RACONTÉE PAR LE JOURNAL « LES DÉBATS
La fête du 14 Juillet, au cours de laquelle le général Franchet d'Espérey a passé en revue les troupes françaises, a donné lieu à une manifestation d'enthousiasme extraordinaire. La revue a été grandiose. Le défilé des écoles françaises de Constantinople a été particulièrement impressionnant. Après ce défilé, le général anglais Milne aurait dit au général Franchet d'Espérey que jamais il n'aurait pensé qu'il y avait tant d'écoles et d'élèves français. Le général Franchet d'Espérey a répliqué que cela n'était qu'une partie du contingent des écoles françaises qui, désorganisées pendant la guerre, n'ont encore pu se reconstituer entièrement.
L'enthousiasme spontanément manifesté par toute la population en ce jour de fête nationale française a prouvé une fois de plus la prépondérance de l'influence française en Orient et a donné lieu à l'explosion des sentiments ouvertement francophiles de la Turquie actuelle. Ces sentiments indiquent d'une façon indéniable la sincérité des sympathies françaises dans toutes les classes de la population.
LETTRE D UN MEDECIN MILITAIRE DE l'armée d'orient
Paris, 29 mars 19Q0.
Commandant, Je ne vous apporte certes aucune idée nouvelle, mais je désire me joindre à ceux qui vous applaudissent quand vous parlez des vrais Turcs.
Permettez-moi de vous citer deux faits que je ne serais pas seul à pouvoir certifier exacts; tous les officiers et sous-officiers de mon bataillon auraient signé après moi si j'étais encore au milieu d'eux, mais je suis démobilisé depuis quelque temps.
J'ai passé vingt mois en Orient, comme méde-
cin auxiliaire, et j'ai parcouru avec de braves tirailleurs de xMostaganem tout le pays qui sépare l'Egypte d'Adana, en Cilicie,... sans compter un long séjour -avec les troupes arabes dans le Hedjaz, à Yamboh etk Akabah. Mon impression sur l'Orient est que tous les gens qui se disent chrétiens, qu'ils soient Syriens, Grecs ou Arméniens, sont souverainement écœurants.
En décembre 1918, le capitaine M..., commandant le 9' bataillon du 2^ tirailleurs algériens, était q-ouverneur d'Alexandrette. Malheureusement il n'avait pu empêcher l'envoi dans son sandjak de troupes arméniennes de la Légion d'Orient. Une compagnie de ces Arméniens était cantonnée dans le village de Beilan, sur le col qui mène à Antioche et à Alep. Ceuxci commencèrent sans délai à tuer les Turcs qu'ils attrapaient : c'était fatal. Or, un matin, on apprend qu'un vieux paysan turc a été trouvé mort dans un chemin. Le capitaine M... donne alors ordre au médecin de la municipalité de Beilan de faire l'examen du cadavre et de rédiger le certificat de médecine légale nécessaire à l'enquête. Or, ce médecin était Arménien, civil, avait été désigné spécialement par l'autorité française pour s'occuper de la municipalité de Beilan et était régulièrement payé pour cela.
Son compte rendu porte qu'après examen du cadavre il a constaté une blessure par « balh de fusil Mauser non extraite t) . (Or, dans la région de Beilan, seuls quelques Turcs ou Kurdes avaient encore en main des fusils allemands.) Le capitaine M... trouve ce certificat étrange, il me le montre; je dis ignorer comment on peut reconnaître la nationalité d'une balle non extraite d'après l'aspect de la blessure. Et le capitaine 31 . . . monte aussitôt, en auto, à Beilan; il fait découvrir le corps du Turc et, devant plusieurs sousofficiers français, est constatée l'existence de multiples coups de baïonnettes françaises (on sait que la baïonnette française est le seul instrument au monde laissant sur un corps des blessures triangulaires et caractéristiques); et pas de trace de coup de feu. Or, dans les environs de Beilan, à cette date, il n'y avait de baïonnettes françaises qu'entre les mains des soldats arméniens. Peu importent les suites de l'histoire.
Voilà donc un Arménien, cultivé, parlant parfaitement la langue française, docteur en médecine de je ne saurais dire quelle faculté, et qui certifie sur son honneur de médecin, en un document officiel, des choses manifestement contraires à la vérité.
D'autre part, en janvier 1919, au village
âo4 LA MORT DE NOTRE CHERE FRANCE
arménien de Durlyol (ou Chokmerjumen) en Cilicie, eurent lieu des troubles; Durlyol était occupé par une compagnie de la Légion d'Orienl. Étaient revenus dans ce village beaucoup d'Arméniens qui en avaient été déportés depuis la guerre. (Il y aurait probablement beaucoup à dire sur la part des responsabilités qui incombe au général allemand Liman von Sanders en ce qui concerne ces déportations.) Toujours est-il qu'en ce début de janvier 1919, on apprenait à chaque instant à Alexandrette que des Turcs étaient assassinés dans la région de Durtyol. Le 11 janvier, au soir, fusillade entre Durtyol et la partie est de ce village, située plus haut, sur les pentes de la montagne, et occupée par des Kurdes.
Or, dans la partie arménienne du village, et sous la direction de l'officier français delà Légion d'Orient, était officiellement resté un lieutenant de gendarmerie turc, avec ses gendarmes turcs. Eh bien, ce lieutenant est allé, seul, à découvert, dans l'après-midi du lendemain 12, en son uniforme d'officier turc, dans la direction des Kurdes, les sommant de cesser leur tir contre les Arméniens, et il a été blessé, ce faisant, d'une balle kurde qui lui a traversé les deux avant-bras. Au reste, l'effervescence a été calmée
par l'arrivée subite, en ce dimanche, 12 janvier, du commandant français C..., alors gouverneur du sandjak, et d'une poignée de mes braves tirailleurs dont les deux mitrailleuses et les tromblons V. B. ont vive^ment impressionné les uns et les autres. J'avais personnellement accompagné mes tirailleurs, et j'ai vu et soigné, dès mon arrivée à Durtj^ol, c'est-à-dire deux heures après sa blessure, le lieutenant turc. Ce sont des gradés arméniens de la Légion d'Orient qui m'ont raconté tous ces détails; eux-mêmes rendaient hommage à ce Turc qui avait exposé sa vie pour les protéger.
Je tiens donc à insister en France sur cette idée que les vrais Turcs sont, à l'heure actuelle, autrement nobles que tous ceux qui se disent, en Orient, disciples de Jésus le Nazaréen. Il faudrait se rappeler que François I" a possédé les plus radieuses qualités françaises et qu'il a eu l'intuition de tendre la main aux Ottomans, se rappeler que l'on ne connaît des Turcs que ce que les Levantins fourbes et vils viennent nous en dire à grand renfort de signes de croix, et s'apercevoir qu'il est grand temps de changer de manière de faire, si l'on ne veut pas commettre d'injustice envers des gens avec qui on peut s'entendre quand on est Français.
Il me reste, Commandant, à vous remercier d'avoir pris et de prendre la parole pour dire bien haut ce que ceux des Armées d'Orient pensent bien fermement maintenant.
Veuillez agréer, Commandant...
Signé : Philippe guiberteau,
Médecin auxiliaire au 9° bataillon
du 2* tirailleurs algériens,
Détachement français de Palestine.