‹ La mort de notre chère France en orientChapitre 22 sur 52 · FRAGMENTS DU DISCOURS DE SULEÏMAN NAZIF BEY · texte numérisé non relu

FRAGMENTS DU DISCOURS DE SULEÏMAN NAZIF BEY

Monseigneur, Mesdames, Messieurs,

On a trouvé bon que je dise aussi quelques mots pour adresser, de ce lieu éminent, l'expression de la reconnaissance nationale à notre ami Pierre Loti.

Pour la défense du droit opprime des Turcs, notre cher ami travaille depuis des aminées, avec une résolution qui ne connaît ni la fatigue^ ni la crainte^ ni le découragement. Combien et com-

i. Prononcé par Suleïman Nazif bey à la conférence organisée en l'honneur de Pierre Loti à l'université de Stamboul, le 23 janvier 1920, et traduit littéralement ici, en respectant les tournures de phrases et les images orientales.

bien dt attaques na-t-il pas subies de ce chef? Les attaques qui se produisent contre lui et c/ui n'ont pas voulu lui laisser de repos, même dans sa retraite, ont pris et prennent encore les formes les p)lus insolentes et même les plus criminelles, telles que des provocations en duel et des menaces de mort.

Cependant, aucune agression matérielle ou morale n'a pu étouffer la voix de Pierre Loti, cet écho fidèle et constant du droit.

Pourquoi Pierre Loti montre-t-il tant d'insistance et de persévérance à défendre le Turc ?

Je vais ici étudier et approfondir cette question. Je crois quen prouvant la sainteté de la cause dont il a assumé la défense, on contribuera à mieux mettre en évidence la grandeur de la lutte qu'il a entreprise.

L'oreille et la conscience de Vhumanité civilisée, — exprimons-nous avec un mot plus p)récis, — de Vhumanité chrétienne^ ne sont pias encore parvenues, même en ce xx^ siècle, à se défendre d'être un gouffre impur, un réceptacle infernal, oii se déverse toujours le torrent de haine et de malveillance qui jaillit continuellement et nous vient des coins obscurs et des sombres époques du moyen âge.

Les fables qui sont inventées contre nous,

jmrviennenl en peu de temps, en passant de bouche en bouche, de plume en plume, à trouver du crédit et de la sijmpathie dans les coins les plus reculés de V Europe et de l'Amérique. Pierre Loti, qui nous connaît, non d'après ce qu'il a entendu des imputations qui nous concernent, mais d'après ses propres constatations et la conviction quil s est formée, a voulu redresser cette aberration universelle, à lui tout seul, en qualité de défenseur du droit et de la justice. Aujourd'hui, Pierre Loti est la personnification de la conscience équitable du XX" siècle de (ère chrétienne.

Nous regrettons infiniment que les personnes loyales et équitables comme lui ne soient pas assez nombreuses pour épargner p/ws tard les remords et la honte à la conscience de ce XX" siècle; il y en a certes d'autres : bon nombre d'officiers et d'intellectuels français sont du nombre de ces justes. Mais leur rareté ne diminue en rien la valeur de ces hommes, au contraire elle lui donne phis de prix. Notre cher ami et notre grand défenseur est le grand chef {le Serdar) de ces esjirits larges et libéraux.

Pourquoi Pierre Loti soutient-il notre cause avec une telle fermeté?... Les ennemis qu'il s'est faits à cause de nous prétendent que les heures de méditation et de contempilation qu'il a passées

SOUS les cyprès cVEijoub et dans la cour de la Mosquée Verte de Brousse, ont provoqué chez ce poète délicat et sensible, une telle émotion esthétique que son enthousiasme a finalement triomphé de sa logique et de son jugement. Ainsi, c'est sous V influence de ces sentiments que V auteur d' « Aziyadé y> défendrait les Turcs, voilà ce que Von dit. Mais comme cest inexact; quel grand mensonge, quelle calomnie devant V évidence!

Pierre Loti a visité aussi de nombreuses localités de la Grèce, comme il a visité Conslantinople et Brousse. Il a certainement ressenti aussi de grandes émotions, de grandes jouissances esthétiques, devant les œuvres d'art de la Grèce antique, qui se trouvent dans les riches musées de son pays. Eh bien, pourquoi malgré cela ne prodigue -t-il pas ses louanges aux Grecs; pourquoi ne failli pas leur panégyrique? Non seulement il ne les loue pas, mais les œuvres d'art qui restent des temps anciens ne parviennent pas à faire taire le dégoût qu'il éprouve devant le spectacle de la décadence de ce peuple; il a toujours hautement critiqué et blâmé les défauts et les vices qu'il a constatés chez l'élite et chez l'homme vulgaire du peuple qui habite aujourd'hui le pays qui avait été autrefois l'asile des arts de la Grèce antique. Sa pilume, qui a offert aux Turcs un

courant d'eau pure et limpide, a répandu à bon droit le poison de la malédiction sur cet ennemi injuste des Turcs.

Les raisons qui nous firent aimer de Pierre Loti et qui l" attachèrent si fortement à nous, sont tout autres. Pierre Loti s'est pris d'amour pour l'âme turque, qu'il discerne dans nos œuvres nationales, quil a chantée dans ses livres avec une maîtrise et une éloquence incomparables et qu'il fera chanter à f Eternité. Et voyez comment : Quand on se promène dans la nécropole d'Eyoub, il semble qu'on soit arrivé à la frontière de l'autre monde; un pas encore et on pénètre pour ainsi dire dans Véternité, on se mêle aux êtres de la vie future. Tandis que la poésie mystérieuse de ces lieux passait de la nature vivante aux p)ages immortelles de Pierre Loti, la vue pénétrante du poète se fixait sur quelque chose de plus attrayant que ces pierres, ces cyprès et ces platanes, que ces mausolées et ces fontaines, de plus attrayant que la pleine lune qui, la nuit, récite des hymnes de miséricorde sur V asile éternel des corps enfouis dans ces terres, sur quelque chose de confus qui était supérieur à tout spectacle terrestre ou céleste : cette chose c était Vâme du Turc, du Turc noble, digne, patient, stoïque, confiant et résigné (vifs applaudissements, bra-

vos), qui, même quand parfois il est blessé et agité dans la fièvre, ne perd rien de sa grandeur, de sa bienveillance, de sa générosité (vifs applaudissements, bravos). Depuis plus de quarante ans le regard de Pierre Loti ne s'est Jamais détourné de cette âme; tel un Bouddha qui passe de longues années en extase devant le rayo7mement de la Vérité, Pierre Loti a vécu pendant plus de quarante ans épris de cette âme. (Ici les yeux du prince héritier et de la foule se mouillèrent de larmes.) Quon lise avec attention son livre intitulé la Mosquée verte, on verra que Pierre Loti peut oublier un jour ce temple musulman, en même temps que le Mausolée qui est auprès de lui et les autres beautés moniwientales ou naturelles de Brousse; mais le souvenir des moments passés dans la cour de cette mosquée, dans la société du vieil imam, est aussi chaleureusement gravé dans le cœur de Pierre Loti quil est dépeint avec art dans ses œuvres. Il a eu fintuition du génie turc au spectacle de la coupole et des murs de la Mosquée verte et du Mausolée vert, comme il a perçu les finesses de Vâme turque à travers les gestes et les manières de Vimam (c'est vrai! Applaudissements). Lisez son œuvre, vous verrez que ce mélange intime de l'âme musulmane et turque lui plaît, le charme^

bien plus que les spectacles naturels et artistiques qui accumulent leurs beautés séductrices devant ses regards contemplatifs (le prince héritier approuve discrètement, l'assistance applaudit). C'est un poète aussi épris des qualités morales quil est amoureux des belles œuvres. Eloignonsnous maintenant du sentiment, pour eyilrer dans le domaine des faits.

Pierre Loti est vemc à Constantinople pour la première fois à la veille de la guerre turco-russe de 1293 {1876); il a vu de ses yeux combien les Turcs étaient opprimés, injustement jJcrsécutés, dans les temps qui avaient précédé la guerre : il s'est rendu compte des agissements et de la valeur de certains éléments avec lesquels nous avons vécu en commun — et que nous avons eu la bonté de laisser vivre — depuis cinq siècles. Depuis lors il ne s'est pas produit un seul événement qui nait étalé encore une fois, devant les yeux compatissants de notre cher ami, l'oppression et rinnocence du Turc.

Immédiatement après la Révolution, combien d'obstacles, grands et petits, n ont-ils pas entravé nos pas dans toutes 7ios entreprises! Je ne veux pas voîis faille perdre ces précieuses minutes en répétant des faits qui se rapportent à un passé tout récent.

Lorsque la guerre géyiérale a éclaté, Pierre Loti a beaucoup supj^lié les chefs inavisés et inintelligents qui détenaient alors le pouvoir, pour que nous restions neutres. Ses lettres sont des suppliques pleines d'émotion. Bien plus que r affaiblissement que nous pouvions occasionner à la France et à ses alliés, il appréhendait notre déroute et notre détresse à la fin de cette aventure. Ah ! mon Dieu, comme ces cris d'alarme^ partis de la conscience et de la plume de notre ami, étaient sincères et bienveillants! Exprimons nos regrets de ce que ces avis éclairés de Pierre Loti soient restés sans effet et 77iaudissons ceux qui en ont été la cause!

Lorsque nous avons lié notre sort à V Allemagne et à V Autriche, C armée de Guillaume \ avait perdu la pre77iière bataille de la Maine. C'est dans un moment aussi inopportun et aussi dangereux que 7ious 7ious sommes jetés da7is la mêlée. Aucime raiso7i ad77iissible 7ie pieut être invoquée pour excuser et pour absoudre la conduite de deux ou trois personnes qui 7ious ont poussés à la légère dans le foyer ardent de la guerre générale.

Cepeiidaiit ny a-t-il aucune circo7istance qui puisse i7inoce7iter, déchai^ger de cette erreur le Turc aimé de PieiTe Loti, et même justifier son

action et la montrer inévitable? Certes, il // en a, il ij en a beaucoup, il y en a d' innombrables !.. . Quelques-unes de ces circonstances, Pierre Loti ne cesse de les énumérer depuis une année, avec son éloquence écrasante.

Messieurs/ Je serais réellement désolé si je voyais parmi mes compatriotes des gens assez peu raisonnables pour admettre et pour faire croire que notre nation est assez étourdie pour se laisser entraîner par deux ou trois aventuriers et marcher à leur suite. Si le Kaiser Wilhelm a trouvé chez nous des hommes qu'il a pu duper et si ces hommes sont parvenus à entraîner une nation, il faut en chercher les causes dans les événements et dans rhistoire. La Fiussie qui, depuis deux siècles et demi, ne nous a laissé aucun moment de répit, la Ricssie ne s'engageait pas dans la guerre générale pour rej)rendre V Alsace-Lorraine à la Prusse et la restituer à la France. Les Moscovites jugeaient que le moment était enfin venu de réaliser le rêve que leurs Czars n'avaient cessé de faire depuis leur Pierre le Grand, de conquérir VAnatolie et les Détroits.

Ce n'est pas devant l'Europe, c'est devant notre propre nation que nous devons être tenus responsables de nous être ainsi engagés dans la guerre, sans réflexion, et pour l'avoir surtout

conduite si mal, avec tant d'ignorance et de perfidie/ La nation ottomane seule a le droit de nous demander des comptes! les grandes puissances nous avaient tellement négligés — ah ! si elles s'étaient contentées de nous négliger — elles nous avaient préparé tant de calamités, que VastiLcieux Kaiser a fini par trouver le mogen de provoquer une effervescence capable de faire oublier toute prudence, toute réflexion, en recourant à la haine séculaire et légitime du Turc!

Lisez le livre que Vancien j^résident du Conseil bulgare Guéchoff a publié au lendemain de la guerre des Balkans; vous verrez que le Czar Nicolas fait conclure, pour ainsi dire p)ar force, une alliance aux Serbes et aux Bulgares, ces deux ennemis éternels, dans le but de nous expulser de VEurop)e. Le Monténégro se met naturellement à leur suite. La France approuve, encourage cette alliance, elle la facilite et ensuite une personnalité influente du Times est entremise pour introduire la Grèce dans cette coalition, qui cherche à expulser les Turcs de VEurope. La suite est connue. L'homme politique bulgare c/ui avoue ces choses est connu pour sa turcophobie.

N'oublions pas ceci : tant que la jjossibilité de notre victoire dans les Balkans était admise, on a annoncé que le principe du statu quo serait

religieusement respecté. La puissance qui, dès notre première défaite, a proclamé V annulation de ce principe était l'alliée de celle qui est notre ennemie depuis deux siècles et demi, et cependant elle était aussi le p)lus grand adversaire de la politique astucieuse qui cherchait à nous duper. Pourquoi ces vérités ne sont-elles pas envisagées et proclamées par d'autres personnes équitables, comme elles le sont par Pierre Loti? Quels sont ceux qui ont donné à l'Italie la permission d'envahir un beau jour nos derniers territoires africains, des territoires qui sont tout entiers habités par nos coreligionnaires f .. .

Ce serait faire preuve d'une très grande mauvaise foi que de chercher seulement dans V insouciante inadvertance de la nation, ou dans ses instincts guerriers les causes qui ont entraîné les Turcs dans la guerre générale. Non, Messieurs, les centaines de milliers de saintes victimes de la guerre, qui ont sacri/lé leur vie sur l'autel de la patrie, ont fait ce sacrifice le sourire sur les lèvres, en ayant conscience de leur droit et de leur devoir. . . Ne pas reconnaître cela, serait un acte de félonie envers le sang de ces nobles victimes.

Quand donc l'Europe nous a-t-elle accordé quelque bienfait dont la réplique n'ait été notre reconnaissance? Je connais très bien l'histoire de

mon pays : dans les annales des événements qui s'y sont déroulés, on rencontre beaucoup d'erreurs et de fautes, mais pas une ligne qui relate une ingratitude! Après avoir laissé massacrer les musulmans de Smyrne par les soldats hellènes et après avoir gardé le silence devant cet acte, on veut, paraît-il, nous expulser de Constantinople et transporter le Califat musulman dans une ville de VAnatolie, comme un vulgaire ballot, ou le serrer dans un coin du palais de Top-Kapou {Vieux Sérail) comme les vieilleries du Musée. Lorsqu'on aura expulsé les Turcs de l'Europe, il se produira un tel bouleversement, que toutes les parties du monde en seront secouées. Qu'on n'ait aucun doute à ce sujet : si nous sortons de Constantinople un incendie éclatera, qui durera des années ou des siècles, nul ne peut le prévoir, et embrasera d'un bout à l'autre Vhorizon du globe terrestre.

Je ne puis m'empécher de présenter ici deux aspects opposés, mais exacts de l'histoire.

A Vépoque oii le Sultan Mahomet enlisait dans la ville de Constantinople, qui avait été vantée et promise par Mahomet à son peuple, Vempire musulman d' Andalousie était en décadence; c'està-dire que dans le sud-est de V Europe, un Etat musulman consommait la ruine d'un Etat chré-

tien, tandis que dans le sud-ouest de l'Europe, tm Etat chrétien mettait fin à l'existence d\m État musulman. Le conquérant de Constantinople a acco7'dé à la population chrétienne qu'il y a trouvée, des prérogatives religieuses supérieures à celles qui leur avaient été consenties par V Empire grec. L'ulcère de Phanar est un produit de la libéralité du sultan Mahomet. Qua fait V Espagne, quia supprimé V existence de V Empire musulman du sud-ouest de l'Europe? Elle a expulsé de là les religions rivale.'^, en brillant dans des fours, en envoyant au bilcher ceux des musulmans et même des Juifs qui refusaient d'embrasser le christianisme. Je cite ici cet événement historique non pour critiquer et pour blâmer les Espagnols, mais à titre d'exemple. C'est de cette façon que les Espagnols ont voulu user du droit de conquête que le ciel leur avait accordé. Et je compare la violence de ces chrétiens avec la douceur et la magnanimité des Turcs, lors de leur entrée à Constantinople.'...

En proie aux angoisses présentes, quand je me suis posé la question cruelle : Que faire? Quitter Stamboul? J'ai senti se réveiller mélancoliquement dans ma mémoire des phrases du discours de Victor Hugo, racontant la visite de

souvenir qu'il fit à Jersey^ sa résidence d'exil. « Hier, disait le grand poète de la France^ j'étais allé, avec quelques amis chers, visiter cette île, revoir les lieux aimés, les j^romenades préférées jadis. En revenant, noiis avons voulu finir notre visite par ce qui est la fin, par le cimetière.

» Nous avons fait arrêter la voiture qui nous mettait devant ce champ de Saint-Jean oii sont plusieurs des nôtres. Au moment oii nous arrivions, savez-vous ce que nous avons vu? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme hmnaine sous un linceul noir était là, à terre, plus qu'agenouillée, plus que prosternée, étendue, et en quelque sorte abîmée sur une tombe. Nous sommes restés immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches devant cette majestueuse douleur. Cette femme, après avoir prié, s'est relevée, a cueilli une fleur parmi l'herbe du cimetière, et l'a cachée dans son cœur. N^ous l'avons reconnue alors. lYous avons reconnu cette face pâle, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C'était une mère! C'était la mère d'un piroscrit! du jeune et généreux- Philippe Faure, mort il y a quatre ans sur la brèche sainte de Vexil. Depuis quatre ans, tous les jours, quelque temps qu'il fasse, cette mère vient là; depuis quatre ans, cette mère s'age-

nouille sur cette pierre et la baise. Essayez donc de l'en arracher. Montrez-lui la France, oui, la France elle-me'me! Qu-e lui importe à celle mère! Dites-lui : « Ce n'est pas ici qu'est votre pays »; elle ne vous croira pas. Dites-lui: a Ce n'est pas » ici que vous êtes née »; elle vous répondra : « C'est ici que mon fils est mort ». Et vous vous tairez devant cette réponse, car la patrie d'une mère, c'est le tombeau de son enfant. »

Victor Hugo décerne ainsi un éminent titre de projyriété du sol, à cause de l'unique tombe d'un seul fils, à une femme étrangère en deuil, sa7is personne et elle-même toute proche de la mort. Nous nous adressons à la nation dont font partie ce poète, celte femme, ce mort couché dans cette tombe; nous nous adressons encore à toutes les nations qui se donnent la main avec cette nation-là à l'heure actuelle, et qui veulent prononcer leur jugement sur notre situation présente^ notre avenir et notre existence, et nous leur disons : Stamboul est la mère de notre mère patrie; ses sulta)is invincibles, dont les no7ns seront cités dans l'histoire de Vhumanité avec une majesté légendaire, jusqu'à la fin des siècles, ses savants, ses artistes, ses héros qui ont porté le drapeau ottoman sur trois continents du globe terrestre et qui l'ont promené, plein de gloire et

de victoires, jusqu'aux horizons les plus reculés, ses innombrables enfants, reposent dans son sol, qui les reçoit sans cesse depuis cinq cents ans. Ce sont leurs membres épars qui donnent la sève vitale à la verdure paradisiaque que vous voyez de toutes parts. Ce sont les femmes turques à la figure angélique, au caractère angélique, que nous avons enterrées dans le sol de Stamboul, qui donnent aux arbres et aux fleurs de cette ville l'éclat de leur épanouissement et la puissance de^ leur développement. Le dôme de la Suleîmanié, le minaret de Yéni-Djami, le kiosque de Bagdad, les innombrables chefs-d'œuvre de l'art que Von y rencontre à chaque pas, nous appartiennent tous. Tout cela, bien plus quune t077ibe, oubliée aujourd'hui dans un coin de Nie de Jersey^ crée un titre de propriété à une mère... à la mère chérie quest la Patrie.

0 vous, victimes héroïques de Tchataldja et des Dardanelles, vos droits historiques sont imprescriptibles! (Ici les hommes et les dames ont acclamé à plusieurs reprises, avec des applaudissements enthousiastes, notre grand maître.)

On nous dit : « Vous n'êtes pas dignes de Constantinople, car vous n'avez pu assurer la prospérité de cette belle ville. » Devant ce que l'on peut constater, cette affirmation tombe comme

i:n orient 141

un mensonge, une calomnie. Les monuments que Von voit à Constantinople — et qui peuvent inspirer de V envie aux plus belles capitales des pays les plus civilisés — sont Vœuvre de notre génie, de notre travail de nos mains, tandis que les ruines sont l'œuvre des autres. Pendant que les bandes qui s'étaient formées avec une impudente hardiesse, sous les yeux de cette société de contrôle que nous appelons les Grandes puissances., les Etats voisins incendiaient et démolissaient nos villes et nos villages dans les Balkans, Stamboul ne pouvait naturellement rester à Vabri des secousses et des ruines. (Je ne veux même pas faire allusion ici aux incendies allumés volontairement par les Grecs.) Spécialement au cours du dernier demi-siècle, on ne nous a laissé aucune occasion, aucune possibilité de travailler à la prospérité de notre capitale.

Pendant la guerre des Balkans, nos coreligionnaires des Indes avaient envoyé ici une mission du Croissant-Rouge; je me suis entretenu avec deux de ses membres; au cours de la conversation, fai dit à ces deux frères de religion : n II y a deux ans, je passais par votre pays et j'étais émerveillé de la prospérité que je voyais à votre Bombay. Vous nous direz maintenant : comment se fait-il que l'on puisse embellir, faire prospérer

des régions si lointaines, si chaudes et quun paradis terrestre comme Stamboul reste ainsi en ruine. N'est-ce pas que vous nous direz cela? »

Les Hindous étaient des gens très bien élevés et très courtois; ils ne dirent pas une parole, ils ne firent pas un geste qui piU froisser notice amour-propire national. Je continuai et je leur dis : « Cependant je vais vous exposer les causes de cette décadence. Depuis six cents ans, nous, les Ottomans, nous montons la garde aux frontières de l'Islam contre les armées des Croisés. Le plus grand de nos sultans, Sélim /", qui est aussi votre Calife, a exactement dépeint cette situation p)ar les vers suivants :

» Ce n'est pas en vain qiie nous entreprenons ces camjjagnes , que nous faisons courir nos chevaux;

» C'est pour Vunion des cœurs que nous nous exposons à cette dispersion. »

En approuvant mes paroles, nos coreligionnaires hindous ont exprimé leur reconnaissance aux musidmans ottomans, au nom de tous les autres mahométans.

Dans les vers que je viens de citer, le sultan Sélim dit que nous nous sacrifions pour la coni' munion des cœurs, c'est-à-dire pour la communion de musulmans qui se trouvent partout dans

le monde. Si V empire de Yavouz, qui a été le plus grand des sultans de Vlslam, si ses descendants sont exilés de Stamboul et si cette violence^ cette 2Jersécution laisse le monde musulman indiffèrent^ Vaine de notre prophète Mahomet n'en sera-t-elle pas angoissée et humiliée? (Applaudissements.)

Je crains d'avoir prolongé mon discours au point d'abuser de votre complaisance. Que faire? Ma plume comme mon cœur s'agitent dans un déluge d'émotion . J'ai failli oublier pendant quelques minutes notre cher ami Pierre Loti^qui^ lui, ne nous oublie j^as un seul instant.

On m'a appelé ici pour dire au poète d'Aziyadé notre reconnaissance nationale. Mais que puis-Je dire qui traduise d'une façon convenable les sentiments de gratitude de nia race devant la lutte sacrée entreprise par le héros de la plume?

J'ai un ami, ancien officier^ dont le fils a été tué dans l'un des combats des Dardanelles, sur le front de Seddul-Bahr. C'était son seul fils arrivé à l'âge d'homme. Ayant vu dans les journaux que je devais aujourd'hui prononcer quelques mots en ce lieu, il vint spécialement me trouver hier chez moi. Comme il désire que son nom ne soit pas prononcé, p)ar respect pour son

deuil, je me contenterai de rapjyorter seulement ses paroles. Il m\i dit textuellement ceci :

« Vous savez que sur le front où mon fds a été tué, ce sont des soldats français qui voulaient livrer l'assaut. Mon fds a été tué par les armes françaises. Mon fils défendait le sol de son propre pays. Il a été tué, non dans la vallée de la Marne, mais aux confins de la mer de Marmara, non pas en envahissant le territoire français, mais en défendant sa propre patrie. J'avais donc une haine profonde et légitime contre la France. Jusqu'au jour oii j'ai eu connaissance de la récente lutte sacrée entreprise par Pierre Loti, je croyais que ma haine serait implacable., éternelle. Mon fils n'a en ce monde d'autre tombe que le cœur de son père. Eh bien, je vous y autorise, je vous en prie, écrivez-le, dites-le à tout le monde, la tombe démon fils est éternellement reconnaissante à la France de Pierre Loti!... »

Peut-on espérer que la France entendra la voix dupère de cettemctime de la guerre, de cet ancien combattant et quelle comprendra que Pierre Loti rend service à sa propre nation autant qu'aux Turcs!

Page 1