Le Baï, qui pouvait à son gré revenir dans le tombeau
OÙ va tomber la lune, où chaque soir le soleil lui-même s'abîme et s'éteint; pays que les vivants n'atteignent jamais, parce qu'il fuit devant eux, si loin qu'ils s'avancent par les sables ou par les mers. Arrivée là, dans les ténèbres, l'âme effarée avait donc à parlementer successivement avec ces formes affreuses aux aguets sur sa route. Si enfin elle était jugée digne d'approcher Osiris, le grand Soleil-Mort, elle se fondait en lui pour réapparaître brillante sur le monde, le matin suivant et les autres matins jusqu'à la consommation des âges : vague survivance dans la splendeur solaire, continuation sans personnalité, dont on ne saurait trop dire si elle était plus désirable que le non-être éternel.
Ce que, par exemple, il fallait faire durer coûte que coûte, c'était le cadavre, car un certain double du mort continuait d'habiter dans sa chair sèche, et retenait ainsi une sorte de demi -vie, péniblement consciente. Couché au fond du sarcophage, il pouvait regarder, par ces deux yeux qui étaient peints sur le couvercle, toujours dans l'axe même des yeux vides. Par-
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fois aussi, dégagé de la momie et de sa boîte, il errait comme fantôme dans l'hypogée; pour qu'il pût se nourrir alors, des amas de viandes momifiées sous bandelettes étaient au nombre des mille choses ensevelies à ses côtés; on lui laissait aussi du natrum et des huiles, afin qu'il essayât de se réembaumer si des vers naissaient dans ses membres. Oh! la persistance de ce double, qui était scellé dans le tombeau, qui avait à s'inquiéter de la pourriture, et subissait sa durée, là, dans l'étouffement, l'obscurité et l'absoju silence, sans rien qui marquât les jours et les nuits, ni les saisons, ni les siècles, ni les dizaines de siècles indéfiniment! Avec une si horrible conception de la mort, chacun donc en ce temps-là s'absorbait dans la préparation de sa « chambre éternelle ».
Or, pour cet Aménophis II, voici à peu près ce qui advint à son double. Déshabitué de tout bruit, après trois ou quatre cents ans de silence passés là en compagnie de quelques familiers endormis du même pesant sommeil, il entendit des coups sourds, là-bas, du côté
du puits perdu : on avait découvert l'entrée clandestine, on la démurait! Des vivants allaient paraître, sans doute des pillards de sépultures, venus pour les démailloter tous! — Non, mais des prêtres d'Osiris, s'avançant craintifs, en cortège de funérailles. Ils apportaient neuf grands cercueils contenant les momies de neuf rois ses fils, petit-fils, et autres successeurs inconnus, jusqu'à ce roi Setnakht qui gouverna rÉg}^te deux siècles et demi après lui. Et c'était pour les mieux cacher, là, tous ensemble, dans une chambre qui fut aussitôt murée. Ensuite ils repartirent; les pierres de la porte furent scellées de nouveau et tout retomba dans les mornes et chaudes ténèbres. Des siècles encore coulèrent goutte à goutte, — peut-être dix, peut-être vingt, — avec un silence que ne troublait même plus le petit grattement des vers depuis longtemps desséchés. Et un jour vint où, du côté de l'entrée, les mêmes coups retentirent. — Les voleurs, celte fois! Tenant des torches, ils se précipitèrent avec des cris, et, sauf dans la bonne cachette aux neuf cercueils, tout fut saccagé, les bande-
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lettes déchirées, les bijoux d'or arrachés du cou des momies. Puis, quand ils eurent trié leur butin, ils murèrent l'entrée comme avant, et repartirent, laissant un inextricable fouillis de linceuls, de corps humains, d'entrailles sorties de vastes canopes, de dieux et d'emblèmes brisés.
Encore le silence pendant de longs siècles. Et, de nos jours enfin, le double plus affaibli, presque inexistant, perçut le même bruit de pierres descellées à coups de pioche. Cette troisième fois, les vivants qui entrèrent étaient d'une race jamais vue. D'abord ils semblaient des hommes pieux, ne touchant les choses que doucement. Mais c'était pour tout dérober, tout, même les neuf cercueils royaux de la cachette jusqu'alors inviolée. Les moindres cassons, ils les recueillaient avec une sollicitude quasi-religieuse; pour ne rien perdre, ils allaient jusqu'à tamiser les balayures et la poussière. Pourtant lui, Aménophis, qui n'était déjà plus qu'une lamentable momie sans joyaux ni bandelettes, on le laissa au fond du sarcophcige de grès. Et depuis ce jour, condamné à
recevoir chaque matin des personnages d'un aspect étrange, il habite seul dans l'hypogée vidé, où ne reste plus un être ni une chose de son temps.
Ah ! cependant si 1 Nous n'avions pas regardé partout. Là, dans une des chambres latérales, des gens couchés, des morts!... Trois cadavres (momies démaillotées lors du pillage) gisent côte à côte sur des guenilles. D'abord une femme — la Reine probablement — dont la chevelure est dénouée; son profd a gardé une ligne exquise; combien elle est encore jolie! Ensuite, un jeune garçon, au tout petit visage de poupée grisâtre; il est tondu ras, lui, sauf, du côté droit, cette longue mèche qui dénote un prince royal. Et enfin un homme; oh! bien horrible, celui-là, avec son air de trouver que la mort est une chose irrésistiblement drôle... Même il en rit à se tordre, en mordant un coin de son linceul, sans doute pour ne pas pouffer trop fort.
Oh!... soudain, nuit noire! — et nous restons figés sur place. L'électricité partout à la fois vient de s'éteindre : en haut, sur terre,
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midi a dû sonner pour ceux qui connaissent encore le soleil et les heures.
Afin que l'on rallume bien vite, le garde qui nous a amenés pousse des cris, en son fausset de bédouin ; mais les matités infinies des parois, au lieu d'en prolonger les vibrations, les éteignent, et d'ailleurs qui donc pourrait les entendre, des profondeurs où nous sommes? Alors à tâtons, dans cette obscurité absolue il prend sa course, par le couloir qui remonte. Bruit précipité de ses sandales, flottement de son burnous, tout s'éloigne, et la clameur d'appel qu'il continue de jeter, nous la percevons bientôt aussi étouffée que si nous étions nousmêmes des ensevelis. Nous ne bougeons toujours pas... Mais comment se peut-il qu'il fasse si chaud, chez ces momies? on croirait qu'il y a des feux allumés tout près dans quelque four. Surtout c'est l'air qui manque; ]os couloirs, après notre passage, peut-être se sont-ils contractés, comme il arrive pendant l'angoisse des rêves ; la longue fissure par laquelle nous nous sommes glissés jusqu'ici, peut-être s'est-elle refermée sur nous..
Enfin on a compris les appels d'alarme, et la lumière a jailli. Eux, les trois cadavres n'ont pas profité de ces minutes non surveillées pour tenter un mouvement agressif : mêmes poses et mêmes expressions; la Reine, toujours calme et jolie; l'homme toujours mordant son boni de guenille, pour comprimer son fou rire de trente-trois siècles.
Maintenant le bédouin est redescendu; haletant de sa course, il nous presse d'aller voir le Roi avant que la lumière s'éteigne encore, et cette fois pour tout de bon. Au fond de la salle et au bord de la crypte en pénombre, nous voici donc accoudés à regarder. C'est un lieu de forme ovale, avec une voûte d'un noir mortuaire sur laquelle se détachent des fresques blanches ou couleur de cendre représentant tout un nouveau registre de dieux et de démons, les uns sveltes et gainés étroitement comme des momies, les autres ayant de grosses têtes et de gros ventres d'hippopotame. Posé sur le sol, et veillé de haut par tant de ligures, un énorme sarcophage de pierre est là, tout ouvert, et vaguement on y distingue un corps humain : le Pharaon!
Au moins nous aurions voulu mieux le voir. — Qu'à cela ne tienne : le bédouin Grand Maître des Cérémonies fait jouer un bouton électrique, et une forte lampe s'allume au-dessus du front d'Aménophis, détaillant avec une netteté à faire peur les j^eux fermés, la grimace du visage et toute la triste momie. Cet effet de théâtre, nous ne nous y attendions pas.
On l'avait enseveli dans la magnificence, mais ces pillards lui ayant tout pris, même sa belle cuirasse à écailles qui lui venait d'un lointain pays oriental, depuis déjà beaucoup de siècles il dort demi-nu sur des loques. Cependant son pauvre bouquet lui est resté, — du mimosa, reconnaissable encore... Et qui dira jamais quelle main pieuse, ou amoureuse peut-être, les avait cueillies pour lui, ces fleurs d'il y a plus de trois mille ans.,.
On suffoque de chaleur; il semble que sur la poitrine pèse toute la masse écrasante de cette montagne, de ce bloc de calcaire où l'on s'est faufilé par des trous relativement imperceptibles, à la façon des termites ou des larves. Ces figures aussi, ces figures inscrites par-
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tout, et ce mystère des hiéroglyphes et des symboles, vous causent une gêne croissante. On en est trop près et ils sont trop les maîtres des issues, ces dieux à tête d'épervier, à tête d'ibis ou de loup-de-désert qui, sur les murailles, conversent en une continuelle mimique exaltée. Et puis on prend conscience d'être sacrilège devant ce cercueil sans couvercle, éclairé si insolemment ; le douloureux visage noirâtre, à moitié rongé, a l'air de demander grâce : « Eh bien! oui, là, ma sépulture a été violée et je tombe en poussière. Mais, à présent que vous m'avez vu, laissez-moi, éteignez cette lampe, ayez pitié démon néant. »
En effet, quelle dérision ! Avoir mis tant de soins, tant de ruses à cacher son cadavre, avoir épuisé des milliers d'hommes au creusement de ce dédale souterrain, et finir ainsi, la tête sous une lampe électrique, pour amuser qui passe!
La pitié, je crois que c'est le pauvre bouquet de mimosa qui l'a presque éveillée, et je dis au bédouin : « Va, tourne le bouton là-bas, éteins, c'est assez I » Alors l'ombre revient au-
dessus du front royal, qui brusquement s'efface de nouveau dans le sarcophage ; le fantôme du Pharaon s'évanouit, comme replongé aux passés insondables : l'audience est close.
Et nous, qui pouvons échapper à l'horreur des hypogées, vite remontons vers le soleil des vivants, allons respirer de l'air, de l'air puisque nous y avons encore droit, pour quelques jours comptés!