Relardé d'environ deux mois par la censure
croire en droit de compter lorsqu'elle a signé l'armistice, puisqu'il était garanti par toutes les puissances de l'Entente; douzième point qui était ainsi conçu : « Aux parties du présent Empire ottoman seront pleinement assurées la souveraineté et la sécurité! » Ensuite le Président Wilson ne pouvait-il, du même coup, sommer les Grecs de cesser immédiatement leurs exactions barbares aux environs de Smyrne et d'Aïtin, les sommer aussi de cesser d'allumer à Constantinople ces incendies qui s'abattent uniquement sur les quartiers turcs et qui sévissent avec une continuité, une violence sans précédent dans l'histoire; on sait que, pour couronner la série de ces désastres, les riches quartiers de Bechichtache — environ mille maisons — viennent encore de flamber la semaine dernière; il ne restera donc bientôt plus, dans la ville des Khalifes, une seule maison musulmane debout , tandis qu'aucune maison grecque n'a été touchée.
J'ignore ce qu'il y a de vrai, ou plus probablement de faux, dans l'histoire de ces massacres que l'on accuse encore les pauvres Turcs de préparer à l'heure actuelle; mais j'incline beaucoup à croire que ce n'est là qu'un chantage arménien, d'autant plus que je relève dans le
rapport officiel des officiers français, envoyés en mission pour se renseigner sur place :
« Partout j'ai entendu parler de massacres qui devaient avoir lieu pour le Ramazan (le Ramazan est depuis longtemps passé). A Eski-chehir, des Arméniens étaient venus me dire que telle et telle maisons turques renfermaient des armes, mais le missionnaire français, le père Ludovic Marseille, m'apprit que ces armes avaient été vendues par les dénonciateurs arméniens euxmêmes, qui les avaient achetées à des démobilisés. »
Et un peu plus loin :
« Parlant à ces dénonciateurs arméniens de la légèreté avec laquelle ils traitent de cette question des prétendus massacres, plusieurs m'ont avoué qu'ils exagéraient beaucoup pour influencer les Puissances et obtenir ainsi l'envoi de troupes alliées. »
En tout cas, je prétends que la manière dont l'Europe traite les Turcs et les pousse aux actes de suprême désespoir, constituerait déjà en leur faveur des circonstances on ne peut plus atténuantes.
Parmi les accusations dont certains journaux les accablent, j'ai relevé tout dernièrement cette énormité : « Les Turcs nous ont tout le temps
trahis et nous trahiront toujours. » Vraiment? Je
demande qu'on me fasse voir ces trahisons-là!
Ceux qui ont employé ce mot semblent en
ignorer même le sens; pour qu'il y ait trahison,
il faut d'abord qu'il y ait traité, engagement,
promesse. Or les Turcs non seulement ne nous
avaient jamais rien promis, mais ne nous
devaient rien non plus, moins que rien. Dans
de précédents écrits, je crois bien avoir rappelé,
établi jusqu'à l'évidence que, depuis la guerre
de Grimée, nous n'avons fait autre chose que
marcher avec leurs ennemis, leur nuire de
toutes les manières, leur causer déceptions sur
déceptions et, ce qui leur a été plus sensible que
tout, les insulter de parti pris, toujours et quand
même. Ils avaient cent fois le droit de nous
déclarer la guerre. Cependant ils ne l'ont fait
que par contrainte, on sait commen t, et encore
n'est-ce pas à nous qu'ils l'ont déclarée, oh ! non ,
mais aux Russss, leurs ennemis héréditaires,
qui ne s'étaient jamais cachés de leur intention
obstinée de les anéantir à bref délai ; c'est
croyant trouver une occasion unique de leur
échapper, à ceux-là, qu'ils se sont jetés dans les
bras de l'Allemagne; qui donc n'aurait pas fait
comme eux! Mais, avec notre tendance à cro ire
que tout nous est dû, nous avons crié à la
perfidie parce que, lâchés par nous, ils se sont défendus comme ils pouvaient contre l'anéantissement dont ils se sentaient menacés pour demain. Ils ont du reste assez souvent exprimé leur regret profond d'avoir été obligés de se battre contre nous, et surtout, par leur façon fraternelle de traiter nos blessés et nos prisonniers, ils ont assez souvent prouvé combien, dans le fond, ils restaient nos amis!
En fait de trahisons, pendant la grande guerre, j'ai vu d'abord, et bien vu, celle de la Russie, qui restera une des plus colossales de l'histoire humaine. Ensuite, les cinq ou six petites trahisons successives, chroniques, pourrais-je dire, de la Bulgarie, tirant chaque fois dans le dos de ses alliés sans crier gare. Enfin j'ai vu les trahisons de la Grèce, celle d'Athènes, la plus odieuse de toutes, le massacre de nos matelots sans armes, et puis toutes celles de Salonique, dont la série dura pendant tout notre séjour, d'ailleurs aA'ec accompagnement ininterrompu, le long des quais, des vols les plus éhontés de notre matériel, de nos munitions, de nos vivres.
Oh! à côté de ces procédés, combien est reposante la belle et sûre honnëleté turque! Dans cette Salonique devenue grecque, chaque mois il fallait fréter un bateau pour déporter des
centaines d'espions et de traîtres, pris dans toutes les classes sociales de nos bons alliés, des officiers, des marchands, des pcpes, des prostituées... A deux pas de la ville, fonctionnait un poste de ravitaillement pour sous-marins boches, lequel était camouflé en scierie mécanique et où les goélettes à pavillon de l'Hellade, en faisant mine de se caréner, venaient du matin au soir s'emplir d'essence pour nos ennemis. Et une belle nuit, quand apparut un zeppelin, nos bons alliés toujours, au moyen de feux allumés sur leurs toits, jalonnèrent sa route, afin qu'aucune de ses bombes ne fût perdue pour nos soldats... Tout cela, oui, s'appelle traîtrises, et traîtrises qualifiées. Mais du côté des Turcs, que l'on me montre donc quelque chose qui puisse porter un tel nom!