HENRI III, HENRI DE BOURRON
HENRI DE BOURBON
J'ai désiré de rester seul un moment avec vous, mou frère, pour vous parler de notre position, et vous dire franchement ce que mon amitié me prescrit de ne pas vous dissimuler. Quand vous serez maître de Paris que prétendez-vous faire ?
HENRI m.
Ecouter vos conseils , et m'entendre avec vous sur toutes les choses essentielles ; car, même après la prise de Paris, notre position sera encore trèscritique.
HENRI DE BOURBON
Espérons que la capitale entraînera les provinces, et que M. de Mayenne , battu sur un point , ne pourra plus se relever nulle part. Mais que cet espoir ne vous fasse pas négliger les moyens de continuer la guerre si nous y sommes forcés. Le premier et le seul que je puisse vous proposer aujourd'hui, c'est dem'abandonner la conduite des affaires
6a LA MOUT DE HENRI III.
hors de la capitale, tandis que vous y resterez entouré de forces suffisantes pour vous faire respecter, et maintenir les factieux qui voudraient encore lever la têle. Il faut absolument ramener à vous , par votre présence , mais surtout par une conduite sage et irréprochable, les Parisiens qui vous haïssent. Si vous réussissez de ce coté, comme je n'en doute pas, le reste de la France imitera Paris : la tête conduit toujours le corps. Surtout, mon frère (permettez - moi de vous parler avec plus de franchise que vos courtisans), surtout, plus rien de cette conduite inconsidérée qui vous a donné tant d'ennemis. Un roi de France aussi brave que vous l'êtes , et qui s'est acquis beaucoup de gloire à un âge où la plupart des hommes sont encore inconnus, ne doit pas passer son temps en occupations indignes d'un prince distingué. La majesté royale peut descendre du trône et se distraire familièrement avec ses favoris , mais elle ne doit jamais s'oublier au point d'autoriser ses sujets à lui manquer de respect.
Je vous écoute, mon frère, parce que je vous estime et que je sais que vous m'aimez.
HENRI DE BOURBON
A la vie et à la mort. ( il lui presse la main. ) Joyeuse a été tué, n'en parlons plus, quoique ses funérailles aient coûté beaucoup trop d'argent; mais il a des
successeurs dont vous devriez délivrer la France. Ces hommes sont en horreur à tous les partis; vous avez épuisé pour eux les trésors de l'état, et, retenez hien ceci : sans ordre dans les finances, point de tranquillité pour le prince, point de bonheur pour le peuple. Les dilapidations enfantent les révolutions, et les révolutions vont quelquefois plus loin qu'on ne pense. Ne nous dissimulons pas, mon frère , que les esprits sont changés à notre désavantage depuis l'époque de la réformation. Il faut donc marcher avec le siècle, ou bien le siècle nous renversera. Ce ne sont pas seulement les Calvinistes qui parlent aujourd'hui de liberté : les catholiques ont montré, durant la tenue des états de Blois, qu'ils savaient aussi imposer des conditions au trône. Et, pour vous dire toute la vérité, aucun huguenot n'a jamais attaqué la royauté avec une audace comparable à celle dont un écrivain catholique vient de donner l'exemple; car il a fait imprimer, en propres termes , qu'un peuple a le droit de se révolter contre son roi , de le chasser pour en prendre un autre , et même de le tuer (02). Dieu merci ! nous sommes innocens de pareils principes.
Aux états de Blois , c'était l'ouvrage du due de Guise.
HENRI DE BOURBON
Je l'avoue ; mais le duc de Guise a senti que ,
pour réussir dans ses projets d'usurpation , il devait
caresser les opinions régnantes , et il l'a fait
Ainsi donc , mon frère , plus de luxe inutile , plus de courtisans dévorateurs , et beaucoup de sagesse en tout, car la couronne est entre deux feux. Et quant à notre excommunication , ne vous en inquiétez pas : si nous vainquons , nous aurons l'absolution (53).
HENRI 1 1 I , en lui prenant la main.
Personne ne m'a jamais parlé avec cette franchise. Aussi suis-je de plus en plus convaincu que j'ai fait une très- grande faute en ne marchant pas avec vous immédiatement après les Barricades. Mais il faut espérer que Dieu nous aidera...
HENRI DE BOURBON
Oui , Dieu nous aidera, si nous nous aidons. Apaisez le saint-siège par la victoire, regagnez les grands, calmez le peuple en le rendant heureux, contenez l'Espagne , ménagez les catholiques à cause de votre union avec moi, et la maison de Lorraine elle-même tombera à vos pieds... Mais je vais rejoindre mon armée et hâter notre marche sur Paris. Adieu , mon frère.
HENRI in.
Adieu. J'ai aussi des ordres à donner.
( Ils sortent ).