‹ La mort de Henri III, ou, Les ligueursChapitre 2 sur 71 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Cœ drame est écrit dans le même esprit, dans le même système littéraire que ma Saint-Barthélemi. Je crois que cette manière de traiter l'histoire est pour le moins aussi naturelle que celle que l'on a adoptée sur nos théâtres; et c'est à Shakspeare que nous en devons les premiers modèles, car l'ouvrage de M. Hénault (François II) est très-postérieur aux tragédies du poètr anglais. Je conviens cependant que l'on pourrait mettre encore plus de vérité dans ce genre de composition : ce serait de ne donner à chaque personnage que l'esprit ou le génie que lui accorde l'histoire; mais cette vérité-là, bonne pour des historiens, n'est pas la vérité que doivent suivre les écrivains dramatiques. Si je me trompe à cet égard, aucun de nos poètes tragiques n'a écrit une scène supportable, car je ne pense pas qu'il soit plus permis d'être faux en vers qu'en prose. Alors , on peut reprocher à Racine d'avoir fait Clytemnestre , Andromaque et Phèdre beaucoup trop éloquentes; à Voltaire,

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d'avoir prêté à Mahomet, à Vendôme, à Lusignan , une manière de parler qui n'était certainement pas la leur; à M. Delavigne, d'avoir donné à un Paria ignorant tout le charme d'une diction admirable; et à M. Pichat, presque tout le rôle de Léonidas, car les Spartiates connaissaient fort peu les figures de rhétorique, mais ils savaient combattre et mourir pour la patrie, ce qui vaut beaucoup mieux. Bien dire, ce n'est que du talent ou du génie; bien faire, c'est de la vertu.

Un homme de lettres a écrit que , dans ma Saint- Barthéle mi , le prédicateur et le vieux prêtre n'ont pas certainement tenu le langage que je place dans leur bouche. Je réponds que le vieux prêtre parle comme un honnête homme , et je soutiens que tout ce qu'il dit sous ma plume il a pu le dire. Quant au prédicateur, ai-je manqué à la vérité de caractère , à la vérité de sentiment? C'est cela qu'il fallait examiner. Ce factieux, ennemi des huguenots, ne parle-t-il pas comme il devait ou comme il pouvait parler? et, pour mériter les éloges de mes critiques , fallait-il que je prisse mon ouvrage mot pour mot dans les mémoires du temps? Ce n'est pas ainsi que j'entends le drame historique. Un drame est historique , selon moi , quand il offre dans son ensemble un tableau fidèle des évènemens que

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l'auteur a voulu représenter; Coriolan de Shakspeare, par exemple, est un ouvrage de ce genre, et la Mort de César, par Voltaire, en serait un également , si l'action , pour être tout-à-fait vraisemblable , marchait avec moins de rapidité , et qu'elle durât le temps nécessaire au développement des passions. Mais quant au dialogue, l'auteur doit le tirer de son propre fond , et pourvu que les personnages ne fassent et ne disent rien de contraire à leurs caractères connus, ils sont vrais. Joad est d'une vérité admirable, quoiqu'il n'ait pas prononcé dans sa vie une seule phrase à la manière de Racine.

On me demande un style qui ne plairait nullement au théâtre, quand même on y jouerait des tragédies en prose. Je ne conçois pas que ce qui serait détestable à la représentation puisse être excellent dans un livre. Le drame historique a ses licences, sans doute, mais je crois que ce serait abuser de la permission , que de partir de là pour être plat et trivial.

Il est un principe applicable à tous les arts d'imitation , c'est qu'ils doivent embellir ce qu'ils imitent, sans altérer la ressemblance. Otez cette condition , et les poètes , les romanciers, les peintres, les sculpteurs, ne seraient plus que de pâles copistes de la nature. Tout le monde sait que Louis XV avait la voix la plus

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fausse de son royaume, comme le dit Jean-Jacques. Eh bien, si ce roi paraissait sur un de nos théâtres lyriques, faudrait-il que l'acteur nous écorchât les oreilles pour être vrai? Demanderons-nous à un sculpteur de représenter Alexandre de Macédoine très-mal fait et la tète penchée de côté? Ce serait cependant la vérité, mais quelle vérité? A qui pourrait-elle convenir, si ce n'est à un comédien dont la voix serait naturellement fausse , et à un sculpteur qui ne connaîtrait ni l'anatomie , ni la belle nature ?

Donnons un exemple du vrai dans les arts tel que je l'entends : Voici ce que répond un vieux sauvage des montagnes d'Ecosse à un tyran qui le tient en prison. Murdock , le tyran. «Et que feriez-vous pour détourner le coup qui « vous menace? Peu m'importe d'ailleurs le motif «qui vous fait désirer de l'éviter? Mac-Eag , le « sauvage. Je ferais... tout ce qu'un homme peut « faire sans cesser de mériter le nom d'homme. « Murdock. Mériter le nom d'homme ! croyeza vous le mériter, vous qui vous êtes toujours « conduit en loup féroce? Mac-Eag. Oui, je suis « un homme comme mes ancêtres. Tant que nous «fûmes enveloppés du manteau de paix, nous « étions des agneaux; il nous fut arraché, et vous « nous appelez des loups. Rendez-nous les ca- « banes que vous avez brûlées , nos enfans que

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«vous avez massacrés, nos femmes que vous « nous avez ravies : cherchez sur les gibets, sur «les créneaux de vos murailles, les cadavres « mutilés et les crânes blanchis de nos parens; « réunissez -les, dites-leur de vivre pour notre «bonheur, et nous serons vos vassaux et vos « frères. Jusqu'alors, que la mort, le sang et la « vengeance tirent entre nous un sombre voile « de division. » Si ce morceau n'était pas de Walter-Scott (*), on dirait peut-être que le sauvage parle avec beaucoup trop d'éloquence, et l'on aurait tort, car ses sentimens sont vrais, quoique embellis par le talent; il n'en faut pas davantage : voilà les arts d'imitation. Le romancier anglais connaît la vérité du génie ; celle que l'on veut introduire aujourd'hui dans notre littérature n'est que la vérité de l'impuissance.

Ce dernier mot me rappelle à moi-même et m'oblige de réclamer l'indulgence du lecteur. Mon sujet était très-difficile à traiter; je ne sais si j'en ai tiré tout le parti possible, mais mon intention a été de faire voir que le fanatisme religieux est aussi redoutable aux princes qu'aux peuples, et que c'est la maladie la plus dangereuse qui puisse attaquer le corps social.

Quand on compare le clergé catholique de

(*) Dans X Officier de foi tune , t. II, ehap. i3.

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nos jours aux moines du temps de la Ligne, on se croit transporté dans un autre univers. Gloire à la saine philosophie ! Les Pigenats , les Bourgoins, les Cléments, sont morts et ne ressusciteront pas. On ne prêchera plus la rébellion dans les cloîtres, dans les confessionnaux, dans la chaire ; la religion ne sera plus un glaive sacré , suspendu sur la tète des rois. Lorsque le fils de Marie faisait entendre aux Juifs la morale la plus sublime , aurait-on pu croire qu'un jour ses disciples se couvriraient de son humble manteau pour cacher leur ambition et le poignard du parricide? Qu'il y a loin , grand Dieu! des préceptes de l'Evangile au meurtre de Henri III , aux sermons des factieux vendus à la maison de Lorraine. Mais, heureusement , ces temps déplorables sont engloutis dans un abîme qui ne rend jamais ce qu'il dévore.

Avant de terminer cette préface, j'avertis le lecteur que cet ouvrage est aussi pur de tout esprit de parti que mes Dialogues des Morts et ma Saint- Bar thélemi. Mais comme on a dit Q que j'avais montré, dans ce drame historique, moins de haine pour les choses que pour les personnes, je vais répondre en peu de mots à ce reproche. D'abord la distinction me parait tout-

(*) Dans la Gazette de France du i5 août 182*).

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à-fait sophistique, car il est impossible de séparer ici les choses des hommes, et quand l'on hait ceux-ci à cause de leur crime, comment pourraiton ne pas haïr le crime? Ce n'est pas Charles IX, roi, que je flétris dans mon livre , mais Charles IX conspirant contre ses sujets; ce n'est pas Charles de Lorraine, cardinal, que je livre au mépris public, mais Charles de Lorraine, un des auteurs de la Saint-Barthélemi; et , dans l'ouvrage que je publie aujourd'hui, mon indignation s'arrête à Jacques Clément et à ses complices : les fautes et les crimes sont personnels. Pour tout homme raisonnable , la Saint-barthélemi , la mort de Henri III, la conspiration des poudres, etc., ne sont pas plus des armes contre la religion en elle-même, qu'une tempête n'est un argument contre l'utilité de la navigation.

J'ai toujours rendu un respectueux hommage au vrai christianisme , car je ne connais rien de plus beau en morale que les préceptes de l'Évangile, rien de plus attendrissant, de plus sublime , que le caractère et la mort de Jésus. Mais si cette manière de penser m'inspire du respect pour le clergé catholique, quand il se rend digne par ses mœurs et par ses vertus de la sainte mission que lui prescrit l'Evangile, je dois nécessairement mépriser les mauvais prêtres , et

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je n'en connais pas de pins criminels que les moines du temps de la Ligue (*). Assassiner son roi en invoquant ie catholicisme, qui ordonne de servir et d'aimer les puissances légitimes, c'est mêler le sacrilège au régicide, c'est armer l'Eternel du glaive des factions, c'est suspendre à la croix de Jésus le poignard du crime.

(*) « Bourgoin, prieur des jacobins, fut tiré à quatre « chevaux. On ne put arracher de lui que ces paroles : Nous «. avons bien fait ce que nous avons pu , et non pas ce que « nous avons voulu. Ce qui a fait croire que Henri IV devait « aussi être assassiné en même temps. Le sieur de Rouge- « mont fut arrêté comme accusé d'avoir voulu faire le coup." Cayet, Chronologie novennaire , t. I, p. 228.

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