CROMWELL, LADY FAIRFAX
( Cromwell paraît étonné.) LADY FAIRFAX.
Général, vous ne m'attendiez pas sans doute; mais un devoir impérieux me prescrit de vous demander un moment d'entretien.
C R O M W E L L , en lui présentant un siège.
Daignez vous asseoir, milady. (ils s'asseyent tous deux.) Quel est le motif?...
LADY FATRFAX.
La réputation de lord Fairfax. Il vient de me faire part d'un projet qui , s'il ne cache pas quelque perfidie dans ceux qui vous l'ont inspiré, est au moins d'une hardiesse...
Milady, tout ce qu'inspire le Seigneur, ou une raison élevée, doit être utile et bon. Quoique vos soupçons tiennent à des sentimens que je m'honore de partager avec vous, je veux dire mon profond respect pour le roi, il m'est impossible de ne pas voir, dans les desseins politiques que vous redoutez , le salut de l'Angleterre et de la maison royale. Daignez remarquer, milady, que l'armée est malheureusement ingouvernable; sa résolution est prise; vouloir lui résister, la heurter de front, ce serait l'irriter inutilement, et la pousser peut-être à des excès qu'il faut éviter.
LADY FAIRFAX
Vous ne me persuadez pas, général; car, si vous osez prendre l'engagement de forcer les factieux à s'arrêter devant le trône, pounjuoi n'usez-vous pas
de votre puissant ascendant sur eux pour les détourner d'un crime qui ne fera que les enhardir...?
CROM WELL.
Voilà précisément ce que lord Fairfax et moi nous craignons; car il est malheureux de devoir penser que, sans l'assistance du ciel, nous échouerons peutêtre dans nos projets. Aussi n'ai -je pas promis au noble lord de sauver le roi de la fureur puritaine de l'armée; je lui ai seulement proposé, comme un moyen à essayer, celui dont il vous a fait part. Je sens très-bien qu'il est téméraire de vouloir arrêter des têtes enflammées qu'un premier succès peut encore exalter; mais la témérité devient sagesse quand le danger est imminent. D'ailleurs, que faire dans la crise où nous sommes, si ce n'est de tenter la fortune par tous les moyens possibles?
LADY FAIRFAX
Pourquoi ne la tentez -vous pas pour sauver le parlement de l'outrage qu'on lui prépare? c R o M w E L L.
Pourquoi, milady? Parce que la fortune, dans la haute position sociale oîi nous sommes, n'est, en général , qu'une sagesse profonde appliquée aux affaires d'état, et que, pour mériter ses faveurs, il faut s'en rendre digne , en ne s'abandonnant à elle qu'avec la plus grande réserve , qu'avec des chances de succès avouées par la raison. Que pouvons-ncus
aujourd'hui pour le parlement? Rien, car les soldats et les officiers ont résolu de le renouveler. Mais, après avoir marché avec ces mulius, nous aurons lieu d'espérer...
LAD Y FAI R FAX, qui se lève. .
Général , vous me donnez des raisons auxquelles vous ne croyez pas vous-même.
CROM WKLL.
Milady...
LADY FAIKFAX.
Non, vous n'y croyez pas. Toutes ces subtilités politiques ne m'imposent nullement; et, dusse -je payer de ma vie les conseils que je vais donner à l'honnête homme que vous avez ébloui par des sophismes, je cours de ce pas le dissuader de prendre part a une action qui le déshonorerait à jamais; car on ne veut passer par le parlement ((ue pour arriver au troue.
CROM WELL.
J'excuse votre emportement, milady.... vous me paraissez initiée à des mystères que j'ignore. Au surplus, toute opposition de la part de lord Fairfax serait inutile; j'ai pris mes mesures pour me mettre a l'abri des conseils pusillanimes qu'on pourrait lui donner.
LADY FAIRFAX
Mes conseils seront dignes de moi , dignes de l'a-
mour et du respect que je dois au malheureux prince que vous retenez dans les fers. Adieu.
(Elle sort.) CROMWELL, seul.
Je m'admire d'avoir bien voulu me donner la peine de raisonner avec elle... Cependant elle voit plus loin que son mari... (il prend un flambeau.) Allous nous mettre au lit, et faire un bon somme sur l'oreiller du colonel Pride.