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La morale indépendante dans son principe et dans son objet

Aucune question philosophique peut-être n’a soulevé, au xix e siècle, de controverses plus animées que celle de la morale indépendante, aucune n’a eu un intérêt plus populaire, et n’a paru aux uns plus féconde, aux autres plus menaçante.

A peine le mot seulement était-il tombé dans le public, qu’on le relevait de toutes parts avec ardeur, les uns comme un drapeau, les autres comme un défi.

Les formules n’avaient point encore été déterminées d’une manière précise, qu’on les discutait déjà avec acharnement, et la violence des attaques, aussi bien que la chaleur des adhésions, en confirmait l’importance.

Amis et ennemis ne s’y trompaient point.

La morale indépendante est, en effet, le résumé

COIGKET. 1

INTRODUCTION

de la longue lutte qui, depuis tant de siècles, proclame d’une part l’émancipation, de l’autre l’asservissement de l’esprit humain ; et, sous ce rapport, elle mérite toutes les sympathies et toutes les colères qu’elle a rencontrées. Reprenant la question révolutionnaire à son origine, elle la pose dans ses derniers termes ; elle élève le droit humain en face du droit divin d’une façon plus radicale et plus profonde qu’aucune théorie ne l’a encore fait, et elle en suit le principe jusqu'aux dernières conséquences.

Le moment où elle se formule, d’ailleurs, semble éminemment favorable à sa propagation.

L’anarchie des esprits est universelle. Aucune théorie générale ne les relie, aucune foi commune ; pas d’unité, ni dans les aspirations, ni dans les désirs, ni dans les espérances.

D’une part, nous voyons les débris de la vieille société, fondée sur la vieille transcendance, constituant toute la série des abus et des privilèges sur la série des principes théologiques, entant l'autorité humaine sur l’autorité divine, et ramenant la morale à l’obéissance.

De l’autre, nous voyons la société nouvelle proclamant le droit de l’homme, et bouleversant en son

INTRODUCTION

nom toutes les institutions du vieux monde ; puis, après avoir vaincu, incapable de constituer la victoire, laissant sa rivale lui en arracher le prix.

Que reste-t-il alors de cette double lutte? La confusion de tous les principes, et l’anarchie de tous les faits.

En dépit de l’audace, en dépit de l’habileté et de la persévérance, on ne recommence pas un passé détruit, on ne ressuscite pas des morts dont les cendres ont été dispersées au vent.

La vieille société a pu arracher à la révolution son sceptre. Mais elle n’a pas anéanti son œuvre.

La foi du moyen âge est morte dans la logique de ses formes absolues, et dans la sincérité de ses sentiments; les intérêts qu’elle a créés seuls demeurent dans toute l’énergie égoïste du sentiment de conservation. C’est désormais sur ceux-ci que la vieille société s’appuie, et, tremblant encore à la pensée des ravages d’hier et des menaces de demain, si elle se résout à abandonner la moitié de son empire, c’est afin de conserver l’autre moitié. Elle transige donc avec la révolution découragée, elle accommode les vieilles idées dans les nouveaux moules, et établit le pouvoir sur un compromis bâtard où l’habileté des expédients peut seule le soutenir.

introduction.

De cette situation stérile et fausse, la contradiction intellectuelle et sociale peut seule sortir. Aussi la voyons-nous partout aujourd’hui.

Elle est dans les esprits, elle est dans les institutions et dans les lois, elle est dans tous les principes de notre droit public.

Ici on accorde à la liberté, et là on lui reprend. On proclame l’égalité dans les lois civiles et on la méconnaît dans l'organisation administrative. Les classes ne sont plus déterminées par la naissance; elles sont déterminées par la fonction, et il y a encore des privilégiés au xix" siècle. Plus loin, c’est l’État qui prétend se constituer en dehors de l’Église, et qui remet à l’Église une partie de ses propres pouvoirs. D’un côté, il reconnaît son autorité, de l’autre, il contrôle son indépendance, et le public fait les frais de cette réciprocité d’abus. Enfin, partout nous trouvons à côté d’une série de lois libérales une série de lois restrictives, comme si l’on se proposait de détruire avec soin d’une main ce qu’on a édifié de l’autre.

C’est pour sortir de cette situation hybride qui peut seule satisfaire les consciences défaillantes et les esprits troublés, que la morale indépendante a repris la question du droit à son origine.

INTRODUCTION

Le droit qu’elle proclame, c’est bien le droit de l’homme, le droit de la révolution.

Mais elle lui donne un fondement nouveau, en le dégageant des obscurités et des confusions du matérialisme.

Elle l’arrache au vague d’une aspiration indéfinie; elle le détermine en l’affirmant.

Le droit pour la morale indépendante n’est ni une conception de la raison universelle, ni une loi extérieure de la nature : c’est le fait humain par excellence, c'est l’homme libre.

En le ramenant de la raison dans la conscience, elle le rend accessible à tous par l’expérience personnelle; elle lui impose une barrière dans le respect inviolable de la personne humaine, cl le sauve ainsi des théories qui, en proclamant la souveraineté du but et l’intérêt prépondérant des majorités, finiront toujours par conduire leurs sectateurs à tous les crimes et à toutes les folies.

Il était trop facile aux vieilles métaphysiques et aux vieilles religions de triompher du matérialisme en invoquant les plus nobles élans de la nature humaine.

Mais la nouvelle théorie leur enlève ce dernier argument. Ce n’est pas seulement la source des spéculations de l’esprit qu’elle prétend leur arracher,

INTRODUCTION

c’est la source de l’activilé et du bien. La liberté qu’elle proclame n’est point celle des appétits et des jouissances : c’est celle de la justice; c’est la liberté qui se règle elle-même en vertu d’une loi qu'elle seule donne et qu’elle seule accomplit ; la liberté qui, en fondant l’individu sur le droit et l’obligation, fonde la société sur l’égalité des droits et la réciprocité des obligations, et fait de l’homme en môme temps l’origine, le but et le véritable créateur de la morale.

Telle est la thèse que la morale indépendante a posée dès le début et dont nous nous sommes proposé de poursuivre les développements et la réalisation, et si cette thèse a paru quelquefois obscure, c’est que, dans le conflit qu’elle a soulevé, les objections se trouvaient le plus souvent contradictoires, et les adhésions même étaient sujettes à plus d’un malentendu.

La morale est indépendante, nous disait-on de toutes parts, soit. Mais indépendante de quoi '?

Les uns acceptaient qu’elle fût indépendante de la religion, mais à condition qu’elle y conduisit d’une façon nécessaire. Les autres la voulaient indépendante de la métaphysique et de la religion, mais dépendante des sciences naturelles, et ils en faisaient

INTRODUCTION

une section de la biologie. Les aulres encore nous demandaient si, par indépendance, nous entendions on ne sait quel isolement fictif de l’homme qui nous ramènerait, sous une autre forme, aux entités de la métaphysique.

Aucune de ces interprétations n’est la bonne.

La morale est indépendante des sciences positives, comme des philosophies transcendantes, mais elle n’est point isolée.

Son indépendance, ou mieux encore son autonomie, consiste dans la nature du fait primitif qui la constitue, fait irréductible et exclusivement humain, la liberté, mais fait inséparable du milieu où il se produit.

La liberté n’est donc pas pour nous un fantôme illusoire résidant dans des sphères nébuleuses et inaccessibles, c’est un fait humain que nous isolons par l’abstraction pour l’analyser, mais que nous ne réalisons pas dans son isolement et en dehors de ses conditions nécessaires.

Telle est la thèse que nous nous proposons de développer.

Nous déterminerons d’abord ce que nous entendons par liberté en opposition à ce que nos adversaires entendent. Nous montrerons l’apparition de la

INTRODUCTION

liberté dans la nature en tant que principe de morale, le nouvel ordre qu’elle crée, ses rapports avec les sentiments qu’elle transforme et les forces de la nature qu’elle fait servir à ses fins. Nous montrerons, en un mot, que la science morale est non-seulement indépendante par son origine et par son but, mais qu’elle est souveraine dans la vie humaine et régulatrice de tous ses rapports.

Toutefois, au moment même d’entrer dans cette exposition, il est peut-être utile de rappeler encore que l’œuvre de la morale indépendante se présente moins au public comme une théorie que comme une recherche.

Le groupe qui s’est formé sous son drapeau s’est rallié exclusivement à un principe, non point à un homme, et jusqu’à ce que la science soit faite, il conserve une grande liberté dans l’interprétation. Nous ne sommes point, avons-nous dit, dès le début, une école suivant les errements d’un maître ; nous sommes une république d’ouvriers d’accord sur le fondement de l’édifice, et qui, en apportant chaque jour la main à l’œuvre, s’instruit et s’éclaire par le travail même qu’elle accomplit.

De ce que nous partons du principe de la morale indépendante, ce n’est point une raison pour affirmer

INTRODUCTION

que nous ne commettrons ni erreur, ni méprise, même au point de vue de la morale indépendante. Nous pouvons mal présenter les questions, mal enchaîner lesproblèmes, le principe ne serait pas entamé pour autant. L’important, d’ailleurs, en vue du progrès, est bien moins d’éviter les chutes que de marcher en avant. Quand on reconnaît d’une manière exclusive et absolue l’autorité de la science, on trouve toujours dans la critique un contre-poids, et, si l’on peut errer, on n’est jamais enchaîné à l’erreur.

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La méthode est inséparable de la théorie comme la voie est inséparable du but, et, au point de vue particulier de notre thèse, les uns nous accusant d’être métaphysiciens, et les autres nous reprochant de ne pas l’être, il est essentiel, en commençant celte étude, de déterminer d’une manière précise en quoi consiste, d’une part, la méthode métaphysique, de l’autre, la méthode critique; la raison qui nous fait repousser la première et adopter la seconde ressortira comme une conséquence de cette analyse.

L’idée de métaphysique donne souvent lieu à des méprises.

Les uns entendent par ce mot tous les phénomènes qui ne sont pas du domaine physique et purement matériel; les autres assimilent la métaphysique à l’ontologie; les autres encore, par ménagement peutêtre pour un passé très-ancien, conservent le nom avec soin, tout en lui donnant un nouveau sens (1). Ils repoussent l’onlolc gie, et reconnaissent exclusivement sous le nom de métaphysique rationnelle l’étude de nos facultés.

Appeler métaphysiques tous les phénomènes qui ne sont pas purement matériels, c’est tomber dans une confusion inextricable, car à ce compte toutes les théories de raisonnement comme la logique, et toutes les sciences qui ne sont pas fondées sur l’observation, comme la mathématique, relèveraient de la métaphysique.

D’autre part, donner le nom de métaphysique à l’étude purement rationnelle de nos facultés , c’est s’exposer gratuitement aux malentendus, car la métaphysique n’a jamais été séparée de l’ontologie. Aux idées nouvelles il faut des noms nouveaux, et nous expliquerons pourquoi nous ne sommes pas métaphysiciens, en déterminant la métaphysique par son

(1) M. Kenouvier,

caractère en même temps le plus constant et le plus général.

Si nous étudions la métaphysique depuis son origine jusqu’à nos jours, nous trouvons que partout elle se résume en une conception universelle ramenant à un ou à plusieurs principes l’homme et le monde, et faisant découler le relatif de l'absolu comme une conséquence de sa cause.

Les premiers essais de la Grèce, la doctrine de Platon, les dégénérescences de l’école d’Alexandrie, les produits de la théologie chrétienne aumoyen âge, et enfin les théories si admirablement combinées de la renaissance, sont des modèles de conception métaphysique. Chacun de ces systèmes nous représente à sa manière une construction gigantesque dans laquelle les objets et les êtres de la nature sont dérivés de certains principes qui dépassent la nature, et les spéculations sur l’origine et la fin de la vie expliquent les sciences de la vie.

Il y a donc pour la métaphysique, au delà du monde extérieur et du monde humain, un monde invisible et mystérieux qui lui correspond et qui possède un être propre, une subslantialité, pour parler le langage de l’école, indépendamment de l’esprit qui le conçoit et des phénomènes qui le représentent.

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Il y a des essences créatrices qui non-seulement sont réelles, mais qui sont les vraies sources de la réalité, et qui la produisent.

Si, en effet, ces essences étaient des formes vides, de purs concepts de la raison, elles ne pourraient communiquer au relatif Vêlre qu’elles ne possédederaient pas, elles ne pourraient créer, et soit qu’elles nous apparaissent d’une façon vivante sous le nom de dieux, ou d'une façon abstraite sous le nom de principes, elles n’en jouent pas moins vis-à-vis de l’homme et de la nature le rôle de créateurs, c’està-dire de causes premières, enveloppant dans leur puissance et leur activité toute l’étendue de l’uuivers.

La métaphysique a pu donner lieu à bien des sys- . ternes contradictoires, mais un point commun relie toutes ces théories, c’est le caractère absolu et réel en même temps du principe qu’elles posent et le caractère universel du problème qu’elles se proposent de résoudre.

Or, de ce double caractère d’absolu réel et d’universalité, il suit logiquement que la question métaphysique contient toutes les questions scientifiques comme un arbre contient ses rameaux, et que la solution de l’une implique la solution des autres, et il

arrivait, en effet, au temps où la métaphysique régnait sans contrôle, qu’elle était reconnue comme la science génératrice par excellence, et que toutes les autres sciences prenaient place comme d'humbles subordonnés dans ses gigantesques classifications. Il y avait alors une mathématique comme une religion métaphysique, un naturalisme, une psychologie, une morale, une politique, métaphysiques qui toutes recevaient de la science mère la cause première et la cause finale que les phénomènes relatifs ne contiennent pas.

Or, pour rattacher ces sciences secondaires à la science supérieure qui les générait, et les ordonner dans un même cadre, pour unir les deux extrêmes de celte étrange série : le fini et l’infini, le relatif et l’absolu, le limité et {'universel, en passant des caté- * gories naturelles et humaines aux catégories correspondantes supra-naturelles et supra-humaines, ou en descendant de celles-ci à celles-là, on trouvait une méthode qui consistait à briser l’ordre logique de la raison et l’ordre naturel des faits en introduisant dans la science des causes morales et générales que la science ne comporte pas : tantôt on réalisait les idées pour les enchaîner aux éléments physiques, tantôt on idéalisait les éléments physiques pour

les enchaîner aux idées. Enfin, l’idée de finalité préjugée à priori et systématisée jusqu’à l’universel détournait entièrement les séries naturelles de leur voie propre, et stérilisait la recherche à sa source même.

Au lieu d’étudier les phénomènes dans l’ordre de leurs propres rapports, au lieu de chercher la raison des choses dans les choses elles-mêmes, on la cherchait dans des fictions d’essences et de causes premières, et l’on arrivait ainsi à des résultats si étranges et tellement contraires aux réalités que, dès l’origine, la métaphysique était combattue dans son propre sein, et, par une contradiction heureuse, nombre de métaphysiciens qui étaient savants en même temps, tout en en admettant les premiers principes, en repoussaient les conséquences rigoureuses.

* Ainsi Aristote, dans sa Métaphysique, pose bien comme une base absolue la forme, la matière , le principe du mouvement et la cause finale, mais quand il étudie, par exemple, l’homme dans la morale, la constitution des sociétés dans la politique, l’histoire naturelle chez les animaux, il ne fait intervenir que d’une façon tout à fait incidente les principes métaphysiques, et semble même les abandonner lorsque, combattant la donnée de Platon de celte façon ferme et incisive, qui nous sert encore de mo-

dè!e, il ramène les lois de la vie aux phénomènes de la vie, et nous montre que dans la réalité seule nous devons chercher l’explication de la réalité. Aristote, malgré quelques aberrations dont son temps est plus responsable que lui-même, est le vérilable fondateur de cette philosophie, qui détruira pas à pas les erreurs et les illusions des vieux systèmes, et constituera sur leurs débris, d’une part, l’indépendance des sciences naturelles, et, de l’autre, l’indépendance de la science morale. Nous voulons dire la critique.

Si la métaphysique est la méthode des grandes affirmations, la critique est la méthode du doute et de la recherche. Tandis que celle-ci pose d’emblée une conception de l’universel, celle-là se demande d’abord en quoi consiste l’universel, et ramène ainsi la première des solutions au premier des problèmes.

Toute connaissance, en effet, étant un rapport entre l’esprit humain et le mondp, il est nécessaire de déterminer les termes pour saisir le rapport, et la critique prudente n’avancera dans l’affirmation qu’en plaçant à l’origine de chaque raisonnement la distinction esssentielle du sujet pensant et de l’objet pensé, la distinction des idées ou point de vue sur les choses avec les choses elles-mêmes. De là, elle

arrive à déterminer deux domaines : le concret et l’abstrait, l’objectif et le subjectif, et elle montre que toutes les erreurs de la vieille métaphysique viennent de ce qu’elle confondait ces deux domaines, soit en idéalisantla matière, soit en substanlialisant les idées.

Les idées, en effet, sont des rapports abstraits des objets réels, ou des concepts de la raison.

Dans le premier cas , on les appelle idées générales ; dans le second, idées absolues.

Essentiellement relatives aux objets dont elles expriment le rapport, les idées générales naissent, se développent, se combinent et disparaissent avec eux, et ne sauraient avoir d’existence propre. La grandeur, la largeur, la beauté, le courage, la vertu, sont des rapports que l’esprit peut saisir et abstraire, mais qu’il ne saurait réaliser sans tomber dans les entités et les fantômes.

Les idées absolues diffèrent des idées générales en ceci qu’au lieu d’exprimer l’ordre du monde elles expriment l’ordre de la raison, mais elles sont comme celles-ci de purs concepts; elles sont des points de vue essentiels à la connaissance, mais des points de vue sans réalité objective.

L’opération qui nous permet d’en attribuer le caractère au réel s’appelle l’idéalisation, et ici encore

l’œuvre de la critique ruinera celle de la métaphysique, non pas en supprimant l’idéalisation, mais en en déterminant la véritable nature.

En effet, quand l’idéalisation reste dans ses limites propres, quand on ne se méprend ni sur son principe ni sur son objet, elle devient non-seulement un de nos plus puissants moyens de connaître, mais la base même de nos connaissances les plus élevées.

C’est l’idéalisation qui nous a donné la mathématique.

Nous voyons dans la nature des figures de toutes sortes, des lignes, des cercles, des angles. Nous faisons abstraction dans ces figures de deux propriétés : l’étendue et le nombre; nous les idéalisons en y joignant la conception de l’absolu, et les mathématiques commencent. Or, qu’on se rende bien compte de l’opération. L’idée de l’absolu procède exclusivement de l’esprit de l’homme, et au moment où nous l’appliquons à des figures et à des nombres concrets, nous transportons ces figures et ces nombres de la réalité dans la raison ; en ce moment même, ils cessent d’appartenir à la nature pour devenir de véritables créations de l’esprit, à l’aide desquelles l’esprit en créera d’autres sans le secours d’aucune réalité.

Les figures réelles ne sont donc nullement la cause

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génératrice des figures idéales, elles sont seulement pour l’esprit l’occasion de se livrer à un ordre de spéculations entièrement différent du premier. Avec l’idéalisation un nouveau domaine lui est ouvert; il s'en empare et y élève une science tout entière, la science de la raison et de ses propres formes, inimitable par l’ordre et la rigueur, mais essentiellement et exclusivement abstraite; science qui ne pourra s’appliquer qu’en devenant dans ses applications l’objet de sciences nouvelles dépouillées de tous les caractères de rigueur et d’exactitude absolue delà première.

Ce qui sépare donc le métaphysicien du criticiste, ce n’est pas le mot d’absolu qu’ils prononcent tous deux, c’est l’idée qu’ils y attachent : objective pour le premier, subjective pour le second. Le criticiste ne s’illusionne pas sur la nature des formes ou du nombre; il ne prête pas la vie à des idées, il ne réalise pas des abstractions; si, avec l’absolu, le métaphysicien produit le monde , le criticiste ne produit que de purs idéaux semblables à son principe. Pour le premier, l’absolu est une cause première génératrice de toute chose ; pour le second, c’est une conception rationnelle qui s’applique et ne crée pas, et même en s’appliquant aux réalités en reste indépendante. Aussi, tandis que le criticiste se rend parfai-

tement compte de son opération, tandis qu’il sait fort bien que la conception de l’absolu est purement subjective et que toutes ses conséquences le seront également, le métaphysicien réalise sa conception au moment où il la pose ; il confond une pure forme rationnelle avec les réalités concrètes qu'it a sous les yeux, et, de ce principe contradictoire, il tire "une série de contradictions défendues par une série de sophismes.

De la nature et de la vie, par exemple, il abstrait l’idée d’être, puis il joint à cette idée toutes les catégories de l’absolu : l’infini, le parfait, l’universel, etc. A l’aide d’une dialectique spécieuse, il classe et ordonne ces diverses catégories d’une façon qui séduit l’esprit et finit par élever un majestueux édifice, mais un édifice sans fondement dans la réalité, c’est là ce dont il ne se rend jamais compte. Soit qu’adonné à la théologie, il anime son fantôme d’un reflet de l’humanité, il lui prête l’intelligence, la volonté et l’amour, soit que métaphysicien pur il le laisse dans les régions du général, son erreur consiste toujours non-seulement à lui attribuer une réalité objective, mais à placer en lui la source de toute réalité.

Le premier enseignement de la critique consiste

donc à détruire la métaphysique dans son principe même, et Kant, qui lui a donné ses assises définitives, a fait de l’analyse de l’esprit humain une véritable sape de guerre. Se dressant de front contre cette vieille forteresse de tous nos préjugés et de toutes nos erreurs, il l’embrasse corps à corps, il l’entoure, il la presse, il en fait sortir à chaque pas la contradiction. En nous montrant l’erreur, il nous montre comment elle naît dans notre esprit ; il la rattache aux formes faussées de la logique et nous fait saisir en quelque sorte du doigt le juste point où la raison dévie et engendre le sophisme. Les voici ces arguments fameux, ces épouvantails devant lesquels se sont courbés tant de générations d’érudits, les voici dépouillés de leurs habits d’emprunt et de leurs dénominations barbares, qui se pressent honteux et confus sous cette main puissante. Kant les compte, il les mesure, il les classe, et nous donne, en une nouvelle série, les catégories de l’erreur.

Les essences, les principes absolus qui trônaient naguère majestueusement dans des régions inaccessibles, deviennent de simples généralisations de la réalité, des formes delà raison abstraite. Leurs fantômes malsains cesserontdésormais dehanter nosrôves et de troubler notre conscience ; il a suffi d’un souffle

de cette puissante raison pour qu’ils s’évanouissent dans les airs.

Entre la méthode métaphysique et la méthode critique, la question est donc posée aujourd’hui comme entre deux mondes. Tandis que la métaphysique, pour arriver à la démonstration de son àpriori, établit une hiérarchie confuse dont tousles termes sont rattachés arbitrairement les uns aux autres, la critique, qui n’a en vue aucun à priori , ne construi t que des séries séparées dont l’origine et la fin lui échappent, mais dont tous les termes se conditionnent rigoureusement ; et ainsi elle conduit pas à pas l’esprit humain de la métaphysique à la science,

La critique ne supprime ni les idées du relatif lii les idées de l’absolu, mais elle en détermine le rôle et le domaine, et, en détruisant la fausse unité de la transcendance, elle fonde l’indépendance de toutes les branches du savoir humain : Indépendance des sciences positives sur leur terrain propre, indépendance des sciences exactes , indépendance des sciences psychologiques et morales.

Nous n’entendons point d’ailleurs par là que les unes et les autres doivent et puissent même rester isolées. Elles se rejoignent toutes au contraire dans le réel, et leurs phénomènes réagissent incessamment

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