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MDCCC XX.VII.
JLj'amour de la liberté a été, dans tous les siècles, la source de grandes vertus et de grands crimes ; et la révolution d'Angleterre , loin de faire exception à la règle générale, la confirme d'une manière incontestable. Mais les droits politiques de l'homme en société n'en sont pas moins sacrés , ni les tyrans moins odieux ; car la tyrannie est une usurpation, et la liberté, telle que les honnêtes gens l'entendent, un don de Dieu, un droit. Cette vérité, dont la Charte de S. M. Louis XVIII offre un développement sage, mesuré et en harmonie avec l'esprit du siècle, ne peut être niée que par des hommes à préjugés , ou de lâches hypocrites qui déclament par intérêt contre ce qu'ils respectent intérieurement.
Tous les flatteurs de cour, tous les serviles adorateurs du pouvoir absolu devraient être classés parmi les reptiles; jamais sur leurs pieds, toujours à plat ventre. Ils lessemblent à ces
animaux défendus aux Hébreux, qui, selon un philosophe de l'antiquité , n'ont une âme qu'en guise de sel , pour les empêcher de pourir (*).
Les hommes se tiennent difficilement dans un juste milieu : chez les uns, c'est fanatisme de pouvoir, chez les autres, fanatisme d'indépendance; et de cette lutte entre des sentimens si opposés , naissent les factions qui s'irritent par les résistances et dressent des échafauds pour les vaincus. C'est ainsi que la révolution d'Angleterre, commencée légalement par les communes, puisqu'elles étaient fondées, d'après les lois, à refuser les subsides que leur demandait le prince, est devenue insensiblement une agression ouverte contre le trône , qui avait aussi ses droits.
Charles T', brave dans les combats, grand dans les fers, admirable sur la place de Whitehall , avait malheureusement hérité des principes de son père. Mais si quelque chose doit les lui faire pardonner, c'est que nous sommes presque tous, au moral, le produit de notre éducation et de notre position dans la société. Tel homme qui prêche aujourd'hui la tolérance
(*) « Sus verô quid habet, praeter escam? Cui quidein, ne «putesceret, animani ipsam pro sale datam dicit esse Chry- « sippus. » Cic, fie Naturn Deortiin, lih. II.
religieuse, serait peut-être un fanatique s'il était né de parens bigots, ou un ennemi de toutes les libertés, s'il portait ce qu'on appelle un grand nom. Cette réflexion si simple, et j'ose dire si charitable, devrait étouffer toutes les haines qu'enfante l'esprit de parti. Se détester, se persécuter les uns les autres, parce qu'on diffère d'opinions, c'est en vouloir à un homme parce que ses yeux ne sont pas de la même couleur que les. nôtres; et cette comparaison n'est pas exagérée, car je sens par moi-même qu'il me serait aussi impossible d'abandonner mes opinions politiques pour celles de M. de Bonald, par exemple, que de changer mes traits.
Quoique je sois convaincu que les usurpations des communes sont au moins aussi évidentes que les actes arbitraires de Charles T'', et que la haute cour de justice n'était pas légalement constituée, je ne puis m'empêcher de penser que si ce prince eût été à la hauteur des idées reçues de son temps en Angleterre, il ne serait pas mort sur l'échafaud. Les gouvernemens no résistent point impunément à l'opinion. S'ils veulent opposer des digues à cette puissance sans limites , elle n'en devient que plus terrible ; elle se soulève, s'agite comme l'Océan dans les jours de tempête, et renverse tout devant elle.
On conjure les révolutions en se mettant à la tête de l'opinion générale, non pour l'étouffer, car cela est impossible, mais pour la diriger. ■Te la compare à la nature ; c'est en lui obéissant qu'on parvient à lui commander (*). Il serait donc de l'intérêt des rois, quand ils sont assoupis sur le trône , d'avoir auprès d'eux de bons serviteurs, chargés de les réveiller de temps en temps pour leur rappeler l'époque où ils vivent, et les supplier de ne pas en croire aveuglément leurs ministres sur le nombre des révolutions solaires. Mais ne poussons pas plus loin l'application de l'astronomie à la politique, et descendons à un plus bas étage.
Quelques personnes croyant que je suis du nombre de ceux qui publient des drames historiques dans l'intention de faire sentir combien les maîtres de la scène sont guindés et peu naturels, je dirai ici, une fois pour toutes, que mon but n'est nullement celui qu'on me suppose. J'aime à traiter dramatiquement un sujet dramatique en lui-même, voilà tout. D'ailleurs, ressemblant un peu au philosophe mariée mais non honteux de Vêtre, il faut bien queye m'oc-
(*) Hominis autem imperium in res, in solis artibus et scientiis ponitur. Naturae enim non imperatur, nisi parendo. Bacon , Nov. Org. Scientiarum ; Aphor. CXXIX.
cupe^ puisque j'ai le bonheur de n'avoir rien à faire. Les comédies de Molière, les tragédies do Corneille, de Racine et de Voltaire , sont encore à mes yeux les plus belles pièces de théâtre que l'on ait jamais écrites. Je crois cependant que l'on pourrait se relâcher un peu sur les règles de l'école, et élargir la carrière; mais trop de liberté amène la licence, et il faut y prendre garde , surtout dans un pays où l'on passe assez facilement d'un extrême à l'autre.
Ne confondons pas des ouvrages dramatiques que l'on destine à la scène , avec ceux qui sont écrits seulement pour être lus. Dans les uns, on est aussi libre qu'un historien ; mais dans les autres , il faut songer à l'illusion théâtrale , et l'on sent que des changemens de lieux trop fréquens la détruiraient tout-à-fait. Quand je fais aller Charles \^^ de Windsor à Saint-James, le lecteur le suit comme il le suivrait en lisant l'histoire d'Angleterre , car il ne voit ce petit voyage qu'avec les yeux de l'esprit; mais si vous le lui représentez sur un théâtre, de quelque dimension qu'il soit, ce ne sera plus qu'un spectacle ridicule. Je pense donc qu'il est impossible de mettre sur la scène l'histoire en action dans tous ses détails. Les tragédies où Shakspeare a essayé de faire le contraire ne sont pas représentables, si ce n est au Champ de Mars. J'ouvre
Coriolan , et je lis : Les Romains et les Volsques se rencontrent. Les Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs retranchemens . — J^es clameurs guerrières recommencent. Marcius charge les Volsques., et les pousse jusqu'aux portes de leur ville; il passe les portes. Que l'on fasse voir ces combats au public du parterre et (les loges, et le public rira au milieu du sang et du carnage. Des armées de vingt ou trente hommes ne produisent jamais la moindre illusion. Je puis en dire autant de plusieurs scènes de mes deux premiers drames , et surtout de celuici , où j'ai poussé jusqu'à l'horreur la vérité historique; car je ne m'arrête pas même au pied de l'échafaud de Charles I*^*^, j'y monte , et je fais voir la tête de ce malheureux prince au peuple épouvanté qui couvre la place de White-hall.
J'ai tâché de me pénétrer de l'esprit de mes personnages et de donner à chacun d'eux la physionomie qu'il a dans l'histoire. On sait que les presbytériens et les indépendans étaient opposés d'opinions , surtout à l'époque de la mort du roi, et que même les indépendans ne s'entejidaient pas entre eux. Ainsi Henri Vanes, républicain à la manière de Cassius , ne parle pas dans mou drame comme Ireton ou Fleetwood; et Hutchinson , qui n'était content ni des uns ni des autres , doit avoir un langage qui lui est par-
ticiilier. Je prie le lecteur de ne pas perdre de vue ces nuances.
On croit communément qu'Olivier Cromwell affectait toujours une manière de parler énigmatique, et c'est une erreur. Nous avons de lui plusieurs discours, quelques lettres, et même des conversations, qui n'ont rien du style entortillé qu'on lui suppose. On a pris pour obscurité ce qui n'était qu'adresse, et cette adresse consistait, chez Cromw^ell, à s'étendre longuement sur les choses accessoires, quand il était de sa politique de ne pas répondre, ou de faire oublier le point qui pouvait l'embarrasser. Aussi Cromv^ell, dans JFoodstock ^ ne me paraît pas plus vrai sous ce rapport que sous beaucoup d'autres. Sir Walter Scott en a fait un bien pauvre personnage: ce n'est pas là le colosse politique du dix-septième siècle. Cromwell, j'en conviens, s'est souillé d'un crime que la postérité ne lui pardonnera jamais , mais il n'est pas tout entier dans ce crime. Quant à moi, je regarde le Protecteur comme l'homme d'Etat le plus profond qui ait paru chez aucun peuple. « Il semble qu'un seul « homme ne suffise pas aux diverses époques «d'une révolution, dit M. Villemain; elles ont « chacune leurs héros qui se remplacent et se «pressent l'un l'autre. Cromwell paraît partout, « et fixe d'abord les regards. Tl ne survient pas
« à la fin pour profiter de la lassitude commune , « et recueillir Théritage de la république mou- « rante. Seul , et remplissant toutes les époques , « il voit naître la révolution , il la seconde, il la a suit , la termine , et la réduit à l'unité de son « pouvoir (*). » On peut ajouter à ces excellentes réflexions que Cromwell est le seul usurpateur qui ait légué à son pays un accroissement de puissance, et que l'Angleterre fut très-bien gouvernée sous son Protectorat (**). Quel respect pour les mœurs dont il donnait lui-même l'exem-
(*) Hist. de Cromwell, liv. XI, p. Boy.
(**). . . « Il n'entreprit point sur les privilèges dont les « peuples étaient jaloux ; il ne logea jamais des gens de guerre '< dans la cité de Londres; il ne mit aucun impôt dont on « pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste; « il ne se permit aucun plaisir; il n'accumula point de iré- « sors; il eut soin que la justice fiit observée avec cette im- « partialité impitoyable qui ne distingue point les grands « des petits... ; jamais le commerce ne fut si libre ni si floris- <■ sant; jamais l'Angleterre n'avait été si riche.» Siècle de Louis XIV, par Voltaire , chap. FI. — « La justice était fort « bien observée. Le vice était supprimé et puni; de sorte que « nous regardons (en Ecosse) ces huit années d'usurpation « comme un temps d'abondance, de paix et de prospérité. » Le docteur Burnet, Chapelain de Charles II. — Hist. de Cromwell, trad. de f unifiais , t. 11 , page 5. La Haye i^SS.
pie (*) ! Quelle impartialité sévère dans les tribunaux(**) ! Quel ordre dans les finances (***)! Quelle sagesse dans toutes les branches de l'administration ! Voyez aussi ce vaste et puissant génie, couvert des lauriers de Naseby, deDunbar, de Worcester, enchaîner les pirates sur la côte d'Afrique , humilier la Hollande, dicter la paix au Portugal , au Danemark, enlever Dun-
(*) « Il menait dans le palais des rois une vie sombre et « retirée , sans aucun faste, sans aucun excès... Ses mœurs « furent toujours austères; il était sobre, tempérant, éco- « nome sans être avide du bien d'autnii; laborieux et exact «dans toutes les affaires.» Essai sur les mœurs et l'esprit des nations , t. II , p. 1 1 o , édit. de Beaumarchais.
(**) «Le frère de Pantaléon Sa, ambassadeur de Portu- « gai en Angleterre, ayant cru que sa licence serait impunie, « parce que la personne de son frère était sacrée, insulta des « citoyens de Londres, et en fit assassiner un pour se venger « de la résistance des autres. Il fut condamné à être pendu. « Cromwell, qui pouvait lui faire grâce, le laissa exécuter, « et signa ensuite un traité avec l'ambassadeur. » Siècle de Louis XJF, chap. VI.
(***) '< Les troupes étaient toujours payées un mois «l'a- « vance, les magasins fournis de tout ; le trésor public , dont « il disposait, était renqjli de trois cent mille livres sterling: •' il en avait cent cin(juaute mille en Irlande. » Essai sur les mœurs et l'esprit des iia lions, t. H\ p- 200.
lo PREFACE.
kerqiie et la Jamaïque aux Espagnols, forcer la France et la Suède à rechercher son alliance , et, .tenant d'une main ferme le sceptre des mers, faire respecter le nom anglais chez toutes les nations : voilà Cromwell.