‹ La mort de notre chère France en orientChapitre 39 sur 52 · LETTRE DE M. KORN BLUM · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. KORN BLUM

Paris, 25 janvier 1920.

Monsieur,

A la suite de votre « lettre ouverte » parue dans /' Œuvre du 23 courant, permettez à un humble de vous exprimer son enthousiasme et sa reconnaissance et de vous demander d'ajouter encore une unité à la grande masse de ceux que vous appelez vos amis.

Né à Varsovie en 1882, lors de la mort de mes parents, j'avais douze ans. Battu, chassé du domicile détruit de mes pauvres parents, j'ai échoué à Stamboul et j'ai vécu là, pendant trois ans, dans la promiscuité de ce quartier du Bas Galata. J'entrai donc comme employé chez un

Turc marchand de vieux habits et c'est là que j'ai pu apprendre et apprécier la douceur et la loyauté du peuple turc et voir le contraste avec tous leurs voisins : Arméniens, Grecs, Bulgares, Monténégrins et Juifs même.

C'est pourquoi, je suis un de vos admirateurs et vous bénis, Maître Loti, chaque fois que vous mettez votre plume au service de cette juste cause et de ce juste peuple. Remarquez que j'abrège; il y a bien des traits et détails que je pourrais narrer, mais cela n'est pas la place dans une lettre et ne puis abuser de vos instants. Agréez...

Signé', korn blum.

LETTRE DE M. GABRIEL CHARRAZAG, EX-SERGENT DES T. f. L.

Agen, 21 février 1920.

Monsieur,

C'est simplement parce que j Ai la conviction que je sers les intérêts de mon pays, la France, que je viens vous demander de vouloir bien recevoir la brève relation qui suit, de mes sentiments personnels sur les soldats turcs.

Je me trouvais l'année dernière adjoint à l'administration d'un dépôt de prisonniers de guerre à Beyrouth, en Syrie, et j'ai pu me rendre compte que les Turcs n'étajent pas les sauvages dont on s'est complu à nous faire le portrait. La lecture des nouvelles récentes de source anglaise

sur les soi-disant massacres des Arméniens ou des Chrétiens — j'aime bien ce mot « massacre » — me fait Jiausser les épaules.

Le 14 juillet 1919, à l'issue de la revue des tr oupes françaises qui venait d'avoir lieu sur la P lace des Canons, le capitaine vint au dépôt comme cela était indiqué au programme. Mes deux cents pensionnaires s'étaient tous convenabl ement toilettés ; ils avaient ciré leurs chaussures avec soin et le chaouiche les avait fait ranger par quatre dans le jardin. A l'arrivée du capitaine, un bref commandement en turc provoqua l'immobilité de tous. Un drapeau français dont j'avais acheté l'étoffe, la veille, au souk, et que m'avait confectionné, sans platitude aucune, Abdulatif Mohamed M'^ 194, faisait claquer ses couleurs au vent à la balustrade du balcon de mon bureau.

Après un regard circulaire, le capitaine, paraissant satisfait de la tenue de tous, leur servit la petite allocution suivante : « C'est aujourd'hui le jour de la Fête nationale de la France; je n'ai pas voulu que ce fût un jour de tristesse pour vous; ça n'est pas votre faute si vous avez été engagés aux côtéi? des ennemis de la France dans cette guerre, c'est celle de votre

gouvernement. Je n'ignore pas que la vieille Turquie compte de bons amis pour les Français; par ailleurs je sais que nos prisonniers en captivité dans votre pays n'ont pas été maltraités. J'espèje que dans un temps prochain votre rapatriement va pouvoir s'effectuer et que vous pourrez rentrer la tête haute dans votre pays. » Le chaouiche traduisit en turc ces paroles. A la fin, deux cents voix comme mues par un ressort lancèrent au capitaine français un « inchallah » pathétique et vibrant.

Des permissions par groupes accompagnés de tirailleurs algériens en tenue de ville furent accordées. Comme la France est belle quand ses soldats comprennent ainsi à propos leur rôle.

Signé : Gabriel ciiarrazac,

Ex-sergent des T. F. L.

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