LETTRE D UNE MERE DONT LE FILS EST TOMBÉ AUX DARDANELLES
Conrbevoie (Seine), 26 janvier 1920.
Monsieur,
Votre appel si émouvant en faveur des Turcs m'a rappelé un article d'avant la guerre de M. Herriot, où il était dit en substance que si les Turcs étaient chassés d'Europe, la civilisation disparaîtrait avec eux.
La guerre infâme que nous venons de subir m'a pris mon unique enfant, parti aux Dardanelles en 1915. J'ai gardé jusqu'à ce jour la conviction qu'il avait été fait prisonnier par les Turcs et l'espoir que je le reverrai. Ceci est mon soutien.
Mais le but de ma lettre est surtout de vous faire connaître les réflexions de l'officier qui me reçut au bureau des renseignements des prisonniers de guerre.
Lui ayant manifesté mon étonnement au sujet du silence complet fait autour des prisonniers restés entre les mains des Turcs, voici quelle fut sa réponse : « Nous savons fort bien qu'ils ne traitent pas mal les prisonniers, surtout les Français, car la France n'a jamais rompu complètement avec la Turquie. » Comme je lui faisais remarquer que ceux qui ont des leurs là-bas seraient soulagés s'ils connaissaient la vérité, il me répliqua : « Oh! madame, vous êtes naïve de croire que nous puissions avouer que des prisonniers sont bien traités. »
Sans commentaires, allais-je dire, mais je ne pus m'empêclier de m'indigner contre cette façon d'entretenir la haine et le mensonge entre les peuples, afin de pouvoir faire la guerre, et j'ajoutai que l'expédition des Dardanelles était une honte pour la France, un vrai jeu de massacres d'hommes sacrifiés à l'avance. Qui donc vengera toutes ces infamies?
J'ai vu bon nombre de ces enfants échappés à cette horreur. Ils m'ont certifié avoir vu des Turcs panser et renvoyer ensuite dans leurs
rangs de pauvres petits tombés entre leurs mains. Où j'habite il y a une famille turque, braves gens, dont les enfants sont tombés sur le front français, et qui ont souffert de toutes les tracasseries de la foule idiote. A la face de ces inconscients, j'ai embrassé un de leurs enfants, jeune homme de quinze à seize ans, en disant : « Voici ma vengeance, j'embrasse mon enfant dans le vôtre. »
• Signé : ch.\rlotte poitevin.
LETTRE D UN COMBATTANT DE l'armée d'orient
Sainl-Hippolyie (Doubs), ce 10 décembre 1919.
Mon Commandant,
Permettez à un ancien combattant de l'armée d'Orient d'apporter son faible témoignage à la cause que vous défendez si éloquemment.
Pendant plus de deux ans, j'ai parcouru la Macédoine et les Balkans et je dois à la vérité de dire qu'il n'existe en ces pays qu'un seul peuple sympathique et très proche de nous : c'est le Turc.
Au milieu des races abâtardies qui peuplent ces régions, races de pillards, de parjures et de bandits, les Turcs par leur beauté physique et
leurs qualités de cœur font tache : eux seuls pratiquent les règles de l'hospitalité, eux seuls considèrent l'étranger comme un frère et non comme un ennemi.
Et si cet étranger est un Français, il devient un dieu, car ils professent pour la France un amour profond; ce mot de France fait image dans leur esprit, c'est un symbole de justice, de bonté, d'intelligence. Que ce soit à Salonique, à Yemdjé Vardar, à Oslofî, à Uskub, chaque fois que je fus l'hôte d'une famille turque, bien que seul, sans armes, je fus traité non seulement avec courtoisie mais avec sympathie. Le muphti et le muezzin n'ont jamais manqué de me rendre ' visite et de m'inviter à partager leur fcugal repas.
Les Grecs, les Bulgares et les autres peuples qui se partagent les Balkans, n'ont jamais cessé de détrousser les Français et de les exploiter. C'est sans doute pour ces raisons que divers journaux de France accablent les pauvres Turcs, — les Annales par exemple, où le bonhomme Ghrysale qui ne les connaît même pas publiait dernièrement sur eux des jugements terribles. Si cet écrivain avait partagé l'hosp^italité turque et vu les Grecs, ces nobles descendants de Léonidas, refuser de sortir des tranchées, le
17 septembre 1918, lors de l'offensive, il changerait peut-être de note. S'il avait vu, comme moi, l'enrôlement de l'armée grecque à Salonique, enrôlement fait de force, il aurait peutêtre d'autres idées sur cette question.
Je me souviendrai toujours des paroles qu'un pharmacien roumain d'Uskub prononçait au lendemain de notre offensive : « Nous sommes fous de joie d'être libérés des Bulgares, mais... demain, nous aurons la domination serbe... Hélas! la domination turque est à jamais disparue. »
Lorsqu'on a pénétré dans une mosquée et que l'on a pu comparer le recueillement des Turcs avec la conduite ignoble des orthodoxes dans leurs églises, on sent de suite qu'il existe un abîme entre ces deux peuples.
Je ne saurais trop le proclamer : nous n'avons qu'un ami dans les Balkans : le Turc.
Les Grecs nous haïssent. Les Bulgares les imitent. Quant aux Serbes, ils ne nous aiment pas et nous ne les aimons pas. J'ai suffisamment habité Belgrade pour m'en rendre compte.
Un seul peuple est capable de dominer les Balkans et d'être responsable de l'ordre en cette région : c'est le Turc. Il peuple du reste tous les villages de la Macédoine, ce qui le dispense de
fonder de nombreuses et onéreuses colonies militaires. Le Grec en est incapable; parjure et grossier, voleur et pillard, il est haï des Serbes, des Bulgares et des Turcs. Son seul désir d'aspirer à l'hégémonie, révolte les peuples balkaniques.
Le Bulgare, malgré ses comités de propagande, ses « papas » lâches et ivrognes, n'est pas assez fort et suscite lui aussi trop de haines.
Veuillez m'excuser, mon Commandant, d'abuser de votre patience en vous écrivant une si longue lettre, mais c'est un devoir pour moi de rendre hommage à la nation turque dont vous êtes l'interprète et le défenseur en France,
Signé : j. dam i EN,
Lieutenant de réserve, Receveur de l'Enregistremeat.
LETTRE d'un JOURNALISTE FRANÇAIS
Chagny (Saône-el-Loire), ce 24 février 1920.
Cher Maître,
Voulez-vous me faire la grâce d'accueillir ma modeste adhésion à votre courageuse et utile campagne en faveur des Turcs? J'ai lu et classé vos articles émus de l'Echo de Paris et de l'Œuvre, et ils ont rappelé à ma mémoire ce que j'entendis de la bouche de mon tant regretté et éminent compatriote, le docteur Mauchamp — assassiné à Marrakech — qui aimait profondément les Turcs, les avait compris et les jugeait nos meilleurs amis de l'Orient.
C'est de lui que j'appris, un jour, que les Arméniens étaient un peu aux Turcs ce que
sont les « bohémiens » à nos villageois français. Il louait aussi la bonté du Turc, sa fidélité, sa patience, son respect.
Des amis peintres, qui ont habité Constantinople, m'ont dit la même chose et les trop rares Turcs que j'ai fréquentés à Paris m'ont laissé les plus parfaits souvenirs.
Signé : Gustave gasser,
Ancien rédacteur à V Événement.