‹ La morale indépendante dans son principe et dans son objetChapitre 8 sur 42 · DBS PHÉNOMÈNES MORAUX ET INSTINCTIFS · texte numérisé non relu

DBS PHÉNOMÈNES MORAUX ET INSTINCTIFS

ment de mal qu’un élément de bien, dans la vie humaine.

Il est à remarquer, en effet, que le caractère et le talent vont rarement de compagnie. Un grand esprit au point de vue de l'esthétique peut être uni à un caractère servile ; le génie même peut côtoyer la bassesse, et ces contrastes si fréquentsdans l’histoire sont les plus pénibles de ceux que la nature humaine puisse nous présenter.

Nous nous résumerons donc en disant que les facultés de l’intelligence et les instincts de la nature ne sont ni moraux ni immoraux en eux-mêmes , mais qu’ils deviennent tels par l’intervention d’un élément nouveau : l’intervention de la conscience, qui est la perception expérimentale d’un but supérieur à celui de l’instinct, et par l’intervention de la volonté qui nous dirige vers ce but ou nous en éloigne.

La question se pose donc expérimentalement dans la conscience où la volonté la résout, et ces deux phases de la vie intérieure déterminent le degré de moralité de l’individu.

C’est pourquoi on peut dire que si la morale devient une science quand la raison en a abstrait le principe et déduit les conséquences, elle est avant

tout une activité, elle est une lutte et un triomphe; la lutte de la liberté contre la fatalité, le triomphe du droit sur la force.

Ni le pouvoir, ni la connaissance, ni l’adresse, ni le succès, ni l’amitié, ni la bienveillance ne constituent la morale, mais la détermination propre de l’être en vue de la justice parfaite.

UNITÉ DD PRINCIPE MORAL

La morale a donc pour origine la libre détermination de l’individu.

Mais l’individu n’est point seul, l'homme ne demeure pas dans les espaces abstraits des théorèmes. Il demeure dans la nature vivante au milieu des hommes ses semblables dont le contact est indispensable à ses développements. Il vit en groupe, en société, en famille. Ses actes ne s’arrêtent donc pas à sa personne, ils rayonnent dans le milieu de son activité et le constituent en correspondance avec le milieu intérieur.

De là, pour la morale, deux états distincts: un état individuel et un état collectif.

La morale individuelle est représentée par le degré de moralité de chaque individu pris en particulier. Elle se détermine par le caractère désintéressé de ses mobiles et par la mesure de justice idéale qu’il a pour objet de réaliser.

La morale collective représente la moyenne des moralités individuelles dans une société donnée. Elle s’exprime, d’une part, par l’ensemble des institutions civiles, politiques, économiques ou philanthropiques de cette nation ; de l’autre, par l’opinion publique, et elle se mesure, comme la morale individuelle, par le degré de liberté et de justice que cette opinion révèle et que ces institutions réalisent.

La morale collective n’est, en définitive, qu’une nouvelle forme de la morale individuelle, la forme complexe que prennent ses conséquences, quand elles passent dans le milieu de l’activité humaine d’où elles réagissent ensuite de diverses manières sur l’état intérieur de l’individu.

Chaque acte moral a, en effet, une double conséquence en nous et en dehors de nous. D’une part, cet acte développe ou affermit nos forces intérieures ; de l’autre, il contribue à constituer une force sociale qui leur est correspondante.

L’individu qui, après avoir entrevu la justice, entre dans la voie de la justice, devient un enseignement vivant dont l’influence rayonnera sur les institutions de la vie collective en voie de formation.

L’individu, au contraire, qui, après avoir senti la liberté et la dignité humaines, les foule volontaire-

ÜNITÉ DO PRINCIPE MORAL

ment aux pieds et se confirme dans l’égoïsme, la servilité et la violence, engendre le mal par le mal même. Sa conscience s'obscurcit, sa volonté se corrompt, et il contribue à obscurcir et à corrompre le milieu qui l’enserre.

Ainsi, les sociétés se constituent parles individus, et sous les influences diverses et multiples qu’ils exercent dans leur milieu.

La justice est solidaire de la justice.

L’injustice est solidaire de l’injustice, et dans la vie collective comme dans la vie individuelle, le bien et le mal moral forment deux courants contradictoires qui déterminent à leur tour une série de contradictions dans les opinions, les lois, les principes généraux des divers peuples.

Les adversaires de la morale ont souvent invoqué ces contradictions contre la morale même.

Cette prétendue science, nous disent-ils, n’est point une science, c’est une pure convention enfantée pour le besoin des sociétés diverses, essentiellement relative à leurs convenances particulières, et la preuve, c’est qu’elle varie avec ces sociétés, commandant ici ce qu’elle défend là. « Vérité en deçà des monts, erreur un peu plus loin. »

Le vice d’une pareille argumentation est de ne pas

distinguer la grande morale humaine de la morale officielle et conventionnelle de tous les pays, à peu près comme si nous prenions le pied estropié des Chinoises pour le pied donné par la nature, et comme si nous prétendions qu’il n’y a pas de type général du pied parce que celui-ci serait estropié diversement selon les diverses provinces.

En nous mettant au point de vue d’une observation plus générale, nous reconnaîtrons, au contraire, que si la liberté et la justice, obscurcies par nos passions et nos intérêts, subissent ici telle déviation, là telle autre, elles n’en restent pas moins ellesmêmes dans le fonds commun de l’humanité, et si nous cherchons au delà des formes passagères et conventionnelles des divers peuples, nous trouverons que les premiers principes y sont uniformes et permanents.

L’idée de droit et d’obligation, par exemple, qui est la base même de la morale, n’a-t-elle pas toujours existé dans les sociétés les moins développées comme dans les plus corrompues? On a pu différer sur la nature et l’origine du droit et de l’obligation, on n’a pas différé sur le fait même. On n’a pas différé non plus sur son objet qui est la personne humaine conçue d’une façon plus ou moins pure, plus ou moins

UNITÉ DU PRINCIPE MORAL

noble, plus ou moins élevée, mais toujours de la façon la plus pure, la plus noble, la plus élevée que comportait à chaque époque et dans chaque lieu l’état général des esprits.

Non-seulement les peuplades sauvages, mais ceux même que leurs infractions ont fait mettre au ban du monde civilisé : les voleurs, les brigands, les assassins, ont entre eux des principes de droit et d’obligation, des règles de justice telles, par exemple, # que la vérité de la parole, le respect de la propriété et de la vie, le courage devant l’ennemi, l’aide mutuel dans le malheur, etc., et ils les respectent aussi scrupuleusement que s’ils n’étaient pas toujours prêts à les violer en dehors de la seule société qu’ils reconnaissent. Toute la ditférence qui les sépare de nou3, c’est que pour eux ces règles, déjà violées, sont moins fortes, et en tous cas d’une application restreinte, tandis que pour nous elles sont absolues et universelles. Aux yeux du sauvage, l’étranger, l’ennemi, aux yeux des êtres déclassés, les membres de la société régulière, sont exclus de ce contrat équilatéral, tandis que la raison nous le fait étendre à tous les membres de la race humaine.

C’est donc un fait acquis qu’étant donné à une époque quelconque une société quelconque, ses

Vi LA MORALE INDÉPENDANTE.

membres reconnaissent entre eux des rapports de droit et d’obligation, qu’ils ont une idée de justice.

Les rapports de droit et d’obligation peuvent être incomplets, l’idée de justice restreinte et obscure, ils n’en n’existent pas moins comme Lis, et démontrent à ce litre d’une façon péremptoire l’unité et la permanence du principe moral.

Quant aux conséquences qui dérivent de ce principe d’une façon non moins rigoureuse, mais plus éloignée, telles que la constitution de la famille et de la propriété, les garanties à donner à la justice collective, etc., si elles ne se sont pas produites régulièrement au fur et à mesure du développement de la civilisation; si, au contraire, les sociétés sont tombées souvent dans toutes sortes de pratiques injustes et de voies fausses, c’est que, précisément, la nature libre du principe moral laisse toujours ouverte devant l’homme la possibilité de la chute et de la déviation; c’est que, non-seuleinent ses progrès ne sont pas réguliers, mais qu’ils ne sont pas nécessaires, même dans leur ensemble, et que l'homme et la société à sa suite peuvent descendre volontairement par la corruption au-dtssous de l’animalité même.

UNITÉ DU PRINCIPE MORAL

Les diversités que présentent dès l’origine les développements du principe moral, tiennent donc à une diversité non pas dans l’idéal de la conscience, mais dans les aides et les obstacles apportés tant par nos instincts et nos passions que par les conditions physiques de la nature extérieure et par les actions et les réactions qu’ils provoquent.

En effet, l’homme ayant un besoin intime de se mettre d'accord avec lui-même, une mauvaise action non suivie de repentir le détermine pour se justifier à un faux raisonnement, si bien que l’injustice pratique et le sophisme intellectuel vont de compagnie et se fortifient réciproquement.

Ou il arrive ceci :

Quand un individu, dans un milieu quelconque, a violé la justice, si le mobile qui le pousse n’est pas particulier à sa personne, mais se rattache, comme il est probable, à l’état général de son milieu, ce mobile, en agissant sur lui, agit d’une manière analogue sur un grand nombre d’autres individus comme lui. De là, sa faute ne sera point isolée et le sophisme qui la défend trouvera immédiatement de l’écho chez ceux dont les dispositions sont analogues aux siennes. Comme il n’a fait qu’exprimer tout haut la disposition générale de ceux qui l’entourent, son sophisme

sera accueilli comme la vérité et la lumière ; il sera répété à l’envi, développé, embelli. II passera peu à peu de l’élat d’opinion particulière à l’état d’opinion générale, puis à l’étal de règle et de principe. On le systématise alors en l’encadrant dans la forme sociale, il devient partie des institutions, il entre dans la religion et la philosophie nationale : on l’enseigne, on le prêche .

Et ainsi, par une déviation dont l’origine est dans la lutte intérieure, un principe contraire à la justice peut être posé comme la justice même; la violation du droit peut être érigée comme un droit, et cette immoralité sociale se développera et se fortiûera avec le temps par l’accumulation des intérêts et des habitudes.

Supposons, par exemple, qu’il s’agisse de l'union des sexes, et sans entrer à ce propos dans des démonstrations qui nous entraîneraient au delà de notre question spéciale, admettons que la monogamie soit la seule forme de cette union conforme à la justice en ce que seule elle exprime le respect mutuel que se doivent les conjoints.

Celte question de la monogamie se pose sur divers points du globe dans une humanité entièrement primitive, parmi des peuples qui en sont encore aux

UNITÉ DU PRINCIPE MORAL

pratiques de l’animalilé pure, mais chez qui la conscience s’éveille.

Aussitôt la question posée, elle rencontre immédiatement les aides et les obstacles les plus divers, selon les inclinations de la race et les conditions du climat ; par conséquent, des conflits divers, et des solutions non moins diverses vont suivre.

Dans les contrées du Nord, où les affections prédominent sur les instincts physiques et où les rigueurs du climat disposent l’homme à chercher à l’intérieur les joies et les comforts de la vie domestique, la monogamie qui, seule, peut constituer la famille de façon que chacun de ses membres soit digne et respecté, la monogamie s’établira aisément.

Dans le Sud, au contraire, où l’épanouissement de la nature extérieure sort l’homme de lui-même et met obstacle au développement de la vie intime en le prédisposant à toutes les sensualités et en les lui rendant faciles ; dans le Sud, la polygamie prévaudra. La personnalité de la femme, sa dignité, son honneur, disparaîtront, alors, dans la passivité de son rôle, et les affections naturelles seront corrompues à leur source.

Mais, d’autre part, dans le même pays où la famille présentera un modèle de chasteté, de délicatesse, de pudeur, de fidélité réciproque, la société

sera constituée dans un grand esprit d’aristocratie* Les classes y seront séparées par des barrières infranchissables, et la hauteur d’un côté, la servilité de l’autre, s’y donneront carrière, tandis que dans le pays où règne la polygamie, la douceur des mœurs, la facilité, la bienveillance, disposeront davantage à l’égalité collective qui est une autre face de la morale.

Or, dans les deux cas, des théories s’établiront en conformité avec les pratiques.

La polygamie trouvera sa confirmation, non-seulement dans les maximes populaires, mais dans les commandements religieux , dans la légende des grands hommes, dans les promesses de la vie future.

L’aristocratie trouvera la sienne dans des systèmes encore plus savamment combinés. Ici, on enfantera à son usage tout un appareil de fastueux arguments destinés à confondre le droit avec la force, le devoir avec l’asservissement, et l’on attachera cette double idée de droit et de devoir, non point à la qualité de membre de la race humaine, mais à une qualité secondaire ou à une situation factice. On fera, par exemple, relever le droit du sexe, de la naissance, de la fonction, le constituant ainsi comme la propriété particulière de certains individus ou de cer-

UNITÉ DU PRINCIPE MORAL

taines classes d’individus ; on attachera le devoir à d’autres circonstances d’une espèce aussi conventionnelle.

Ainsi, on asservira la grande morale humaine à un ordre purement artificiel et plein d’injustices, et des immoralités, telles que l’inégalité et la polygamie, pourront représenter la morale officielle de tout un pays; elles seront appuyées parla philosophie, consacrées par la religion, et s’identifieront parfois tellement avec la nation elle-même, qu’en attaquant ces erreurs, on paraîtra commettre un crime de lèse-nationalité.

De telles divergences dans les développements et les applications de la loi morale prouvent-elles quelque chose contre l’unité de son principe ?

Nullement. Elles prouvent seulement la complexité de la nature humaine qui unit en elle deux ordres aussi différents par leur source que par leurs produits.

L’œuvre de la critique consiste à dégager ces deux ordres en montrant la nature diverse des mobiles qui agissent alternativement sur l’homme. Ainsi, on arrivera à reconnaître que le climat, le sol, comme les instincts particuliers des peuples, ne sont pas les éléments d’une morale variable et incertaine, mais des mobiles de l’ordre naturel qui servent au principe

moral ou d’obstacle ou d’appui. Le principe moral relève exclusivement de la conscience, qui est la conception expérimentale de la liberté ; il est de soi permanent et invariable, et, pour en retrouver la source, pure de tout mélange, il suffît de nous dégager des passions et des intérêts individuels, des conventions passées en préceptes, des préjugés reçus, des opinions acquises, et de nous mettre sincèrement en face de nous-mêmes.

Là, dans les temps les plus primitifs de l’histoire, chez les êtres les plus incultes comme chez les plus développés, nous trouverons partout la liberté plus ou moins enveloppée dans la force, plus ou moins obscure, latente ou active $ nous trouverons partout la conscience d’un droit à respecter, d’un devoir à accomplir la conscience de la responsabilité attachée à la personne, du mérite et du démérite qui la suit, d’où nous aurons ensuite à déduire le code individuel et collectif en vertu duquel l’homme doit se gouverner lui-même et le monde avec lui.

ORDRE MORAL ET ORDRE NATUREL

L’ordre moral, unique' dans son principe, s’ente donc sur l’ordre naturel comme un nouveau système de rapports distincts à leur source, mais liés aux rapports antérieurs dans toutes leurs manifestations, et celte liaison, dans la réalité, est tellement intime, qu’une observation superficielle est incessamment portée à confondre ces deux ordres de rapports.

Les phénomènes extérieurs du monde physique et les instincts naturels de l’individu étant la sphère d’activité, le terrain nécessaire des phénomènes moraux, les enveloppant en quelque sorte dans leur enchaînement régulier, donnent par là aux manifestations de la liberté un aspect uniforme qui en obscurcit le caractère distinctif.

La structure physique, par exemple, se développe selon des lois constantes, et elle détermine suivant ses phases des séries de phénomènes instinctifs qui suivent un cours régulier. Chaque âge a ses besoins,

ses penchants et ses goûts qui, déterminés par l’organisme, se reproduisent toujours et partout les mêmes. Dans la jeunesse, la vivacité des impressions personnelles, la présomption de l’esprit, l’impatience de jouir, l’ardeur aveugle de la volonté, seront les tendances générales que la liberté devra assujettir à la justice, dans l’âge mûr, des passions d’une autre sorte, moins ardentes mais plus tenaces, plus con • tinues, plus profondes et tout aussi intéressées; dans la vieillesse, d’autres passions encore, les plus égoïstes de toutes peut-être, mais avec une teinte d’affaiblissement.

Ainsi, le développement d’un individu ressem- * ble partout au développement d’un autre individu, et, en étendant notre observation à la vie collective, nous trouverons que le développement d’un peuple ne ressemble pas moins au développement d’un autre peuple. Dans la formation des nationalités fortes, aux premières phases d’ignorance et d’obscurité succèdent des phases d’activité et d’enthousiasme, puis des phases de réflexion et de sciences, et enfin des phases d’affaiblissement.

Dans ce cadre uniforme du monde physique, les variations de la liberté seront donc forcément limitées par les variations delà nature. La liberté se re-

ORDRE MORAL ET ORDRE NATUREL

trouvant régulièrementen face des mêmes résistances et des mêmes soutiens, des mêmes aides et des mêmes obstacles, ses victoires et ses défaites présenteront le plus souvent, dans leur ensemble, des résultats à peu près analogues, et ses adversaires s’appuieront sur celte analogie pour la nier, ou la ramener, selon la forte expression de Spinoza, à l’ignorance des causes qui nous déterminent. Suivant eux, la vie humaine, enclavée dans les lois générales de la nature, s’y déroule selon une nécessité absolue, et, le conséquent y est lié à l’antécédent avec la rigueur d’un mécanisme fondé sur la mathématique même.

Mais les partisans de cette thèse, tout en employant pour la défendre une foule d’arguments plus ou moins spécieux, négligent pourtant la seule démonstration qu’en pareil cas les véritables savants considèrent comme décisive, la prédiction anticipée des phénomènes. Ils parviennent bien sans doute à expliquer arbitrairement le passé à l’aide de généralités vagues, et de ces raisonnements sans rigueur qu’on lire de l’analogie; mais ils ne sauraient, avec la moindre précision, prévoir l’avenir le plus proche, et l’impuissance dont ils font preuve sur ce point est leur condamnation définitive. C’est que, en effet, si, dans l’étude des grands événements, nous

cherchons derrière les causes apparentes les ressorts secrets, si une observation plus déliée, plus pénétrante, plus profonde, nous permet de saisir les véritables hésitations, les grandes incertitudes de l’histoire, nous reconnaissons que l’homme, uni au monde extérieur par les éléments physiques qui le constituent, le dépasse en même temps par l’idéal qu’il poursuit. L’homme est fatal et il est libre, assujetti è la force et aspirant à la justice, et si le côté fatal de sa nature limite dans l’acte le champ de sa liberté, le côté libre en modifie la fatalité d’une manière incessante. L’intervention de la force restreint la réalisation de la justice, mais la réalisation de la justice change le courant de la force. Ce sont deux mondes aux prises, deux mondes qui agissent et réagissent l’un sur l’autre d’une manière incessante.

D’une pcrt, la conformation physique avec la série des organes, les fonctions qui y sont attachées, les besoins qui en dérivent, les penchants que ces besoins déterminent et qui deviennent des mobiles d’action pour l’individu; les modifications que subit l’organisme par le fait des réactions du monde extérieur, les variations de ces modifications ellesmêmes, suivant les variations des latitudes, des climats, des contrées; enfin, tout l’ensemble des

ORDRE MORAL ET ORDRE NATUREL

ressorts de la vie animale qui se retrouvent d’une façon plus élémentaire, mais non moins déterminée chez les espèces inférieures.

De l’autre, la liberté qui se greffe sur cette base primitive, avec une nouvelle série de rapports ; la liberté qui ente la responsabilité sur la' brutalité, le droit sur la force, l’obligation volontaire sur l’asservissement fatal, l’homme moral enfin sur l’animal naturel, avec toute une série de mobiles et de fins essentiellement distincts des mobiles et des fins de l’organisme.

Le mobile naturel est puisé dans la conformation particulière de l’individu et il a pour fin sa jouissance. Il se présente à nous sous la forme d’un attrait direct de la passion ou d’un calcul de l’égoïsme qui est une forme indirecte de l’attrait.

Le mobile moral est puisé dans la liberté même qui, en constituant la dignité de l’individu implique le respect de cette dignité; il a pour fin la justice. Le mobile moral se présente à nous sous la forme d’une obligation absolue, dégagée de toute considération personnelle, et conséquemment de toute idée de jouissance, une obligation indépendante des conditions extérieures de lieux et de temps, aussi bien que de toute convenance particulière.

Les fins naturelles sont intéressées parce qu'elles ne s’étendent pas au delà de l’individu qu’elles concernent.

Les fins morales sont désintéressées parce que même en glorifiant la personne humaine, c’est la vérité pure et la justice parfaite qu’elles ont pour objet.

S’il est donc un bonheur attaché à l’accomplissement de la justice, ce bonheur ne saurait en être ni le mobile, ni le but, et te sage ne peut goûter la joie intérieure du devoir accompli que par le parfait désintéressement de cette joie même.

Aussi, le bonheur de la passion et le bonheur de la justice diffèrent-ils aussi essentiellement que leurs mobiles et leurs fins respectives.

Le bonheur de la passion, variable comme la passion même, est toujours inquiet et agité. Il obscurcit la raison par son caractère insatiable; il trouble la conscience et amollit la volonté. L’âpreté du désir le précède, l’anxiété l’accompagne, et la lassitude le suit. Il laisse l’àme affaiblie, quand il ne la laisse pas abaissée ; il lui rend la réflexion pesante, l’activité ardue, les affections même décolorées, les devoirs tristes.

Le bonheur de la justice, au contraire, est une sé-

ORDRE MORAL ET ORDRE NATUREL

rénité sans nuage, une sorte d’activité harmonieuse qui, en nous soulevant au delà des étroitesses et des insuffisances de la vie, nous donne la plénitude dans l’idéale liberté.

Le bonheur de la justice est austère, car nous ne l’acquérons le plus souvent qu’au prix de quelque sacrifice, et il est accompagné d’une mélancolie qui ressemble au regret, mais qui n’est que la résignation encore émue de la nature froissée. Le bonheur de la justice fortifie l’âme contre les atteintes de l’égoïsme, et, en nous montrant un bien supérieur à ceux de la passion, il nous affermit dans la vertu et il la consacre.

Toutefois, nous n’entendons point dire que la justice proscrive nécessai-ement la passion, mais elle lui assigne un but, elle la fait servir à une fin supérieure à elle-même. Quand la passion se manifeste dans des conditions contraires à cette fin, la justice la détourne ou la brise selon sa résistance. Mais quand elle se manifeste, au contraire, dans des conditions analogues à cette tin, la justice l'élève et la purifie, et c’est dans l’harmonie définitive de leurs éléments que résident la perfection de l'activité et la perfection du bonheur.

LA. JUSTICE TRANSFORME TOUS LES SENTIMENTS NATURBLS ET COMPREND TOUTES LES VERTUS.

Une des grandes objections de nos adversaires a été que notre morale était une morale'négative. La justice qu’elle produit, nous ont-ils dit, c’est l’équité absolue, cette justice qui est ou n’est pas, qui n’a point différentes expressions plus hautes les unes que les autres, et qui est rigoureusement exigible sous la garantie expresse de la contrainte juridique. Or, cette justice « n’explique ni la vertu, ni ce qui est plus rare sans doute et plus sublime, le don de soi-même, l’abnégation, le sacrifice. Et quand elle arrive à ces hauteurs du monde moral, elle en est réduite, si l’on ose dire, à un dilemme offensant pour la conscience de l’humanité : ou la négation du dévouement réduit à un mouvement de la chair et du sang qui se troublent et s’émeuvent, ou le dévouement présenté comme une chose obligatoire, et comme la dernière,

et la plus haute expression de la justice » (1).

De telles critiques impliquent une confusion entre le principe de la morale indépendante et le principe métaphysique qu’il est essentiel de commencer par éclaircir.

Au point de vue métaphysique, la justice nous apparaît comme un commandement du dehors. Soit qu’elle parte de l’être souverain qui nous a créés, et qui en représente la source, soit qu’elle vienne d’un principe qui nous enveloppe dans son universalité et qui en résume la loi, la justice, dans l’un et l’autre cas, nous est imposée par une force extérieure qui nous dépasse, et nos rapports avec celte force sont d’inférieurs à supérieurs ; ce sont des rapports de soumission et d’obéissance. La source du bien moral ne résidant point dans l’homme, il n’y participe que par grâce ; la justice humaine n’est que la conformité à un ordre surhumain, et notre vertu est celle d’un instrument docile qui remplit fidèlement le plan qu’il n’a pas tracé. La justice, dans cette théorie, se borne à la stricte équité, à l’équilibre du lien et du mien, car on n’impose pas le sacrifice. C’est une mutualité qui trouve sa garantie

(1) M. Caro.

sur la terre dans la contrainte juridique, après la mort, dans les punitions éternelles, et qu’on peut à peine appeler morale, tant elle abonde en mobiles intéressés. Aussi, le bien par excellence, la vertu, commence au dévouement. C’est seulement par le sacrifice de lui-même que l’homme fait acte d’initiative morale. Au nom de la justice, il a payé une dette; par le dévouement , il dépasse l’obligation, il se donne, il entre dans la sainteté, la perfection , l’héroïsme.

En suivant cette pensée, on verra que la source du dévouement doit être surnaturelle. Dieu nous impose la justice comme un devoir, il nous montre le dévouement comme un idéal. Par la justice, nous sommes serviteurs, par le dévouement, nous passons à l’état d’associé, de coopéraleur. Le christianisme seul peut compléter cette thèse en la confirmant par un miracle. Dieu rattache la terre au ciel, érige le sacrifice en exemple divin, et le met à la portée de tous les hommes.

Nous n’avons point l’intention de développer, ni de critiquer ici cette théorie. Il nous suffit d’en indiquer le fondement, et de remarquer qu’elle conlieut tous les germes du mysticisme, et qu’en dehors d’une religion positive, elle ne nous donne aucune règle

certaine. Ceux qui abandonnent la morale religieuse, pourvu qu’on leur laisse la morale métaphysique, ne s’aperçoivent pas que la morale métaphysique n’a pas d’autre autorité que la révélation religieuse.

La justice pour nous, au contraire, n’a rien d’ontologique ; elle ne se rattache ni à un principe premier, ni à un être créateur, elle a son fondement dans l’homme.

La liberté constitue l’individualité humaine, le droit et l’obligation , l’égalité des droits et la mutualité des obligations. Or, la justice, c’est le droit reconnu, c’est le devoir accompli dans l’homme et dans le milieu de l’activité humaine, et nous l’élevons à l’idéal en y joignant la conception de l’absolu.

La justice est donc un produit de la liberté, et au milieu des obstacles incessants qu’elle rencontre d’une part dans la force brutale des faits accomplis, de l’autre dans le despotisme, l’orgueil ou la bassesse de la nature humaine, on peut dire que chaque victoire de la liberté est une réalisation de la justice.

Son expression la plus élémentaire, c’est l’équité : la liberté se respectant elle- même et respectant autrui sous la garantie juridique; commandement impérieux, qui n’a pas de mesure, n’a pas de plus et

de moins, esl absolu de sa nature et rigoureusement exigible.

Ce commandement est le fondement de toute morale, individuelle ou collective; il précède toutes les autres vérins, il en est la base. Toutefois, ce qui le distingue du commandement métaphysique, c’est qu’il ne vient pas du dehors. Il part, au contraire, de l’individu qui se l’impose à lui-même, et, rendant l'homme justiciable et justicier en même temps, le dégageant de toute obéissance servile, il pose dans l’obligation le principe de la souveraineté. Le devoir accompli, en le prenant même dans son acception la plus restreinte, ne saurait donc avoir pour nous jamais rien de servile; car il représente l’humanité créant sa propre loi et la réalisant par sa propre force.

Il s’agit maintenant de savoir si cette loi se bornera à l’obligation d’un respect passif ou si elle contiendra dans ses développements les vertus de dévouement que les adversaires de notre thèse lui dénient.

Tout d'abord , en nous mettant au point de vue d’une théorie qui cherche dans l'humanité seule les lois de l’humanité, nous remarquerons qu’il ne peut y avoir au dévouement que deux sources : l’une phy-

siologique et l’autre idéale (1). Nous admettons ces deux sources, mais nous prétendons en même temps que, d’une part, le dévouement physiologique n’est point une vertu en lui-même, et ne devient telle que transformé sous l’idée de justice; de l’autre, que le dévouement idéal fait partie de la justice même. Nous allons voir comment.

Le dévouement physiologique se rapporte à certains instincts de nature, résultat de notre organisation. Ces instincts ne sont point particuliers à l’homme, et on les retrouve dans les espèces animales d’une façon plus ou moins déterminée selon le degré de leur développement. La sollicitude maternelle, par exemple, la fidélité à un compagnon, la soumission à un maître, sont des sentiments fréquents chez les êtres inférieurs à l’homme; ils peuvent y être poussés à un haut point, et accompagnés d’actes de renoncement et d’abnégation qui nous émeuvent. Pourtant ces sentiments ne sont point moraux, car ils ne sont ni réAéchis ni libres. Ce sont de purs instincts, légitimes sans doute, en tant qu’ils contribuent à réaliser l’ordre de la nature, mais qui n’ont

(1) Nous avons eu déjà l’oceasion de dire que nous entendions par idéal une faculté exclusivement subjective.

rien de vicieux ou de vertueux en eux-mêmes, et ne peuvent devenir tels que par l’intervention d’un élément nouveau, la liberté morale. Chez les animaux, cet élément n’apparaît pas. Les instincts restent à l’état primitif et se règlent d’eux-mêmes. Chez l’homme, au contraire, cet élément apparaît, et la liberté, en créant l’ordre moral, impose à l’instinct une nouvelle loi. Selon que l’instinct se conforme ou se soustrait à cette loi, il devient moral ou immoral.

Ainsi, le dévouement physiologique qui tend presque toujours chez l’animal à un but conservateur et bienfaisant parce qu’il se règle de lui-même, peut dégénérer chez l’homme en vice. Voici l’amour maternel, par exemple; supposons-le à l’état de passion aveugle et exclusive, il portera la mère à sacrilier à l’intérêt d’un seul l’intérêt de tous, et, tout en pratiquant l’abnégation la plus touchante, elle pourra élever son fils en tyran égoïste, en ambitieux vulgaire et en mauvais citoyen. Un peu plus loin, l’amour conduira la femme à oublier sa propre dignité en face de l’homme qu’elle aime au point de se faire le jouet de ses caprices et le complice honteux de ses dégradations ; il portera l’homme à trahir ses devoirs pour satisfaire de frivoles et indignes fantaisies, à renoncer à de nobles travaux, à abandonner une

grande cause pour se livrer aux expédients d’une fortune rapide et d’un éclat sans honneur.

La liste serait longue de toutes les fautes commises au nom de certaines affections, mais il nous suffit de les indiquer pour montrer que le dévouement n’est point une vertu en lui-même et tant que l’élément moral ne l’a pas transformé. La justice seule, en effet, par le respect de soi et d’autrui, le préserve des attentats et des écarts, et en assignant à l’être moral une fin, non dans le bonheur, mais dans la vertu, elle impose au dévouement un nouvel idéal. Rien n’est détruit, mais tout est renouvelé. La mère restera la mère, l’époux restera l’époux et l’épouse l’épouse; mais l’objet de leur affection n’est plus l’idole dont la personnalité arbitraire faisait toute leur loi; c’est l’être noble dont ils aspirent moins à satisfaire les appétits qu’à accroître la perfection et la grandeur ; et ici va naître et se développer pour eux toute une série de mobiles et de fins complètement inconnus à l’état de nature.

Ainsi, sous la conception de la justice, l’instinct passe de l’état brutal et aveugle à l’état moral et libre ; il n’est point attiédi dans son ardeur, il est réglé dans ses développements et ennobli dans son but. L’animal est asservi, l’homme règne.

Le dévouement physiologique ne devient donc une vertu que par l’intervention de la justice; mais le dévouement idéal est une portion de la juslice même.

En effet, la liberté, en créant le droit et l’obligation individuels, suppose l’identité de tous les droits parmi les membres de la race humaine et la mutualité de toutes les obligations. L’égalité, le droit commun, est donc le premier principe de la morale, et la mutualité du respect en est la première expression. La société, comme l’individu, se constitue sur cette base, et la contrainte juridique vient confirmer dans la loi l'affirmation primitive de la conscience.

Mais, au delà de ces rapports d’une justice élémentaire, l’homme, à mesure qu’il s’élève dans la moralité, entrevoit les rapports d une justice plus haute d’une égalité plus parfaite qu’aucune autorité extérieure ne saurait néanmoins établir. La loi, en effet, peut bien constituer l’égalité des individus, au point de vue du droit positif, mais elle ne peut constituer l’égalité des forces natives, ni l’égalité des conditions extérieures.

Tous les hommes naissent inégaux en forces physiques, en beauté, en esprit, en puissance, en facultés de travail. Aux inégalités de la nature se joignent d’autres inégalités de circonstance : la famille, la

position sociale, les relations; puis, les accidenls, les hasards, les rencontres imprévues, qui constituent pour chacun des sommes de chances très-diverses et indépendantes du mérite et du démérite.

Or, ces inégalités, en se développant et s’accentuant dans la vie, créent ici des supériorités despotiques, là des infériorités serviles ; elles créent des complications, des obstacles, des entraves à la liberté, des conditions arbitraires qui tendent à détruire l’égalité du droit primitif. Ces abus, tout en échappant à la loi armée, n’en sont pas moins attentatoires à la personne humaine, et l’homme juste se sent tenu de les modifier.

Toutefois, le commandement qui le lui impose n’étant passible d’aucune contrainte extérieure, requiert un état de la conscience plus réfléchi et plus désintéressé, et correspond à un degré de moralité plus haut et plus libre. C’est le re:>pect de la personne humaine qui passe de l’état passif à l’état actif, et consiste, non plus seulement à reconnaître le droit, mais à le constituer, à le faire prévaloir.

Ce second degré de la justice a deux formes distinctes, l’une collective et l’autre individuelle.

Dans la forme collective, le commandement moral se rapporte aux institutions, et s’attache à supprimer

les privilèges de classes, les monopoles, les hiérarchies factices, les démarcations imaginaires, et à mettre à la portée de tous certains hiens qui, en suivant le cours naturel des choses, seraient l’apanage exclusif de quelques-uns : l’instruction élémentaire, la science, la propriété, le crédit, etc. Il consiste à établir de plus en plus l’égalité des conditions sociales, tandis que la morale individuelle consiste à réparer les inégalités naturelles de puissance, et les inégalités accidentelles de hasard par le don de soi. Le dévouement n’est donc qu’un aspect de la morale et se confond avec elle.

Le dévouement idéal, en effet, ne part pas, comme le dévouement physiologique, de la constitution organique ; il n’est pas un produit de la chair et du sang, un instinct aveugle de la nature, qu’on retrouve, à des degrés divers, dans les espèces animales. Caractère exclusif de notre race, sa source réside dans la conscience de la justice et de l'égalité qui en fait partie, et dont nous tendons partout à établir la loi.

Le dévouement idéal a donc pour objet de créer un équilibre de forces et de moyens que la nature ne connaît pas ; il ramène une balance à l’égalité des plateaux. C’est en son nom que le fort aide le faible, que le riche partage avec le pauvre, que l’audacieux

LA MOBALE INDÉPENDANTE.

soutient le timide, que l’homme défend la femme, et il se présente si bien à la conscience sous la forme de l’obligation, que, d’une part, il interdit l’orgueil à celui qui donne, et, de l’autre, il sauve de l’abaissement celui qui reçoit, tous deux ne faisant que satisfaire, dans des positions diverses, à une loi commune, la justice.

Supposons, par exemple, un homme qui voit une femme attaquée dans un lieu désert par un voleur, ne se sent-il pas tenu d’aller à son aide, et la femme ne dotf-elle pas accepter son secours? Un médecin, en temps d’épidémie, ne se sent-il pas obligé de rester au chevet de ses malades, et ceux-ci de recevoir ses soins? Des amis et des associés n’ont-ils pas le devoir de se soutenir mutuellement en cas de malheur? bien plus, un ennemi trahira-t-il son ennemi, si celui-ci prend son toit pour refuge, et la confiance de l’un sera-t-elle moins noble que la générosité de l’autre?

II y a donc des devoirs de dévouement qui, sans être passibles de contrainte, sont néanmoins des devoirs, et dont l’infraction entraînerait la honte et le remords. Un homme qui manquerait de secourir une femme attaquée, un médecin qui fuirait un cas d’épidémie, un ami qui se détournerait de son ami dans

le malheur, un ennemi même qui livrerait son ennemi, seraient justiciables devant leur propre conscience, et devant l’opinion, qui est la conscience d’autrui.

Le dévouement idéal est donc un second degré de l’obligation qui a pour objet une forme plus élevée et plus libre de la justice.

Le premier degré constitue le droit commun. C’est la justice nécessaire et passible de contrainte, base et garantie de l’individu et delà société.

Le second degré, c’est la justice élevée à une nouvelle puissance, pénétrant dans notre vie intérieure, dans nos relations personnelles, prenant place à notre foyer, et échappant aux rigueurs de la loi armée.

Les deux commandements qui nous l’imposent sont identiques dans leur source ; ils sont absolus en principe. Seulement, le premier est de plus absolu dans ses applications. Le respect de soi et d’autrui ne connaît pas d’exception, pas de plus ou de moins; il est rigoureux et égal pour tous. Tandis que le don de soi-même en vue de la justice est essentiellement relatif, d’une part, aux circonstances extérieures qui environnent l’acte, de l’autre, au développement de conscience de celui qui l’accomplit. Plus, en effet, l’être que nous sommes appelés à

secourir est inférieur à nous en forces et en ressources, plus le commandement est impérieux ; et plus nous sommes aptes à pénétrer l’étendue de sa misère, plus nous nous sentons nous-mêmes obligés.

Un homme élevé, par exemple, dans une société polie est tenu k plus de courtoisie à l’égard de la femme qu’un berger ou un laboureur. Celui qui a participé aux bienfaits de l'instruction a une plus grande obligation de les mettre à la portée de ses semblables que l’ignorant inculte. Celui qui a connu la protection bienfaisante, l’influence morale, les joies de la famille, est plus tenu à les répandre dans le courant de sa carrière, que le vagabond et le mendiant.

Enfin, en généralisant l’application de ce principe, on pourra dire que, pour chaque individu, les obligations sont en raison des biens, et les mérites en raison des efforts.

C’est ainsi que nous arrivons, pas à pas, de l’équité au dévouement, et, en poursuivant notre analyse, nous arriverons de la même façon du dévouement à l’héroïsme; nous ramènerons l’héroïsme à un commandement de la conscience, mais un commandement visant à un idéal tellement haut, que la nature en échappe à la foule, et semble constituer

pour celui qui en est le sujet un privilège de perfection qu’on a longtemps appelé surnaturel.

Nous avons vu que la morale avait pour base la liberté, et pour objet la justice. La mesure de moralité dans un acte est donc déterminée, d’une part, par la mesure d’activité que nous y déployons, de l’autre par la mesure de justice que nous nous proposons de réaliser. Or, les actes que nous appelons héroïques sont précisément ceux qui dépassant nonseulement la stricte équité, mais le dévouement à un devoir direct, surmontent le plus d’obstacles, soit intérieurs dans nos instincts et nos passions, soit extérieurs dans la constitution des forces sociales, et dont le mobile et le but présentent le plus parfait désintéressement.

Si, par exemple, en temps d’épidémie, un médecin est rigoureusement tenu à ne pas abandonner ses malades, le même commandement ne saurait obliger une personne qu’aucun engagement professionnel, aucun devoir direct, n’appellent dans cette voie dangereuse. Une femme, par exemple, dans une situation entièrement indépendante, a le droit de fuir et de se préserver sans encourir aucun blâme. Tous ceux avec qui elle vit se sont éloignés, ils l’appellent,

ils l’engagent à les suivre, ils invoquent môme leurs affections...

Et pourtant elle résiste. Plus intrépide qu’un soldat à son poste, elle demeure au milieu du danger, au milieu des moribonds et des morts, bravant les exhalaisons fétides, les gémissements déchirants, les convulsions hideuses, surmontant toutes les faiblesses, toutes les délicates sensibilités, pour apporter ici un soulagement, là une consolation dernière. Or, la source de cet héroïsme où est-elle? Celle qui le réalise a entrevu un idéal de justice qui échappe au vulgaire, et dans l’acte de dévouement le plus absolu et le plus gratuit, elle obéit à un commandement intérieur de la conscience. Ceux ci sont pauvres, abandonnés, ils souffrent, ils meurent, ils l’implorent : elle leur donne ce qu’elle possède de plus qu’eux, la santé, la force, le courage, la vie, elle rétablit en leur faveur une balance.

Le premier degré de la justice, l’équité, a pour garantie extérieure la contrainte juridique; c’est une nécessité sociale.

Le second degré, le dévouement au devoir direct, a pour garantie extérieure l’opinion, le verdict de la conscience d’autrui confirmant le verdict de notre propre conscience.

Mais le troisième degré, l’héroïsme, n’a aucune garantie extérieure, parce qu’il dépasse la vertu de ceux qui le jugent, et sa grandeur consiste précisément à être dégagée de tout appui étranger, de toute incitation spéciale. L’héroïsme est le libre don de soi en vue d’une perfection de justice dont le mobile et l’idéal sont exclusivement dans notre propre conscience.

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