‹ La mort de Henri III, ou, Les ligueursChapitre 5 sur 71 · LA DUCHESSE DE MONTPENSIER, LE DUC · texte numérisé non relu

LA DUCHESSE DE MONTPENSIER, LE DUC

DE MAYENNE

MONTPENSIER

LVLon frère, nos affaires ne vont pas bien : je crains que les pronostics de Reims ne se réalisent point (i). Ce malheureux d'Aumale, qui s'est laissé battre à Senlis. . .

MAYENNE

On nest pas toujours heureux. Espérons cepen-

dant que les Parisiens, qui viennent de me rappeler d'AIencon pour les défendre, opposeront une vigoureuse résistance. Mais, quelle que soit l'issue de la guerre , je ne me repentirai jamais d'avoir refusé la paix avec mépris. Le lâche! il fait assassiner mes deux frères, et ne rougit pas de m'écrire pour me prier d'oublier ses crimes et d'accepter le gouvernement du tiers de la France (i).

MONTPENSIEK.

Vous avez bien fait de rejeter ses offres : tout ou rien. Au reste , cette conduite n'a rien qui m'étonne; elle est digne de lui. . . Je ne tiendrai donc jamais sous mes ciseaux la sotte tête de l'amant de Joyeuse (3).

MAYENNE

Si elle est un jour en mon pouvoir, je ne pense pas que je me contente de la faire raser.

MONTPENSIEK.

Il ne mérite sans doute aucun ménagement de notre part, mais j'aimerais mieux que d'autres se chargeassent de venger nos frères. Notre bonne étoile nous tirera de la crise où nous sommes. J'espère toujours que le parlement , les prédicateurs , la Sorbonne, et surtout le pape, enfanteront une victime qui se dévouera pour nous.

MAYENNE

C'est ce qui pourrait nous arriver de plus heu-

reux, car il ne faut pas se dissimuler que, si Valois et Bourbon viennent assiéger Paris avec une armée forte de plus de quarante- cinq mille hommes (/)), nous résisterons difficilement.

MONTPENSIER

Vous comptez donc les provinces pour rien ?

MAYENNE

Pas absolument pour rien, mais pour fort peu de chose. Nous savons, par expérience, que la capitale entraîne presque toujours avec elle le reste du royaume. Valois, abandonné d'une grande partie de la France après la journée des Barricades...

Jour funeste où le duc, victorieux en apparence, a perdu la couronne ; il l'avait dans ses mains et n'a pas osé la garder ! Cette faute pèsera toujours sur les destinées de notre maison... Si nous pouvions empoisonner de fanatisme quelques ligueurs qui croiraient commettre une action agréable à Dieu en tuant Valois , ce serait un coup bien heureux pour nous.

MAYENNE

Et d'autant plus heureux qu'il réduirait à rien la fatale négociation de Diane d'Angoulême (5).

MONTPENSIER

On m'a parlé hier d'un jeune jacobin dont il serait possible peut-être de faire quelque chose.

MAYENNE

C'est une plante qu'il faut arroser , si elle existe.

MONTPENSIER

Aussi est-ce bien mon intention, car j'ai fait dire au curé de Saint -Gervais de passer aujourd'hui chez moi. Ce Lincestre est un de nos plus zélés ligueurs; son influence pourra nous être utile (6).

MAYENNE

Je veux le voir et l'accabler d'honnêtetés. Que ne fait-on pas pour un trône ?

MONTPENSIER

Et surtout pour le trône de France.

MAYENNE

Je prévois cependant que, si j'y monte un jour, j'aurai bien de la peine à gouverner cette canaille et les moines.

MONTPENSIER

Eh! mon frère, nous irons à la messe, et La France sera contente.

MAYENNE

Cela ne me paraît pas aussi clair qu'à vous : Bourbon a des partisans et une armée.

MONTPENSIER

J'en conviens, mais il a contre lui sa religion, et , qui plus est , la bulle du pape qui l'excommunie et le déclare inhabile à régner (7).

Page 1