui serait propre à la morale, et indépendante de la connaissance intellectuelle. Rien ne nous permet de croire qu'une conception de ce genre se soit présentée à son esprit. 11 n'existe, au contraire, selon lui, de certitude d'aucune sorte. Son scepticisme logique n'a pas pour contrepoids un dogmatisme moral. 11 est au moins vraisemblable que le philo- / sophe grec aurait rejeté comme confuse ou inintelligible l'idée d'une certitude qui ne fût pas la certitude d'une connaissance. Mais il n'en a pas moins établi le premier une distinction philosophique entre le domaine de la spéculation et celui de la pratique, admettant pour celle-ci la possibilité de juger qu'il rejetait pour celle-là.
Une fois née, l'idée de cette distinction ne devait plus disparaître. Mais, comme l'ensemble de la philosophie morale, elle s'est modifiée profondément sous l'influence des conceptions et des croyances chrétiennes. La pratique fut mise à part de la Ihéorie, non -plus seulement parce que, comme dit Descartes, « les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c'est une vérité très certaine que lorsqu'il n'est pas en'^notre pouvoir de discerner les les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables » ; mais pour des raisons nouvelles et plus profondes. Elle devient indépendante du savoir, par essence.
Elle a sa dignité, sa valeur, ses principes propres. C'est que, pour le chrétien, la question du salut prime toutes les autres. Faire son salut est la règle suprême de sa vie. Or le salut ne dépend pas seulement du mérite de Thomme. Dans Tétat d'impuissance où le péché a réduit la créature, le mérite peut être une condition nécessaire : il n'est pas une condition suffisante. Il y faut encore la grâce.
Mais si le salut ne dépend pas du mérite seul de l'homme, à plus forte raison ne dépendra-t-il pas de son savoir : car le savoir n'est nullement, par lui-même, un mérite. La science, au point de vue du salut, offre peut-être plus de dangers que d'avantages. La libido sciendi, diront les jansénistes, n'est pas moins propre à perdre l'âme que la libido sentiendi. Moins grossière, ce qui fait que l'on s'en défie moins, elle prédispose davantage à l'orgueil, et elle ne détourne pas moins l'homme de son véritable objet, qui est Dieu. Le royaume du ciel sera plutôt conquis par les ignorants que par les savants. /Par conséquent, puisque la pratique peut être excellente en l'absence de toute science, il faut admettre qu'elle se suffit à. elle-même. Elle a donc ses principes propres, qui ne relèvent pas de rintelligencc. La perfection morale ne dépenU pas de la science, mais de vertus oîi la science n'a rten à voir, telles que Thumilité, l'obéissance, la charité . Conception toute nouvelle, dont il n'y a pas trace dans la morale antique, qui, du moins chez les philosophes, n'était jamais subordonnée à la pensée de l'autre vie, ni au désir de (^ gagner le ciel ».
De là, dans la philosophie moderne, deux grands courants distincts, qui se mêlent souvent intimement sans jamais se confondre tout à fait. L'un porte les doctrines intellectualistes et rationalistes, où revit l'esprit de la spéculation grecque, et qui cherchent à fonder sur la théorie les règles de l'action; Tautre, les doctrines mystiques,
sentimentales, volontaristes, où Tesprit de la théologie chrétienne a pris une forme philosophique, et qui proclament rindépendance de la pratique à Tégard du savoir. Ces deux tendances ne s'excluent pas, comme le prouve la tradition chrétienne elle-même, où les idées helléniques entrent pour une part qu'il est difficile d'exagérer. Elles se combattent et se concilient. Elles entrent toutes deux, pour une part tantôt plus grande, tantôt moindre, dans les philosophies modernes. Il est toujours possible, cependant, de discerner laquelle des deux prédomine dans un système, et le signe le plus caractéristique, à cet égard, est précisément la détermination dans ce système des rapports entre la théorie et la pratique morale.
Kant est peut-être le philosophe qui a posé ce problème avec le plus de netteté et de franchise. Il en a fait, expressément, un des points essentiels de son système, un de ceux par où se rejoigijent la Critique de la Raison pure et la Critique de la Raison pratique, La question centrale de sa philosophie, autour de laquelle les autres se disposent, semble être de savoir comment fonder rationnellement, à la fois, et la science et la morale.
La solution proposée par Kant veut être sincèrement rationaliste. Il s'arrête à peine à rejeter les théories trop aisées qui rendent compte de la moralité par Texistence d'un « sens moral » en nous. Il insiste avec force sur l'inconsistance et sur la pauvreté des doctrines morales du sentiment, de celle de Jaqobi, par exemple. A ses yeux. Tordre moral est un ordre rationnel. La symétrie môme qu'il a établie, au prix de grands efforts, entre la Critique de la Raison pratique et la Critique de la Raison pure ne permet pas d'en douter. La loi morale s'impose à nous comme universelle et nécessaire, ce qui, dans le langage de Kant, signifie qu'elle est rationnelle. Par là, il reste un des hommes représentatifs de ce xviii'' siècle, qui, plus
encore peut-être que le xvii", a eu conliânce en la raison. Mais sa doctrine présente en môme temps un autre aspect, lout différent du premier. Cette raison, à laquelle il rapporte Tordre moral, n'est pas la raison qui connaît, et dont la fonction est de fonder la science : c'est la raison qui commande, et qui le fait au nom de principes que la raison qui connaît n'a pas établis. Tout en s'efforçant de maintenir Tunité de la raison sous la dualité de ses fonctions, Kant reconnaît à la raison qui commande un véritable droit de préséance. Par elle, nous obtenons une certitude pratique, suffisante, bien que non démontrée, en des questions que la raison théorique ne serait jamais capable de trancher. Elle nous édifie sur notre destinée, sur notre essence véritable, sur ce que nous avons à attendre après la mort. Par le seul fait qu'elle formule Timpératif de la moralité, et qu'elle le reconnaît absolu, la raison pratique procure à l'homme, sur ces grands problèmes, une lumière qui n'est pas sans doute celle de la science, mais qui y supplée ; et cela, sans que l'impératif moral ait besoin lui-même d'être légitimé. Il suffit que la raison pratique l'énonce, pour qu'en même temps elle s'y soumette.
C'est à un rationalisme singulier. Il est étrange que la raison, dans son usage pratique, décide sur des questicms que la raison théorique était obligée de laisser ouvertes. A vrai dire, la raison pratique pourrait s'appeler aussi raison révélatrice. Elle nous atteste notre essence nouménale, et justifie notre croyance h la liberté. Elle nous ouvre l'accès d'un monde intelligible, dont la raison théorique ne concevrait jamais que la possibilité vide . En même temps, elle découvre à tous les hommes, aux ignorants comme aux savants, ce qu'il leur est nécessaire de savoir pour bien agir. Enfin, quoi que Kant en ait pensé, elle se place au-dessus de la critique. La loi morale.
en tant qu'impérative, ne souffre point de discussion. Elle s'impose par une autorité qui lui est propre, qui n'a point d'analogue, et qu'il serait immoral de mettre même en question. Les caractères de Timpéralif catégorique, que Kant a marqués avec tant d'énergie (nous sommes les soldats de la moralité, la loi morale exige l'obéissance passive, on ne discute pas avec le devoir, etc.) montrent assez que Tessence de la moralité consiste pour lui dans la bonne volonté conçue comme une volonté soumise à la loi morale. Sans doute, l'autonomie de la volonté permet de dire que si la raison se soumet, elle est en même temps législatrice : mais notre propre causalité, en tant qu'êtres libres et intelligibles, nous demeure obscure, tandis que rien n'est clair, immédiat, impérieux, comme le devoir auquel chaque individu se sent obligé d'obéir.
Ainsi, malgré le rationalisme de Kant, sa doctrine morale est Taboutissement naturel des efforts philosophiques qui, sous l'influence des croyances chrétiennes, tendent à soumettre le monde moral et social à des règles dont la raison théorique n'est pas juge. Ces règles échappent à la critique, parce qu'elles ont leur origine dans une région supérieure. Monde intelligible, royaume des finsj dit Kant : règne de la grâce, cité de Dieu, disait-on avant lui. Mais si d'autres avaient pris une position analogue, jainais aucun d'eux ne l'avait défendue avec autant de force. Kant ne demande, rien aux puissances non intellectuelles de l'âme. C'est dans la raison même qu'il loge le principe que les autres distinguaient de la raison. C'est de la raison môme qu'il veut faire sortir la loi à laquelle elle se soumet, à la fois législatrice et sujette, aussi souverainement libre comme législatrice que pieusement obéissante comme sujette. Jamais effort plus puissant et plus sincère n'a été tenté pour tirer de la raison une
révélation naturelle, et pour lui persuader qu'en se soumettant à une loi absolue, indiscutable, elle n'abandonne ni ne compromet rien de ses droits légitimes. Mais c'est un effort suprême, et comme désespéré. S'il ne réussit pas, il faudra renoncer à établir, du moins rationnellement^ que la pratique morale a ses principes propres, indépendants de la théorie.
Au fond, Tentreprise de Kant ne diffère pas autant qu'il semblerait d'abord des tentatives si fréquentes chez ses prédécesseurs modernes pour établir un accord entre la raison et la foi. Le problème posé par Kant est de même nature que le leur. Les métaphysiciens antérieurs cherchaient à faire coïncider les résultats de la spéculation philosophique avec les vérités enseignées au nom de la religion. Le dernier essai de ce genre fut fait (peut-être sans grande conviction) par Leibniz. Kant les juge tous également malheureux et stériles. Selon lui, les prétentions de la métaphysique dogmatique sont insoutenables, et comme elle est incapable de se défendre contre les attaques du scepticisme, elle ne fait que compromettre, par ses démonstrations ruineuses, les vérités qu'elle prétend confirmer. Mais Kant lui-même cherche, à son tour, à établir l'accord de la raison et de la foi, — avec cette différence, qu'il ne s'agit plus pour lui d'une foi portant sur des dogmes ou des vérités révélées. Cette foi a pour unique objet la loi morale, le devoir, sqrte de révélation naturelle à laquelle participent tous les êtres raisonnables et libres, capables de moralité. Mais, comme cette révélation est pour Kant intérieure à la raison, ce qui n'est en réalité qu'une conciliation de la raison et de la foi devient à ses yeux une harmonie naturelle de la raison dans son usage pratique avec la raison dans son usage théorique. Et comment douter de cette harmonie, puisque la raison est une?
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LES MORALES THÉORIQUESL iHlVELLEMENT EXISTANTES 57
Ainsi se retrouve, dans la &0€ttme-«ft5rale de Kant, le caractère que le chapitre précédent a signalé dans les morales théoriques en général. Comme les autres, elle est une théorie d'un genre étrange. Elle na pas pour objet d'organiser d'abord un système de connaissances, sur lesquelles se réglerait ensuite une pratique réfléchie et rationnelle : elle est, au contraire, un effort pour rationaliser la pratique, qui préexiste à toute théorie, et qui n'en dépend point. C'est ce qu'exprime très clairement le Primat que Kant reconnaît à la raison pratique. Kant constate ainsi, en essayant de l'incorporer à son système, lé fait que l'observation non prévenue ne peut manquer d'apercevoir : à savoir, que les règles obligatoires de la pratique morale ne sont point déduites de la connaissance théorique, qu'elles ont leur valeur et leur dignité propres, et que la théorie, même rationnelle en apparence, est assujettie à s'accorder avec ces règles, qui sont absolues. Bref, la plus « extraordinaire » (dans tous les sens du mol) des morales théoriques fournit ainsi la preuve, par sa structure même, que l'intérêt moral s'y subordonne l'intérêt théorique de la façon la plus stricte, et que l'effort spéculatif qui s'y manifeste n'a rien de commun avec une recherche scientifique.
Pour conclure, l'idée que la pratique a ses principes propres et indépendants de la théorie contient, sans les distinguer, la constatation d'un fait, qui est exact, et le germe d'une théorie, qui ne l'est pas. Le fait avait été signalé par les nouveaux Académiciens : à défaut d'une certitude théorique où se fonder, la pratique veut néanmoins avoir des règles. Elle ne peut s'en passer, et elle s'en procure au moins de provisoires, dont elle se salisfait en attendant mieux. Cela est vrai de toutes les formes de l'action. Pendant de longs siècles, l'homme, ignorant les lois de presque tous les phénomènes physiques, n'en
a pas moins systématisé, tant bien que mal, une pratique qui s'est modifiée lentement h mesure que la science de la nature faisait des progrès, A plus forte raison, la pratique morale, qui est imposée à chaque conscience individuelle par une pression sociale très forte, a-t-elle existé et existe-t-elle encore indépendamment de toute spéculation.
La théorie, qui n'est pas exacte, consiste à ériger le fait en droit, comme Kant a essayé de le faire en affirmant le Primat de la raison pratique. Elle consiste à soutenir que si les règles de la pratique morale ne sont point établies sur une connaissance scientifique et objective de la réalité, c'est qu'elles n'ont point besoin de l'être; qu'elles se fondent par ailleurs, ou simplement sur elles-mêmes, que la raison et la moralité le veulent ainsi. C'est pourquoi Kant a appelé « fait de la raison » Fobligation qu'il saisissait dans la conscience, et il a édifié sa théorie morale sur ce fait. Mais un « fait de la raison » est un véritable monstre dans une philosophie comme la sienne, oii tout ce qui est « fait » appartient au monde des phénomènes, et tout ce qui est « raison » au monde intelligible. Le caractère hybride de l'impératif catégorique trahit l'artifice de la conception. Ce fait, s'il est vraiment un fait, nous est donné de la même façon que les autres, et quoi que Kant conclue de la sublimité du devoir, au même titre que les autres. Si Kant y voit un « fait de la raison », c'est parce que ce fait incomparable est, à ses yeux, une révélation de Tabsolu en nous. Dès lors, la morale théorique, telle que Kant l'a construite, n'apparaît plus que comme un effort pour concilier, ou plutôt pour identifier, la foi morale avec la raison.
Pourquoi les rapports ralionnels de la théorie et de la pratique ne se sont pas encore établis dans la morale. — Les autres sciences de la nature ont traversé elles aussi une période analogue. — Comparaison de la « morale théorique » des modernes avec la physique des anciens. — Tant que la méthode dialectique est employée, la <c métam orale » subsiste.
Une dernière question reste à élucider. Pourquoi les rapports normaux de la théorie et de la pratique ne se sont-ils pas, jusqu'à présent, établis en morale comme ailleurs? Les autres portions de la réalité donnée dans l'expérience sont devenues peu à peu des objets de recherche scientifique; s'il y a une réalité morale objective, comment n'a-t-elle fourni matière qu'à des « morales théoriques »? Ne serait-ce pas qu'en effet, comme le soutiennent les auteurs de ces morales, à un objet différent convient une forme de spéculation différente?
La réponse à cette question se trouve déjà dans les considérations du premier chapitre sur l'évolution générale des rapports de la théorie et de la pratique, et sur leur évolution particulière dans le cas de la morale. Des intérêts sociaux très puissants, des sentiments très énergiques s'opposent pour ainsi dire a priori à ce que les choses morales fassent lobjet d'une étude objective et désintéressée. Il n'en est pas de la morale comme de la cristallographie ou de la mécanique .^ L'at titude scientifique est, gar^ j<s,finition, iitip. atfîindft critique. Comment prendre cette attitude à Tégard de règles dont le caractère obligatoire imprime le respecta toutes les consciences?/ De même que l'attitude critique, dans la science des religions, a dû paraître irréligieuse, bien qu'elle ne le soit pas nécessairement, de môme, dans une science de la réalité
morale, elle prend presque à coup sûr un air d'immoralité. Elle semble, à tort, inséparable d'une sorte de scepticisme, que la conscience commune condamne, soit comme un manque de sens moral (correspondant à Tindifférence en matière de religion), soit comme un principe d'anarchie qui mettrait en question toutes les institutions sociales, c'est-à-dire l'existence même de la société. Tout effort pour considérer la réalité morale en faisant abstraction du respect que la conscience exige pour ses impératifs, provoque donc aussitôt une réaction extrêmement vive. En un mot, si la première condition d'une étude scientifique est de « désubjectiver » les faits, de négliger Taspect par où ils touchent notre sensibilité, et de les traduire en une forme qui puisse être élaborée par l'entendement, les faits moraux ne devaient pas devenir aisément objet de science, et il n'est pas surprenant que les difficultés préliminaires n'aient pas été toutes surmontées jusqu'à présent.
En outre, l'état actuel de la spéculation morale n'est pas aussi exceptionnel qu'il semble d'abord. A une époque plus ou moins reculée, les autrea sciences de la nature l'ont également traversé. Je ne parle pas seulement des étapes successives qui ont conduit ces sciences à considérer enfin leur objet d'un point de vue désintéressé : je parle de la structure môme de la science, de sa méthode, et de la façon de poser les problèmes. Nous n'avons pas encore de « physique des mœurs » , qui s'attache à observer et à classer les faits moraux, dans leur diversité réelle et concrète, selon les temps et les lieux, et à les analyser pour en dégager les lois, au moyen de la méthode comparative; nous en sommes encore à la « morale théorique » qui spécule abstraitement sur les idées de bien, de mal, de mérite, de sanction, de responsabilité, de justice, de propriété, de solidarité, de devoir, et de droit. — Il est
vrai : mais y a-t-il si longtemps que les sciences aujourd'hui les plus sûres de leur méthode, la physique par exemple, spéculaient non moins abstraitement sur lès éléments et sur le vide? Dans l'antiquité classique, dont nous sommes restés, à plusieurs égards, beaucoup plus près que nous ne pensons, la « science physique » offrait des caractères remarquablement semblables à ceux que présente aujourd'hui la « science de la morale ». L'analogie devient frappante si Ton remonte assez haut, jusqu'aux cpiicjixot qui or|t précédé Socrate. Leur tendance à expliquer rensemblf^ des phénomènes par un ou plusieurs éléments foncjifeimentaux, leur manière de rendre compte des faits en rapprochant ou en séparant le sec et Thumide, le froid et le chaud, ou les atomes, se retrouve dans Teffort de nos philosophes pour expliquer toute la réalité morale par un ou plusieurs éléments fondamentaux (le plaisir, l'intérêt, le devoir), et dans leur faconde séparer ou de rapprocher l'utile et le bien, Tagréable et l'obligatoire. Même facilité apparente, des deux parts, pour la construction rapide d'un édifice scientifique achevé ; même réapparition constante de systèmes opposés les uns aux autres, dont aucun n'a jamais assez de force pour triompher de ses adversaires, enfin même impuissance de tous à rendre compte, ne fût-ce qu'imparfaitement, de la complexité réelle des faits. ^t comme les anciens, par" cette méthode, n'ont jamais pu bâtir que des physiques plus ou moins vraisemblables, — qui d'ailleurs n'étaient point vraies; pareillement, la spéculation morale des philosophes n'a jamais produit que des « morales théoriques » plus ou moins acceptables pour la conscience de leur temps, mais dépourvues de valeur scientifique. Le débat entre utilitaires, hédonistes, eudémonistes, kantiens, et autres théoriciens de la morale, aie considérer du point de vue formel, correspond donc assez exactement
au débat entre les partisans d'Heraclite, d'Anaxagore, d'Empédocle, de Démocrite, de Parménide sur les principes de la physique. Dans les doctrines de ces philosophes, la connaissance positive de quelques faits se trouvait mêlée à des conceptions métaphysiques, et la séparation de ces deux catégories d'éléments ne s'est accomplie que peu à peu. De même , dans nos systèmes de morale théorique se trouvent confondues des observations de faits et des conceptions métaphysiques, ,que Ton pourrait plus précisément appeler métamoraleSy si le mot n'est pas trop barbare : j'entends par là tout ce qui est supposé transcendant par rapport à la réalité morale donnée, et nécessaire à Tintelligibilité de cette réalité. Nous ne souffrons plus de telles confusions dans la physique \ mais, dans nos « morales théoriques » elles ne nous choquent pas encore. La forme que la spéculation morale a conservée jusqu'à présent est, il est vrai, très propre à les entretenir.
Celte spéculation porte encore l'empreinte très reconnaissable du génie grec, d'où elle est issue, comme presque toutes nos sciences. Ce génie a congu Tintelligibilité de l'univers sous laforme de l'harmonie des idées, et il s'est représenté Tordre des êtres dans la nature par le moyen de la hiérarchie des genres et des espèces. Par suite, pour construire la science, où il voyait une expression de la réalité même de l'être, il a procédé par la détermination de concepts. C'est donc à cette méthode qu'il a demandé aussi l'intelligibilité des choses morales. M. Boutroux appelle Socrate le fondateur de la science morale. M. Zeller voit en ce môme Socrate le fondateur de la philosophie du concept. Les deux noms lui conviennent également ; car ils expriment, au fond, la même idée. D'une part, la « science morale » que Socrate a voulu fonder consiste en une détermination des concepts moraux ;
et d'autre part la « philosophie du concept», dont M. Zeller lui attribue la découverte, n'a guère été appliquée par lui qu'à des questions concernant la morale.
Cette philosophie du concept est devenue chez Platon la dialectique, et chez Aristote, la construction métaphysique et scientifique que Ton sait, où la méthode est demeurée essentiellement dialectique. Malgré le goût d'Adstote lui-même et de beaucoup de savants anciens pour les recherches expérimentales, cette méthode a toujours^ empêché que leur physique ne fît le pas décisif qui l'aurait rendue-positive. Il fallait, pour en arriver là, que le contenu et Tusage des concepts antiques de « nature », de i< mouvement », d' « élément », se fussent profondément modifiés. Plus précisément, il fallut que les physiciens modernes, laissant de côté les concepts généraux, plus métaphysiques que physiques, apprissent à ne considérer que les faits et les relations données par Texpérience entre les faits. Révolution qui n'alla point sans des luttes opiniâtres, et qui ne fut achevée qu'avec le xvi* siècle.
Combien la. méthode dialectique ne devait-elle pas se maintenir plus longtemps encore en morale! Dans les sciences qui étudient la réalité physique, dès que la méthode inductive et expérimentale eut commencé à établir des lois proprement dites (ce qui ne fut guère possible, il est vrai, qu'après certaines découvertes en mathématiques et en mécanique), la fin de la spéculation dialectique ne fut plus qu'une question de temps. La valeur des résultats obtenus finit par triompher des préventions les plus obstinées. Entre deux méthodes, Tune fertile seulement en disputes, l'autre féconde en découvertes dont les applications vont à rintihi, le choix, à la longue, ne peut rester douteux. Mais les sciences qui ont pour objet la réalité morale n'en sont pas encore à ce point. Le prestige de la spéculation traditionnelle sur les concepts n'est pas
encore contrebalancé par Timportance des résultats positifs dus à une méthode objective d'investigation. Ces résultats n'apparaîtront sans doute que lentement. L'ancienne méthode a l'assentiment secret des consciences, Tappui des croyances religieuses et des forces de conservation sociale. En un mot, elle ne perdra son autorité que très difficilement. La critique des concepts moraux a beau montrer que leur simplicité apparente est illusoire, et qu'en réalité ils sont à la fois extraordinairement complexes, flottants, et mal définis : idées claires, si Ton veut, mais non pas idées distinctes. Cette critique, telle que la exécutée M. Simmel, par exemple, n'est pas décisive, malgré l'ingéniosité et le talent de san auteur, parce qu'elle est elle-même dialectique. Tant que le sentiment de la vérité positive, dans cet ordre de recherches, ne sera pas devenu familier aux esprits comme, il l'est depuis longtemps dans l'ordre des recherches physiques, il est à craindre que la spéculation morale ne persiste à travailler dialectiquement sur des concepts.
Du moins, sans rien préjuger de l'avenir, voyons-nous que cette forme de la spéculation morale n'est pas une anomalie. L'esprit humain n'a pas commencé par prendre, à regard de la réalité morale, une attitude différente de celle qu'il avait eue d'abord à l'égard de la réalité physique. Ce qui est vrai, au contraire, c'est qu'il a conservé, pour l'étude des choses morales, une méthode dont il s'est défait ailleurs depuis quelque temps : persistance qui s'explique assez par les caractères propres à cette partie de la réalité, et par les sentiments qu'elle éveille en nous. La « morale théorique », semblable en ce point au système physique des anciens, a été et est encore un effort pour saisir son objet comme intelligible. Mais cet effort n'implique pas la possession immédiate de la méthode dont il conviendrait d'user, et le philosophe se flatte obsti-
nément d'établir la science de la morale par une analyse dialectique de concepts. Mieux employé, cet effort cherchera à constituer ce que Comte, au siècle dernier, appelait la « physique sociale ». C'est Tœuvre qu'a entreprise la sociologie scientifique.
Mais, par Feffet d'une loi bien connue de l'histoire des sciences, les sociologues paraissent, — et ils doivent paraître, — se placer en dehors de la science dont ils sont en réalité les continuateurs actifs, tandis que ceux qui restent attachés à une méthode stérile et surannée s'en considèrent comme les seuls représentants. Les inventeurs d'expériences, qui contribuèrent si efficacement, au XVI® siècle, à donner à la physique l'impulsion qu'elle suit depuis lors, n'étaient-ils pas de vulgaires empiriques, ou moins encore, aux yeux des professeurs qui, dans les cours de philosophie, enseignaient la physique d'Aristote avec sa métaphysique et sa logique ?
Pourtant, ce sont les premiers qui étaient les vrais successeurs des savants grecs et d'Aristote lui-même. Pareillement, la production des « morales théoriques » est aujourd'hui fort ralentie, sinon tout à fait arrêtée. A une ou deux exceptions près, celles qui ont paru dans le cours du XIX® siècle n'ont guère été que des variantes plus ou moins ingénieuses de doctrines nées dans les siècles précédents. Mais la tradition se perpétue par l'enseignement. Beaucoup, parmi les écrivains qui l'entretiennent, seraient sans doute surpris si on leur disait que la vraie spéculation morale de notre temps se trouve, non pas dans leurs livres, mais dans les travaux de ces socio-logues à qui ils n'accordent qu'à regret le droit d'exister. Ils n'y reconnaissent pas la « morale théorique ». Et il est vrai qu'elle n'y est point. Mais les scolastiques non plus ne reconnaissaient pas leur ce physique » dans les recherches expérimentales, qui allaient la supplanter*
Lévy-Bruhl. — La morale. 5
La morale théorique, qui prétend être à la fois spéculative et normative, se trouve détournée, par cette prétention même, de Tétude objective de la réalité morale. Préoccupée d'établir rationnellement ce qui doit être^ elle ne procède pas à Tégard de cette réalité comme font les sciences de la nature à l'égard des phénomènes donnés ; elle ne s'attache pas à l'étude patiente et minutieuse de ce qui est. Cependant, en tant que normative, la morale théorique se donne pour fin de diriger dans un sens déterminé par elle la conduite des hommes, c'est-à-dire d'exercer une action positive sur la réalité morale. Ne faudrait-il pas, pour que son action fût efficace, que cette réalité fût connue d'une manière scientifique ? Comment la morale théorique, telle que la présentent d'ordinaire les philosophes, pare-t-elle à cette difficulté?
En fait, le manque de cette connaissance scientifique préalable ne l'a jamais empêchée de formuler ses règles et ses préceptes. Elle prend pour accordé qu'elle sait de l'homme et de la société tout ce qu'il lui est nécessaire de savoir. En un mot, elle se donne un certain nombre de postulats. Elle les considère comme valables sans les examiner, parce qu'ils sont impliqués par la pratique. Ici encore, le caractère en quelque sorte sacré dont la morale (en tant que normative) est revêtue aux yeux de la conscience a exclu a priori la critique.
Premier postulat : la nature humaine est toujours identique à ellemême, en tout temps et en tout lieu. — Ce postulat permet de spéculer abstraitement sur le concept de « Thomme ». — Examen du contenu de ce concept dans la philosophie grecque, dans la philosophie moderne et chrétienne. — Élargissement de l'idée concrète d'humanité au xix^ siècle, dû aux progrès des sciences historiques, anthropologiques, géographiques, etc. — Insuffisance de la méthode d'analyse psychologique, nécessité de la méthode sociologique pour rélude de la réalité morale.
Le premier de ces postulats consiste à admettre Tidée abstraite d'une « nature humaine », individuelle et sociale, toujours identique à elle-même dans tous les temps et dans tous les pays, et à considérer cette nature comme assez, bien connue pour qu'on puisse lui prescrire les règles de conduite qui conviennent le mieux en chaque circonstance. Toutes les morales théoriques supposent ce postulat. La morale kantienne va plus loin encore. Elle légifère pour tous les êtres raisonnables et libres, dont l'espèce humaine n'est peut-être qu'une petite fraction. Les morales du sentiment, les morales de l'intérêt, moins ambitieuses, se tiennent plus près de l'expérience ; elles s'adressent cependant, elles aussi, à l'homme pris d'une manière abstraite et générale, indépendamment de toute détermination particulière de temps et de lieu. Elles aussi admettent implicitement qu'il y a une « nature humaine » constante, toujours semblable à elle-même, et que nous n'avons pas besoin, pour la connaître, d'une étude scientifique analogue à celle dont la nature physique est l'objet : tout l'effort de la morale peut se porter d'emblée à la recherche des principes et à la formulation des devoirs.
Ce double postulat est aussi ancien que la morale théorique elle-même. Il naissait, pour ainsi dire, spontanément, de la méthode conceptuelle et dialectique employée par ses fondateurs. La science, selon eux, devait avoir pour objet non ce qui est passager, individuel, périssable : ; les phénomènes, — mais ce qui est immuable, général, éternel : les idées, les formes, les définitions. La science morale, en particulier, devait chercher dans la définition générale de Thomme l'expression adéquate de son essence immuable et éternelle, et spéculer ensuite, en toute sécurité, sur cette définition, en même temps que sur les concepts proprement moraux de bien, de mal, .de juste, d'injuste, d'utile et d'agréable. Les morales théoriques modernes sont restées fidèles, en ce point, à la tradition. Elles ont modifié, il est vrai, la position et l'énoncé de beaucoup de problèmes. Mais elles n'ont pas senti la nécessité de renoncer à ce double postulat.
Or « l'homme » qui a servi d'objet à la spéculation morale grecque est loin de représenter d'une manière exacte toute l'humanité. C'est, au contraire, l'homme d'une certaine race et d'un certain temps : c'est le Grec. On sait quelle distance les Hellènes mettaient entre eux et- les barbares. Au moment surtout où leur philosophie morale s'est fondée avec Socrate, au moment où leur civilisation, leur art, leur industrie avaient pris leur plein développement, ils pouvaient avoir oublié, ou il& considéraient comme peu de chose, ce qu'ils devaient aux civilii sations-^^his- anciennes de l'Egypte et de l'Orient. Les \^ barbares entraient, sans doute, dans la définition de l'hu- ^ manité, mais à la façon des esclaves, qu'ils étaient destinés à fournir. C'étaient des hommes de « deuxième catégorie ». C'est à peu près ainsi que les modernes distinguent les peuples civilisés des autres (Naturvôlker und Kuliurvôlker) ; avec cette différence, toutefois, que l'ethno-
graphie a entrepris, depuis le xix® siècle, une étude scientifique des peuples non civilisés, tandis que les Grecs n'ont jamais songé à rien de pareil pour les barbares, avec qui ils étaient continuellement en contact. Non par manque de curiosité ; mais les mœurs et les institutions des barbares étaient pour eux un objet d'amusement plutôt que de science. Ils y trouvaient une pâture pour leur goût du merveilleux et des récits extraordinaires. « Les Grecs, a dit Hegel, — qui ressentait pour eux une admiration enthousiaste ; — les Grecs ont connu la Grèce, ils n'ont pas connu Thumanité. » Au monde fini de la cosmologie de Platon et . d'Aristote correspond la somme limitée des cités helléniques. Le reste des hommes représente to aTTetpov : matière indéfinie, indispensable peut-être, mais réfractaire à la beauté et à Tordre qui sont tout aux yeux des Grecs.
Le mélange des peuples et des idées pendant la période hellénistique, puis l'organisation romaine du monde antique, firent beaucoup pour affaiblir ce préjugé, qui parut succomber tout à fait à la victoire du christianisme. La distinction entre le Grec ou le Romain d'une part, et les barbares de l'autre, ne pouvait subsister quand la limite s'effaçait entre le peuple élu et les gentils. Adam n'avait-il pas entraîné tous les hommes dans sa chute? Le Christ ne les avait-il pas tous rachetés? De là, un effort pour con-* quérir les hommes à l'Église unique, un esprit de prosélytisme inconnu des anciens, et une conception de rhumanité tout autre que la leur.
Toutefois la tradition catholique, bien qu' « universelle » par définition, devait tendre à identifier avec l'humanité même la portion de Thumanité où elle dominerait. De fait, depuis la fin du -v® siècle jusqu'à la diffusion de l'Islam, le christianisme a occupé la presque totalité du monde connu des anciens. 11 avait même converti la plupart des.
nations barbares à qui l'empire romain avait eu affaire. L'illusion s'établit alors que Fhumanité chrétienne ou rhumanité tout court, c'était à peu près la même chose.
< L'ignorance des siècles obscurs aidant, cette croyance s'est enracinée avec tant de force que rien n'a pu, depuis lors, l'extirper : ni les conquêtes des musulmans, — car la Provi-' dence voulait qu'il y eût des « infidèles » au dehors, comme elle conservait des «témoins », les Juifs, à l'intérieur même de la chrétienté ; — ni la découverte successive des grands empires de l'Extrême-Orient et des deux Amériques, ni enfin celle des masses profondes du continent noir. De même que chaque individu, aussitôt qu'il cesse de s'observer, se prend naïvement pour le centre du monde^ chaque peuple ou peuplade, chaque civilisation se considère Comme résumant en elle-même toute l'humanité. La nôtre ne fait pas exception à cette règle. On n'ignore pas, sans doute, que l'Asie compte à elle seule plus de bouddhistes que toutes les parties du monde ensemble ne contiennent de chrétiens. Mais la réalité de ces centaines de millions d'hommes appartenant à une civilisation lointaine n'est que conçue ; il y faut un acte de réflexion, qui n'a lieu qu'à intervalles. Elle n'est pas sentie à tout instant, comme la civilisation en qui et de qui nous vivons. Ainsi, la spéculation morale qui s'est développée en I Europe chez les modernes a eu pour objet, en principe, •■ l'homme pris universellement; en fait, l'homme de la société occidentale et chrétienne. Elle correspond à la psychologie introspective traditionnelle, qui étudie, elle aussi, l'homme ((blanc et jîivilisé ». C'est encore le postulat de la spéculation morale grecque, modifié, élargi, mais reconnaissable.
Ce postulat, dira-t-on peut-être, était indispensable, si l'on ne se résignait pas à attendre, pour établir la morale, que nous eussions une connaissance complète et scienti-
fique des civilisations étrangères et des sociétés inférieures. En outre, il n*y a point d'inconvénient à Tadmettre. Il repose sur une induction légitime, et rien n'empêche de conclure de la nature psychologique et morale des hommes que Ton connaît à celle des hommes que Ton n'a jamais vus. C'est ainsi que les Grecs, tout borné que fût leur horizon ethnographique, ont si admirablement connu et décrit les inclinations et les passions de l'homme, qu'on n'a guère pu les dépasser en cette matière. Leur littérature, à ce point de vue, ne craint pas la comparaison avec celles des modernes. A leur tour, les grands moralistes chrétiens, qui n'avaient pas un champ d'observation beaucoup plus étendu, n'en ont pas moins formulé des vérités valables pour les hommes de tous les temps et de tous les pays. Partout l'amour, l'ambition, l'amour-propre, l'avarice, l'envie et les autres passions naissent des mêmes causes, traversent les mêmes crises, et produisent les mômes effets. « C'est tout comme icy », selon la formule que Leibniz emprunte à Arlequin.
Les « philosophes » du xvni® siècle, qui ne sont certes \ pas prévenus en faveur du christianisme, mais qui croient à une morale naturelle et universelle, soutiennent, eux aussi, sans nulle hésitation, Tidée d'une humanité toujours et partout semblable à elle-même. Hume répète , après Fontenelle et avec les encyclopédistes, que les
hommesd'aujOU rd^hiiîsnTitaiificîgPTYihlflhlps?! ppnYd'anfrP-
fois, q ue les chênes et les peupliers de nos campagnes le sont à ceux d'il y a cinq mille ans. Veut-on connaître le mécanisme et le jeu des passions chez nos contemporains ? Il suffit d'étudier Démosthène et Tacite. Voltaire ne tient pas un autre langage. Une des grandes supériorités du déisme sur les religions révélées, selon lui, tient à ce que les dogmes ont toujours une origine historique, et par conséquent ne valent que pour une portion de l'humanité,
tandis que le déisme, né spontanément du cœur et de la raison de Thomme, est aussi ancien et aussi universel que l'espèce humaine. En tout temps, en tout lieu, rhomme, en présence des mêmes objets, éprouve les mêmes sentiments, et conçoit les mêmes idées. Voltaire en est si fermement convaincu que, en dépit de témoignages formels rapportant l'existence de la prostitution sacrée à Babylone, il refuse d'y croire, tant il lui paraît impossible d'admettre que des mœurs « contraires à la nature humaine » aient jamais pu être pratiquées^ Et presque tous ses contemporains pensent comme lui.
Pourtant ce postulat, en qui ils avaient une si entière confiance, ne peut plus être considéré aujourd'hui comme exact, à moins qu'on ne le réduise à une formule presque purement verbale. S'il exprime seulement la nécessité, pour tous les individus humains, de présenter certains caractères psychologiques et moraux communs, il ne fait que répéter l'axiome scolastique cité par Descartes au commencement du Discours de la méthode^ et selon lequel il n'y a du plus et du moins qu'entre les accidents, et non point entre les essences ou natures des individus d'une même espèce. Cet axiome ne nous apprend rien sur les caractères qui, en fait, sont ou ne sont pas présents dans toute l'espèce. 11 ne supplée en rien au défaut de l'anthropologie comparée.
Mais, si l'on donne à ce postulat le sens où l'ont pris les philosophes qui en ont fait usage , plus ou moins expressément, dans^ leur morale théorique, c'est-à-dire s'il signifie qu'ils ont eu le droit d'étendre à l'humanité entière ce qu^ils ont appris de la nature humaine, au point de vue psychologique, moral, et social, par l'observation d'eux-mêmes et de leur milieu, rien n'est plus contestable. Pour que ce postulat ait pu se maintenir aussi longtemps qu'il l'a fait, il a fallu la réunion de
deux conditions, dont Tune au moins est encore présente : d'abord, r ignoran ce où les théoriciens de la morale sont resté s généralement des civilisations autre s i|ue celles où ils vivaient (F antiquité classique exceptée) ; p uis la subordinatio^de la théo rie à la pra^^q"^ L'intérêt suprême de celle-ci exigeait que les préceptes moraux fussent présentés comme universels, et, par suite, comme obligeant avec la même force tout être humain, raisonnable et libre, sans distinction de temps ni de lieu. Cette exigence soutient encore aujourd'hui, comme on Ta vu, la conception traditionnelle de la morale théorique. Mais elle se soutient mal elle-même. Elle s'aÊFaiblit à mesure que l'ignorance dont elle est solidaire se dissipe peu à peu. Car cette ignorance a enfin pris conscience d'elle-même, et le travail qui doit y mettre fin est déjà entrepris sur plusieurs points à la fois.
En premier lieu, les grandes civilisations indépendantes de la nôtre, et de l'antiquité classique d'où elle est née, font l'objet, depuis un siècle, de recherches scientifiques. La connaissance des langues, des arts, des religions, des institutions de l'Inde, de la Chine, du Japon, facilitée par un concours de circonstances de plus en plus favorables, commence à substituer une vue positive, et précise à l'image un peu trop simple et conventionnelle que l'on s'en faisait auparavant en Europe. Cette image voulait être le plus souvent amusante, ou édifiante, ou les deux à la fois : divertir aux dépens de mœurs et de croyances bizarres et inexplicables pour nous, ou gourmander notre fatuité et nos vices, à la façon de la Germanie de Tacite. Les écrivains français du xviii® siècle, pour Ja plupart, n'ont pas eu besoin d'étudier beaucoup les civilisations orientales — ni les sauvages — pour les représenter comme ils ont fait. Les Persans de Montesquieu, les Hin- /^
dons de Voltaire et les Chinois des autres philosophes
sont des Européens à peine travestis. C'est un artifice commode pour faire passer des réflexions sur les choses de France, qui pourraient n'être pas sans danger. ^uant à une étude désintéressée de ces sociétés' très différentes de la nôtre, on n'a ni la pensée, ni les moyens de' la faire. Une des gloires du^ixLsiècle a été précisément d'entreprendre ce grand travail, cette vaste enquête anthropologique. Mais, par une conséquence inévitable, le concept de la « nature humaine » se trouve aussitôt modifié. Il ne peut rester un schème artificiel et scolastique; l'histoire comparée dçs religions, des institutions, des langues, lui fournit un contenu toujours plus riche et plus varié. On comprend l'impatience de Renan, qui s'est intéressé passionnément à la lecture de Burnouf, quand il voit Auguste Comle identifier encore, à4xaude chû^e^ès, l'humanité avec les nations issues de la civilisation méditerranéenne. Comte ne le ferait certainement plus aujourd'hui : le rapprochement matériel qui s'est opéré ne le lui permettrait plus. Bombay, et même Pékin, ne sont pas plus éloignés de Paris, aujourd'hui, que ne l'étaient Madrid ou Stockholm, il y a cent ans. I^orce^est bien à la notion traditionnelle de « l'homme » de s'élargir.
D'autre part, les sociétés inférieures ne prêtent plus seulement aune antithèse facile entre l'Européen corrompu et le « bon sauvage». Elles sont devenues, elles aussi, l'objet d'une étude scientifique — un peu tard, par malheur, et, dans bien des cas, presqu'au moment de leur disparition. Pour les peuplades éteintes, depuis longtemps, la critique des relations qui nous sont parvenues (surtout de celles des premiers voyageurs qui les ont décrites) permet assez souvent, grâce à la méthode comparative, de restituer l'essentiel de ce qu'ils avaient vu, souvent sans le comprendre. Cette observation, contemporaine ou rétrospective, nous révèle des façons de sentir, de penser, d'ima-
giner, des modes d organisation sociale et religieuse dont nous n'aurions jamais eu, sans elle, la moindre idée. Plusieurs ouvrages récents sur les sociétés australiennes, ot en particulier celui de MM. Spencer et Gillen, sur Les Tribus indigènes de r Australie centrale^ ont mis en lumière (les traits fort peu connus de la « nature humaine ».
Enfin les régions reculées de Thistoirene sont pas explorées avec moins de soin. L'Egypte et l'Assyrie surtout ont donné lieu à des travaux de caractère scientifique, dont les résultats peuvent être considérés comme acquis. Au lieu des légendes déformées et des récits suspects dont il fallait se contenter autrefois, nous avons désormais une connaissance puisée aux sources mêmes de ces civilisations déjà très développées, de leurs langues, de leurs littératures, sacrée et profane, de leur droit, de leur morale enfin, qui est tantôt singulièrement près, tantôt singulièrement loin de la nôtre. Nouvelle extension, nouvel enrichissement de notre idée de Thumanité, obligée de faire une place à la vie mentale et morale de ce passé lointain, mais certain, — sans parler de la longue évolution, inconnue de nous, dont il a été le terme. Le môme travail se poursuit ailleurs : par exemple, sur les anciennes civilisations américaines. L'anthropologie et Thistoire, en ce qui concerne la restitution des sociétés disparues, dans les deux mondes, sont loin d'avoir obtenu tous les résultats que Ton peut espérer. Cette paléontologie sociale n'est-elle pas née d'hier ?v
Dès à présent, nous ne pouvons plus nous représenter Thumanité entière, au point de vue psychologique et moral, comme assez semblable à la portion que nous en connaissons par notre expérience immédiate, pour que nous nous dispensions d'en étudier le reste. Peut-être, un jour, la sociologie saura-t-elle déterminer avec précision ce qu'il y a de commun chez les individus de tous les peuples
humains. Présentement, une tâche plus modeste s'impose. Il faut analyser d'abord, avec le plus de rigueur possible, la riche diversité qui s'offre à l'observation, et que nous n'avons pas le moyen, aujourd'hui, de ramener à l'unité. Ne sommes-nous pas hors d'état de concevoir seulement, — je ne dis pas de réaliser — une histoire universelle? Depuis que l'on a renoncé aux philosophies de l'histoire, qui se donnaient un principe d'unité sous la forme d'une idée théologique ou du moins finaliste, la conception de l'humanité comme d'un tout nous échappe. Dans Tétat actuel de nos connaissances, ce n'est qu'une unité de collection. Une pluralité de civilisations, qui se présentent chacune avec ses caractères propres, semble s'y être développée d'une façon indépendante.
L'histoire et l'anthropologie nous mettent en présence d'une réalité infiniment jvariée et complexe , et nous sommes bien forcés de reconnaître que nous n'en obtiendrons la connaissan^îe qu'au prix de longs efforts, méthodiques et collectifs, comme lorsqu'il s'agit de la nat,ure donnée à nos sens.] Aussitôt que nous considérons des sociétés différentes de celle où tout nous paraît clair, parce que tout nous y est familier, nous rencontrons à chaque pas des problèmes que nous sommes incapables de résoudre par le simple bon sens, aidé seulement de la réflexion et de la connaissance courante de la « nature humame ». Les faits qui nous déconcertent obéissent sans doute à des lois : mais quelles sont-elles? nous ne saurions le deviner. La réalité sociale offre, en un sens, plus de difficultés que le monde physique à la recherche scientifique, car, même en supposant connues les lois statiques, l'état d'une société,~à moment donné, n'est jamais intelligible que par l'évolution antérieure dont il est le point d'aboutissement actuel ; et combien sont rares les cas où la connaissance historique de ce passé est assez complète
et assez sûre pour que rien d'indispensable ne fosse défaut !
Aussi bien, est-ce là une raison de plus pour ne jamais s'écarter d'une méthode scrupuleusement objective, et pour nous attendre à ce qu'ici, comme dans la science de la nature physique, le vraisemblable ne soit pas souvent le vrai. D'Alembert s'est amusé à formuler un certain nombre de lois physiques qui, apnori, nous paraîtraient non seulement acceptables, mais très probablement vraies, — si l'expérience n'en démontrait la fausseté. « Le baromètre hausse pour annoncer la pluie. » En effet, lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de vapeurs, par conséquent plus pesant; par conséquent il doit faire hausser le baromètre. — « L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber. » En effet, l'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère *.
Tant que notre interprétation des phénomènes moraux, se fonde sur notre connaissance présumée de la nature humaine, et sur l'identité supposée de cette nature en tout temps et en tout lieu, elle ressemble sans doute à la physique « vraisemblable » de d'Alembert. 11 est vrai que nous n'avons pas toujours le choix du procédé. Pour expliquer les croyances, les coutumes, les ins.titutions même les plus différentes des nôtres, nous sommes le plus souvent obligés de restituer^ le mieux qu'il nous est possible, les représentations et les sentiments qui se sont réalisés objectivement dans ces institutions, ces mœurs et ces croyances. Mais il est nécessaire de contrôler et de compléter ce procédé par l'usage de la méthode comparative, c'est-à-dire de la méthode sociologique. Employé seul, il conduit très facilement à l'er-