La mort de Socrate, poëme
Chez Aimé André, quai des Augostins, n° Sy; BossANGE père, rue de Richelieu, n" 60; Bossjlnge frère, rue de Seine, n° 12; Charles Gos.seli> , rue de Seine, n° 12.
Martin- Bossange, and C°, 14 Great-Marlborough street.
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oi la poésie n'est pas un vain assemblage de sons, elle est sans doute la forme la plus sublime que puisse revêtir la pensée humaine : elle emprunte à la musique cette qualité indéfinissable de l'harmonie qu'on a appelée céleste , faute de pouvoir lui trouver un autre nom; parlant aux sens par la cadence des sons, et à l'ame par l'élévation et l'énergie du sens, elle
i4 AVERTISSEMENT,
saisit à la fois tout l'homme ; elle le charme , le ravit , l'enivre ; elle exalte en lui le principe divin ; elle lui fait sentir pour un moment ce quelque chose de plus qu humain qui Ta fait nommer la langue des dieux :
C'est du moins la langue des philosophes; si la philosophie est ce qu'elle doit être , le plus haut degré d élévation donné à la pensée humaine, la raison divinisée : la métaphysique et la poésie sont donc sœurs , ou plutôt ne sont qu'une : l'une étant le beau idéal dans la pensée, l'autre le beau idéal dans l'expression; pourquoi les séparer ? pourquoi dessécher l'une et avilir l'autre ? l'homme a-t-il trop de ses dons célestes pour s'en dépouiller à
AVERTISSEMENT. i5
plaisir? a-t-il peur de donner trop d'ënergie à son ame en réunissant ces deux puissances ? Hélas ! il retombera toujours assez tôt dans les formes et dans les pensées vulgaires! la sublime philosopliie, la poésie digne d'elle, ne sont que des révélations rapides qui viennent interrompre trop rarement la triste monotonie des siècles : ce qui est beau dans tous les genres n'est pas l'état naturel , n'est pas de tous les jours ici bas , c'est un éclair de cet autre monde où l'ame s'élève quelquefois, mais oii elle ne séjourne pas.
il Ces réflexions nous semblent propres à excuser du moins l'auteur de ^ç^ fragment^ d'avoir tenté de fondre ensemble
lO AVERTISSEMENT,
la poésie, et la métaphysique de ces belles doctrines du sage des sages; quoique ce morceau porte le nom de Socrate, on y sent cependant déjà une philosophie plus avancée , et comme un avant - goût du christianisme près d'éclore: si un homme méritait sans doute qu'on lui ei^ supposât d'avance les sub Urnes inspirations , cet homme était Socrate.
Il avait combattu toute sa vie cet empire des sens que le Christ venait renverser; sa philosophie était toute religieuse : elle était humble , car il la sentait inspirée; elle était douce; elle était tolérante ; elle était résignée ; elle avait deviné l'unité de Dieu, l'immortalité de
l'ame, plus encore , s'il faut en croire les commentateurs de Platon , et quelques mots étranges échappés de ces deux bouches sublimes. L'homme était allé jusqu'où l'homme pouvait aller ; il fallait une révélation pour lui faire franchir encore un pas immense. Socrate lui en sentait le besoin; il l'indiquait; il la préparait par ses discours, par sa vie et par sa mort. Il était digne de l'entrevoir à ses derniers moments; en un mot, il était inspiré; il nous le dit ; il nous le répète , et pourquoi refuserions - nous de croire sur parole l'homme qui donnait sa vie pour l'amour de la vérité.^ y a-t-il beaucoup de témoignages qui vaillent la parole de Socrate mourant.^ oui, sans doute, il était in-
f8 WERTISSEMENT.
spirë ; il était un précurseur de cette révélation définitive que Dieu préparait de temps en temps par des révélations partielles. Car la vérité et la sagesse ne sont point de nous ; elles descendent du ciel dans des cœurs choisis qui sont suscités de Dieu selon les besoins des temps. Il les semait çà et là ; il les répandait goutte à goutte , pour en donner seulement la connaissance et le désir jusqu'au moment oii il devait nous en rassasier avec plénitude.
Indépendamment de la sublimité des doctrines qu'il annonçait , la mort de Socrate était un tableau digne des regards des hommes et du ciel ; il mourait sans haine pour ses persécuteurs, victime de
ses vertus, s'offrant en holocauste pour la vëritë : il pouvait se défendre , il pouvait se renier lui-même, il ne le voulut pas , c'eût été mentir au Dieu qui parlait en lui , et rien n'annonce qu aucun sentiment d'orgueil soit venu altérer la pureté ,1a beauté de ce sublime dévouement. Ses paroles rapportées par Platon sont aussi simples à la fin de son dernier jour qu'au milieu de sa vie; la solennité de ce grand moment de la mort ne donne à ses expressions ni tension ni faiblesse; obéissant avec amour à la volonté des dieux qu'il aime h reconnaître en tout, son dernier jour ne diffère en rien de ses autres jours, si ce n'est qu'il n'aura pas de lendemain ! Il continue avec ses amis le sujet
de conversation commence la veille ; il boit la ciguë comme un breuvage ordinaire ; il se couche pour mourir, comme il aurait fait pour dormir , tant il est sûr que les dieux sont là , avant , après , partout, et qu'il va se réveiller dans leur sein!
Le poëte n'a pas interrompu son chant par les détails assez connus du jugement , et par les longues dissertations de Socrate et de ses amis ; il n'a chanté que les dernières heures et les dernières paroles du philosophe, ou du moins les paroles qu'il lui suppose. Nous l'imiterons; nous nous contenterons de rappeler l'avant-scène aux lecteurs.
Socrate, condamné à mourir pour ses opinions religieuses, attendait la mort depuis plusieurs jours; mais il ne devait boire la ciguë qu'au moment où le vaisseau envoyé tous les ans à Délos en l'honneur de Thésée, serait de retour dans le port d'Athènes. C'est ce vaisseau que Ton nommait théorie ^et qu'on apercevait dans le lointain au moment où le poëme commence.
Le Seiviteur des Onze était un esclave de ce tribunal , destiné au service des prisonniers en attendant l'exécution des sentences. Ce fragment est imprimé comme il a été écrit par l'auteur , dans une forme inusitée, par couplets d'inégale mesure;
<i^ AVERTISSEMENT.
après chaque couplet, nous avons place un fleuron qui indique la suspension du sens, et l'auteur passe souvent, sans autre transition, d'une pensée à une autre.
Nous nous servirons, pour les notes toutes tirées de Platon , de l'admirable traduction de Platon par M. Cousin C).
(*} OEuvres complètes de Platon , traduites du grec en français, accompagnées de notes, et précédées de plusieurs Dissertations sur la Vie de Platon, l'ordre et l'authenticité de ses Dialogues, le caractère et l'histoire de sa Philosophie, etc., etc.; par A ictor Cousin, ex-maître de conlVieiues à l'École NortDale, piofesseur-snppléant
\vertisse:>[ENï. ^3
Ce jeune philosophe, digne d'exphquer un pareil maître, pour faire rougir notre siècle de ses honteux et dégradants sophismes, après l'avoir rappelé lui-même aux plus nobles théories du spiritualisme, a eu l'heureuse pensée de lui révéler la sagesse antique dans toute sa grâce et toute sa beauté ! Trouvant la philosophie de nos jours encore toute souillée des lambeaux
de l'Histoire de la Philosophie à la Faculté des Lettres dt- l'Académie de Paris.
L'ouvrage sera composé de neuf volumes in-8*^, imprimés sur papier satiné, ornés d'un beau portrait de Platon, d'une carte de l'Attique et d'un plan d'Athènes.
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Chez BossANGE frères, et chez Ladvocat.
du matérialisme, il lui montre Socrate , et semble lui dire : Voilà ce que tu es ! et voilà ce que tu as ëtë ! Espérons qu'en achevant son bel ouvrage , il la dégagera aussi des nuages dont Kant et quelques-uns de sej disciples Font enveloppée , et nous la fera apparaître enfin toute resplendissante de la pure lumière du christianisme.
J jE soleil se levant aux sommets de l'Hymète Du temple de Thésée illuminait le faîte, Et frappant de ses feux les murs du Parthénon , Comme un furtif adieu , glissait dans la prison ; On voyait sur les mers une poupe dorée ^ , Au bruit des hymnes saints , voguer vers le Pyrée, Et c'était ce vaisseau dont le fatal retour Devait aux condamnés marquer leur dernier
jour ;
Mais la loi défendait qu'on leur ôtât la vie Tant que le doux soleil éclairait ITonie, De peur que ses rayons aux vivants destinés Par des yeux sans regard ne fussent profanés , Ou que le malheureux, en fermant sa paupière, N'eût à pleurer deux fois la vie et la lumière ! Ainsi, l'homme exilé du champ de ses aïeux Part avant que l'aurore ait éclairé les cieux !
Attendant le réveil du fils de Sophronique, Quelques amis en deuil erraient sous le por
tique ^ ; Et sa femme portant son fils sur ses genoux. Tendre enfant , dont la main joue avec les ver
roux !
Accusant la lenteur des e^eohers insensibles ,
Frappait du front l'airain des portes inflexibles ! La foule inattentive au cri de ses douleurs Demandait en passant le sujet de ses pleurs. Et , reprenant bientôt sa course suspendue , Et dans les longs parvis par groupes répandue , Recueillait ces vains bruits dans le peuple semés , Parlait d'autels détruits et des dieux blasphémés, Et d'un culte nouveau corrompant la jeunesse , Et de ce dieu sans nom étranger dans la Grèce ! c'était quelque insensé , quelque monstre odieux, Quelque nouvel Oreste aveuglé par les dieux, Qu'atteignait à la fin la tardive justice , Et que la terre au ciel dcA^ait en sacrifice 1 Socrate ! et c'était toi qui, dans les fers jeté, Mourais pour la justice et pour la vérité !î!
3o LA MORT
Enfin , de la prison les gonds bruyans roulèrent; A pas lents , Tœil baissé , les amis s'écoulèrent : Mais Socrate, jetant un regard sur les flots, Et leur montrant du doigt la voile vers Délos : a Regardez ! sur les mers cette poupe fleurie , C est le vaisseau sacré ! l'heureuse théorie ^ ! Saluons-la, dit-il : cette voile est la mort ! Mon ame, aussitôt qu'elle, entrera dans le port ! Et cependant parlez 1 et que ce jour suprême , Dans nos doux entretiens , s'écoule encor de
même ^ !
Ne jetons point aux vents les restes du festin, Des dons sacrés des dieux usons jusqu'à la fin: L'heureux vaisseau qui touche au terme du
voyage , ^«e suspend pas sa course à l'aspect du rivage; Mais , couronné de fleurs , et les voiles aux
vents,
DE SOCRATE. 3i
Dans le port qui l'appelle il entre avec des
chants ! » ^
rt Les poètes ont dit qu'avant sa dernière heure , En sons harmonieux le doux cygne se pleure ; Amis , n'en croyez rien ! l'oiseau mélodieux D'un plus sublime instinct fut doué par les
dieux !
Du riant Eurotas près de quitter la rive , L'ame, de ce beau corps à demi fugitive, S'avançant pas à pas vers un monde enchanté , Voit poindre le jour pur de l'immortalité , Et, dans la douce extase où ce regard la noie, Sur la terre en mourant elle exhale sa joie. "Vous qui près du tombeau venez pour m'é-
couter ,
Je suis un cigne aussi: je meurs; je puis chan
Sous la voûte , a ces mots , des sanglots éclatèrent :
D'un cercle plus étroit ses amis Fentourèrent : « Puisque tu vas mouru^ , ami trop tôt quitté ! Parle-nous despérance et d'immortalité î » (c Je le veux bien , dit-il : mais éloignons les femmes ; Leurs soupirs étouffés amolliraient nos âmes; Or, il faut, dédaignant les terreurs du tombeau, Entrer d'un pas hardi dans un monde nouveau!
Vous le savez, amis î souvent, dès ma jeunesse , Un génie inconnu m'inspira la sagesse.
Et du monde futur me découvrit les lois ; Était-ce quelque dieu caché dans une voix ? Une ombre m'embrassant d'une amitié secrète? L'écho de l'avenir? la muse du poète?
Je ne sais ; mais l'esprit qui me parlait tout bas , Depuis que de ma fin je m'approche à grands
pas, En sons plus élevés me parle , me console ; Je reconnais plutôt sa divine parole, Soit qu'un cœur affranchi du tumulte des sens Avec plus de silence écoute ses accens ; Soit que comme l'oiseau l'invisible génie Redouble vers le soir sa touchante harmonie ; Soit plutôt qu'oubliant ce jour qui va finir Mon ame suspendue aux bords de l'avenir Distingue mieux le son qui part d'un autre
monde , Comme le nautonnier, le soir, errant, sur l'onde A mesure qu'il vogue, et s'approche du bord,
34 LA xMORT
Distingue mieux la vaix qui s'élève du port , Cet invisible ami jamais ne m'abandonne , Toujours de son accent mon oreille résonne , Et sa voix dans ma voix parle seule aujourd'hui; Amis, écoutez donc! ce n'est plus moi! c'est lui!.. »
Le front calme et serein , Fœil rayonnant
d'espoir , Socrate à ses amis fit signe de s'asseoir; A ce signe muet soudain ils obéirent Et sur les bords du lit en silence ils s'assirent : Symmias abaissait son manteau sur ses yeux; Criion d'un œil pensif interrogeait les cieux ; Cébès penchait à terre un front mélancolique; Anaxagore, armé d'un rire sardonique, Semblait, du philosophe enviant l'heureux sort,
Pure de la fortune et défier la mort!
Et le dos appuyé sur la porte de bronze , Les bras entrelacés , le serviteur des Onze, De doute et de pitié tour à tour combattu. Murmurait sourdement : « Que lui sert sa vertu?» Mais Phédon, regrettant l'ami plus que le sage. Sous ses cheveux épars voilant son beau visage, Plus près du lit funèbre aux pieds du maître assis , Sur ses genoux plies se penchait comme un fils , Levait ses yeux voilés sur l'ami quil adore, Rougissait de pleurer , et le pleurait encore !
Du sage cependant la terrestre douleur N'osait point altérer les traits ni la couleur; Son regard élevé loin de nous semblait lire; Sa bouche , ou reposait son gracieux sourire
Tonte prête à parler , s'entrouvrait à demi ; Son oreille écoutait son invisible ami; Ses cheveux, effleurés du souffle de l'automne. Dessinaient sur sa tète une pâle couronne. Et , de Fair matinal par momens agités , Répandaient sur son front des reflets argentés; Mais, à travers ce front où son ame est tracée, On voyait rayonner sa sublime pensée , Comme, à travers l'albâtre ou l'airain transparens, La lampe, sur l'autel jetant ses feux mourans Par son éclat voilé se trahissant encore , D'un reflet lumineux les frappe et les colore! Comme l'œil sur les mers suit la voile qui part, Sur ce front solennel attachant leur regard, A ses yeux suspendus, ne respirant qu'à peine. Ses amis attentifs retenaient leur haleine; Leurs yeux le contemplaient pour la dernière
fois; Ils allaient pour jamais emporter cette voix !
Gomme la vague s'ouvre au souffle errant d'Eole , Leur arae impatiente attendait sa parole ! Enfin, du ciel sur eux son regard s'abaissa. Et lui, comme autrefois, sourit et commença :
f( Quoi! vous pleurez, amisî vous pleurez quand
mon ame.
Semblable au pur encens que la prétresse enflamme , Affranchie à jamais du vil poids de son corps. Va s'envoler aux dieux, et, dans de saints transports Saluant ce jour pur, qu'elle entrevit peut-être,
') Chercher la vérité, la voir et la connaître!
Pourquoi donc vivons -nous, si ce n'est pour
mourir?
Pourquoi pour la justice ai-je aimé de souffrir?
Pourquoi dans cette mort qu'on appelle la vie ^ ,
Contre ses vils penchans luttant, quoique asservie ,
Mon ame avec mes sens a-t-elle combattu?
Sans la mort, mes amis, que serait la vertu?...
C'est le prix du combat; la céleste couronne
Qu'aux bornes de la course un saint juge nous
donne ;
La voix de Jupiter qui nous rappelle à lui !
Amis, bénissons- la! Je Tentends aujourd'hui:
Je pouvais de mes jours , disputant quelque reste.
Me faire répéter deux fois l'ordre céleste;
Me préservent les Dieux d'en prolonger le cours!
En esclave attentif, ils m'appellent, j'y cours!
Et vous, si vous m'aimez, comme aux plus belles
fêtes ,
Amis! faites couler des parfums sur vos tètes!
Suspendez une offrande aux murs de la prison !
Et. le front couronné d'un verdoyant feston. Ainsi qu'un jeune époux qu'une foule empressée, Semant de chastes fleurs le seuil du s^ynécée, Vers le lit nuptial conduit après le bain , Dans les bras de la mort menez-moi par la main! . .
« Qu'est-ce donc que mourir ? briser ce nœud
infâme ,
Cet adultère hymen de la terre avec l'ame,
D'un vil poids, à la tombe, enfin se décharger!
Mourir n'est pas mourir ! mes amis ! c'est changer!
Tant qu'il vit, accablé sous le corps qui l'enchaîne ,
L'homme vers le vrai bien languissamment se
traîne ,
Et, par ses vils besoins dans sa course arrêté,
4o LA MORT
Suit , (run pas chancelant , ou perd la vérité. Mais celui qui , touchant au terme qu'il implore , Voit du jour éternel étinceler Faurore, Comme un rayon du soir remontant dans les
cieux, Exilé de leur sein, remonte au sein des Dieux; Et buvant à longs traits le nectar qui l'enivre, Du jour de son trépas il commence de vivre ! »
« — Mais mourir c'est souffrir; et souffrir est un
mal.
— Amisî qu'en savons-nous? Et quand l'instant
fatal
Consacré par le sang comme un grand sacrifice
Pour ce corps immolé serait un court supplice.
N'est-ce pas par un mal que tout bien est produit ?
L'été sort de l'hiver, le jour sort de la nuit^. Dieu lui-même a noué cette éternelle chaîne ; Nous fumes à la vie enfantés avec peine; Et cet heureux trépas, des faibles redouté. N'est qu'un enfantement à l'immortalité!
Cependant de la mort qui peut sonder l'abîme? Les dieux ont mis leur doigt sur sa lèvre sublime : Qui sait si dans ses mains prêtes à la saisir L'ame, incertaine, tombe avec peine, ou plaisir? Pour moi, qui vis encor, je ne sais , mais je pense Qu'il est quelque mystère au fond de ce silence ; Que des dieux indulgens la sévère bonté A jusque dans la mort caché la volupté. Comme, en blessant nos cœurs de ses divines
armes , L'amour cache souvent im plaisir sous des larmes! »
L'incrédule Cebès à ce discours sourit; — Je le saurai bientôt, dit Socrate. Il reprit
« Oui: le premier salut de l'homme à la lumière Quand le rayon doré vient baiser sa paupière , L'accent de ce qu'on aime à la lyre mêlé , Le parfum fugitif de la coupe exhalé , La saveur du baiser, quand de sa lèvre errante L'amant cherche, la nuit, les lèvres de l'amante, Sont moins doux à nos sens que le premier
transport De l'homme vertueux affranchi par la mort! Et pendant qu'ici bas sa cendre est recueillie , Emporté par sa course en fuyant il oublie De dire même au monde un éternel adieu ! Ce monde évanoui disparaît devant Dieu!
— Mais quoi! suffit-il donc de mourir pour
revivre ?
— Non ; il faut que des sens notre ame se délivre , De ses penchans mortels triomphe avec effort ! Que notre vie enfin soit une longue mort! La vie est le combat, la mort est la victoire, \^ Et la terre est pour nous l'autel expiatoire
Où l'homme , de ses sens sur le seuil dépouillé , Doit jeter dans les feux son vêtement souillé. Avant d'aller offrir sur un autel propice De sa vie, au dieu pur, l'aussi pur sacrifice! »
« Ils iront d'un seul trait du tombeau dans les
cieux Joindre, où la mort n'est plus, les héros et les
Dieux ,
Ceux qui, vainqueurs des sens pendant leur
courte vie , Ont soumis à l'esprit la matière asservie, Ont marché sous le joug des rites et des lois. Du juge intérieur interrogé la voix, Suivi les droits sentiers écartés de la foule , Prié, servi les dieux, d'où la vertu découle, Souffert pour la justice, aimé la vérité, Et des enfans du ciel conquis la liberté!
Mais ceux qui, chérissant la chair autant que
l'ame , De l'esprit et des sens ont resserré la trame. Et prostitué l'ame aux vils baisers du corps. Comme Léda livrée à de honteux transports. Ceux-là, si toutefois un dieu ne les délivre, Même après leur trépas ne cessent pas de vivre, Et des coupables nœuds qu'eux -même ils ont
serrés.
Ces mânes imparfaits ne sont pas délivrés! Comme à ses fils impurs Arachné suspendue, Leur ame, avec leur corps mêlée et confondue, Cherche en vain à briser ses liens flétrissans. L'amour qu'elle eut pour eux vit encor dans ses
sens ; De leurs bras décharnés ils la pressent encore. Lui rappellent cent fois cet hymen qu'elle
abhorre ,
Et, comme un air pesant qui dort sur les marais, Leur vil poids, loin des dieux , la retient à jamais ! Ces mânes gémissans, errant dans les ténèbres, Avec l'oiseau de nuit jettent des cris funèbres; Autour des monumens, des urnes , des tombeaux. De leur Corps importun traînant d'affreux lambeaux , Honteux de vivre encore , et fuyant la lumière , A l'heure où l'innocence a fermé sa paupière , De leurs antres obscurs ils s'échappent sans bruit,
Comme des criminels s'emparent de ia nuit. Imitent sur les flots le réveil de l'aurore, Font courir sur les monts le pâle météore; De songes effrayans assiégeant nos esprits, Au fond des bois sacrés poussent d'horribles cris, Ou, tristement assis sur le bord d'une tombe. Et dans leurs doigts sanglans cachant leur front
qui tombe, Jaloux de leur victime, ils pleurent leurs forfaits: Mais les âmes des bons ne reviennent jamais!»
Il se tut, et Cébes rompit seul ce silence : <( ]Me préservent les dieux d'offenser l'espérance ! C'ette divinité qui, semblable à l'amour. In bandeau sur les }eux, nous conduit au vrai
jour!
Mais puisque de ces bords comme elle tu t'envoles , Hélas! et que voilà tes suprêmes paroles. Pour m'instruire, ô mon maître! et non pour
t'affliger.
Permets-moi de répondre et de t'interroger. » Socrate, avec douceur, inclina son visage. Et Cébèl^n ces mots interrogea le sage :
« L'ame, dis-tu, doit vivre au-delà du tombeau; Mais si l'ame est pour nous la lueur d'un flambeau , Quand la flamme a des sens consumé la matière , Quand le flambeau s'éteint, que devient la lu-
mière ?
La clarté , le flambeau, tout ensemble est détruit!
Et tout rentre à la fois clans une même nuit! Ou si l'ame est aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire, Quand le temps ou les vers on ont usé le bois. Quand la corde rompue a crié sous nos doigts, Et que les nerfs brisés de la lyre expirante Sont foulés sous les pieds de la jeune bacchante, ^Qu'est devenu le bruit de ces divins ï^cords ? — * Meurt-il avec la lyre? et l'ame avec le corps?...
Les sages , à ces mots , pour sonder ce mystère.
Baissant leurs fronts pensifs, et regardant la
terre , Cherchaient une réponse et ne la trouvaient pas î Se parlant l'un à l'autre ils murmuraient tout bas : u Quand la lyre n'est plus, où donc est l'harmonie?... »
Et Socrate semblait attendre son ejénie!
Sur l'une de ses mains appuyant son menton, L'autre se promenait sur le front de Phédon, Et, sur son cou d'ivoire errant à l'aventure. Caressait, en passant, sa blonde chevelure; Puis détachant du doigt un de ses longs rameaux Qui pendaient jusqu'à terre en flexibles anneaux , Faisait sur ses genoux flotter leurs molles ondes, Ou dans ses doigts distraits roulait leurs tresses
blondes, Et parlait en jouant comme un vieillard divin Qui mêle la sagesse aux coupes d'un festin!
« Amis , l'ame n'est pas l'incertaine lumière
5o LA Mort
yDont le flambeau des sens ici bas nous £claire ; Elle est Fœil immortel qui voit ce faible jour Naître, grandir, baisser, renaître tour à tour, Et qui sent hors de soi, sans en être affaiblie, Pâlir et s éclipser ce flambeau de la vie, Pareille à l'œil mortel qui dans l'obscurité Conserve le regard en perdant la clarté!
, I/ame n'est pas aux sens ce qu'est à cette lyre L'harmonieux accord que notre main en tire; Elle est le doigt divin qui seul la fait frémir! L'oreille qui l'entend ou chanter ou gémir. L'auditeur attentif, linvisible s^énie Qui juge, enchaîne, ordonne et règle l'harmonie, Et qui des sons discors que rendent chaque sens Eorme au plaisir des dieux des concerts ravissaus! En vain la lyre meurt et le son s'évapore. Sur ses débris muets l'oreille écoute encore! Es-tu content, Cébès? — Oui, j'en crois tes adieux.
DE SOCRATE. 5i
Socrate est immortel! — Eh bien, parlons des
dieux! »
Et déjà le soleil était sur les montagnes, Et, rasant d'un rayon les flots et les campagnes. Semblait , faisant au monde un magnifique adieu , Aller se rajeunir au sein brillant de Dieu! Les troupeaux descendaient des sommets du
Taygète ; L'ombre dormait déjà sur les flancs de l'Hymète; Le Cythéron nageait dans un océan d'or; Le pécheur matinal, sur l'onde errant encor. Modérant près du bord sa course suspendue, Repliait, en chantant, sa voile détendue; La flûte dans les bois , et ces chants sur les mers , Arrivaient jusqu'à nous sur les soupirs des airs.
Et venaient se mêler à nos sanglots funèbres
Comme un rayon du soir se fond dans les ténèbres!
« Hàtons-nous, mes amis, voici l'heure du bain 7; Esclaves! versez Teau dans le vase d'airain! Je veux offrir aux dieux une victime pure ! » 11 dit: et se plongeant dans l'urne qui murmure, Comme fait à Tautel le sacrificateur, Il puisa dans ses mains le flot libérateur, Et , le versant trois fois sur son front qu'il inonde. Trois fois sur sa poitrine en fit ruisseler l'onde; Puis d'un voile de pourpre en essuyant les flots, Parfuma ses cheveux et reprit en ces mots : « Nous oublions le dieu pour adorer ses traces! Me préserve Apollon de blasphémer les Grâces!
Hébé versant la vie aux célestes lambris,
Le carquois de l'Amour, ni l'écharpe d'Iris,
Ni surtout de Vénus la riante ceinture
Qui d'un nœud sympathique enchaîne la nature.
Ni l'éternel Saturne, ou le grand Jupiter,
Ni tous ces dieux du ciel, de la terre et de l'air î
Tous ces êtres peuplant l'Olympe ou FÉlysée
Sont l'image de Dieu par nous divinisée,
Des lettres de son nom sur la nature écrit,
Une ombre que ce dieu jette sur notre esprit!
A ce titre divin ma raison les adore
Comme nous saluons le soleil dans l'aurore;
Et peut-être qu'enfin tous ces dieux inventés ,
Cet enfer et ce ciel par la lyre chantés.
Ne sont pas seulement des songes du génie.
Mais les brillans degrés de l'échelle infinie
Qui des êtres semés dans ce vaste univers
Sépare et réunit tous les astres divers.
Peut-être qu'en effet dans l'immense étendue.
Dans tout ce qui se meut, une ame est répandue ? Que ces astres brillans sur nos tètes semés Sont des soleils vivans , et des feux animés? Que l'océan frappant sa rive épouvantée Avec ses flots ^rondans roule une ame irritée? Que notre air embaumé volant dans un ciel pur Est un esprit flottant sur des ailes d'azur? Que le jour est un œil qui répand la lumière? La nuit, une beauté qui voile sa paupière? Et qu'enfin dans le ciel, sur la terre, en tout lieu. Tout est intellio^ent, tout vit, tout est un dieu^ »
u ^lais , crovez-en, amis, ma voix prête à s'éteindre. Par delà tous ces dieux que notre œil peut
atteindre , Il est sous la nature, d est au fond des cieux,
Quelque chose d'obscur et de mystérieux Que la nécessité , que la raison proclame Et que voit seulement la fgL cet l'œil de l'ame! Contemporain des jours et de l'éternité 1 Grand comme l'infini , seul comme Funité ! Impossible à nommer ! à nos sens impalpable î Son premier attribut c'est d'être inconcevable î Dans les lieux, dans les temps, hier, demain,
aujourd'hui, Descendons, remontons, nous arrivons à lui! Tout ce que vous voyez est sa toute-puissance ! Tout ce que nous pensons est sa sublime essence'. Force, amour, vérité, créateur de tout bien. C'est le dieu de vos dieux î C'est le seul î c'est
le mien ! . . . »
Mais le mal , dit Cébès , qui Ta créé ? — le crime
Des coupables mortels châtiment légitime , Sur ce globe déchu le mal et le trépas „,«-- Sont nés le même jour : Dieu ne les connaît pas ! Soit qu'un attrait fatal , une coupable flamme Ait attiré jadis la matière vers l'ame;
^ Soit plutôt que la vie en des nœuds trop puissans Resserrant ici-bas l'esprit avec les sens, Les pénètre tous deux d'un amour adultère , lis ne sont réunis que par un grand mystère î
<ç Cette horrible union, c'est le mal : et la mort, Remède et châtiment , la brise avec effort ! Mais à l'instant suprême où cet hymen expire ,
— ^Sur les vils élémens l'ame reprend l'empire, /Et s'envole aux rayons de l'immortalité, Au monde du bonheur et de la vérité!
Connais -tu le chemin de ce monde invisible?
Dit Cébès : à ton œil est -il donc accessible? — Mes amis, j'en approche, et pour le découvrir....
Que faut-il , dit Phédon ? — être pur et mourir !
! Dans un point de l'espace inaccessible aux
hommes ^, V^eut-étre au ciel ! peut-être aux lieux même où V nous sommes,
il est un autre monde, un élysée, un ciel", Que ne parcourent pas de longs ruisseaux de
miel , Où les âmes des bons, de Dieu seul altérées, D'un nectar éternel ne sont pas enivrées, Mais où les mânes saints , les immortels esprits , De leurs corps immolés vont recevoir le prix î Ni la sombre Tempe , ni le riant Ménale , Qu'enivre de parfums l'haleine matinale, Ni les vallons d'Hémus, ni ces riches coteaux
Qu'enchante TEurotas du murmure des eaux ,
Ni cette terre enfin des poètes chérie ,
Qui fait aux voyageurs oublier leur patrie , N'approchent pas encor du fortuné séjour Ou le regard de Dieu donne aux âmes le jour! Où jamais dans la nuit ce jour divin n'expire ! Où la vie et l'amour sont l'air qu elle respire ! Où des corps immortels ou toujours renaissans Pour d'autres voluptés lui prêtent d'autres sens !
— ((Quoi ! des corps dans le ciel? la mort avec
la vie ?
— Oui, des corps transformés que l'ame glorifie! L'ame pour composer ces divins vétemens Cueille en tout Tunivers la fleur des élémens ; Tout ce qu'ont de plus pur la vie et la matière,
DE SOCRATE. Sq
Les rayons transparens de la douce lumière , Les reflets nuancés des plus tendres couleurs , Les parfums que le soir enlève au sein des fleurs, Les bruits harmonieux que l'amoureux Zéphyre Tire au sein de la nuit de l'onde qui soupire, La flamme qui s'exhale en jets d'or et d'azur, Le cristal des ruisseaux roulant dans un ciel pur, La pourpre dont l'aurore aime à teindre ses voiles , Et les rayons dormans des tremblantes étoiles. Réunis et formant d'harmonieux accords, Se mêlent sous ses doigts et composent son corps ! Et l'ame, qui jadis esclave sur la terre A ses sens révoltés faisait en vain la guerre , Triomphante aujourd'hui de leurs vœux im-
puissans , Règne avec majesté sur le monde des sens, Pour des plaisirs sans fin , sans fin les multiplie. Et joue avec l'espace et les temps et la vie !
6o LA MORT
c( Tantôt pour s'envoler où l'appelle un désir. Elle aime à parfumer les ailes d'un zéphyr, D'un rayon de l'iris en glissant les colore ; Et du ciel aux enfers, du couchant à l'aurore. Comme une abeille errante, elle court en tout lieu Découvi^r et baiser les ouvrages de Dieu ! Tantôt au char brillant que l'aurore lui prête Elle attelle un coursier qu'anime la tempête; Et dans ces beaux déserts de feux errans semés Cherchant ces grands esprits qu'elle a jadis aimés. De soleil en soleil, de système en système, Elle vole et se perd avec Famé qu'elle aime, De l'espace infini suit les vastes détours , Et dans le sein de Dieu se retrouve toujours î
c( L'ame , pour soutenir sa céleste nature, N'emprunte pas des corps sa chaste nourriture : Ni le nectar coulant de la coupe d'Hébé , Ni le parfum des fleurs par le vent dérobé , Ni la libation en son honneur versée, Ne sauraient nourrir Famé : Elle vit de pensée , De désirs satisfaits, d'amour, de sentimens, De son être immortel immortels alimens î Grâce à ces fruits divins que le ciel multiplie. Elle soutient , prolonge , éternise sa vie , Et peut, par la vertu de l'éternel amour, Multiplier son être , et créer à son tour !
« Car, ainsi que les corps, la j)ensée est féconde
Un seul désir suffit pour peupler tout un monde; Et de même qu'un son par Técho répété , iNlaltiplié sans fin court dans l'immensité, Ou comme en s'étendant l'éphémère étincelle Allume sur l'autel une flamme immortelle , Ainsi ces êtres purs l'un vers l'autre attirés, De l'amour créateur constamment pénétrés, A travers Finfini se cherchent , se confondent , D'une éternelle étreinte, en s'aimant, se fécondent !
Et des astres déserts peuplant les régions , Prolongent dans le ciel leurs générations ! O célestes amours ! saints transports ! chaste
flamme !
Baisers! où sans retour l'ame se mêle à l'ame ! Ou l'éternel désir , et la pure beauté , Poussent en s'unissant un cri de volupté ! Si j'osais !.. «Mais un bruit retentit sous la voûte ! Le sage interrompu tranquillement écoute.
Et nous vers l'occident nous tournons tous les
yeux :
Hélas ! c'était le jour qui s'enfuyait des cieux !
En détournant les yeux , le serviteur des Onze Lui tendait le poison dans la coupe de bronze ; Socrate la reçut d'un front toujours serein , Et comme un don sacré l'élevant dans sa main , Sans suspendre un moment sa phrase commencée, Avant de la vider acheva sa pensée î
Sur les flancs arrondis du vase au large bord, Qui jamais de son sein ne versait que la mort, L'artiste avait fondu sous un souffle de flamme
L'histoire de Psyché , ce symbole de l'âme ; Et, symbole plus doux de l'immortalité, Un léger papillon en ivoire sculpté , Plongeant sa trompe avide en ces ondes mortelles, Formait l'anse du vase , en déployant ses ailes : Psyché, par ses parens dévouée à l'amour, Quittant avant l'aurore un superbe séjour , D'une pompe funèbre allait environnée Tenter comme la mort ce divin hyménée ; Puis , seule , assise , en pleurs , le front sur ses
genoux , Dans un désert affreux attendait son époux : ]\Iais , sensible à ses maux , le volage zéphyre , Gomme un désir divin que le ciel nous inspire, Essuyant d'un soupir les larmes de ses yeux. Dormante sur son sein l'enlevait dans les cieux ! On voyait son beau front penché sur son épaule Livrer ses longs cheveux aux doux baisers d'Eole , Et Zéphyr succombant sous son charmant fardeau
Lui former de ses bras un amoureux berceau , Effleurer ses longs cils de sa brûlante haleine, Et jaloux de l'Amour la lui rendre avec peine !
Ici, le tendre Amour sur les roses couché Pressait entre ses bras la tremblante Psvché, Qui d'un secret effi^oi ne pouvant se défendre Recevait ses baisers sans oser les lui rendre ; Car le céleste époux trompant son tendre amour Toujours du lit sacré fuyait avec le jour.
Plus loin , par le désir en secret éveillée , Et du voile nocturne à demi dépouillée. Sa lampe d'une main et de l'autre un poignard , Psyché, risquant l'amour, hélas ! contre un regard. De son époux qui dort tremblant d'être entendue Se penchait vers le lit, sur un pied suspendue,
Reconnaissait l'Amour, jetait un cri soudain, Et Ton voyait trembler la lampe dans sa main !
Mais de l'huile brûlante une goutte épanchée Séchappant par malheur de la lampe penchée Tombait sur le sem nu de Tamant endormi ; LAmour impatient , s'éveillant à demi , Contemplait tour à tour ce poignard , cette
o^outte,...
Et fuvait indisjné vers la céleste voûte î Emblème menaçant des désirs indiscrets Qui profanent les dieux, pour les voir de trop
près !
La ^ ierge cette fois errante sur la terre Pleurait son jeune amant, et non plus sa misère:
DE S OCRAT E. 67
Mais rAmoiir à la tin de ses larmes touché
Pardonnait à sa faute, et l'heureuse Psyché
l^ar son céleste époux dans l'Olimpe ravie ,
Sut les lèvres du dieu buvant des flots de vie ,
S'avançait dans le ciel avec timidité ;
Et Ton voyait Vénus sourire à sa beauté !
Ainsi par la vertu l'ame divinisée
Revient égale aux dieux régner dans l'élysée !
Mais Socrate élevant la coupe dans ses mains, « Offrons ! offrons d'abord aux maîtres des humains a De l'immortalité cette heureuse prémice ! » Il dit : et vers la terre inclinant le calice Comme pour épargner un nectar précieux , En versa seulement deux gouttes pour les
dieux ;
Et de sa lèvre avide approchant le breuvage , Le vida lentement, sans changer de visage, Comme un convive avant de sortir d'un festin Qui dans sa coupe d"or verse un reste du vin , Et pour mieux savourer le dernier jus qu'il
goûte , L incline lentement et le boit goutte à goutte ! Puis, sur son lit de mort doucement étendu, Il reprit aussitôt son discours suspendu :
>« Espérons dans les dieux ! et croyons en notre
ame !
De l'amour dans nos cœurs alimentons la
flamme !
L'amour est le lien des dieux et des mortels ; La crainte, ou la douleur profanent leurs autels !
Quand vient Theureux signal de notre délivrance , Amis ! prenons vers eux le vol de l'espérance l Point de funèbre adieu ! point de cris î point de
pleurs :
On couronne ici bas la victime de fleurs ; Que, de joie et d'amour notre ame couronnée S'avance au devant d'eux, comme à son hymé-
née !
Ce sont là les festons , les parfums précieux , Les voix, les instrumens, les chants mélodieux. Dont l'ame,. convoquée à ce banquet suprême.
Avant d'aller aux dieux, doit s'enchanter soimême !
« Relevez donc ces fronts que Teffroi fait pâhr î Ne me demandez plus s'il faut m'ensevelir ;
-o LA MORT
Sur ce corps, qui fut moi, quelle huile on doit
répandre ; Dans quel lieu , dans quelle urne il faut garder
ma cendre :
Quimporte a vous . à moi , que ce vil vêtement De la flamme, ou des vers, devienne Taliraent ? Qu'une froide poussière a moi jadis unie Soit balayée aux flots ou bien aux gëmonie ? Ce corps vil composé des éléuiens divers Ne sera pas plus moi quune vague des mers. Qu'une feuille des bois que l'aquilon promené , Qu un argile pétri sous une forme Jiumaine , Que le feu du bûcher dans les airs exhalé , Ou le r5able mouvant dans vos chemins foulé!
Mais je laisse en partant à cette terre ingrate Un j)liis noble débiis de ce que fut Socrate, Mon génie à Platon 1 a vous tous mes vertus 1 Mon arae aux justes dieux î ma vie à ^Nlélitub,
Comme au chien dévorant qui sur le seuil
aboie En quittant le festin on jette aussi sa proie !... p
Tel qu'un triste soupir de la rame et des flots Se mêle sur les mers aux chants des matelots , Pendant cet entretien , une funèbre plainte Accompagnait sa voix sur le seuil de l'enceinte; Hélas ! c'était Myrto demandant son époux , Que l'heure des adieux ramenait parmi nous ! L'égarement troublait sa démarche incertaine , Et suspendus aux plis de sa robe qui traîne Deux enfans , les pieds nuds, marchant à ses
côtés Suivaient en chancelant ses pas précipités ! Avec ses longs cheveux elle essuyait ses larmes;
Mais leur trace profonde avait flétri ses charmes, Et la mort sur ses traits répandait sa pâleur ; On eût dit , qu'en passant l'impuissante douleur Ne pouvant de Socrate atteindre la grande ame Avait respecté l'homme et profané la femme ! De terreur et d'amour saisie à son aspect Elle pleurait sur lui dans un tendre respect. Telle aux fêtes du dieu pleuré par Cithérée Sur le corps d'Adonis la bacchante éplorée , Partageant de Vénus les divines douleurs, Réchauffe tendrement le marbre de ses pleurs, De sa bouche muette avec respect l'effleure Et paraît adorer le beau dieu qu'elle pleure !
Socrate en recevant ses enfans dans ses bras , Baisa sa joue humide et lui parla tout bas :
DE SOCRATE. n3
Nous vîmes une larme , et ce fut la dernière, Sous ses cils abaissés rouler dans sa paupière. Puis d'un bras défaillant offrant ses fils aux
dieux :
<c Je fus leur père ici ! vous l'êtes dans les cieux ! « Je meurs î mais vous vivez î veillez sur leur
enfance !
« Je les lègue , ô dieux bons ! à votre providence !... »
Mais déjà le poison dans ses veines versé Enchaînait dans son cours le flot du sang-
glacé ;
On voyait vers le cœur comme une onde tarie Remonter pas à pas la chaleur et la vie ,
lO
Et ses membres roidis, sans force et sans couleur , Du marbre de Paros imitaient la pâleur ; En vain Phédon penché sur ses pieds qu'il embrasse Sous sa brillante haleine en réchauffait la £:lace Son front , ses mains , ses pieds se glaçaient
sous nos doigts !
11 ne nous restait plus que son ame et sa voix ! Semblable au bloc divin d'où sortit Galathée Quand une ame immortelle à l'Olimpe empruntée Descendant dans le marbre à la voix d'un amant Fait palpiter son cœur d'un premier sentiment' Et qu'ouvrant sa paupière au jour qui vient
d'éclore Elle n'est plus un marbre et n'est pas femme
encore !
Était-ce de la mort la pâle majesté ?
Ou le premier rayon de l'immortalité ?
r>Iais son front rayonnant d'une beauté sublime Brillait comme l'aurore aux sommets de Didyme, Et nos yeux qui cherchaient à saisir son adieu Se détournaient de crainte et croyaient voir un
dieu !
Quelquefois l'œil au ciel il rêvait en silence , Puis déroulant les flots de sa sainte éloquence , Comme un homme enivré du doux jus du
raisin I^risant cent fois le fil de ses discours sans fin , Ou comme Orphée errant dans les demeures
sombres , En mots entrecoupés il parlait à des ombres ! « Courbez-vous, disait-il, cyprès d'Académus !
■jG LA MORT
Courbez - vous 1 et pleurez! vous ne le verrez
plus !
Que la vague en frappant le marbre du Pirée Jette avec son écume une voix éplorée, Les dieux Font rappelé ! ne le savez vous pas ?... Mais, ses amis en deuil, où portent -ils leurs
pas ?
Voilà Platon ! Cébès , ses enfans , et sa femme ! Voilà son cher Phédon cet enfant de son ame ! Ils vont d'un pas furtif aux lueurs de Phœbé Pleurer sur un cercueil aux regards dérobé , Et penchés sur mon urne ils paraissent attendre Que la voix qu'ils aimaient sorte encor de ma
cendre ?
Oui : je vais vous parler , amis î comme autrefois Quand penchés sur mon lit vous aspiriez ma
voix !...
Mais que ce temps est loin 1 et qu'une courte
absence
Entre eux et moi , grands dieux î a jeté de distance ?
Vous qui cherchez si loin la trace de mes pas , Levez les yeux ! voyez î... ils ne m'entendent pas ! Pourquoi ce deuil? pourquoi ces pleurs dont tu
t'inondes ?
Épargne au moins, M}Tto, tes longues tresses
blondes * !
Tourne vers moi tes yeux de larmes essuyés; JNIyrto ! Platon, Cébèsî amis!., si vous saviez!..»
« Oracles , taisez-vous ! tombez , voix du portique ! Fuyez , vaines lueurs de la sagesse antique !
(*) Socrate eut deux femmes , Xanthippe et Myrto.
Nuages colorés d'une fausse clarté , Evanouissez-vous devant la vérité !
D'un hymen ineffable elle est prête d'éclore; Attendez... un, deux, trois..., quatre siècles encore , Et ses rayons divins qui partent des déserts D'un éclat immortel rempliront l'univers! Et vous, ombres de Dieu qui nous voilez sa face! Fantômes imposteurs qu'on adore à sa place! Dieux de chair et de sang! dieux vivans ! dieux
mortels !
Vices déifiés sur d'immondes autels !
Mercure aux ailes d'or, déesse de Cythère , Qu'adorent impunis le vol et l'adultère; Vous tous, grands et petits, race de Jupiter, Qui peuplez , qui souillez les eaux , la terre et l'air! Encore un peu de temps, et votre auguste foule, Koulant avec Terreur de l'olympe qui croule, Fera place au dieu saint, unique, universel.
Le seul dieu que j'adore et qui n'a point d'autel!...
Quels secrets dévoilés!., quelle vaste harmonie!
Mais qui donc étais-tu, mystérieux génie 9? Toi qui, voilant toujours ton visage à mes yeux, M'as conduit par la voix jusqu'aux portes des
cieux !
Toi qui m'accompagnant comme un oiseau fidèle Caresse encor mon front du doux vent de ton aile. Es-tu quelque Apollon de ce divin séjour? Ou quelque beau Mercure envoyé par l'amour?
8o LA MORT
Tiens-tu l'arc, ou la lyre, ou l'heureux caducée? Ou n'es-tu , réponds-moi, qu'une sainte pensée?... Ah viens! qui que tu sois , esprit , mortel ou dieu , Avant de recevoir mon éternel adieu Laisse-moi découvrir, laisse-moi reconnaître Cet ami qui m'aima, même avant que de naître! Que je puisse en touchant au terme du chemin Rendre grâce à mon guide et pleurer sur sa main î Sors du voile éclatant qui te dérobe encore! Approche!... Mais que vois-je?... ô Verbe que
j'adore !
Rayon co-éternelî est-ce vous que je vois?... Voilez-vous, ou je meurs une seconde fois ^«î
DE SOCRATE. 8r
Heureux ceux qui naîtront dans la sainte contrée Que baise avec respect la vague d'Erytrée 1 Ils verront, les premiers, sur leur pur horizon Se lever au matin Tastre de la rason.
1^ Amis, vers l'orient tournez votre paupière,
La vérité viendra d'où nous vient la lumière I ^ Mais qui l'apportera?... C'est toi. Verbe conçu!
"^ Toi qu'à travers les temps mes yeux ont aperçu ; Toi, dont par l'avenir la splendeur réfléchie Vient m'éclairer d'avance au sommet de la vie. Tu viens! tu vis! tu meurs! d'un trépas mérité! Car la mort est le prix de toute vérité!... Mais ta voix expirante en ce monde entendue Comme la mienne, au moins , ne sera pas perdue. La voix qui vient du ciel n'y remontera pas ; L'univers assoupi , t'écoute , et fait un pas ; L'énigme du destin se révèle à la terre!
Quoi, j'avais soupçonné ce sublime mystère?
Nombre mystérieux! profonde trinité'
Triangle composé d'mie triple unité'
Les formes, les couleurs, les sons, les nombres
même , Tout me cachait mon dieu! tout était son emblème!
Mais les voiles enfin pour moi sont révolus; a Écoutez !... )) 11 parlait, nous ne l'entendions
plus !
Cependant dans son sein son haleine oppressée'' Trop faible pour prêter des sons à sa pensée, Sur sa lèvre entrouverte, hélas, venait mourir. Puis semblait tout à coup palpiter et courir : Comme prêt à s'abattre aux rives paternelles D'un cygne qui se pose on voit battre les aiks; Entre les bras d'un songe il semblait endormi.
L'intrépide Cébès penché sur notre anii, Rappelant dans ses yeux l'a me qui s'évapore , Jusqu'au bord du trépas l'interrogeait encore : Dors-tu ? lui disait- il , la mort est-ce un sommeil? Il recueillit sa force, et dit : c'est un réveil!
— Ton œil est-il voilé par des ombres funèbres?
— Non : je vois un jour pur poindre dans les
ténèbres !
— N'entends-tu pas des cris, des gémissemens?
— Non ;
J'entends des astres d'or qui murmurent un nom 1 -r- Que sens-tu? — Ce que sent la jeune Chrysalide Quand livrant à la terre une dépouille aride. Aux rayons de l'aurore ouvrant ses faibles yeux. Le souffle du matin la roule dans les cieuxî
— Ne nous trompais -tu pas? réponds: L'ame
était-elle?,..
-^— — Croyez-en ce sourire, elle était immortelle!...
— De ce monde imparfait qu'attends- tu pour
sortir?
— J'attends comme la nef, un souffle pour partir *
— D'où viendra-t-il? — Du ciel! — Encore une
parole î
— Non; laisse en paix mon ame, afin qu'elle
s'envole !
Il dit : ferma les yeux pour la dernière fois, Et resta quelque temps sans haleine et sans voix. Un faux rayon de vie errant par intervalle ^^ D'une pourpre mourante éclairait son front pâle. Ainsi dans un soir pur de l'arrière saison. Quand déjà le soleil a quitté Tliorizon , Un ravon oublié des ombres se dé£:a£:e
Do
Et colore en passant les flancs d'or d'un nuage; Enfin plus librement il semble respirer, Et laissant sur ses traits son doux sourire errer, Aux dieux libérateurs, dit-il, qu'on sacrifie! Ils m'ont guéri! — De quoi, dit Cébès? — De la
Puis un léger soupir de ses lèvres coula
Aussi doux que le vol d'une abeille d'Hybla!
Etait-ce?... Je ne sais; mais pleins d'un saint
dictame
]Nous sentîmes en nous comme une seconde
ame!....
P Comme un lis sur les eaux et que la rame incline ,
Sa tète mollement penchait sur sa poitrine ; Ses longs cils que la mort n'a fermés qu'à demi
Retombant en repos sur son œil endormi Semblaient, comme autrefois, sous leur ornière
abaissée Recueillir le silence, ou voiler la pensée! La parole surprise en son dernier essor Sur sa lèvre entr'ouverte , hélas! errait encor; Et ses traits où la vie a perdu tout empire Etaient comme frappés d'un éternel sourire!... Sa main qui conservait son geste habituel De son doigt étendu montrait encor le ciel! Et quand le doux regard de la naissante aurore Dissipant par degrés les ombres qu'il colore, Comme un phare allumé sur un sommet lointain , Vint dorer son front mort des ombres du matin. On eut dit que Vénus d'un deuil divin suivie Venait pleurer encor sur son amant sans vie! Que la triste Phébé de son pâle rayon Caressait , dans la nuit , le sein d'Endymion ! Ou que du haut du ciel Famé heureuse du sage
Revenait contempler le terrestre rivage.
Et visitant de loin le corps qu'elle a quitté. Réfléchissait sur lui léclat de sa beauté! Comme un astre bercé dans un ciel sans nuage \imeà voir dans les flots briller sa chaste image!
On n'entendait autour ni plaintes, ni soupir!... C'est ainsi qu'il mourut!... si c'était là mourir!...