‹ La mort d'Ivan IliitchChapitre 6 sur 9 · Г) IVAN I L 1 1 Т С H · texte numérisé non relu

Г) IVAN I L 1 1 Т С H

« Et si c'est vraiment ainsi — se dit-il — ■ et que je quitte la vie avec la conscience que j'ai raté tout ce qui m'a été donné et qu'il n'y a plus moyen de remédier, quoi alors? »

Il se coucha sur le dos et commença à analyser d'nne nouvelle manière toute sa vie passée.

Quand il aperçut au matin le laquais, ensuite sa femme, sa fille, le médecin, chacun de leurs mouvements, chaque mot prononcé par eux, confirmèrent la terrible vérité de la nuit.

11 se voyait en eux, et il vit clairement que tout cela n'était pas ce que

cela devait être, que tout était un horrible, un énorme mensonge, qui voilait et la vie et la mort.

Cette sensation décuplait ses souffrances physiques.

Il gémissait, s'agitait, arrangeait nerveusement ses vêtements. Il lui semblait que les gens l'étouffaient ; il les détestait tous quand ils venaient dans sa chambre.

On lui administra une forte dose de morphine ; il s'oublia : mais au moment de diner, la même chose recommença. Il renvoyait tout le monde, s'agitait et changeait continuellement de place. Sa femme entra et lui dit :

« Ivan, mon ami, fais ça pour moi — pour moi ! — ■ Cela ne peut faire du mal... Très souvent au contraire ça soulage. Ce n'est rien. Les gens bien portants le font souvent.

— Quoi? me communier? A quoi

bon? Il ne le faut pas! Pourtant... »

Elle se mit à pleurer.

« Oui, mon ami? Je ferai venir le nôtre, il est si gentil.

— Très bien, fort bien, » murmura-t-il.

Quand le prêtre fut venu, il devint un peu plus tendre ; il se sentit comme soulagé de ses doutes et, par conséquent, de ses souffrances. Il lui vint une minute d'espoir. Il pensa de nouveau au ccecum et à la possibilité de son arrangement. 11 communia les larmes aux yeux.

Quand on le coucha après la communion, il y eut de l'amélioration ; l'espoir de la vie lui revint. Il commença à penser à l'opération qu'on lui avait proposée :

« Vivre, vivre... je le veux! » se disait-il.

Sa femme vint le féliciter et lui

dit les choses qu'on dit habituellement dans ces circonstances, ajouta :

« N'est-ce pas... tu es mieux? »

Sans la regarder il lui répondit :

« oui ! »

Sa toilette, l'expression de son visage, le son de sa voix, tout lui dit la même chose : « Ce n'est pas ça !

Tout ce dont tu as vécu et dont tu vis, c'est du mensonge, de la tromperie, te cachant la vie et la mort. »

Et aussitôt qu'il eut pensé à cela, la haine le souleva et avec elle ses terribles souffrances, et la conscience d'une mort proche, inévitable. Quelque chose de neuf se produisit : il éprouva comme des élancements qui oppressaient la respiration.

Son expression, quand il dit « oui ! » fut terrible. Après avoir murmuré ce « oui », il se mit, avec une rapidité,

qui était en contradiction avec sa faiblesse, sur le dos, et cria :

« Allez-vous-en, allez-vous-en, laissez-moi ! »

A partir de ce moment commencèrent ces cris continuels qu'on ne pouvait entendre sans terreur, à travers deux chambres.

Au moment où il répondit à sa femme, il comprit qu'il était perdu, qu'il n'y avait plus de retour possible, que la fin était venue, la vraie fin, et que le doute n'était pas éclairci, que ce doute restait à l'état de doute.

Il commença par crier : « Je ne veux pas » et continua par la dernière syllabe « a a a a ».

Tous ces trois jours, pendant lesquels la notion du temps n'existait plus

pour lui, il se débattit dans le sac noir où le poussait cette force invisible, irrésistible. Il se débattait comme le condamné à mort se débat entre les mains du bourreau, sachant qu'il ne peut se sauver ; avec chaque minute qui venait de s'écouler, il sentait que malgré ses efforts de lutte il approchait de plus en plus de ce qui l'effrayait tant. Il sentait que ces souffrances consistaient en ce qu'il glissait dans ce trou noir, et en ce qu'il ne pouvait s'enfoncer entièrement.

Ce qui l'empêchait de s'enfoncer, c'était l'affirmation que sa vie passée était bonne.

Cette justification de sa vie l'accrochait et ne le laissait pas avancer, et le faisait souffrir plus que tout.

Subitement quelque force invisible le frappa à la poitrine, dans le côté, lui arrêta la respiration. Il tomba dans

le trou et au bout du trou apparut la lumière.

Il se passa en lui ce qui se passe quand on est dans un wagon ; on croit avancer, pendant qu'on va en arrière, et on aperçoit brusquement la véritable direction.

« Oui, tout n'était pas ce que cela devait être, — se disait-il, — • mais ce n'est rien. On peut, on peut faire ça. Quoi ça ? » se demandait- il, et tout d'un coup il se calma.

C'était à la fin du troisième jour, deux heures avant sa mort. En ce moment, le petit collégien, introduit sans bruit auprès du père, approcha de son lit. Le mourant criait toujours désespérément et rejetait ses bras ; sa main tomba sur la tête du petit collégien qui la saisit et pleura.

iyS LA MORT

C'était le moment même où Ivan Iliitch s'effondrait, voyait la lumière^ savait que sa vie n'était pas ce qu'il fallait, mais qu'il y avait encore moyen de l'arranger. 11 se demandait :

« Quoi ça ? » et se taisait en écoutant.

Il sentit que quelqu'un baisait sa main. Il ouvrit les yeux et vit son fils. Il eut pitié de lui. Sa femme s'approcha de lui. Il la vit aussi. Elle, la bouche ouverte, le nez et la joue humides de larmes, le regardait avec une expression de terrible désespoir.

11 eut pitié d'elle.

« Oui, je les martyrise, — pensat-il. — Ils me regrettent, mais ils seront mieux quand je mourrai. » Il voulut le dire, mais il n'en avait pas la force.

« Pourtant, pourquoi le dire ? II faut le faire, » pensait-il. Du regard il indiqua à sa femme leur fils et dit :

« Fais-le sortir... Je le plains... et toi aussi... »

Il voulut encore dire « Pardonne »

mais il dit un autre mot; et n'ayant plus la force de se reprendre, fit un geste avec la main.

Et subitement il sentit clairement que ce qui le torturait, ce qui ne voulait pas sortir, sortait tout à coup de tous côtés.

« Ils me font pitié, il faut faire de la sorte qu'ils ne souffrent pas. Les débarrasser et se débarrasser soi-même des souffrances. Comme c'est bon et comme c'est simple! — pensait-il. — Et la douleur? — se demandait-il. — Où la mettre? Eh ! douleur, où es-tu ? »

Et il écouta :

<( Oui, la voilà. Eh bien ! que la douleur reste.

— Eh! la mort, où est-elle? » Il chercha sa terreur habituelle de la mort, et ne la trouva plus. « Où estelle? Quelle mort? » Il n'y avait aucune terreur, et par conséquent la mort n'y était pas. A la place de la mort il y avait de la lumière.

« Ah, c'est comme ça ! — dit-il tout haut. — Quelle joie ! »

Tout cela se passa en une seconde, et la signification de ce moment ne changea plus. Mais pour les assistants, son agonie avait duré deux heures.

Dans sa poitrine quelque chose clapotait, et son corps épuisé avait des soubresauts. Ensuite le clapotement et les râles devinrent plus rares.

« C'est fini, » dit quelqu'un près de lui.

Il entendit ces paroles et se dit in-

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térieurement : « La mort est finie.

Elle n'existe plus. » Il aspira de l'air, s'arrêta au milieu de l'inspiration, s'allongea et mourut.

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