LES MÊMES PERSONNAGES, LA CHAPELLE
LA CHAPELLE, une brochure à la main.
Lisez, mes amis, lisez l'horrible écrit que je vous apporte. 11 est inconcevable que Paris renferme des hommes assez audacieux pour nous dire de pareilles choses.
bussy.
Connaît-on l'auteur de cette rapsodie ?
LA CHAPELLE
Non , mais elle n'en circule pas moins dans la ville. Enfin lisez-la, et vous verrez comme nous y sommes traités.
COMPAN, à La Chapelle.
Donnez-moi ce libelle; je le lirai à haute voix.
( Ils s'asseyent tous ).
(Il lit).
Harangue d'un bon citoyen (67).
Parisiens, souffrez qu'une voix inconnue vous fasse entendre la vérité; je veux vous la dire tout
entière; je veux que vous connaissiez les hommes qui vous subjuguent; je veux vous retirer de l'abîme où vos perfides conducteurs vous ont précipités.
Dieu a permis, pour notre malheur, que la branche cadette de la maison de Lorraine vînt s'établir en France. Depuis cette fatale époque, nous marchons sur le brasier des guerres civiles; tout est bouleversé parmi nous; la politique, devenue sanguinaire, n'est plus que le ci ime du plus fort et l'effroi de la vertu; et la sainte religion de Jésus, une infamie que le vrai chrétien repousse, que l'Evangile condamne, et que le bras de l'Eternel s'apprête à foudroyer. O superstitions criminelles! Idolâtrie plus condamnable cent fois que celle des païens ! N'avezvous pas mis sur les autels , à côté des hosties consacrées, les deux rebelles dont \alois a délivré la France et le trône, les deux rebelles qui auraient du mourir par la main du bourreau ? Attendons, attendons la justice des siècles, et nos neveux pleureront le stupide amour de la canaille pour des ambitieux qui la méprisent et la trompent ; ils pleureront l'impiété de leurs pères; ils pleureront l'apostasie politique des misérables qui se rangent aujourd'hui sous les drapeaux de Mayenne.
BUSSY
Le scélérat! si je le tenais... !
CRUCÉ
Du sang-froid, mon cher, du sang-froid. (A Compan.) Continuez.
COMPAN. Il lit.
Mais que diront-ils, grand Dieu! quand ils apprendront que la chaire de vérité , souillée de sermons inspirés par l'ange des ténèbres, n'était qu'une école de révolte et de régicide ? Eh quoi ! vous souffrez qu'un Pigenat, qu'un Lincestre, vous poussent au crime, en agitant dans leurs mains le signe sacré de notre rédemption ! Prêtres d'un Dieu de paix , vous lui rendrez compte un jour de vos paroles sacrilèges et de vos impostures politiques. 11 vous appartient bien , ligueurs , de reprocher à Henri de Valois les erreurs et les fautes de sa jeunesse, vous qui comptez dans vos rangs un Launoy , qui a quitté le catholicisme pour le calvinisme, et qui n'est revenu à sa première religion que pour éviter le châtiment dû à ses crimes (58). Il vous appartient bien de dire que votre roi insulte au culte de ses pères , vous qui avez forcé des prêtres à baptiser des veaux, des moutons et des cochons (5g) ; vous qui avez fait vos ordures dans les bénitiers (6o); vous qui avez applaudi d'Aumale, quand il violait un couvent de religieuses dans la rue Saint-Antoine (6i).
Mais vous ne vous arrêtez pas en si beau chemin: Valois, selon vous, n'est pas seulement un impie, il est aussi usurpateur, car il descend de Hugues Capet qui avait usurpé la couronne sur un des petits-fils de Charlemagne, et cette couronne appartient à la maison de Lorraine, puisque la maison
de Lorraine est de la race Carlovingienne. Ce raisonnement me paraît digne de vous. Aussi vais-je prouver, en deux mots, que votre logique est aussi bonne que votre cause. Hugues Capet a usurpé la couronne sur la famille de Charlemagne, je vous l'accorde: et la maison de Lorraine descend de Charlemagne, je le veux bien. Mais Pepin-le-Bref , père de Charlemagne, descendait-il de Clovis , fondateur de la monarchie française? Non. Comment donc est-il arrivé au trône ? En chassant la famille de ce même Clovis, en renfermant Childéric III et Thierri dans un couvent. Ainsi , selon vos propres principes, ce ne serait pas un descendant de Charlemagne qui devrait monter aujourd'hui sur le troue de France, mais un descendant de Clovis. Apprenez, factieux que vous êtes, que le temps et le consentement de plusieurs générations ont légitimé \alois. Il est votre roi par droit de naissance, et j'espère qu'il vous exterminera par droit de justice.
BUSSY
On n'est pas plus royaliste que ce coquin-là.
LA CHAPELLE
Ce n'est pas tout encore.
COMPAN. Il lit.
Parisiens , allez au-devant de votre vainqueur et de votre maître. Abandonnez vos chefs qui ne sont que des ambitieux et des hypocrites. Mayenne, que
vous croyez catholique, se rit de la religion qu'il a l'air de défendre. Il se ferait demain mahométan , si ses intérêts le lui commandaient (62); et les seize , hommes sans vertus, sans génie, sans talent, sans courage, se prosterneraient avec lui devant l'alcoran. Comment pouvez-vous obéir à de pareils séditieux ? Comment un Crucé, un La Rocheblond, un Bussy, un La Chapelle, écume de la nation, ont-ils pu vous enrôler sous leurs enseignes ? (Bussy se lève agité.) Mais il est temps encore de vous repentir. Le roi , aussi généreux que brave, vous tend les bras comme un père à ses enfants; il vous aime, il veut vous rendre heureux. Ne refoulez donc pas dans son cœur les sentimens de bienveillance qu'il a pour vous; et, réunis autour de son trône , nous nous écrierons tous avec enthousiasme : A bas la maison de Lorraine! Vive Henri de Valois !
LA ROCHEBLOND.
Ce libelle ne donnera pas un partisan de plus à l'usurpateur. D'ailleurs nous sommes trop bien dans l'esprit du peuple pour craindre la plume de qui que ce soit.
BUSSY
Tout cela peut être, mais si notre courage ou un coup du ciel ne nous tire pas...
CRUCÉ
Moi, je compte beaucoup sur le ciel, car loiiï.
les moines sont ligueurs, et par conséquent Dieu doit être pour nous. Gondé n'est mort que parce que le pape l'avait excommunié (63).
LA C 11 V 1> 1 LIiE.
Ce raisonnement, mou cher Crucé, ne me parail pas d'une grande force.
BUSSY
Ni à moi non plus, car Valois et Henri de Navarre sont aussi excommuniés, et ils se portent trèsbien. Il faut s'en tenir à ce qui est, à ce que nous voyons.
CRUCE
Eh bien, que vovons-nous -1
BUSSY
Que les moines prêchent , que nous jasons sans rien faire, que le peuple traîne dans les rues le portrait de Valois, et que tous ces hauts faits n'empêchent pas le même Valois d'être aux portes de Paris.