SCENE PREMIERE
Néron, Sabine.
Néron.
En fin selon mes vœux Sabine est sans Rivale ; L'infidelle Octauie au sepulchre deuale.
Cet Esprit si contraire à mes intentions Qui blâmoit en secret toutes mes actions, Ne fera plus mouuoir la langue enuenimée Qu'il fit toujours agir contre ma renommée.
T-44. Depuis qu'il veit que toutes ses meschancetez passoient pour de fort belles actions, il chasse Octauia... & ensuite espouse Poppea... L'on donna la question aux semantes d'Octauia pour leur faire confesser quelque chose, & bien que quelques vnes se laissassent vaincre à la force des tourmens iusques à auoùer ce qui n'estoit pas, la plus grande partie persista à deffendre l'intégrité de vie de leur maistresse... Neantmoins, du commencement on la renuoya... Cela excita de grands murmures, &
Dans ses prétentions son espoir l'a trompé, le suis bien affermy dans le Thrône vsurpé, Et ce Monstre infernal qu'on va réduire en cendre, Ne peut plus auoir lieu de m'en faire descendre. Pensant me despoùiller d'vn ornement si beau, Ce serpent a laissé sa despoûille au tombeau ; Rien ne peut désormais nous mettre en ialousie, Faisons festin, Sabine, & chantons Talasie.
tout hautement parmy le peuple qui a moins de prudence, & de qui la médiocre condition est sujette à moins de hazards. Cela fut cause que Néron rappella sa femme... Aussi-tost le peuple tout ioyeux monte au Capitule & s'en va rendre grâces aux Dieux... Et desia le Palais estoit tout remply du monde qui y accouroit à la foule & de leurs acclamations ; quand on enuoya des escouades de soldats qui les firent escartcr deçà delà en grande confusion à coups de baston, & leur présentant la pointe de leurs armes... Poppea... deuenuë plus cruelle par la crainte qu'elle adjoustoit à la haine qu'elle portoit de tout temps à Octauia ; appréhendant qu'il ne se fist quelque plus grande violence par la commune, ou que les inclinations du peuple ne changeassent celles de Néron, se iette à ses pieds & luy représente : Que ses affaires n'estoient pas désormais en estât qu'elle eust à disputer de son mariage (encore qu'elle l'estimast bien plus que sa vie), mais que sa propre vie estoit réduite au dernier point de V extrémité par les pratiques des créatures & des esclaues d 'Octauia... Que 6 'estoit contre le Prince que l'on auoit fait ce remuement & pris les armes. Qu'il ne manquoit plus qu'vn chef lequel se trouueroit aisément... Qu'il falloit par vn iuste chastinunt pouruoir à la seureté de sa personne... Néron... relégua Octauia en l'Isle Pandataire auec deffences d'en sortir. Iamais femme bannie ne fit tant de compassion à ceux qui la regardoient... Fort peu de iours après on luy manda qu'il falloit mourir. Les Œuures de Corneille Tacite, traduites de latin enfrançois par Messire Achilles de Harlay. Annales, XIV, 60-64.
8-10. [Agrippine] ne laissoit pas de tesmoigner hautement : Que Britannicus estoit desja grand. Que c'estoit la vraie & digne tige qui deuoit recueillir l'Empire de son père, qu'vne greffe antèe, & vn fils adoptif possédait. Ann., XIII, 14.
[Britannicus] commença de reciter vn poëme, par lequel il declaroit comme l'on l'auoit chassé du throsne de son père. Ann., XIII, 15.
14. Tout le peuple assistant, ne plus ne moins que si c'eust esté par vn commandement, se prit à crier d'vne voix, Talassio, Talassio, qui est le cry que l'on a accoustumé de crier de toute ancieneté aux nopces à Rome;& en est la coustume procedee, ainsi que Ion dit, d'vne telle origine : Lors que les principaux & les plus nobles des Romains rauirent les filles des Sabins, estant venues à Rome pour y veoir l'esbattement des ieux publiques qui s'y faisoient, il y eut quelques gens de bien petite & vile qualité, comme des bouuiers ou des bergers qui en enle-
Sabine.
15 II ne faut pas encor se réjouir si fort ;
De ce serpent esteint le venin n'est pas mort ; Ce^dangereux poison s'entretient & sommeille En cent cœurs factieux qui l'ont pris par l'oreille, Et qui de ta clémence irritans leurs rigueurs
20 Tâchent de le respandre en tous les autres cœurs.
Néron.
Ils n'ont qu'à se nommer, nous leur ferons apprendre Dés que nous l'aurons sceu ce qu'ils ont à respendre.
Sabine.
Ils se pourront nommer auecque seureté Si tu n'as point pour eux plus de seuerité. le voudrois bien sçauoir de quel mal est suiuie La moicteur de tant d'yeux qui pleurent Octauie, Et les trais qu'ont produit cent esprits delicas, Qui de son frère mort font encor tant de cas. Tels viuent en repos, qui pour nostre ruyne
uerent vne fort belle & grande ; & de peur que d'autres de plus grand estât qu'eulx ne la leur ostassent, allèrent crians par les rues, Talassio, Talassio, comme s'ilz eussent voulu dire, c'est pour Talassius, à cause que ce Talassius estoit vn ieune gentilhomme cogneu & bien voulu de tout le monde : tellement que ceulx qui ouyrent nommer son nom, s'en prirent à frapper des mains en signe de resiouïssance & à crier aussi Talassio comme eulx, louans le chois qu'ilz auoient fait. De là dit on qu'est venu la coustume que Ion a tousiours depuis crié ce mot à ceulx qui se marient, pour autant mesmement que le mariage de celle belle fille fut heureux à Talassius. C'est ce qui me semble plus vraysemblable de tout ce que Ion compte de ce cry nuptial de Talassio. Les vies des Hommes Illustres, Grec\ & Romains, comparées Vvne auec l'autre, par Plvtarqve de Ch^ronee, translatées de Grec en François par Iacqves Amyot. Paris, M.D.LXV. Pompée.
Iusques auiourdhuy les Romains chantent en leurs nopces Talassius, ne plus ne moins que les Grecz chantent Ymeneus. Romulus.
30 Esleuent tous les iours la vertu d'Agripine, Et qui des Citoyens attisans la fureur, Te font toujours passer pour vn objet d'horreur. César, pour affermir vne grandeur naissante On ne doit point auoir de souffrance innocente,
35 II faut à tout le monde imposer le respect,
Et perdre promptement ce qui paroist suspect. Pour s'asseurer d'vn Thrône, il faut estre capable De confondre par fois innocent & coupable ; Et ne discerner point ce qu'on doit immoler
40 Quand nostre impunité nous peut faire ébranler. Mais tu pratiques mal cette bonne maxime : Ceux qui sont accusez & conuaincus du crime D'ennemis capitaux du Prince & de l'Estat, Pourront encore faire vn second attentat.
Néron.
45 Qui sont ces gens de bien, dignes qu'on les honore ?
Sabine.
le les pourrois nommer ; Pison, Seneque encore.
Néron.
N'ont-ils pas confondu cette accusation ?
Sabine.
Ils ne s'en sont lauez que par corruption ; L'Or & les Diamans espars en abondance
46-55. Romanus auoit sous main calomnié Seneque d'auoir esté complice de la conjuration de C. Pison, mais Seneque l'attaqua bien plus puissamment dans la complicité du mesme crime. Cela donna bien de l'appréhension à Pison & fut cause de cette grande conjuration faite contre Néron, laquelle réussit toutesfois très mal aux entrepreneurs. Ann., XIV, 65.
>o Entre tes Fauoris, ont fait leur innocence.
César, selon le droict qui leur fut lors rendu Vn pauure criminel se fust trouué perdu : Le bien leur fit oster les charges les plus fortes, Ils sauuerent leur vie auec des choses mortes.
Néron.
55 Seneque n'en fut pas au moins, nul ne le croit.
Sabine.
Voylà l'authorité de ce flateur adroit, Il ne luy faut qu'vn trait de sa vaine éloquence Pour te faire excuser des maux de conséquence. Sa parole attrayante a des inuentions
60 Pour te faire approuuer ses noires actions.
Suillius qu'il fit bannir, & qu'il auoit à craindre, De toutes ses couleurs le sceut fort bien dépeindre Quand passant du mespris de son stile enerué Au reproche des maux dont il s'est mal laué,
65 II fit vn grand pourtraict de cette ame peruerse Qui blâme en ses escrits les abus qu'elle exerce, Tient à félicité de ne posséder rien Et trauaille toujours pour assembler du bien ; Qui Fart des Courtisans si hautement décrie,
61-76. Suilius cependant ne donnoit aucune tréue à ses plaintes & à ses reproches... & prenant Seneque à partie il disoit : ... Qu'ayant esté nourry dans vn certain genre d'estude vain & inutile, & parmi l'ignorance de ieunes escboliers, il port oit enuie à ceux qui exerçaient vne éloquence vigoureuse & non corrompue, & qui V employaient à la deffence des Citoyens... Par quelle sorte de sagesse & par quels préceptes de Philosophie, en quatre ans qu'il auoit possédé les bonnes grâces du Souuerain auoit-il acquis sept millions d'or & demy ? Qu'il alloit comme furetant dans Rome les testamens, & prendre comme dans des paneaux ceux qui n'auoient point d'enfans, & que par ses vsures il espuisoit l'Italie & les Prouinces... Il fut enuoyé en exil. Ann.y XIII, 42.
lé LA MORT DE SENEQVE
70 Et pour tes Affranchis a tant de flaterie : En fin l'amy du luxe & de tous ses appas Qui fait impudemment ce qu'il n'approuue pas. le ne puis plus souffrir qu'vn Pédant hipocrite Ioigne de si grands biens à si peu de mérite,
75 Et surpasse en iardins & meubles précieux Les Princes après toy les plus délicieux.
Néron.
Son bien n'est pas son crime ; il est plustost mon vice ; I'ay prodigalement recognu son seruice, Mais estant comme moy redeuable à ses soins, 80 Vn Empereur Romain ne pouuoit faire moins.
S'il faut que la Fortune à mes souhaits responde, le veux donner ensemble & perdre tout le Monde.
Sabine.
Nul ne te blâmeroit de donner par excez,