DE LA
Il ne saurait évidemment y avoir de morale sans obligation ni sanction (1) ; — et c'est pourquoi rien ne serait plus vain, ou plus falla-
(1) On s'est flatté, je le sais bien, de fonder une telle morale ; et je connais le livre qu'on a intitulé : Essai d'une Morale "sans obligation ni sanction. Nous aimons, en France, à jouer sur les mots ! Assurément, pour bien vivre, je veux dire pour ne rien faire que de conforme aux lois de la justice et aux conseils de la charité, quelques-uns d'entre nous n'ont pas besoin d'y être a obligés » ni surtout d'en être « récompensés ». On peut du moins l'admettre! 11 y a d'heureuses natures; et j'ai connu, moi-même, des saints laïques. On peut également concevoir qu'il nous devienne ordinaire, habituel, ou si l'on le veut presque instinctif, de travailler au perfectionnement de nous-mêmes sans qu'un
cieux, que de vouloir tirer une morale de la science en général, ou de la « doctrine
texte de loi nous y oblige, ou qu'il en résulte seulement pour nous un avantage ou un plaisir prochains. C'est une joie très haute que de comprendre beaucoup de choses ; et s'il y a des volontés paresseuses, il y en a d'autres qui, plutôt que de rester en repos, s'exerceraient à vide.
Je suis maître de moi comme de l'univers, Je le suis, je veux Vétre...
Ef enfin, rien ne s'oppose à ce que, dans un avenir très lointain, tout ce que nous enveloppons sous le nom de « moralité » s'incorpore à notre nature, et se fasse en quelque manière une partie de notre définition, comme la faculté de parler, par exemple, ou celle encore de former des idées générales. L'homme serait alors un animal « moral » comme on dit, depuis Aristote, qu'il est un animal « politique » -, il ferait le bien comme il respire ; il serait vertueux comme le tigre est féroce, ou comme le mouton est débonnaire. Et on ne peut nier que ce soit un beau rêve; et nous y reconnaissons, avec sa générosité coutumière, la confiance de M. Guyau dans le pouvoir infini de la Sociologie.
Mais, premièrement, quand, au lieu de rêver, on essaie de voir les choses telles qu'elles sont, il apparaît que cette utopie d'une a morale sans obligation ni sanction » n'est pas moins contradictoire à tout ce que nous savons de notre nature qu'aux leçons de l'histoire, et aux conditions même de notre existence mortelle. Il n'est pas dans notre nature de nous « sacrifier; » et comme on l'a fort bien dit, « nous n'économiserions pas un seau de charbon, quand nous avons froid, pour laisser aux hommes du vingtième siècle
évolutive » en particulier. Nous ne l'essaierons donc point dans les pages qui suivent.
Mais, puisque les savants eux-mêmes ne raisonnent pas toujours parfaitement juste, j'ai pensé qu'il ne serait pas inutile de retourner contre les plus affirmatifs d'entre eux les conclusions de leur propre science, ou, si l'on
les moyens de faire marcher leurs locomotives... ou leurs ballons, « D'un autre côté , si l'on analyse avec un peu d'exactitude les mobiles de nos actes même les plus désintéressés, le plaisir de a bien faire » n'est-il pas déjà lui tout seul ce que l'on appelle une « sanction »? Et enfin concevoir la vie de l'espèce comme plus importante ou plus intéressante pour chacun de nous que son propre bonheur, qu'est-ce autre chose, de quelque façon que l'on s'y prenne pour en persuader les hommes, que de poser le principe de 1' « obligation? » Disons-le donc nettement, si nous voulons nous entendre, et que les mots de la langue ne soient pas mis à toute sorte d'usages, il n'y a pas plus, en bon français, de Morale sans obligation ni sanction qu'il n'y a de Religion sans surnaturel; ce ne sont pas seulement des notions connexes, ce sont des expressions synonymes; et après cela, de même que l'on peut essayer de détacher la religion du surnaturel qui la fonde, je consens que l'on essaye de poser des règles de conduite qui dépendent moins d'aucune espèce d'obligation ou de sanction que d'une disposition intelligente des bonnes volontés, mais ce n'est plus alors de la Morale, ni de la Religion; c'est autre chose et qu'il faut par conséquent nommer d'un autre nom.
le veut, d'essayer de ruiner, au nom de leur science même, la prétendue philosophie qu'ils s'efforcent aujourd'hui d'en déduire. « Nous lisons dans l'Histoire Sainte que le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en alarmes toutes les villes du roi de Judée, ce prince assembla son peuple, et fit un tel effort contre l'ennemi que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grandes citadelles par lesquelles il fortifia sa frontière... » C'est le début superbe et hardi du second sermon de Bossuet sur la Providence; et, l'orateur n'étant pas de ceux qui ornent leurs discours de comparaisons superflues, il continue en.ces termes : « Je médite aujourd'hui, Messieurs, quelque chose de semblable, et dans cet exercice pacifique je me propose l'exemple de celte entreprise militaire. » Imitons-le à notre tour : et, de toutes les philosophies qui s'autorisent de la science, puisque Yévolutionnisme est sans doute « la plus avancée »,
montrons que la véritable interprétation de la doctrine peut différer de celle que beaucoup de nos savans en donnent; qu'il y a quelque moyen de réduire ses enseignemens aux leçons de l'éternelle morale ; et qu'il ne faut enfin pour cela que l'éclairer elle-même d'une lumière qui, tout justement, ne soit pas « le flambeau de la science ».
C'est ainsi qu'en premier lieu, si nous savons l'entendre, la « théorie de la descendance, » — qui est comme le fort inexpugnable, et en tout cas l'idée maîtresse de la doctrine évolutive , — a discrédité pour longtemps et ruiné, je l'espère, la dangereuse hypothèse de la « bonté naturelle de l'homme ». Naïve, ou même niaise autant que dangereuse, l'hypothèse a-t-elle peut-être inspiré jadis la philosophie des Romains et des Grecs? C'est donc alors pour cela qu'ils sont morts % et de
cela (1) ! Mais, sans approfondir ce point d'érudition, toujours est-il que, dans l'histoire de la pensée moderne, l'illusion de « la bonté naturelle de l'homme » ne date que de l'époque de la Renaissance, et la fortune qu'elle a faite que de la fin du dix-huitième siècle (2).
(1) Il est remarquable, à cet égard, que de tous les philosophes de l'antiquité, ce sont les stoïciens qui avaient enseigné le plus constamment « que tout ce qui est naturel est bon ».
(2) Si le mouvement de la renaissance n'a été, comme je le crois, dans son principe et dans son fond, pour ainsi parler, qu'une « déchristianisation » de la pensée européenne et un retour, instinctif d'abord, puis volontaire, à l'ancien paganisme, il est presque inutile de faire observer ici que le paganisme reposait tout entier sur le dogme, — car c'en était un pour lui, — de la divinité de la nature. Mais la fortune de ce dogme a été deux fois arrêtée dans son cours : au seizième siècle, par la réforme, et au dix-septième siècle par la contre-réforme et surtout par le jansénisme. Ai-je besoin, là-dessus, de rappeler en quels termes, de quelle force et de quelle éloquence, un Calvin, dans son Institution chrétienne, et un Pascal, dans ses Pensées, ont parlé de la perversité de notre nature? Mais ce qui est plus intéressant à noter, c'est que des libertins, ainsi qu'on les nommait alors, des libres penseurs, des esprits aussi dégagés, non seulement de toute superstition, mais de toute croyance religieuse que Spinosa, par exemple, et que Qa^le, ne se soient pas exprimés autrement que Pascal
C'est Diderot qui en a donné l'expression la plus simple, et la plus cynique (1), dans ce Supplément au voyage de Bougainville, dont je ne puis reproduire ici qu'un trop court, mais assez éloquent passage : « Si vous vous
et Calvin. Je ne dis rien, naturellement, de Bossuet et de Bourdaloue. Molière et la Fontaine, seuls ou presque seuls inclineraient à croire, sinon que la « nature est bonne » du moins qu'il vaut encore mieux l'abandonner à elle même que la soumettre à la domination d'un « principe réprimant ». Mais Voltaire, — quelque envie qu'il en eût, et quelque avantage qu'il en eût tiré dans sa polémique antichrétienne, — n'a pu prendre son parti de croire à la bonté de l'homme ; et sa conclusion a été que « nous sommes des espèces de singes que l'on peut dresser à la raison comme à la folie ». La pensée de Rousseau serait plus difficile à préciser. C'est toujours le début de X Emile que l'on cite, et la phrase connue : « Tout est bien en sortant des mains de l'Auteur de la Nature... » : cependant le Contrat social n'est pas d'un homme qui croit à la bonté de la nature; et en effet Rousseau n'y croit que dans la mesure où il en a besoin pour fonder quelques-uns de ses raisonnements. Mais si quelqu'un au contraire y a cru fermement, c'est Diderot, et ce sont avec lui les Encyclopédistes. Je me propose un jour de le montrer plus amplement en parlant de ï Encyclopédie et des Encyclopédistes.
(1) Ce n'est pas moi, c'est lui, Diderot, qui a rapproché quelque part ces deux termes de « cynisme » et de « simplicité » comme étant, à son avis, naturellement voisins, et quasi supplémentaires l'un de l'autre.
proposez d'èlre le tyran de l'homme, — y lisons-nous en propres termes, — civilisez-le ; empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature; faites-lui des entraves de toute espèce ; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l'effraient; éternisez la guerre dans la caverne, et que V homme naturel y soit enchaîné sous les pieds de l'homme moral. » Mais, au contraire, « le voulez-vous heureux et libre? Ne vous mêlez pas de ses affaires... et demeurez à jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré comme vous l'êles. J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles, religieuses... Méfiez-vous de celui qui veut mettre de Tordre. Ordonner, c'est toujours se rendre maître des autres en les gênant (1). » Et je n'ignore pas que le Supplément au voyage de Bougainmlle n'a paru qu'en 1796, mais les
(1) Œuvres complètes de Diderot, édition Assézat et Maurice Tourneux, t. If, p. 246-247.
idées que Diderot y exprime ne s'en retrouvent pas moins dans les écrits d'un Bernardin de Saint-Pierre ou d'un Condorcet. Les Danton, les Desmoulins, les Hébert, les Chaumette les ont certainement partagées! Elles ont constitué le legs « sociologique » du dixhuitième siècle à ses héritiers. Et, de même qu'elles sont au fond de nos lois révolutionnaires, ce sont bien elles que l'on retrouve à la source première de nos utopies socialistes (1).
(1) «La question sociale, a-t-on dit de nos jours, est une question morale » ; et on peut l'entendre assez diversement. Mais, de quelque manière qu'on l'entende, le dix-huitième, en général, est venu précisément enseigner le contraire; et s'il diffère du dix-septième, c'est sans doute en beaucoup d'autres points, mais en rien davantage que pour avoir transformé les « questions morales en questions sociales». Estimant que l'homme est « naturellement bon » il s'est en effet trouvé conduit à chercher l'explication du « mal social » dans le vice des institutions; et il n'a vu ou imaginé d'autre moyen de remédier à la misère morale que de renverser les lois qu'il a cru qui l'entretenaient. Il n'y aurait pas de pauvres, s'il n'y avait pas de riches; il n'y aurait pas d'impies, s'il n'y avait pas de prêtres; il n'y aurait pas de « salariés » s'il n'y avait pas de « capitalistes »; il n'y aurait pas de rebelles, s'il n'y avait pas de lois, et, à la vérité,
A la vérité, je ne crois pas que personne osât de nos jours les soutenir publiquement.
Les excès de la Révolution, les guerres de l'Empire, cinquante et quelques années d'agitation politique nous ont ramenés, depuis Diderot, à une vue plus juste, ou moins optimiste de l'humanité. Les grands écrivains catholiques du commencement du siècle, Bonald, Lamennais, — le Lamennais de YEssai
je regrette qu'il ne me revienne pas ici de texte en mémoire, mais je suis sûr qu'il n'eût pas fallu beaucoup pousser Diderot pour lui faire dire que, s'il n'y avait pas de magistrats, il n'y aurait pas de « criminels ». Helvétius a d'ailleurs écrit [Discours II, ch. 15] : « Les vices d'un peuple sont toujours cachés au fond de sa législation : c'est là qu'il faut fouiller pour en arracher la racine productrice » ; et cette citation suffit à éclairer ce que je veux dire. En tant que le socialisme consiste à croire que le bonheur, ou la vertu même de l'individu ne dépendent pas de lui, mais de l'organisation de l'État; et, comme le dit encore Diderot, que « si les lois sont bonnes, les mœurs seront bonnes » il date donc bien du dix-huitième siècle. On en voit la liaison avec l'hypothèse de la bonté naturelle de l'homme. Et si c'est bien là transformer « les questions morales en questions sociales », on voit, inversement, ce que l'on veut dire quand on dit que « les questions sociales ne sont au fond que des questions morales ».
sur l'Indifférence, — Joseph de Maistre y ont contribué pour leur part, ce dernier surtout, dont on oublie trop souvent qu'il nous a laissé, dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg y le plus beau tableau qu'il y ait de la a concurrence vitale » (1) et le plus dramatique. D'autres ensuite sont venus : Taine, par exemple; et même Renan, qui, dans leurs Origines de la France contemporaine, ou dans Y Histoire d'Israël, pour nous montrer « l'homme de la nature » dans la vérité de son attitude, n'ont eu qu'à s'approprier les derniers résultats de l'anthropologie préhistorique (2). Mais ces résultats n'ont euxmêmes été rendus possibles que par « la théorie de la descendance ; » et c'est bien elle
(1) Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Septième entretien.
(2) Comme il se trouvera peut-être quelqu'un pour me demander où Renan a exprimé ses idées sur ce point, on me saura gré de le lui dire sans plus attendre : a 11 faut se figurer la primitive humanité comme très méchante. Ce qui caractérisa l'homme pendant des siècles, ce fut la ruse, le raffinement qu'il porta dans la malice, et aussi cette lubri-
qui a, comme nous Talions voir, achevé de ruiner la doctrine de « la bonté naturelle de l'homme ».
Si nous descendons en effet du singe, ou le singe et nous d'un ancêtre commun, et cet ancêtre à son tour de quelque origine d'autant plus « animale » qu'elle est supposée plus lointaine, ne faut-il pas qu'il y ait quelque souvenir, ou, comme on disait jadis, quelque « ressentiment » en nous de toutes les formes que nous avons traversées avant de revêtir celle qui est aujourd'hui la nôtre? Vitium homims natura pecoris, a dit saint Augustin : « Ce qui est vice en l'homme est nature en la bête. » Nos mauvais instincts sont en nous l'héritage de nos premiers ancêtres.
Mais à quel titre et de quel droit les appelonsnous « mauvais », sinon parce qu'ils nous empêchent de nous dégager entièrement de notre animalité foncière? ou encore, et toujours d'a-
cité de singe qui, sans distinction de dates, faisait de toute l'année pour lui un rut perpétuel. » Histoire d'Isrdùl, 1. 1, p. 4.
près la « théorie de la descendance », parce que nous ne sommes devenus hommes qu'à mesure, et dans la mesure même où nous avons jadis réussi à les surmonter? C'est pourquoi, tous ceux qui pensent qu'il importe à la morale de s'appuyer sur l'idée de la perversité native de Thomme comme sur son indestructible fondement, n'ont aucune raison de repousser la « théorie de la descendance » ; et, au contraire, ils en ont dix, ils en ont vingt de s'autoriser d'elle. « Les différences de structure entre l'homme et les primates qui s'en rapprochent le plus, — écrivait récemment, dans la dernière édition française de son livre sur la Place de l 'homme dans la nature, le professeur Huxley, — ces différences ne sont pas plus grandes que celles qui existent entre ces derniers et les autres membres de l'ordre des primates, de telle sorte que, si l'on a des raisons de croire que tous les primates, l'homme excepté, proviennent d'une seule et même souche primitive, il n'y a rien dans la structure de l'homme qui nous auto-
rise à lui assigner une origine différente (1). » C'est ce que nous admettons volontiers, sans hésitation ni réserve. Loin de nous les répugnances d'une ridicule vanité! Oui, nous avons en nous, dans notre sang, et, pour ainsi parler, nous avons tous au plus profond de nos veines, quelque chose de la brutalité, de la lubricité, de la férocité du gorille ou de l'orangoutang ! Apportons-nous d'ailleurs en naissant les semences de quelques vertus? C'est une question ! et pour ma part, je serais plutôt tenté de le nier : nos « qualités » seules me semblent naturelles, santé, beauté, vigueur, adresse ; toutes nos « vertus » (2) me paraissent ac-
(l)Th.-H. Huxley, la Place de l'homme dans la nature,
nouvelle édition; Paris, 1891, J.-B. Baillière, p. 1.
(2) Et vous, fléaux de Dieu, qui sait si le génie
N'est pas une de vos vertus,
a dit Lamartine dans son Bonaparte ; et Renan, plus hardi, s'est demandé si « la beauté » ne serait pas une vertu ? Je n« prends évidemment pas ici le mot de « vertu » dans ce sens ; et encore moins dans le sens où le prenaient les Italiens de la renaissance quand ils louaient, avec une admiration mêlée de crainte, la « vertu » d'un Sforza ou d'un Malatesta. Ou, en d'autres termes, je ne sépare pas la notion de « vertu » de la notion du « bien moral » connu ou pressenti comme tel ;
quises. Mais ce que nous trouvons 1res cerlaiment en nous, ce sont les germes de tous les vices, — à commencer par ceux que Ton impute « à l'iniquité de l'institution sociale; — et qu'y a-t-il de plus naturel, je veux dire de plus facile à expliquer si nous ne sommes que le terme actuel d'une suite infinie d'ancêtres animaux?
Or, c'est ce qu'exprime admirablement le dogme, — ou le mythe, comme on le voudra, si universel et si profond, — du Péché originel (1). On ne s'attend pas que j'entre ici dans l'examen des controverses qu'il a soulevées, et qui d'ailleurs ne sont pas plus de ma compétence que de mon sujet. Mais, si nous dépouillons le dogme de son enveloppe théologique , et que nous l'inclinions seulement un peu dans le sens protestant, lequel est aussi le sens jan-
et quelque différence qu'il puisse y avoir enlre les individus, même dans une espèce animale, c'est à 1' « innéité » de ce genre de vertu que j'ai quelque peine à croire. (1) Lamennais, dans le second volume de son Essai sur , l'Indifférence, a essayé de ressaisir l'universalité du dogme
de la chute dans les traditions de l'antiquité.
séniste, à quoi se réduit-il? Pour n'y rien mêler de nous-mème, laissons donc Calvin nous le dire. « Le péché originel est une corruption et perversité héréditaire de notre nature, laquelle étant épandue sur toutes les parties de l'âme, nous fait coupables premièrement de l'ire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres que l'Écriture appelle œuvres de la chair... Par quoi, ceux qui ont défini le péché originel être un défaut de justice originelle... combien qu'en ces paroles ils aient compris toute la substance, toutefois, ils n'ont suffisamment exprimé la force d'icelui. Car, notre nature ri est pas seulement vide et destituée de tous biens, mais elle est tellement fertile en toute espèce de mal, qu'elle rien peut être oisive (1). » Un véritable évolutionniste , un évolutionniste convaincu ne saurait assurément s'exprimer en termes plus précis ni plus explicites. Oserai-je pourtant avancer qu'il y a mieux encore? Et
(1) Institution chrétienne, texte français, Édition Baum, Cunilz et Reuss, 1869, Brunswig, 1. 1, p. 293.
pourquoi non, si je le crois? La « théorie de la descendance » est venue donner en quelque sorte une base physiologique au dogme du péché originel ; et la principale difficulté qui suspendit encore l'assentiment des incrédules ou de quelques croyants même, c'est vraiment Darwin et Haeckel qui l'ont levée.
Car le dogme choquait la raison. 11 contrariait l'idée que Ton se formait communément du pouvoir de la liberté. Mais il choquait surtout nos idées de justice; et ce qui paraissait « monstrueux » à de fort honnêtes gens, c'était que nous fussions punis, dès en naissant, d'un crime ou d'une faute que nous n'avions pas été personnellement avertis de ne pas commettre. Quod admoneri non potest ut caveatur, imputari non potest ut puniatur! Cependant , au lieu d'adoucir ce que la doctrine avait de dur, on l'avait rendu plus dur encore, et ce qui n'était que difficile à comprendre, il semblait qu'on eût pris une sorte d'âpre plaisir à nous le rendre inconcevable. « Chose étonnante! — s'écriait Pascal dans un en-
droit célèbre des Pensées, — chose étonnante que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant le plus éloignés de cette source , semblent incapables d'y participer. Et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abime, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est incompréhensible à l'homme! » Voltaire triomphait , sur ces derniers mots ; et de s'écrier à son tour : « Quelle étrange explication ! l'homme est inconcevable sans un mystère inconcevable!... » En quoi, d'ailleurs, il ne faisait pas attention que, tous les jours, nous « expliquons » ainsi des choses que nous n'en-
tendons guère par des choses que nous n'entendons point du tout : la gravitation par Y attraction; les combinaisons des corps par les affinités chimiques; les phénomènes de la vie par les propriétés de la matière organisée. Mais il n'avait pas non plus complètement tort, en Ôe sens qu'il raisonnait d'une manière tout à fait « analogue » à la philosophie de son temps. La science du nôtre a en partie éclairci le mystère. Il lui a suffi, pour cela, de le transposer de l'ordre théologique ou métaphysique dans l'ordre physiologique. Et ce que Pascal déclarait « inconcevable » ou « incompréhensible », la théorie de la descendance en a fondé la recevabilité, la probabilité, la presque certitude sur la base même de l'histoire naturelle (1).
Que d'ailleurs l'exégèse orthodoxe, — je dis protestante ou catholique, — ne se reconnaisse
(1) Voyez sur ce sujet da péché originel : — Bossuet, Élévations sur les mystères, VII e semaine, en particulier la cinquième et la septième élévations ; et — Lamennais, Essai sur l'indifférence, t. III, ch. xxvii.
pas dans cette interprétation du dogme, c'est pour le moment ce que nous n'avons point à rechercher. Nous ne faisons ici qu'indiquer un moyen, une « possibilité » d'entente entre le dogme et la science. L'abbé de Broglie écrivait, voilà deux ou trois ans : « Ni l'apparition successive des types, ni leur enchaînement ne sont en opposition avec l'enseignement de l'Église. Bien plus, le transformisme lui-même, sous la forme que lui a donnée Darwin, a droit de cité dans les écoles catholiques (1). » Et longtemps avant l'abbé de Broglie, — dans un essai bien connu sur /e?
Limites de la sélection naturelle , — le naturaliste Russel Wallace déclarait expressément que les forces qui peuvent rendre compte de la transformation des espèces étaient incapables d'expliquer le passage de l'animal à l'homme. C'est ce qu'il redisait encore, en 1889, dans son livre sur le Darwinisme (2).
(1) L'abbé de Broglie : le Passé et le Présent du catholicisme en France, 1 vol. in-18; Paris, 1892, Pion, p. 113.
(2) Alfred Russel Wallace, la Sélection naturelle, Irad.
Mais comme cela ne l'empêchait point de soutenir toujours « la théorie de la descendance, » et même de la fortifier ou de la développer par de nouveaux arguments, c'est tout ce que nous avons ici besoin de retenir. Pour la science contemporaine, l'abîme où « le nœud de notre condition, selon le mot de Pascal, prend ses replis et ses tours, » c'est la complexité de notre arbre généalogique. Ou, en d'autres termes encore, un dogme qui n'avait autrefois de valeur ou de signification que pour le croyant, en a pris une pour le libre penseur, grâce à la « théorie de la descende M. de Candolle, 1 vol. in -8°; Paris, 1872, Reinwald, p. 348-391.
Voyez encore p. 403 : « Si M. Darwin n'est pas anti-darwiniste quand il admet que peu l -être les animaux et les plantes n'ont pas eu d'ancêtre commun... je ne le suis pas davantage moi-même quand je fais voir que chez l'homme certains phénomènes ne peuvent être complètement expliqués par la sélection naturelle, et semblent dès lors indiquer V existence de quelque loi supérieure. »
Et comparez enfin le quinzième chapitre du Darwinisme du même Wallace, traduction de M. II.de Varigny; Paris, 1891, Lecrosnier et Babé. Ce volume fait partie de la Bibliothèque évolutionniste.
dance; » et finalement il s'est trouvé que, d'un « symbole » qui répugnait à la raison de nos pères , Tévolutionnisme , en notre temps, a fait presque une réalité.
Dirai-je maintenant les conséquences qui découlent de là? Je les recommande à l'attention de ces étranges moralistes qui, de tout ce qu'ils ont retenu de la doctrine évolutive, c'est que nous devrions favoriser en nous ce qu'ils appellent avec emphase « le développement de toutes nos puissances, » et « l'épanouissement de toutes nos virtualités (1)» ! Mais, tout au contraire, et conformément à la « théorie de la descendance », si nous ne sommes devenus hommes; si notre espèce ne s'est différenciée comme telle ; et, en deux mots, si le « règne humain » ne s'est réalisé
(1) C'est encore à M. Guyau que j'emprunte ces termes, et, en vérité, je suis fâché d'avoir si souvent à le contredire ! Mais, le moyen de ne pas le faire si son principal objet n'a été que de ce laïciser » la morale et la religion ; si personne plus que lui n'a semblé jusqu'ici capable d'y réussir; et, nous, si c'est précisément contre celte «laïcisation » que nous protestons?
qu'à mesure, et dans la mesure où nous nous dégagions de l'antique animalité, le « règne humain » ne subsiste, il ne se maintient, il ne dure ; et l'espèce ne se développe, elle ne continue son évolution; et nous-mêmes, enfin, nous ne vivons qu'au prix du combat qu'il nous faut quotidiennement soutenir contre l'humiliante fatalité de notre première origine. Ce que nous nous devons en tout cas, et avant tout, c'est de dompter, de soumettre, et de dominer ce que nous trouvons en nous d'instincts qui nous rapprochent de l'animal. Car « ce qui est naturel, c'est que la loi du plus fort ou du plus habile règne souverainement dans le monde animal, mais précisément cela n'est pas humain; — ce qui est naturel, c'est que le chacal ou l'hyène, l'aigle ou le vautour, quand ils sont pressés de la faim, obéissent à l'impulsion de leur férocité, mais précisément cela n'est pas humain; — ce qui est naturel, c'est que le « roi du désert » ou le « sultan de la jungle » promènent leur amoureux plaisir de femelle
en femelle, et disputent l'objet de leur choix aux enfans de leur race, mais précisément, cela n'est pas humain; — et ce qui est naturel, c'est que chaque génération, parmi les animaux, étrangère à celle qui l'a précédée dans la vie, le soit également à celle qui la suivra, mais précisément cela n'est pas humain (1). » On nous pardonnera de nous citer ainsi nous-mème si, ce que nous disions il y a tantôt six ou sept ans, nous ne saurions mieux le redire aujourd'hui. C'est la « théorie de la descendance » qui nous oblige en tout à ne nous souvenir de nos origines que pour y être infidèles! Eh! qui ne voit en effet qu'à développer toutes nos « puissances » et toutes nos « virtualités », si nous ne manquions pas d'ailleurs à quelque devoir plus élevé, nous trahirions à tout le moins les intérêts de l'espèce entière? Nous travaillerions à la dégrader, en la rengageant dans l'imperfection de son propre passé. Nous recule-
(1) Voyez, dans nos Essais de Critique, le chapitre intitulé : Question de Morale,
rions au lieu d'avancer; et, tout ce que nous acquérons de pouvoir nouveau sur la nature n'étant pas contrepesé par un pouvoir équivalent sur nous-mêmes, nous nous renfoncerions insensiblement dans une barbarie plus hideuse que l'ancienne, puisque des instincts également brutaux y seraient servis désormais par des moyens plus puissans.
Sur la même base de la « descendance, »
— qui n'a sans doute rien de mystique, — il semble encore que l'on puisse asseoir le vrai fondement de l'éducation. « Laissez faire et laissez passer! » je ne sais Irop quelle est aujourd'hui la valeur de cette maxime en économie politique ; et je crains au surplus qu'en l'attaquant on ne l'interprète généralement mal ! En effet, elle est du temps et relative au temps où la grande affaire des économistes était de combattre une législation restrictive du commerce des grains. Mais le problème essentiel de l'éducation n'est justement que de déterminer avec assez d'exactitude ce que l'on ne peut humainement « ni laisser faire
ni laisser passer ». Et qu'est-ce qu'on ne peut ni « laisser passer, ni laisser faire? » Si vous y regardez d'assez près, c'est encore, c'est toujours tout ce qui tendrait, en encourageant la prédominance des mobiles animaux sur les motifs sociaux, à nous rapprocher de notre première condition (1). L'éducation a pour objet de nous aider à prendre en nous le dessus de l'instinct, et à réaliser ainsi la définilion de notre espèce. Avant d'être hommes, et pour le devenir, l'éducation s'efforce à nous débarrasser du vice ou de la souillure de notre plus lointaine origine.
Mais si nous commençons à l'entendre aujourd'hui plus clairement, et surtout d'une manière plus consciente que jamais, n'est-il pas vrai que le mérite ou l'honneur en revient pour npe large part à la « théorie de la descendance? »
Et la même théorie peut encore servir à
(1) C'est ce que je me contente ici d'indiquer, ayant d'ailleurs essayé de le montrer dans une précédente brochure. Voyez Éducation et Instruction.
nous faire mieux comprendre la grandeur et la beauté, je dirais presque la « sainteté» de l'institution sociale. Car, d'un côté, pour nous soustraire à la tyrannie de nos impulsions animales, ce n'est pas trop, c'est à peine s'il suffit de toutes les forces de la société conjurées ensemble, et avec nous, contre la nature. Mais, d'un autre côté, si Ton admet que nous descendions effectivement de l'animal, alors ni les vrais intérêts de l'individu ne sauraient différer en principe de ceux de l'espèce, ni ceux de l'espèce contrarier les intérêts de l'individu. Ils semblent quelquefois s'opposer; et une certaine philosophie semble avoir pris à tâche d'exagérer l'opposition et d'exaspérer le conflit. «Les poissons, at-on dit, sont déterminés par la nature à nager, et les grands sont déterminés à manger les petits. C'est pourquoi l'eau appartient aux poissons, et les grands mangent les petits de droit naturel. Il suit de là que chaque être a un droit souverain sur tout ce qu'il peut...
Et nous n'admettons à cet égard aucune diffé-
rence entre les hommes etlçs autres êtres (1). » Mais ce raisonnement de Spinosa, comme tous les raisonnemens du même genre, n'a quelque apparence de logique et de vérité que dans l'hypothèse de l'absolue fixité des espèces. Les espèces varient-elles? et, en variant, se perfectionnent-elles quelquefois? Le raisonnement en ce cas n'est pas moins arbitraire et ruineux que cynique. L'institution sociale ne peut avoir d'autre objet que de tendre au perfectionnement de l'espèce, et l'individu n'en saurait avoir d'autre que de tendre au perfectionnement de l'institution sociale. Intellectuelle ou physique, toute dégradation de l'individu, — non seulement toute dégradation, mais son obstination même à persévérer dans son être actuel, tel qu'il est, sans y rien vouloir corriger, — ralentira, retardera, compromettra, quand elle
(1) Spinosa, Traité théologico-politique, ch. xvi. Pisces a Natura determinati sunt ad natàndum, magni ad minores comedeudum; adeoque pisces summo naturali jure aqua potiuntur, et magni minores comedunl.
ne l'arrêtera pas, l'évolution de la société. D'un autre côté, si quelque autre catastrophe interrompt et vient comme à paralyser l'évolution sociale, c'est dans son propre développement que l'individu se trouvera lui-même empêché. La « théorie de la descendance », en ramenant au même principe, qui est de triompher de l'animalité, le « devoir individuel » et le « devoir social, » n'a certainement pas mis terme à l'éternel conflit de la communauté et de l'individu. Mais n'estce pas quelque chose qu'elle nous ait désappris d'y voir « une loi de nature »? (1) et
(1) Oui, c'est bien « quelque chose »! et quelque chose même de plus considérable qu'on ne croirait d'abord, s'il est vrai qu'en tout temps de prétendues « lois de nature » aient constitué, du titre de leur obscurité même, le principal obstacle que le progrès ait rencontré. Nous en dirions yolontiers ce que Molière disait des a règles » dans sa Critique de l'École des femmes : « Il semble à vous ouïr parler que les règles de l'art soient les plus grands mystères du monde, et cependant ce ne sont que quelques observations aisées que le bon sens a faites; » et qui durent jusqu'à ce que le même bon sens qui les a faites autrefois les détruise. L'esclavage même en son temps n'a-t-il pas passé pour une « loi de nature » ? Défions-nous de ces grands mots, dont les
au contraire qu'elle ait identifié les conditions du progrès individuel avec celles du progrès social, en les identifiant elles-mêmes avec la loi consécutive de l'existence d'un « règne humain » ?
Il suit de là que le seul genre ou la seule forme de « progrès » qui mérite vraiment d'être nommée de ce nom, c'est « le progrès moral ». Apportons-en quelques exemples.
On lit dans un livre récent, sur l'Origine du Mariage dans l'Espèce humaine (1) :
savants abusent, et qui n'expriment trop souvent qu'une fin de non-recevoir qu'ils opposent aux idées dont ils redoutent les conséquences.
(1) Edouard Westermarck, V Origine du mariage dans l'espèce humaine, trad. de M. H. de Varigny; Paris, 1895, Guillaumin, p. 518.
Ce que ce livre a de particulièrement intéressant, et de très instructif, c'est d'être en complet désaccord avec ce que les Darwin, les Spencer, les Bachofen, les Morgan, les Tylor, et tant d'autres, ont enseigné sur la matière, et qui a passé
« L'histoire du mariage... est l'histoire d'une relation dans laquelle les femmes ont graduellement triomphé des passions, des préjugés et des intérêts égoïstes des hommes. »
Voilà l'image d'un vrai progrès! C'en est un autre, et du même ordre, je veux dire un progrès moral, que d'avoir, dans nos temps modernes — et quoi qu'en dise une certaine école — favorisé le fractionnement de la propriété foncière. « Une famille, — a écrit quelque part Michelet, — une famille qui, de mercenaire devient propriétaire, se respecte, s'élève dans son estime, et la voilà changée; elle récolte de sa terre une moisson de vertus ! La sobriété du père, l'économie de la mère,
longtemps pour la vérité a scientifique ». On y apprend entre autres choses « que le mariage, généralement parlant, est devenu plus durable, à mesure que la race humaine progressait » : ce qui tendrait, pour parler comme les aathropologistes, à faire, des facilités de jour en jour plus grandes que nos lois offrent au divorce, un processus de rétrogradation.
Voyez encore sur cette question du droit de la femme, le très bel ouvrage de Paul Gide : Étude sur la condition privée de la femme, 1867, et nouv. édition, 1885.
Je travail courageux du fils, la chasteté de la fille, tous ces fruits de la liberté, sont-ce des biens matériels, je vous prie, sont-ce des trésors qu'on puisse payer trop cher (1)? » Je suis de l'avis de Hichelet ! Et, sous un nom barbare, c'est un progrès encore que d'essayer, comme nous le faisons aujourd'hui, de substituer Y altruisme au principe d'individualisme dont on a fait trop longtemps, — et trop inhumainement, — le ressort même de l'activité, la loi de l'économie politique, et la condition du bonheur (2). Oui! voilà de vrais
(1) Michelet, le Peuple, a Dans celte terre sale, dit-il encore, magnifiquement, le paysan voit reluire l'or de la liberté. »
(2) On me demandera peut-être là-dessus comment j'entends le « progrès moral » ; à quels signes je crois qu'il se reconnaisse; et s'il n'a pas enfin quelques rapports avec le « progrès intellectuel » ou le « progrès scientifique » ?
La réponse n'est pas facile : et, par exemple, si je faisais consister le « progrès moral » dans le progrès croissant de l'esprit de solidarité, on m'opposerait qu'en ce cas l'invention et les applications de la Tapeur et de l'électricité l'ont donc singulièrement favorisé. Je n'en sais rien; c'est une question que je ne veux pas examiner; et je me borne à convenir qu'en effet c'est un progrès de l'ordre moral que le progrès
progrès! et combien en ce sens ne nous en reste-t-il pas à réaliser ou à poursuivre encore ! Mais, qu'après cela le pouvoir brisant de la dynamite soit très supérieur à celui de la poudre de mine, ou que le canon, qui se chargeait aulrefois par la gueule, se charge aujourd'hui par la culasse, y voyez- vous, en
de l'esprit de solidarité, mais ce n'en saurait être la mesure ni la définition. D'un autre côté, le faire consister dans « l'épanouissement de toutes nos puissances et de toutes nos virtualités » ce serait évidemment faire la part trop belle à Y « individualisme ». En quoi donc dirons-nous qu'il consiste? et où le mettrons-nous? Car, on le sent, on en est sûr, on a fait vingt fois la cruelle expérience, le « progrès moral » n'est pas le a progrès intellectuel, » puisque le plus savant n'est pas le plus vertueux ; et assurément, si les progrès de l'histoire naturelle ou de la chimie organique ont favorisé quelque chose, il ne semble pas que ce soit les progrès de la « sainteté ».
Provisoirement, je propose de définir le a progrès moral » par le progrès que nous pouvons faire chacun dans le détachement ou l'abnégation de nous-mêmes; et, en attendant qu'on en donne une définition plus précise, je ferai remarquer que celle-ci a le triple avantage : — de le distinguer du « progrès scientifique » et du a progrès intellectuel » ; — de ne rien insinuer que d'utile à la société des hommes; — et d'être enfin conforme à l'idée que toutes les morales et toutes les religions se sont formée de la vertu.
vérité, de quoi tant nous enorgueillir? Êtesvous bien sûrs qu'on doive tant admirer la chimie d'avoir, en multipliant les alcools, multiplié les causes de dégénérescence, de déchéance, d'extinction des races? Et pour avoir augmenté « la durée moyenne de la vie », nous flattons-nous par hasard de ne jamais mourir? (1) C'est ce que je ne souhaiterais à personne! et aussi bien, si Ton était franc, c'est ce'que personne ne voudrait. Schopenhauer a dit de la pensée de la mort qu'elle était « le Musagèle de la philosophie ; » et, sous une forme un peu prétentieuse, on ne saurait rien dire de plus vrai. Nous ne penserions seulement pas, si nous ne mourions pas, et si nous ne savions pas que nous devons mourir!
Mais, de plus, la pensée de la mort est la con-
(1) Voyez à cet égard les espérances dont les Descaries, Discours de la Méthode, 6« partie; et les Condorcet, Esquisse d'une histoire du progrès de Vesprit humain, 10 e Époque, ont bercé leurs lecteurs. Ah! ce n'étaient point des « pessimistes » ! et Ton ne sait ce qu'on doit le plus admirer, de la naïveté de leurs espérances, ou de la peur de mourir dont elle est l'inélégant témoignage.
dition même de la moralité, si toute « immoralité » ne procède que de notre attache trop animale à la vie! (1)
Puisque c'est toutefois ce genre de progrès matériel que Ton vante, — et qu'au fait il n'y en a pas qui parle davantage aux sens ou à l'imagination, — une heureuse nouveauté de la doctrine évolutive sera donc d'avoir solidement établi qu'il n'avait rien que de relalif, d'essentiellement précaire, et de discontinu. Contemporaine et connexe de la théorie de la bonté naturelle de l'homme, Ja théorie de « la perfectibilité indéfinie (2) » doit disparaître
(1) C'est ce qu'il serait facile de montrer, si Bourdaloue ne Tayait fait, il y a longtemps, dans un de ses plus beaux Se rmons : Sur la Pensée de la Mort; et depuis lui, d'une manière plus laïque, dans un des plus curieux appendices de son grand ouvrage, Schopenhauer, que je pense qu'on ne soupçonnera pas d'avoir été « jésuite ».
(2) J'ai dit plus haut que la grande erreur du dix-huitième siècle était d'avoir cru à a la bonté de la nature » et je ne m'en dédis point! mais l'erreur n'est pas moindre, et je dirais volontiers, si les conséquences n'en ont pas été moins graves, que le crime n'est pas moins grand d'avoir cru à « la perfectibilité indéfinie » de l'homme et de la société.
avec elle; et, si des « autorités » pouvaient suffire à décider la question, je n'aurais qu'à choisir entre les savans et les philosophes. N'est-ce pas Claude Bernard qui a défini l'évolution par « la marche dans une direction dont le terme est fixé d'avance (1)? »
On a cherché très loin les origines de cette idée de Progrès, et, comme il arrive quand on sait adroitement s'y prendre, on lésa retrouvées partout. Mais, en fait, comme l'idée de la « bonté de la nature », elle est contemporaine de la renaissance ; et Bacon ou Descartes l'ont sans doute conçue ; mais sa constitution, si je puis ainsi dire, et sa fortune philosophique ne datent que de la fin du XVII e siècle. C'est ce que j'ai plusieurs fois essayé de montrer. Le Parallèle des Anciens et des Modernes, de Charles Perrault, me parait êlre le premier ouvrage où l'on en ait conçu toute l'étendue future et indiqué déjà quelques-unes des applications. Fontenelle, et après Fontenelle, Voltaire, et après Voltaire les encyclopédistes ont développé les indications de Perrault. Turgot leur a donné droit de cité en Sorbonne.Et enfin Condorcet dans son Esquisse d'une histoire des progrès de lesprit humain en a fait comme qui dirait le dogme intangible dont les Saint-Simon, les Auguste Comte, et les Pierre Le* roux ont été de nos jours les apôtres.
(1) Claude Bernard, Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux animaux. T. I, p. 33.
On m'a fait observer à ce propos que Claude Bernard n'avait voulu là définir que l'évolution des êtres vivants, c'est-à-dire dont le propre est d'être par définition condamnés
Et lisez encore, dans les Premiers principes d'Herbert Spencer, le chapitre qu'il a intitulé : l'Instabilité de V homogène! A quoi si Ton ajoute, et il le faut bien, que cette marche comporte, en outre, des temps d'arrêt ou de rétrogradation même, c'est alors que l'on verra qu'au lieu d'être adéquate, ou seulement analogue, à l'idée de progrès, l'idée d'évolution en serait plutôt le contraire. Le progrès matériel s'achète, je veux dire qu'il se paie; ses conquêtes n'ont jamais rien d'assuré, de stable, de définitif; et, quand nous en sommes le plus enflés , c'est le moment que choisit une force majeure pour nous en prouver durement la vanité.
Dans une occasion récente, où je deman-
à mourir ; et on a eu sans doute raison 1 Mais où prend-on le droit de croire que l'humanité soit éternelle? et au contraire, puisque la Tic a certainement « commencé » sur le globe, qui peut douter qu'elle y doive un jour «finir»? Soyons sûrs que le a terme en est nié d'avance » ; et que comme chaque heure de notre existence nous rapproche de la mort, ainsi tous les progrès de l'espèce l'acheminent vers son anéantissement. r -
dais de combien, pour quelle part, le développement de l'industrie par la science avait contribué, de notre temps, à l'aggravation du poids de l'inégalité parmi les hommes, on ne m'a répondu que par des échappatoires ou des plaisanteries qui ne font guère plus d'honneur à l'humanité qu'à l'esprit de leurs auteurs. Mais il voyait plus clair, celui qui s'appelait alors le cardinal Pecci, quand il écrivait, dans une Lettre pastorale datée de 1877 : « En présence de ces ouvriers épuisés avant l'heure par le fait d'une cupidité sans entrailles, on se demande si les adeptes de cette civilisation sans Dieu, au lieu de nous faire progresser, ne nous rejettent pas de plusieurs siècles en arrière. » Et les économistes eux-mêmes en convenaient, — quelques économistes du moins, M. Fawcett en Angleterre, M. de Laveleye en Belgique, ou plutôt en France même (1) : « Il est incontestable, disait-il, que le capital s'accumule dans
(l) Emile de Laveleye *. le Socialisme contemporain,
p. XLII, XLIII.
nos sociétés industrielles en raison môme de leurs progrès. Comme les procédés perfectionnés de la production moderne s'accomplissent de plus en plus au moyen de machines... il s'ensuit que la totalité des profits perçus par la classe supérieure s accroît rapidement. » Mais il continuait, un peu naïvement : « Cependant il n'est pas exact que la condition des ouvriers ait empiré! » Non, sans doute! cela n'est pas exact, si les ouvriers ne sont eux-mêmes que des machines!
Mais s'ils sont des hommes comme nous, s'ils oui des sens et s'ils ont des passions comme nous, leur condition a « empiré » de toute l'amertume des comparaisons qu'ils ne peuvent pas ne pas faire. Aigreur, envie, colère, mettons d'ailleurs que ce soient là de « mauvais sentiments », et combattons-les ou tâchons de les apaiser dans les cœurs! Prèchons-leur la résignation et la solidarité. Quoi encore? Faisons-leur voir, si nous le pouvons, combien le paysan du dix-septième siècle, le paysan de La Bruyère, était plus malheu-
reux que le mineur de Garmaux ou le chauffeur de nos transatlantiques : nous ne ferons pas que les « faits » ne soient ce qu'ils sont! Les progrès de l'industrie, qui sont ceux de la science, ont amené à leur suite, ils ont créé dans le monde entier des formes nouvelles de « misère », plus aiguës, plus intolérables; et, de compter pour y remédier sur les progrès ultérieurs de la science et de l'industrie, je ne sais si c'est peut-être de l'homéopathie politique, mais je dis que c'est une chimère, et je le dis au nom de la science, puisque je le dis au nom de la doctrine évolutive (1).
(1) De qui sont encore ces paroles?
« Qiyconque connaît la vie de la population dans tous les grands centres industriels de notre pays ou d'autres sait que la misère règne su r une masse toujours croissante de cette population. Je n'ai pas de prétention au litre de philanthrope, et j'ai l'horreur de toute rhétorique sentimentale. J'essaie simplement, comme naturaliste, de connaître les faits qui sont à ma portée, et de recueillir assez de renseignements pour arriver à l'évidence. Et je crois que l'énoncé suivant n'est que l'expression de la triste vérité : Dans l'Europe industrieUe il n'y a pas une ville manufacturière qui ne renferme une population vivant comme je viens de le dire, et une population plus nombreuse encore, vivant sur la limite même de l'a-
Pas de progrès sans compensation, nous enseigne- t-elle effectivement et, — bien avant que Darwin ou Haeckel eussent paru, — c'était Tune des lois les mieux établies de ce que l'on appelait l'anatomie philosophique.
« Un organe normal ou pathologique, — écrivait Geoffroy Saint-Hilaire en 1818, — n'acquiert jamais une prospérité extraordinaire qu'un autre de son système ou de ses relations n'en souffre dans une même rai-
bîme social, dans lequel la moindre cessation de travail la précipiterait. A chaque accroissement de population, une partie de la multitude tombe dans la fosse, et le nombre des malheureux destinés à s'y abîmer augmente chaque jour. » Le même Huiley dit encore, ou disait, il n'y a pas plus de cinq ou six ans : « A quoi cela sort-il au Prométhée humain d'avoir volé le feu du ciel, s'il doit être son serviteur? d'avoir soumis les esprits du ciel et de la terre, si le vautour du paupérisme continue à le ronger dans les chairs vives? et à le maintenir sur les limites de la destruction? »
Mais l'auteur du livre auquel j'emprunte ces citations de l'un des derniers Sermons Laïques du grand naturaliste anglais, M. Benjamin Kidd, dans son Évolution sociale, va bien plus loin encore ; et, tâchant de remonter à la source du mal pour en trouver le remède, il ne le trouve que dans un retour à l'idée religieuse.
son (1). » C'est ce que Goethe a exprimé d'une manière plus vive : « Les chapitres du budget qui doit régler les dépenses de la nature sont fixés d'avance; — si elle veut dépenser davantage d'un côté, elle ne rencontre point d'obstacles, mais elle est forcée de se restreindre sur un autre point (2). » Et Darwin enfin, plus pratique, ainsi qu'il convient au génie de sa race : « Il est difficile de faire produire à une vache beaucoup de lait, et de l'engraisser en même temps... Les mêmes variétés de choux ne produisent pas en abondance un feuillage nutritif et des graines oléagineuses... Quand les graines que contiennent nos fruits tendent à s'atrophier, le fruit lui-même gagne beaucoup en grosseur et en qualité (3). » Et la loi est si sim-
(1) Vie, travaux et doctrine scientifique d'Étienn*. Geoffroy Saint-Hilaire, par son fils Isidore Geoffroy Saint- Hilaire; Paris, 1817, p. 214, 215.
(2) Œuvres scientifiques de Gœlhe, analysées par M. Ernest Faivre, p. 130.
(3) Darwin, l'Origine des Espèces, édition française de 1876, p. 159.
pie ; elle se vérifie si constamment dans la nature; elle est si conforme aux leçons de T histoire et à l'expérience quotidienne de la vie que, si quelque chose étonne le lecteur, ce sera sans doute qu'elle ait attendu, pour trouver son expression, le xix e siècle et Geoffroy Saint-Hilaire.
Est-ce là nier le progrès? Je dirais plutôt qu'au contraire c'est l'affirmer, c'est le démonlrer, — en tant que « déplacement », que « changement », que « mouvement », — mais d'ailleurs c'est en modifier profondément la notion. Il y a de faux mouvements^, et l'histoire est pleine de changements désastreux, c'est-à-dire qui ne se sont accomplis qu'au détriment de quelque chose ou de quelqu'un.
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue , Que l'oiseau perd sa plume et la fleur son parfum, Que la création est une grande roue Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu'un.
Voyez également, dans la Variation des animaux et des plantes, les chapitres xxi • sur la Sélection par l'homme; et xxv -.sur la Variabilité corre'lative.
Il en est de la « société » comme de la « création ». Quelques progrès se compensent ou, en quelque sorte, s'annulent; mais quelques autres se paient plus qu'ils ne valent; et en fait de progrès matériels, je n'en sache guère qui soient pour l'espèce un accroissement de bonheur ou de dignité. « Depuis cent ans, a-t-on dit, — et, peut-être n'estce pas un « savant » qui l'a dit, mais c'est un anthropologiste, — l'Europe occidentale a fait plus d'inventions que l'humanité tout entière depuis vingt siècles. Mais l'immensité des résultats matériels acquis devait être compensée par une somme équivalente de douleurs et d'angoisses provenant de la lutte de l'homme contre l'homme. Le résultat n'est point visible, les larmes et les sueurs ne se mesurent point au poids, les désespoirs no se jaugent pas, et les suicides mêmes s\>ublient vite. Mais qui ne voit que les deux genres de lutte étant engendrés par une même passion pour l'argent, la puissance de ses bienfaits dans le domaine matériel me-
sure exactement la grandeur de ses désastres dans le domaine humain (1)? » A la bonne heure, et voilà parler! Mais voilà ce que Ton oublie quand on s'emplit la bouche de ce grand mot de « progrès ». Car, eu quoi consiste-t-il, je vous le demande, ô... savants que vous êtes, ce « progrès » que vous nous vantez, si jamais les revendications ouvrières n'ont rien eu de plus âpre et n'ont paru plus justifiées? si la « misère physiologique » et la « détresse morale » semblent augmenter tous les jours? et dans l'Europe entière, dé-
fi) Dépopulation et Civilisation, par Arsène Dumont, p. 243; Paris, 1890, Lecrosnier et Babé.
Mous nous rappelons avoir autrefois signalé ce volume, dont nous sommes fort éloigné d'approuver toutes les conclusions, mais que nous n'en croyons pas moins devoir signaler de nouveau, comme étant l'un des plus remarquables de la Bibliothèque anthropologique. Une contient, en apparence, qu'une « théorie de la natalité, » mais la natalité dépend elle-même de tant de causes, que, pour les énumérer et les analyser seulement, M. Dumont a dû toucher aux plus graves questions que la « sociologie » soulève; et, en outre, ce qui est si rare en pareille matière, son livre est vraiment un livre de bonne foi. Est-ce peut-être pour cela qu'il a passé comme inaperçu?
puis cinquante ou soixante ans, si le nombre des suicides a plus que triplé? On ne se suicide guère au Congo; et ce ne sont pas, sans doute, les religions qui conseillent à leurs fidèles de se débarrasser de la vie par une mort volontaire! Hélas! une seule chose est certaine, qui est que nous marchons ou, comme on dit familièrement, que nous en faisons le geste; mais une chose est douteuse, problématique, et inquiétante, qui est de savoir si nous avançons ; — et ceci, c'est encore la théorie de l'évolution qui nous en avertit (1).
Si le mot d'évolution, comme on a l'air
(1) 11 faudra bien que ces idées finissent par faire leur chemin dans le monde, ou plutôt, elles sont en train de le faire, et j'en trouve la preuve dans les lignes que voici : « Ne croyons donc pas trop à la force, a l'organisation, à la science... ce sont des armes qui peuvent tomber aux mains de l'esprit de destruction, et on pourrait voir ce spectacle de la science appliquée ramenant à la barbarie. Je crois même que l'on n'évitera la catastrophe... que si le progrès, laissant un peu de côté ses inventions et ses mécaniques, s'applique à l'être moral. » C'est ce que je lisais tout récemment, sous la date du 3 septembre; et, qui le croirait? dans Y Écho de Paris.
encore trop souvent de le croire, était effectivement synonyme de progrès, — ou, en d'autres termes, si c'étaient toujours et constamment les mieux doués, les plus voisins de la perfection idéale de leur type, qui sortissent victorieux de la lutte pour l'existence,
— on ne s'expliquerait pas la survivance obstinée des types inférieurs; et leur défaite aurait dû se terminer par leur anéantissement. Ils continuent de vivre, pourtant, et comme leur fécondité ne semble pas avoir diminué, — les recherches de la science sembleraient même indiquer plutôt le contraire,
— nous n'entrevoyons pas de « progrès » qui puissent triompher de leur persistance. Parmi les hommes comme dans la nature, il y aura toujours des types inférieurs, et, pour dire encore quelque chose de plus, dans l'avenir comme dans le passé, c'est leur infériorité même qui leur sera une garantie d'éternité.
C'est que « le mieux doué » n'est pas toujours « le plus apte » ; cela dépend des conditions de la lutte; et il se peut, il se voit
tous les jours qu'un manque, un défaut ou une malformation même se tournent en autant d'avantages (1).
Les évolutionnistes en citent volontiers un '
(1) C'est ce qui suffirait à « ridiculiser » la proposition que l'on voit quelquefois reparaître encore sous la plume de certains physiologistes qui, de la doctrine de l'évolution en général, et de la théorie de la sélection naturelle, en particulier, tout ce qu'ils ont compris, c'est qu'ils devraient être, en raison de leur science, les conseillers, les guides et les maîtres de la vie civile. Nous leur devons déjà la superstition de Y athlétisme, qui ne tendrait à rien de moins, si nous les écoutions, qu'à réintégrer dans nos sociétés civilisées l'empire brutal de la force physique ; et voici de nouveau qu'ils demandent qu'on s'occupe des moyens d'interdire le mariage à tous ceux d'entre nous dont les « performances » ne promeltrontpasde beaux «produits». Et sans doute, c'est eux qui seraient juges des capacités conjugales! et quand un mariage n'aurait pas réussi, c'est eux qui délieraient les conjoints ! Que ne demandent-ils aussi qu'on expose ou qu'on détruise les enfans contrefaits ou malingres. Et vous verrez qu'ils y viendront un jour. Mais , en attendant, et de tous les « mystères » de la science quand celui de la génération ne serait pas le plus mystérieux, ils oublient que, dans le véritable esprit de la doctrine évolutive, il n'y a pas de modification qui ne puisse êlre le point de départ d'une variation utile. C'est le secret de la nature ! Ils oublient aussi, comme nous en faisons plus loin l'observation, que c'est un problème aujourd'hui plus obscur que jamais de savoir dans quelle mesure les « qualités acquises » se transmettent*
exemple devenu classique : « N'avons-nous pas vu, disent-ils, ce qui est arrivé lorsque le rat gris a été introduit en Europe, et s'est trouvé en lutte avec le rat indigène et la souris? De ces deux espèces une seule a survécu devant l'invasion du rat gris. Est-ce le rat noir ou la souris, l'un plus gros, armé de dents plus fortes, l'autre plus petite et plus faible? C'est la souris. Précisément à cause de sa faiblesse, ou, pour parler plus exactement, de sa petite taille, qui lui permettait de trouver asile dans des trous étroits où son ennemi ne pouvait venir la détruire (1). » Mais un autre exemple, plus humain, donne bien plus à songer : c'est celui des Chinois de New- York ou de San-Francisco ; « plus dangereux pour le socialisme, — et pour l'ouvrier américain, je pense, — que les plus féroces capitalistes, travaillant, comme ils font, pour rien et d'un travail toujours égal, jamais rebuté, jamais lassé, des quinze et des seize heures d'affilée.
(1) Mathias Duval : le Darwinisme, p. 521; Paris, 1886, Lecrosnier et Babé.
Avec eux la main-d'œuvre s'avilit, et sans cesse il faut les protéger contre la fureur de leurs concurrents de race blanche qu'ils ruineraient en quelques années, si on les laissait libres (1). » Il y aura toujours de ces Chinois parmi nous, qui seront forts contre nous de leur infériorité même, et par qui le « progrès matériel » deviendra tôt ou tard le pire ennemi du progrès intellectuel et moral. Les moins préoccupés, les moins soucieux des seules choses qui fassent, après tout, la dignité de l'être humain, tous ceux qui ne seront avides uniquement que de jouir, les moins « bien doués » en un mot, deviendront les « plus aptes » ; et de même qu'ils ont déjà triomphé de la métaphysique, ils finiront par triompher de tout ce que les applications de la physique ou de la physiologie n'auront pas d'immédiat, d'industriel et de mercantile (2).
(1) Paul Bourget, Outre- Mer. ■
(2) II semble aussi bien que les effets s'en laissent déjà voir, si, dans tous les pays du monde, la médiocrité des as-
Écoutez-les plutôt célébrer la science ! Le télégraphe, le téléphone, les matières colorantes, les « wagons réfrigérateurs », les ignobles usines à dépecer les moutons ou les porcs par centaines de mille, voilà surtout ce qu'ils admirent! Ont-ils jamais entendu parler d'Ampère ou de Cauchy? Mais ils connaissent tous « l'inventeur » Edison.
Qu'est-ce pour eux que Pasteur? un grand chimiste, un physiologiste illustre, le rénovateur des sciences de la vie? Non, mais le guérisseur de la rage et de la diphtérie. Ils connaissent aussi Liebig, pour son extrait de viande! Et ils ne s'aperçoivent pas qu'à traiter ainsi la science, ils la rabaissent premièrement au niveau de la pire vulgarité. Leur enthousiasme se tire de la satisfaction que la science procure à leurs grossiers appétits! Bien moins encore se doutent-ils qu'ils travaillent de leurs mains comme à tarir la source de ses « progrès »
semblées délibérantes n'est faite que de leur ressemblance avec le suffrage universel qui les nomme.
futurs, si Ton ne saurait les dériver que des hauteurs de la métaphysique ou de la spéculation abstraite (1). Les Chinois en sont un exemple, dont la civilisation ne s'est peut-être arrêtée que pour n'avoir eu d'autre idéal que le bien-être. Et pour toutes ces raisons, qui dira qu'en fin de compte ce qu'on appelle si facilement « progrès » ne serait pas quelquefois une espèce de recul?
C'est en tout cas la question que la doctrine évolutive nous autorise à nous poser.
Et en effet, depuis si peu de temps que nous nous connaissons, que nous pouvons raconter
(1) On lit dans Plntarque : Vie de Marcellus : « Archimedes a eu le cueur si hault et l'entendement si profond , qu'il ne daigna jamais laisser par escript aucun œuvre de la manière de dresser toutes ces machines de guerre pour lesquelles il acquit lors gloire et renommée non de science humaine, mais plus tost de divine sapience. Ains reputant toute cette science d'inventer et composer machines, et généralement tout art qui apporte quelque utilité à la mettre en usage, vile, basse et mercenaire, il employa son esprit et son estude à escrire seulement choses dont la beauté et subtilité ne fut aucunement me siée avec nécessité. »
notre histoire, — mettons depuis trois ou quatre mille ans, — combien de civilisations n'ont-elles pas disparu? je veux dire, combien de démentis l'expérience n'a-t-elle pas infligés à la théorie du progrès continu ?
Gomme une mère sombre, et qui , dans sa fierté, Cache sous son manteau son enfant souffleté,
L'Egypte au bord du Nil assise, Dans sa robe de sable enfonce, enveloppés, Ses colosses camards à la face frappés
Par le pied brutal de Cambyse!
Ce que l'invasion et la conquête brutale ont fait de l'ancienne Egypte , ou de Carthage, ou de Rome elle-même; ce qu'elles peuvent demain faire de nous , de nos arts et de nos sciences, d'autres moyens peuvent l'opérer, qui n'agissent pas moins sûrement; et, selon le mot d'un profond observateur, « s'il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d'autres qui l'étouffent eux-mêmes sous leurs pieds (1). »
(1) A. de Tocqueville, la Démocratie en Amérique, III, ire partie, ch. x.
C'est ce qui est arrivé , — pour des raisons que je me contente aujourd'hui d'indiquer, — aux Grecs, par exemple, ou aux Italiens de la Renaissance, les plus intelligentes pourtant, les mieux douées, et aussi, dans tous les sens du mot, les plus « avancées » des races de leur temps. Leur civilisation a péri sous l'excès de son propre principe. Ils sont morts d'avoir cru que Fart pouvait exercer sur la vie la domination absolue, unique, et illimitée que la science prétend aujourd'hui s'arroger. Il se commettait alors de « beaux » crimes, des crimes « esthétiques », et il s'en commet aujourd'hui de« scientifiques » ou de « savants » ! Mais si l'on dit que, de ces civilisations expirées les acquisitions ne se sont pas perdues; si Ton ajoute que d'autres civilisations les ont elles-mêmes suivies ou remplacées, qui les ont dépassées; si l'on répète une fois de plus que « rien ne pouvant se créer, ni se perdre » il importe assez peu qu'une civilisation particulière ait péri, du moment que l'humanité continuait de pro-
gresser, je réponds que c'est une question; (1) j'ajoute à mon tour qu'elle est extrêmement difficile à résoudre; et je dis que c'est encore
(1) En effet, ce sont là de ces prétendues « vérités » ou de ces a lieux communs » qui ne sont vrais qu'en gros, ou pour mieux dire encore, que dans la mesure où Ton a décidé qu'on les tiendrait poftr vrais, mais qui ne résistent pas à l'examen. Ce qu'il y a d'ailleurs de plus amusant ou de plus triste, c'est que les partisans les plus déterminés de la doctrine du a progrès continu » sont les mêmes qui considèrent l'introduction du christianisme dans le monde comme une « rétrogradation » véritable, qui l'ont dit en propres termes, qui le soutiendraient volontiers encore; et qu'est-ce qu'un a progrès continu » qui s'interromprait pendant quinze ou dix-huit cents ans? Mais eux, celte considération ne les a pas interrompus 1
Parlant plus sérieusement, il est difficile d'admettre que la « civilisation générale » ait profité de l'établissement du Turc à Constantinople ; et, en des temps plus anciens, lorsque Sparte a triomphé d'Athènes, je crois fermement qu'elle a renversé quelque chose de meilleur qu'elle-même.
Mais pour la maxime communément admise, que « rien ne se perd ni se crée», quand elle serait physiquement vraie, ce qui n'est pas du tout démontré, la vérité métaphysique est d'un autre ordre , la vérité humaine, et les transformations y équivalent à des gains ou à des perles réels, qu'on ne saurait nommer d'un autre nom. Si le génie, par exemple, n'était qu'une « névrose » et s'il se transformait chez le fils d'un Tasse ou d'un Rousseau en épilepsie, dira-t-on que du père au fils il n'y a pas eu a perte » ? mais en revanche, et le cas est
ici que la doctrine évolutive intervient. Il y a des « rétrogradations » dans l'histoire , il y a des « décadences, » comme il y en a dans la nature; et pour écarter la chimère du « progrès à l'infini » nous n'avons qu'à invoquer les conclusions de la science ellemême.
« L'un des grands mérites de l'hypothèse de M. Darwin, — écrivait le professeur Huxley, voilà déjà bien des années, — provient précisément de ce qu'elle n'implique pas nécessairement la croyance en un progrès nécessaire et continu des organismes. » Et en un autre endroit : « Supposons, disait-il, que nous revenions à la période glaciaire et que les conditions de climat qui sont celles des pôles deviennent celles de tout notre globe.
Dans ces circonstances, faction de la sélection naturelle tendrait en fin de compte à la
fréquent, qui dira qu'il n'y a pas « gain », side la rencontre d'une fille et d'un « commissaire des guerres » c'est un Dalembert qui naît? De ce genre d'exemples, le lecteur, une fois averti, en trouvera dans sa mémoire autant qu'il en voudra?
ruine de tous les organismes supérieurs et à la prospérité des formes inférieures de la vie (1). » Cette supposition semble-t-clle trop arbitraire peut-être? Voici donc, sur la régression, les propres paroles du savant physiologiste dont les travaux sont en train de renouveler la notion de l'hérédité. « Lorsque Ton parle du développement du règne animal ou du règne végétal , — a écrit M. Wcismann, — on pense, le plus souvent, à un développement dirigé de bas en haut, se continuant sans interruption. Telle n'est pas la réalité. La régression y joue , au contraire, un rôle très important, et, à bien considérer les phénomènes de retour en arrière, ils nous permettent } presque encore plus que ceux de la marche en avant , de pénétrer les causes qui déterminent les transformations de la nature vivante (2). » Et
(1) L'Évolution et l'Origine des espèces, par Th.-U. Huxley. Édition française; Paris, 1892, J.-B. Baillière, p. 80, 81. Sur les critiques adressées au liore de M. Darwin. L'article est de 1864;
(2) Essais sur l'hérédité, par M. A. Weismann, Iraduc-
pour bien montrer que l'homme même n'échappe pas à l'empire de cette loi , c'est M. Herbert Spencer qui nous dit à son tour « que, dans les solitudes de l'Australie comme dans les forêts de l'ouest de l'Amérique , la race anglo-saxonne, où notre civilisation a développé à un haut degré les sentiments élevés, déchoit rapidement vers une barbarie relative ; elle adopte le code moral et, quelquefois, les habitudes des sauvages (1). »
On me permettra, je l'espère, de ne pas multiplier inutilement les témoignages * et si M. Spencer n'est peut-être qu'un « philosophe », je ne pense pas que l'on récuse Tau- ; torité de M. Weismann ni celle du professeur Huxley. Ce sont bien là des « savants » ! Non seulement le progrès n'a rien de nécessaire
tion de M. Henry de Varigny; Paris, 1892, Reinwald,p. 381. C'est le débul d'une conférence sur la Régression dans la nature.
(1) Herbert Spencer, Principes de Biologie, traduction de M. Cazelles, t. I, p. 231. — Cf. Quatrefages, les Précurseurs de Darwin; Paris, 1860, Germer-Baillière.
et de continu, non seulement il ne va jamais sans quelque compensation, mais encore il n'est souvent que « retour en arrière. » Je me rappelle un mot de M me de Staël : « Cette Révolution, — écrivait-elle, il y a bientôt cent ans, vers 1798, — peut à la longue éclairer une plus grande masse d'hommes , mais pendant plusieurs années la vulgarité du langage, des manières et des opinions doit faire rétrograder, à beaucoup d'égards, le goût et la raison. » Dira-t-on qu'elle ne parlait que de « littérature » ou de « philosophie »?
Mais depuis elle, et à mesure que l'événement s'éclairait à la lumière de ses conséquences , ai-je donc besoin de rappeler le langage d'Emile Montégut (1), celui de Taine, ou celui de M. Paul Bourget? « Nous devrions...
défaire l'œuvre mœurtrière de la Révolution française. C'est le conseil qui, pour l'observateur impartial, se dégage de toutes les remarques faites sur les États-Unis... C'est pour
(l) Voyez dans la Revue des Deux-Mondes du 15 aoûtl871 : Où en est la Révolution française?
avoir violemment coupé toute attache historique entre notre passé et notre présent que notre Révolution a si profondément tari les sources de la vitalité française. » Ainsi conclut l'auteur $ Outre-Mer. Et, à la vérité, comme je l'ai fait autrefois contre Taine lui-même, je défendrais volontiers contre M. Bourget la Révolution et son œuvre (1).
Mais, que tant d'observateurs, « partis de doctrines si différentes et avec des méthodes plus différentes encore , » aient agité la question , c'est une preuve au moins qu'elle existe et qu'il y a lieu de nous la poser. Reculionsnous donc peut-être quand nous nous flattions d'avancer? En croyant faire ce que nous voulions, tendions-nous peut-être où
(1) Mais je ne m'y prendrais pas aujourd'hui de la même manière qu'il y a dix ou douze ans; et j'appuierais surtout sur les raisons que Tocqueville a indiquées dans son Ancien Régime> et qu'Edgard Qui net, après lui, a développées dans sa Révolution. J'insisterais aussi sur ce point que, la plupart des reproches qu'il est de mode aujourd'hui de faire à la Révolution, atteignent au travers d'elle cet ancien régime luimême que l'on se plaint qu'elle ait détruit.
nous ne voulions pas? Le passé que nous abolissions valait-il mieux que le présent, et surtout que l'avenir dont nous nous croyons menacés? C'est ce que les analogies de la doctrine évolutive nous permettaient tout à l'heure, et c'est maintenant ce qu'elles nous obligent de nous demander. Puisqu'un « progrès graduel vers la perfection est très loin de faire nécessairement partie de la doctrine darwinienne » et qu'on déclare même l'évolution « parfaitement compatible avec un recul graduel » (1), la théorie du progrès, qui n'avait pas de base dans l'histoire, n'en a pas davantage dans l'histoire naturelle. Elle est en l'air, pour ainsi parler; et de l'imprudente confiance que nos pères avaient mise en elle, il ne nous reste plus qu'à réparer les désastreux effets.
Je ne veux parler, après cela, ni de la lenteur ni de l'instabilité du progrès, mais comment ne dirais-je pas un mot des théories
(1) Expressions de M. Huxley, dans l'article déjà cité.
qui tendent à nier « l'hérédité des particularités acquises? » Elle.s nous enseignent que, dans la nature comme dans l'humanité , ni les mutilations, par exemple, ni les acquisitions vraiment individuelles ne semblent se transmettre. Un fils n'hérite pas de la « science » ou de « l'érudition » de son père. La génération nouvelle n'est pas nécessairement, ni même ordinairement armée, elle ne Test pas naturellement, de toutes les ressources de l'ancienne; et la plus grande partie du chemin que les pères ont Tait , il faut que les enfants le fassent ou le refassent à leur tour. On n'aurait pas besoin de nous « élever » ni de nous « instruire » s'il en était autrement (1)! Mais ce qui se transmet, c'est le fond de nature, pour ainsi parler; c'est l'aptitude générale qui sert en même temps de base physiologique à la persistance du type, et de moyen aux acquisitions individuelles; et si l'homme n'est qu'un animal en
(1) Voyez Weismann : Essais sur l'hérédité, et W.-P. Bail : Hérédité et exercice, Paris, 1891 ; Lecrosnier et Babé.
lutte contre ses propres instincts, c'est ce qui nous ramène à ce que nous disions : qu'il n'y a de « progrès » vraiment digne de ce nom que le « progrès moral ».
Ou plutôt, et pour mieux dire, toute espèce de progrès, scientifique ou industriel, n'existe et n'a de raison d'être qu'en « fonction » du progrès moral.
As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin?
Es-tu libre? Les lois sont-elles respectées?
s'écriait jadis un grand poète , — que par une étrange ironie, la nature avait logé dans l'âme du plus bourgeois des hommes (1), — et, vrai fils de son temps, il osait ajouter :
Si nous avons cela, le reste est peu de chose!!
(1) Ce n'est point ici le lieu de m'expliquer sur Alfred de Musset, mais je sais ce que je veux dire quand je l'appelle en passant « le plus bourgeois des hommes»; et quelque jour peut-être je retrouverai l'occasion de justifier ce que ce jugement a ici d'excessif dans sa brièveté.
Eh bien, non! le reste n'est pas peu de chose! et, au contraire, c'est justement « ce reste » qui importe. Ce qui importe, c'est de nous souvenir de la solidarité qui nous lie et à laquelle notre premier devoir est de sacrifier quelque chose de notre individualisme ou de notre égoïsme. Ce qui importe, c'est de travailler autant qu'il est en nous à la réalisation de la justice parmi les hommes. Et ce qui importe, et ce qui doit être la loi souveraine de notre activité, c'est de contribuer pour notre part individuelle au perfectionnement de l'espèce , lui-même défini, comme nous l'avons vu, par la « théorie de la descendance » ! Nous arracher à la matière, où nous n'avons que trop de tendance à retomber de notre propre poids; — mettre l'objet de la vie hors d'elle-même, et non pas sans doute en faire une « méditation de la mort, » mais, dans la considération de la mort et de la souffrance, chercher, trouver, maintenir la base inébranlable, le fondement métaphysique, et réel cependant, de l'égalité
parmi les hommes; (1) — restaurer dans le monde contemporain, (tel que nous l'ont fait l'individualisme révolutionnaire, la science mal comprise, et l'industrialisme à outrance) cette solidarité dont nos hommes politiques , après l'avoir étrangement méconnue quand ils étaient en place, font, aujourd'hui qu'ils n'y sont plus, l'étonnante découverte (2)... si c'était tout à l'heure une ébauche de morale, ce sont maintenant les linéaments encore vagues, mais déjà visibles pourtant, d'une loi de l'histoire, qui commencent à se dégager de la doctrine évolutive. Sic nos, non nobts...
(1) Voyez encore à cet égard, Bourdaloue, dans le sermon déjà cité sur la Pensée de la mort, et Schopenhauer.
(2) Je n'ai pas de raisons de cacher qu'en écrivant ces lignes je songeais à M. Léon Bourgeois qui, pour occuper cet hiver-là ses loisirs, nous démontrait, dans la Nouvelle Revue, je crois, les beautés de la solidarité. Mais il n'oubliait qu'un point, qui est que nous-méme, comme lui, et avant lui, nous avons cru , je ne veux certes pas dire à « la religion de l'humanité » mais à la possibilité de fonder une morale sur la base de la solidarité; et que nous avons cessé d'y croire -, et qu'entre le positivisme ou le comtisme et ce que nous demandons la permission d'appeler le nouvel idéalisme, tout le débat est là.
nous ne sommes pas nés pour nous, ni précisément pour les autres, mais pour concourir lous ensemble, dans le présent comme dans l'avenir, à une œuvre commune, qui est de nous émanciper des servitudes de notre nature. Cela seul compte; cela seul vaut que Ton s'y dévoue ; cela seul nous permet de réaliser en nous, à un moment donné de l'histoire, ou d'approcher de loin la perfection de notre type; et cela, je crois pouvoir le dire maintenant, cela seul, — puisqu'on veut de la « science » , — est conforme aux données de la doctrine évolutive. Il me reste à faire voir ce que Ton peut attendre ou espérer de la doctrine pour la restauration d'une métaphysique dont on s'est trop hâté de dire qu'elle aurait prononcé la sentence.
En effet, ce que la doctrine évolutive réintègre dans la science, et ce qu'elle y substitue
à Tidée d'un « mécanisme » aveugle, c'est l'idée ou plutôt le sourd pressentiment d'un certain ordre, d'un ordre en quelque sorte mobile et intelligent, qui dirigerait, selon de certaines lois, le gouvernement de l'univers (1). C'est ce que reconnaissait l'homme qui sans doute, avant Darwin, a le plus fait pour la « théorie de la descendance, » et on doit dire : l'homme dont les doctrines ont reconquis depuis quelques années tout ce que le darwinisme pur a perdu de terrain. « L'échelle des êtres, — a écrit Lamark, dans sa Philosophie zoologique, — l'échelle des êtres représente l'ordre qui appartient à la nature et qui résulte, ainsi que les objets que cet ordre fait exister, des moyens qu'elle a reçus de l'auteur suprême de toutes choses... »
Il développe alors des considérations techni-
(1) S'il n'était pas dans la destinée des idées générales de survivre aux causes qui les ont engendrées, une seule observation pourrait tenir lieu de tout ce développement, et la voici : c'est que la Cause finale, expulsée de la philosophie par une explication purement mécanique de l'univers, y devait nécessairement rentrer avec la biologie.
ques, et il termine ainsi : « Par ces sages précautions, tout se conserve dans Tordre établi; les changemens et les renouvellemens perpétuels qui s'observent dans cet ordre sont maintenus dans des bornes qu'ils ne sauraient dépasser; les races des corps vivans subsistent toutes, malgré leurs variations; les progrès acquis dans le perfectionnement de l'organisation ne se perdent point ; tout ce qui paraît désordre, renversement, anomalie, rentre sans cesse dans l'ordre général et même y concourt; et partout et toujours la volonté du sublime auteur de la nature et de tout ce qui existe est invariablement exécutée (1). » Oserai-je dire que quiconque n'admet pas ces conclusions de Lamarck, et n'en voit pas le rapport étroit, logique, nécessaire avec la théorie de la variabilité des formes animales, c'est cette théorie, c'est la « théorie de la descendance » , c'est la doctrine elle-même de l'évolution qu'il n'entend
(1) Lamarck, Philosophie zoologiqxœ, t. I, p. 113-114, édit. Ch. Marti ns.
pas ou qu'il entend mal? Essentiellement et dans sou fond, pour ainsi parler, la doctrine évolutive n'est qu'une théologie, comme disent les philosophes; et l'organisation n'en est possible qu'au moyen et par l'intermédiaire de l'idée de la finalité (1).
On sait les railleries que Bacon et , à sa suite, nos philosophes du dix-huitième siècle ont cru pouvoir faire de la recherche des causes finales. N'ont-ils donc pas vu qu'il y avait deux
(1} M. Huxley, dès l'origine, ou presque dès l'origine, en 1864, dans sa revue des Critiques adressées au livre de Darwin, avait bien essayé de défendre l'auteur contre ce « reproche »; car c'était un reproche qu'on lui faisait, sur-, tout en Allemagne. Mais depuis lors, M. de Hartmann, dans sa Philosophie de l'Inconscient, dont on a bien moins attaqué l'esprit pessimiste, à vrai dire, que la tendance « idéaliste », et dans un opuscule écrit tout exprès, — sur le Darwinisme, ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette théorie ; Paris, 1880, Germer Baillière, — a repris la question. M. Oscar Schmidt, professeur à 1'Universilé de Strasbourg, ne lui a rien répondu qui vaille, dans sa réplique intitulée : les Sciences naturelles et la Philosophie de l'Inconscient. Il a seulement prouvé que, si les philosophes ne sont pas toujours au courant du dernier état de la science, les savans auraient parfois aussi besoin, avant de parler métaphysique, d'une initiation qui leur manque.
manières au moins de concevoir la cause finale? et, à ce propos, les accuserons-nous d'étourderie ou de déloyauté? Ce qu'ils ont feint de croire, en tout cas, c'est que la recherche de la cause finale se rapportait uniquement au plaisir ou à l'utilité de l'homme (1) ; et, partis de ce principe, ils n'ont pas eu de peine à établir fortement que ni « les nez ne sont faits pour porter des lunettes », ûi « les doigts pou? être ornés de bagues », ni « les jambes pour porter des bas de soie ». Us eussent moins aisément établi que les yeux ne sont pas faits pour voir : Voltaire, qui avait du bon sens, en a fait plusieurs fois la remarque. Mais les Baconiens de son temps ont été les plus forts (2)! Et quand après cela les
(1) Observez à ce sujet que si l'homme n'est assurément pas « le maître de la création, » ni la terre a le centre du monde » rien n'est plus indifférent dans la pratique; et surtout en matière de morale ou de « sociologie ».
(2) Ce pourrait être encore une histoire intéressante à retracer que celle de l'influence de Bacon sur la pensée française. Elle ne commence guère que vers le milieu du dix-huitième siècle, avec les Encyclopédistes, qui se font de (
physiciens ou les chimistes du nôtre sont venus à leur tour, comme ils n'ont pas eu de peine à démontrer, eux non plus, que les combinaisons du carbone et de l'hydrogène ou les lois de la « chute des graves », n'avaient point de rapport immédiat avec le service ou l'agrément de l'homme, c'est alors, plus que jamais , avec plus d'assurance et de confiance, que l'on a répété le mot proverbial du chancelier d'Angleterre : Inquisitio causarum finalium sterilis est, et tanquam virgo Deo consecrata nil parti. C'est ce que l'on exprime, d'une manière plus moderne, en disant que la science ne s'enquiert que du.
l'auleur du Novum organum le Dieu que la génération précédente s'était fait de Descartes. IL demeure, pendant près de cinquante ans le maître des esprits ; et, avec son ordinaire perspicacité, c'est contre lui que Joseph de Maistre, dans la guerre qu'il dirige contre l'esprit du dix-huitième siècle, ramasse et fait porter son principal effort. L'éclectisme, pour n'être pas suspect de penser comme l'auteur du Pape et de l'Église Gallicane, admire encore dans Bacon le « législateur de l'induction ». Et son autorité succombe enfin, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, sous celle des chimistes et des physiologistes , de Liebig et de Claude Bernard.
« comment », et jamais du « pourquoi » des choses (1).
Je ne pense pas qu'il y ait de plus funeste erreur ! Non seulement la question de savoir « ' pourquoi » se confond avec celle de savoir « comment » l'opium fait dormir, et les deux ne sont qu'une ; mais ce que la doctrine évolutive établit, ou ce qu'elle implique, c'est que l'on ne connaît le « comment » des variations ou des transformations animales qu'autant que Ton se préoccupe d'en rechercher le « pourquoi ».
Si nous voulons nous en convaincre, intervertissons tout simplement les spirituelles plaisanteries de nos encyclopédistes, et demandons-nous si les « bas de soie » ne sont pas faits pour vêtir les jambes? les « bagues » pour orner les doigts? les « lunettes » pour soulager les yeux? Et qu'est-ce que cela veut dire : que les « lunettes » sont faites pour les yeux? Cela veut dire que l'on n'entendrait
(1) Voyez dans la Revue des Deux-Mondes, du 15 novembre 1863, la Science idéale et la Science positive.
rien aux détails de la fabrication des lunettes, ni à la raison de leur forme, ni à leurs qualités ou à leurs défauts généralement quelconques, si Ton ne connaissait la destination des lunettes. La véritable idée de la « cause finale » est donc celle de l'appropriation ou de l'adaptation d'un ensemble de moyens à une fin prédéterminée ; ou, si l'on veut, c'est l'idée d'une fin qui ne saurait être atteinte que par de certains moyens, qu'elle détermine; et n'est-ce pas l'idée même de l'évolution? J'aime à en croire ici Claude Bernard : « Dans tout germe vivant, a-t-il dit, il y a une idée créatrice qui se développe et qui se manifeste par l'organisation... Ici, comme partout, tout dérive de l'idée qui seule crée et dirige; les moyens de manifestation sont communs à toute la nature, et reste confondus pêle-mêle, comme les caractères de l'alphabet, dans une boite où une force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » C'est également lui qui a dit : « Le physicien et le chimiste,
ne pouvant se placer en dehors de l'univers, étudient les corps et les phénomènes... sans être obligés de les rapporter à l'ensemble de la nature. Mais le physiologiste, se trouvant au contraire placé en dehors de l'organisme animal dont il voit l'ensemble, doit tenir compte de l'harmonie de cet ensemble. De là il résulte que le physicien et le chimiste peuvent repousser toute idée de causes finales dans les faits qitils observent, tandis que le physiologiste est porté à admettre une finalité harmonique et préétablie dans le corps organisé. » Et ailleurs encore, dans le dernier de ses grands ouvrages : « Les agens physiques produisent des phénomènes qu'ils ne dirigent pas : la force vitale dirige des phénomènes qu'elle ne produit pas (1). »
C'est l'origine de ce que Ton appelle aujourd'hui le néo-vitalisme. «Mais on ne saurait
(1) Claude Bernard, Introduction à la Médecine expérimentale, p. 162; — Ibid. t p. 153, 154; — et Leçons sur < les phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux v animaux, 1. 1, p. 5t. ,
affirmer plus nettement qu'une finalité supérieure, — transcendante ou immanente, ce n'est pas aujourd'hui le point, — préside aux manifestations de la force vitale, comme à l'évolution de la matière organisée, comme à la transformation des espèces animales , et les guide. Aucune variation n'a sa raison suffisante ni dans l'exercice ou le défaut d'usage des parties, ni dans les exigences de l'adaptation au milieu, ni dans l'ensemble des causes encore mal connues que Ton enveloppe sous le nom de sélection naturelle, mais on ne la trouve que dans la tendance intérieure de l'être vers la réalisation d'un plan organique donné. La réalisation de ce « plan organique » , est la cause finale de révolution» Voit-on sortir la conséquence? « On ne- demande pas, a-t-on dit, si le chien, si le cheval, si le bœuf ont été créés pour l'homme, mais si l'organisation des animaux annonce une intention (1)? » Nous pouvons répondre
(1) Joseph de Maislre, Examende la philosophie de Bacon.
hardiment : il y a dans le germe une intention de se conformer au type de son espèce; il y a dans l'apparition de la variété une intention de s'adapter à un plan ; et il y a dans la nature une intention d'acheminer tous les commencemens vers un terme préfix. Qu'estce à dire, sinon que, de même que la « théorie de la descendance » nous a tout à l'heure permis de donner au dogme du péché originel une signification physiologique, maintenant, sur les bases de la doctrine évolutive , c'est l'idée de la Providence que nous pouvons relever! Je n'entends pas ici cette Providence, particulière et chrétienne , qui se manifesterait de préférence dans « les cas fortuits » , cette Providence personnelle, sansle consentement ou l'intervention de laquelle il ne saurait tomber « un cheveu de notre tète ». De cette Providence l'intelligence est moins aisée! La conception en est moins simple ! Mais je veux dire cette Providence générale, que, pour la mieux distinguer, j'appellerai philosophique ou païenne, la Providence des stoïciens :
Spiritus intus alit, totamque infusa per artus Mens agitât molem...
cette Providence, enfin, qui n'est que la personnification du plan organique dont nous avons tout à l'heure parlé, — non pas nous! — mais Claude Bernard , si peut-être nous avions oublié de dire que l'expression est de lui. Contre le « mécanisme» rigide et inintelligent dont la libre pensée moderne s'est trop longtemps contentée, si la doctrine évolutive n'a pas « démontré », — ni ne le saurait, j'en ai peur, — l'existence d'une telle Providence, il est certain qu'elle la suggère. Et ainsi, par une de ces ironies fréquentes, ceux qui se réclament le plus intoléramment de la doctrine, ceux qui n'ont qu'évolution et descendance à la bouche, ceux qui se croient les représentants « officiels » de la théorie, ce sont ceux qu'elle condamne le plus évidemment d'étroitesse d'esprit... et de « misonéisme » comme dit César Lombroso.
Car vainementobjectera-t-on que cette idée n'est pas l'idée « classique » de la cause
finale, celle que s'en, formait Bernardin de Saint-Pierre, et que les bons plaisants continuent de s'en faire et de soigneusement entretenir, afin de pouvoir plus aisément la ridiculiser! On a toujours le droit, — pourvu que Ton en avertisse, — de modifier, de corriger, de perfectionner les définitions usuelles des choses ; et même ne lé faut-il pas, à mesure quelles servent pour désigner plus de choses, et des choses mieux connues? Je citerais vingt définitions de l'espèce ou du genre, de la vie ou de la mort, qui, chacune à leur heure, ont exprimé un progrès correspondant de la physiologie. Pareillement, la doctrine évolutive est en train d'opérer des effets que n'eu attendaient à coup sûr ni les Haeckel, ni les Spencer. « À quel signe peut-op. reconnaître la finalité, — se demandait naguère un philosophe, — et comment la distinguer de la causalité? Quand des faits passés, rigoureusement observables, suffisent à expliquer entièrement un phénomène, l'explication est causale. Quand les faits passés ne
suf6sent pas, et qu'il faut faire appel à quelque chose qui n'a pas été réalisé complètement, ou qui ne le sera que dans l'avenir...
l'explication est plus ou moins finaliste (1). » Telle est l'idée que se font aujourd'hui de la finalité tous ceux qui n'en sont pas demeurés « à leurs vieux cahiers de Sorbonne, » comme disait dédaigneusement Renan de tous ceux qui ne partageaient pas son avis. Et cette idée en engendre une autre, que nous avons nousmême exprimée trop souvent pour n'avoir pas aujourd'hui plaisir à en emprunter l'expression au même écrivain : « Les lois zoologiques ne sont pas ramenées aux lois physico-chimiques... L'évolutionnisme introduit l'idée de loi historique... Grâce à ce nouveau type dfe loi... nous nous éloignons de plus en plus du type de la nécessité... Les natures des choses sont variables et les lois unissent
(\) De Vidée de loi naturelle dans la science, et la philosophie contemporaines, par M. Emile Boutroux; Paris, 1895, Lecène et Oudin, p. 07.
ici entre eux des termes toujours modifiés (1). » C'est à nos yeux la vérité même ! IL n'y a pas de « lois d'airain » dans le monde vivant, mais seulement des principes, des principes très complexes et très généraux, des principes souples, pour ainsi dire, et ployables en divers sens ; dont les applications sont multiples, diverses, changeantes; et des principes dont la formule, sans être pour cela flottante, est du moins toujours indéterminée et comme ouverte par quelque endroit (2). J'y insisterais
(1) Emile Boulroux, De Vidée de loi naturelle , p. 101,
(2) Autre progrès que Ton doit aux sciences biologiques, ou, — si l'on ne veut pas que nous parlions de « progrès — » autre et remarquable exemple encore de la transformation qu'elles ont opérée dans la méthode générale ! a On ne fait pas au scepticisme sa part », disait jadis Royer-Collard ; et depuis lors ila bien fallu se rendre compte qu'au contraire « il faut croire où il faut, et douter où il faut ». Entre le doute absolu et la certitude entière, non seulement il y a des degrès, mais justement c'est dans l'entre-deux du doute et de la certitude que se meuvent, pour ainsi dire, les opinions humaines. Il y a des degrés dans la nécessité. C'est ce que nous ont appris les sciences dites naturelles, dont les lois sont des lois aussi, mais qui n'ont rien de la rigidité des lois physiques ou mathématiques.
davantage, si la question ne méritait sans doute une étude» plus approfondie; — et je me contente aujourd'hui d'avoir montré quelle pouvait être la fécondité métaphysique, historique, et morale de la doctrine évolutive.
Je m'attends bien, sur cette conclusion, que les évolutionnistes me reprocheront d'avoir arbitrairement interprété la doctrine qu'ils croient avoir en garde. C'est l'habitude en notre temps, lorsque Ton pense, de penser, si je puis ainsi dire, par « systèmes entiers d'idées»; et pour peu que vous ayez une fois invoqué le nom de Darwin, vous voilà sommé de ne plus penser qu'à la suite, sur les traces, et dans les foulées de Darwin. Mais quand il ne me serait pas trop facile d'opposer, et comme d'entrechoquer les évolutionnistes entre eux (1),
(1) Je renvoie, pour ce point, au dernier livre de Quatrefages : les Émules de Darwin, 2 vol. in-8°; Paris, 1894, Alcan.
je répondrais encore ce qu'on ne saurait trop redire : c'est à savoir que tout « système » est faux en tant que tel; il est ruineux comme système ; et il n'y en a jamais que les morceaux qui soient bons. « Chacun se fait sou petit religion à part soi », disait cette bonne princesse; et moi je réclame le droit d'avoir aussi « mon petit évolution à part moi ». Si je n'ai donc point raisonné de travers ; si je n'ai sophistiqué maladroitement aucun des postulats sur lesquels repose, comme toute théorie, la « théorie de la descendance; » et si je n'ai d'ailleurs contesté aucun des faits que l'histoire naturelle a « scientifiquement » établis, il suffit ; et le reste n'importe. La « science, » qui n'est infaillible, malheureusement, ni dans l'obser- i vation des faits, ni dans l'interprétation qu'elle . en donne, l'est sans doute encore moins dans l'affirmation des conséquences qu'elle en tire. C'est même pourquoi ses titres sont nuls, absoluments nuls, à parler de morale ou de mé- i taphysique; — et l'exemple d'assez grands :
savants Ta prouvé, si je ne me trompe (1).
. Mais, d'un autre côté, ce que Ton pourra dire, et ce que j'avoue moi-même, c'est que la Descendance de V homme de. Darwin, ou V Histoire naturelle de la Création du profes-
(1) Ce n'est pas ici le moindre des dangers que nous fasse courir la superstition de la science. Quand nous avons usé trente ans de notre vie à étudier l'histoire de la littérature ou de l'art, nous ne sommes pas admis de ce titre à trancher une question de tactique navale ou de droit administratif; et, je pense, avec raison! Mais la compétence d'un physicien ou d'un naturaliste est aisément regardée comme universelle ; et s'il a fait avec cela quelque découverte, — où le hasard peut avoir autant de part que l'inspiration, mais qui frappe les imaginations, — le crédit qu'on lui accordé devient alors illimité. La profession de savant confère en vérité, l'onction sainte. Et, comme d'autre part, ils peuvent bien, étant hommes, se disputer, mais ils n'ont garde de se critiquer entre eux, on peut prévoir, dès à présent, où cela nous mènera quelque jour. Us ne forment encore qu'une « confrérie » ; mais ils deviendront une « caste », comme les lettrés à la Chine-, et le rêve de Renan sera réalisé. Les savans seront rois, et pour leur assurer les loisirs nécessaires à l'invention de la « navigation aérienne » ou ejes « pastilles alimentaires », le reste de l'humanité s'exténuera de travail et de fatigue. Je suis de ceux à qui les chemins de fer et les bateaux à vapeur suffisent! et je ne veux point que ma peine serve à entretenir un Prytanéc pour y engraisser des « savans ».
seur Haeckel, ne sont, de leur vrai nom, que des romans scientifiques. 11 n'est pas « prouvé » que les espèces animales varient, ni surtout qu'elles se transforment; il n'est pas « prouvé » que la « concurrence vitale » ou la « sélection naturelle » soient autre chose que de grands mots; et il n'est pas « prouvé » que l'homme descende de l'animal.
H. Russel Wallace, nous l'avons dit, a toujours soutenu le contraire; et, tout en affirmant que les choses étaient comme si nous descendions du singe , il a continué d'enseigner que nous n'en descendions point. Dans ces conditions qu'est-ce donc que la doctrine évolutive? C'est une simple hypothèse , ou, pour mieux dire, c'est une méthode. C'est un moyen de classer ou de rassembler sous un t seul point de vue des faits ou des idées qui nous échapperaient autrement et qui se moqueraient, pour ainsi parler, de la faiblesse de nos prises. C'est un moyen de faire de la clarté. C'est tin moyen de pénétrer plus pro- j fondement dans la connaissance de ces faits ^
eux-mêmes et d'en découvrir de nouveaux.
Ce qu'une méthode est encore, c'est une discipline pour l'esprit, qui crée naturellement une habitude générale, une certaine manière nouvelle de penser. Et, en ce sens, avec un peu d'exagération, Huxley a pu dire que, « pour quiconque étudiait les signes des temps, l'apparition de la doctrine évolutionniste était... l'événement le plus prodigieux du xix e siècle ». Comme l'avait fait avant elle la méthode comparative, ainsi, la méthode évolutive ou « généalogique, » a renouvelé la face de la science (1). Un autre a dit, — et ce devait être le fougueux Haeckel, — qiffe « l'on apprécierait désormais l'intelligence des hommes selon la facilité plus ou moins grande avec laquelle ils accepteraient la doctrine évolutive; » et sous cette forme la
(1) « Si grand que soit l'intérêt qui s'attache à l'histoire biologique isolée des êtres virans, a dit M. Balfour, cet intérêt a été décuplé par les généralisations de Darwin. * On en pourrait dire autant des études relatives à la paléontologie.
phrase a quelque chose en vérité de plus ridicule encore qu'impertinent. Mais il n'en est pas moins certain que, depuis une quarantaine d'années, ce n'est pas seulement le domaine de la science, c'est le domaine aussi de la philosophie qu'il semble que la doctrine ou la méthode évolutive ait transformé tout entier. C'est ce qui nous imposait, — dans cette série d'études où nous voudrions, en même temps que notre examen de conscience, faire celui de quelques-uns de nos contemporains, — l'obligation d'examiner quelques-unes des
conséquences de la doctrine ; et c'est ce que nous venons d'essaver.
Et nous convenons d'ailleurs que, comme nous en avions prévenu le lecteur, .ce n'est pas du dedans, c'est du dehors, à la clarté de la loi morale, que nous avons considéré la doctrine évolutive. La morale que l'on pourra tirer de la doctrine évolutive ne sera toujours qu'une morale en quelque sorte « réfractée, » dont il faudra donc toujours que l'on cherche j ailleurs l'origine ou la source de lumière. 1
Notre descendance animale, fi\t-elle prouvée, ne saurait nous créer de véritables « devoirs » ; et les suites que nos actes peuvent avoir pour l'avenir de l'espèce ne seront jamais une véritable « sanction ». Mais n'estce pas quelque chose pourtant que d'avoir été comme nécessairement conduits par la doctrine de l'évolution à un nouvel examen du problème moral? Si, d'autre part, nous avions établi que l'hypothèse ou la théorie n'a rien d'incompatible, ou même qu'elle semble avoir une convenance interne avec la doctrine morale dont on a craint parfois qu'elle n'eût ébranlé les fondements, ce serait encore davantage. Et enfin, si nous avions montré qu'en dehors du progrès moral, tout « progrès » n'est qu'illusion ou chimère, et que c'est la doctrine évolutive qui l'enseigne, ne serions-nous pas assez payé du temps et de la peine que nous y avons employés? Il ne faut pas demander aux choses plus qu'elles ne peuvent donner ; et puisque le premier fondement de toute morale est de reconnaître
que l'homme, en tant qu'homme, est bien dans la nature « comme un empire dans un empire, » ce ne serait pas un résultat si méprisable que d'en avoir arraché l'aveu à la science même de la nature.