CHAPITRE III Le Panthéon
Le vœu de Louis XV. — La logique du gouvernement et de l'architecture. — La Révolution. — Un monument à deux Uns. — Aux grands hommes ! — « Les vœux du patriotisme, de la morale et des beaux- arts. »^ — Sainte Geneviève. — Phases diverses. — Deux viteurs du Panthéon. — Questions indiscrètes. — Le fronton du Panthéon. — Les peintures du baron Gros. — Les caveaux. — L'anarchie morale.
Le Panthéon domine Paris du haut de ses 79 mètres, ajoutés à la hauteur de la butte Sainte Geneviève à laquelle ses habitants, qui ne sont pourtant pas gascons, donnent le nom de montagne. Il semble le coiffer de sa coupole. De toutes parts, on aperçoit cette énorme masse. Victor Hugo a pu l'appeler un gigantesque gâteau de Savoie ; cette plaisanterie n'a point diminué l'admiration dont gratifient ce monument la très grande majorité des Parisiens, des provinciaux et des étrangers.
Cette admiration, je la partage, mais pour des motifs, peut-être autres que ceux qui la motivent chez les autres !
Un peu d'histoire est nécessaire pour que je la fasse bien comprendre.
Louis XV, VOUS savez rhomme du Parc aux cerfs, attrapa un jour la petite vérole (par modestie), reçut, à cette occasion, le titre de Bien-Aimé que les populations lui donnèrent, (elles ne surent pas pourquoi, c'est leur seule excuse), eut très peur, renvoya sa maîtresse, M™® de < îhateauroux, fit un vœu, en réchappa, prit une nouvelle maîtresse, madame de Pompadour, oublia son vœu, perdit, en 1764, sa nouvelle maîtresse, lui donna comme remplaçante madame du Barry et posa la première pierre de l'Église Sainte-Geneviève. Cette première pierre c'était son vœu.
Souflflot, l'architdcte, pour mettre son monument en rapport avec cette logique, avait présenté au roi un modèle, avec colonnes corinthiennes surmontées d'une coupole, le tout représentant une sorte de temple grecoromain ; il y avait ajouté des ailes en forme de croix grecque pour rappeler qu'il s'agissait d'une église.
Toujours en vertu de la logique qui dirigeait les actions de Louis XV et la conduite générale de la France, ce projet fut accepté avec d'autant plus d'enthousiasme que présentant un poids effrayant, il devait être construit sur un sol miné, au dessus des Catacombes.
Le résultat, qu'un simple mortel eût prévu, se produisit , il y eut un tassement : Soufflet mourut à la peine : Rondelet, l'auteur de VArt de bâtir , fut invité à appliquer toutes ses ressources à ce bâtiment rebelle; mais les ressources de l'État manquèrent précisément à la même époque; les travaux continuèrent lentement: la Révolution survint: un décret de 1791 déposséda, la prophétessedeNanterre,sainteGeneviève,deson église, et la remplaça par Mirabeau, en ordonnant de mettre au dessus du péristyle, l'inscription suivante : Aux grands hommes la patrie recontmissante !
Soufflet avait été un homme prévoyant en faisant un monumentàdeuxfins : Téglise devint temple. On l'appela Panthéon. Pourquoi? Plagiat irraisonné, probablement, à moins que ce ne fût ironie pure, signifiant : Quand les hommes ont usé leurs vieux Dieux, ils en font de nouveaux, ils prennent des idoles parmi ceux qui les poussent, les bousculent, les mènent ici ou là, peu importe : on peuplera de cadavres les caveaux de ce* édifice et ces hommes seront des Dieux; ou leur rendra un culte : le temple où ils sont unis peut donc s'appeler à bon droit, quoique la première syllabe soit un peu ambitieuse : Panthéon (1).
Non : ce raisonnement ne fut point tenu ; le nom fut donné d'enthousiasme et sans malice ; le culte avait commencé par Mirabeau, on continua par cet impie de Voltaire : ce n'était point mal choisi. Puis le 12 septembre 1791, Beaurepaire, commandant de Verdun, s'étant suicidé plutôt que de rendre la place, y fut envoyé; c'est un honneur que n'a jamais ambitionné Bazaiii^.
Plus tard, sur la proposition de Marie-Joseph Ghénier qui devait finir sénateur de l'Empire, Mirabeau fut expulsé et remplacé par Marat : du reste, si Marat a demandé beaucoup de tète, il en a cassé beaucoup moins que Napoléon. Le 9 octobre 1794 , Rousseau vint faire le pendant à Voltaire ; le 8 février 1795, les restes de Marat furent arrachés de son caveau, et, d'après l'abbé de Montgaillard qui, selon l'usage, a poussé sa haine cléricale jusqu'au mensonge et pris ses désirs pour des réalités, jetés dans les immondices de la rue Montmartre.
Cette logique n'était pas suffisamment complète.
(1) Oav tout. 0205 Dieu.
Napoléon, le grand homme, voulait y mettre son sceau. L'illustre M. deChampagny fut chargé de faire un rap port. Nous en reproduisons un extrait, car certaines choses doivent être rééditées à toutes occasions afin d'être offertes à l'admitration d'un plus grand nombre de personnes.
« Votre Majesté a voulu que le Panthéon fût le temple de la Religion et celui de la reconnaissance dont le vœu réuni, en s'élevant vers le ciel, lui demande d'acquitter la dette contractée sur la terre envers ceux qui auront bien servi la patrie et le prince. Les grands dignitaires, les grands officiers de l'Empire, de la Couronne et de la Légion d'honneur, les généraux et les sénateurs vous paraissent avoir des droits à cette noble sépulture; grande conception qui accomplit ainsi, dans une même considération, les vœux du patriotisme, de la morale et des beaux arts. »
En conséquence, un décret, en date du 20 février 1806, rendit le Panthéon au culte sous le nom d'église Sainte- Geneviève et le consacra à la sépulture des « citoyens qui, dans la carrière des armes ou dans celle de l'administration ou des lettres, auront rendu d'éminents services à la patrie. »
€ Les armes, l'administration », servir d'abord le maître, détruire sur son ordre, pour son caprice, combattre pour sa puissance ; grands dignitaires, grands officiers, sénateurs, grands laquais, chacun devant mettre tout son talent à plier sa propre volonté et celle des autres à la volonté de César ; c'est bien la hié rarchie impériale. C'est ainsi qu'on accomplit « les vœux du patriotisme, de la morale et des beaux-arts. »
Quant aux sciences, pas un mot. On a beau faire : la science entre difficilement dans un temple qu'on rend en partie à sainte Geneviève.
Digiti:
128 ^ VARIATIONS DE l'IDÉAL MORAL.
La Restauration trouva que la partie rendue était encore trop petite. Elle voulut mettre un peu de logique dans Fillogisme de l'Empire ; seulement elle le fit honteusement, sournoisement. Ce pauvre gouvernement de droit divin, ayant accepté la charte, n'a jamais été bien sûr de son droit! Un gentilhomme de la Chambre, son service étant fait, ayant tenu la chemise si sa naissance l'autorisait à cet honneur, se rendit un soir au Panthéon avec des laquais, enleva, comme un voleur, les restes de Voltaire et de Rousseau, les mit dans un sac, se sauva je ne sais où, dans quelque endroit caché, à Glamart, je crois, et vida le sac dans une fosse préparée d'avance. Ce bel exploit accompli, sainte Geneviève pouvait prendre possession entière du Panthéon. On y laissa quelques sénateurs de l'Empire qui y avaient été enterrés , sans s'inquiéter de leur orthodoxie : les malheureux avaient si peu d'importance !
Mais 1830 arrive : un beau jour d'été des barricades se dressent; le monarque de droit divin ne songe point à invoquer la sainte rétablie dans ses droits , afin qu'elle arrête la Révolution comme jadis elle avait arrêté Attila. Le temps de ces miracles est passé, celui de Bernadette Soubirous est venu.
Une main inconnue, dans le désordre et l'enivrement de la victoire, rétablit sur la façade l'inscription : Aux grands hommes la Patrie reconnaissante. Ce restaurateur était peut-être le voisin de la rue Mouffetard, chiffonnier de son métier, qui , décoré de Juillet et arrêté quelque temps après pour vagabondage, au président qui lui demandait : « Que faisiez-vous dans la rue? » répondait : « On ne me demandait pas ce que
je faisais dans la rue pendant les trois journées d*où est sorti le trône de Louis-Philippe. »
Cependant, le 11 décembre 1830, on déposa un projet de loi tendant à ce que fussent gravées sur les murs du Panthéon les inscriptions suivantes :